‹ Voltaire, philosopheChapitre 111 sur 135 · Contrat social, III, xviii · texte numérisé non relu

Contrat social, III, xviii

nation; le roi est le surarbitre » (XXXVII, 148). Dans l'article Gouvernement du Dictionnaire philosophique^ il montre de quelle façon le gouvernement anglais s'est peu à peu établi; et, après en avoir Ipué la sagesse : « J'ose dire, conclut-il, que, si on assemblait le genre humain pour faire des lois, c'est ainsi qu'on les ferait » (XXX, 114) ^ Grâce à leur constitution, les Anglais, « royalistes républicains » (Siècle de Louis XI V^ XIX, 4G1) ont en même temps tous les avantages de la royauté et tous ceux de la république sans en connaître les inconvénients.

Mais ce gouvernement peut-il s'établir chez nous? Voltaire allègue la différence des conditions. D'abord, les Anglais habitent une île; aussi leur roi ne doit-il pas entretenir une armée de terre, qui lui servirait à l'occasion contre ses sujets. Puis, ils ont plus de sérieux que nous dans Tesprit et plus de fermeté dans le caractère. Enfin, et par là même, ils se sont libérés du joug de Rome, que notre peuple continue toujours à porter « en affectant d'en rire et en dansant avec ses chaînes « {Dict. phil., Gouvernement, XXX, 111); nous ne pourrons, nous autres Français, établir une bonne constitution qu'après avoir secoué ce joug.

Dans la guerre d'atTranchissement contre le catholicisme. Voltaire ne désespérait pas d'obtenir l'appui <lela royauté; et voilà pourquoi, s'il en dénonce les abus, il se fait cependant un devoir de la défendre. Entre

1. Cf. Lettres philosophiques : « 11 en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre; c'est dans des mers de sang qu'on a noyé l'idole du pouvoir despotique; mais les Anglais ne croient point avoir acheté trop cher leurs lois », etc. (XXXVII, 149). — Cf. encore Dict. phil., Gouveimement, XXX, 112 sqq.; Princesse de Babylone, XXXIV, 164; Lettre au marquis d'Argenson, 8 mai 1139 : etc.

les prêtres et les rois, il y a eu jadis une alliance dont. les uns et les autres tiraient bénéfice. « Prends les dîmes et laisse-moi le reste, disait le roi au prêtre » [Lettre à Frédéric, 27 juill. 1770). Mais nous ne sommes plus dans le siècle deTliéodoricou de Glovis. Les philosophes, dont Tinfluence grandit de jour en jour, doivent montrer à la royauté que son intérêt est de combattre les prêtres, que « les prêtres ont toujours été les ennemis des rois » [Lettre à DamiTa^ vit le, 30 janv. 1762). Il ne s'agit pas d'affaiblir le pouvoir monarchique, comme y tâchent certains publicistes peu avisés; il s'agit de le fortifier contre rÉglise^ Et, pour réduire l'Église, Voltaire fait cause commune non seulement avec la monarchie, mais avec les Parlements eux-mêmes dans les rares occasions où ceux-ci résistent au clergé^. Tel est, selon lui, ,1e seul moyen de préparer un gouvernement libéral. On le représente comme un adversaire de la liberté; on lui reproche « de ne s'être même pas posé la question des droits de l'homme^». Citons d'abord

1. Cf. Lettre à d'Alembert,' Va sept. 1762 : « Sïl [Frédéric] était capable... de mettre à écraser Vinf... ïd. centième partie de ce qu'il lui en a coûté pour faire égorger du monde, je sens que je pourrais lui pardonner. »

•2. « Je crains que l'archevêque de Novogorod (cf. le Mandement publié par Voltaire sous ce nom, XLII, 12"j ne puisse les soutenir [il s'agit des Parlements] dans la seule chose où ils paraissent avoir raison, et qu'après avoir combattu mal à propos l'autorité royale sur des affaires de finance et de forme, ils ne finissent par succomber quand ils soutiennent cette même autorité contre quelques entreprises du clergé » {Lettre à Damilaville, 25 nov. 1763). « Je souhaite passionnément que les ParlC' ments puissent avoir le crédit de soutenir dans ce moment-ci les lois, la nation et la vérité contre les prêtres » {Lettre à d'Argental, 14 déc. 1765). — Il s'agit d'un arrêt du parlement qui avait supprimé les Actes du clergé. Cf. XLII, 128.

3. E. Faguet, Politique comparée de Montesquieu, etc., p. 22.

quelques lignes dans lesquelles il affirme et revendique ces droits. « Plus mes compatriotes, déclare-t-il, chercheront la vérité, plus ils aimeront leur liberté. La même force d'esprit qui nous conduit au vrai nous rend bons citoyens. Qu'est-ce en effet que d'être libres? c'est raisonner juste, c'est connaître les droits de l'homme; et, quand on les connaît bien, on les défend de même » (Questions sur les Miracles, XLII, 232). Les principaux droits de l'homme sont la liberté de la personne, la liberté de penser et d'imprimer, la liberté de conscience, l'égalité devant la loi : voyons maintenant ce que Voltaire en dit.

Rien, chez les Anglais, ne lui paraît plus louable que les lois par lesquelles la personne de tout citoyen, fût-ce le dernier des manœuvres, est protégée contre Tarbitraire. Aussi flétrit-il l'usage, si fréquent en France, des lettres de cachet. Dans l'article Arrêts notables du Dictionnaire philosophique, il demande * qu'on poste un crieur public devant les ministères pour dire à tous ceux qui sollicitent une arrestation : « Messieurs, craignez de séduire le ministre par de faux exposés et d'abuser du nom du roi. » Puis, célébrant les deux avocats Élie de Beaumont et Target, grâce auxquels le persécuteur de la comtesse de Lancize, incarcérée sans forme de procès, avait été sévèrement puni : « Quand les tribunaux, dit-il, rendent de tels arrêts, on entend des battements de mains du fond de la grand'chambre aux portes de Paris» (XXVII, 59, 61). Mais Voltaire ne se contente pas

\. En racontant l'histoire d'un certain Gastille. emprisonné comme « déserteur » à la requête du révérend père procureur de Clairvaux, sous prétexte que, trente années auparavant, il avait fait son noviciat dans l'abbaye d'Orval.

de protester contre l'arrestation de citoyens innocents; il condamne tout arbitraire, même à l'égard de ceux qui peuvent être coupables. « Un Anglais, dit-il dans le même article, a demandé : Qu'est-ce qu'une lettre de cachet? On n'a jamais pu le lui faire comprendre » (Ibid., 62). Faut-il rappeler son mot au lieutenant de police? Un homme venait d'être arrêté sur une lettre de cachet fausse. Voltaire demanda à ce magistrat quel châtiment devait subir le faussaire; et, ayant appris qu'on le pendrait : « C'est toujours bien fait, repartit-il, en attendant de traiter de même ceux qui signent des lettres de cachet véritables. » Si la loi par laquelle on pourrait emprisonner un citoyen sans enquête et sans formalité « serait tolérable dans un temps de trouble et de guerre », il n'hésite pas à dire qu'elle devient <( tortionnaire et tyrannique en temps de paix » [Idées républicaines^ XL, 573).

La liberté de penser ne mérite pas moins de respect que la liberté individuelle, dont elle est, du reste, un complément nécessaire; il l'appelle « la mère jje nos connaissances », le « premier ressort de l'entendement humain » {Did. phiL, Ame, XXVI, 216). Et « comment un peuple peut-il se dire libre quand il ne lui est pas permis de penser par écrit? » [Lettre à 'Damilaville, 16 oct. 1765). Voltaire tient pour inoffensifs les livres qui se bornent à exposer ou à discuter des idées ^ Aussi bien, même si l'on tenait un de ces livres pour dangereux, on n'aurait pourtant pas le droit de le supprimer ni de l'interdire.

l. Cf. notamment Dict. phiL, Liberté d'imprimer, XXXI, 24 sqq., et Épitre au roi Christian de Danemark sur la liberté de la presse, XIII, 290 sqq.

Sera-t-il donc permis d'imprimer n'importe quoi? \ Non sans doute. Chacun se sert « de sa plume, comme de sa langue, à ses périls, risques et fortune » [Dict. ' phil.y Liberté d'imprimer, XXXI, 24). Il n'y a pas de délit d'opinion; mais autre chose est d'exprimer des opinions religieuses, morales, philosophiques, autre chose d'injurier les personnes ou d'exciter une sédilion dans l'État. Les pays les plus libres ont des lois contre les écrits séditieux ou injurieux. Aussi Voltaire pouvait-il sans contradiction demander qu'on le protégeât contre les Fréron et les La Beaumelle. Et nous n'avons pas à rechercher ici, en exposant ses idées philosophiques, s'il y conforma toujours sa conduite propre. Du moins nous remarquerons qu'il a défendu la liberté de la presse en faveur de Jean- Jacques lui-même et à propos du Contrat social, qui lui paraissait un livre détestable ^

Pour ce qui est de la liberté de conscience, ou, plus

1. « On a brûlé ce livre chez nous [en Suisse]. L'opération de le brûler a été aussi odieuse peut-être que celle de le composer... Si ce livre était dangereux, il fallait le réfuter. Brûler un livre de raisonnement, c'est dire que nous n'avons pas assez d'esprit pour lui répondre. Ce sont les livres d'injures qu'il faut brûler et dont il faut punir sévèrement les auteurs parce qu'une injure est un délit. Un mauvais raisonnement n'est un délit que quand il est évidemment séditieux » {Idées républicaines, XL, 583).

Il faut citer ici, sur celte question de la liberté d'imprimer, deux passages essentiels, l'un, de VÉpitre au roi Christian, et l'autre, de 1'^, B, C.

Voici le premier :

Tu ne veux pas, grand roi, dans ta juste indulgence, Que cette liberté dégénère en licence ; Et c'est aussi le vœu de tous les gens sensés... On punit quelquefois et la plume et la langue, D'un ligueur turbulent la dévote harangue, V D'un Guignard, d'un Bourgoin, les horribles sermons.

exactement, de la liberté religieuse, Voltaire en est à juste titre considéré comme le principal défenseur parmi les philosophes du xviii^ siècle.

Cependant il ne Tadmet pas sans bien des restrictions. Non plus que Montesquieu, qui reconnaît à l'État le droit d'interdire une religion nouvelle, il n'est complètement affranchi des préjugés contemporains. Et sans doute il a raison de distinguer entre la faction et riiérésie, de dire que, si Thérésie doit être libre, l'État ne peut tolérer une secte qui se met en révolte contre

En note : « C'étaient des écrivains, des prédicateurs de la Ligue... Ils mettaient le couteau dans les mains des parricides. »

Mais quoi"? si quelque main dans le sang s'est trempée, Vous est-il défendu de porter une épée?... Qu'on punisse l'abus, mais l'usage est permis.

Et voici le second passage : « B. L'esclavage de l'esprit, comment le trouvez-vous? — A. Qu'appelez-vous esclavage de l'esprit? — B. J'entends cet usage où Ton est de plier l'esprit de nos enfants..., d'instituer enfin des lois qui empêchent les hommes d'écrire, de parler et même de penser... — A. S'il y avait de pareilles lois en Angleterre, ou je ferais une belle conspiration pour les abolir, ou je fuirais pour jamais de mon ile, après y avoir mis le feu. — C. Cependant il est bon que tout le monde ne dise pas ce qu'il pense. On ne doit insulter ni par écrit ni dans ses discours les puissances et les lois à l'abri desquelles on jouit de sa fortune, de sa liberté et de toutes les douceurs de la vie. — A. Non sans doute, et il faut punir le séditieux téméraire. Mais parce que les hommes peuvent abuser de l'écriture, faut-il en interdire l'usage? J'aimerais autant qu'on vous rendit muet pour vous empêcher de faire de mauvais arguments. On vole dans les rues; faut-il pour cela défendre d'y marcher? On dit des sottises et des injures ; faut-il défendre de parler? Chacun peut écrire chez nous ce qu'il pense à ses risques et périls; c'est la seule manière de parler à sa nation. Si elle trouve que vous avez parlé ridiculement, elle vous siffle; si séditieusement, elle vous punit; si sagement et noblement, elle vous aime et vous récompense... Point de liberté chez les hommes, sans celle d'expliquer sa pensée » (A, B, C, XLV, 73).

les lois*. Mais il ne se fait pas une idée assez large de là folérance. Il trouve bon qu'on ait fermé les tëmpîés'cles protestants et qu'on leur interdise de « s'attrouper » dans les campagnes -. Il approuve que « ceux de la religion du roi » aient seuls accès aux dignités publiques'. Enfin, après avoir qualifié certaines erreurs de criminelles et par conséquent de punissables, il signale notamment celles qui inspirent le fanatisme, et déclare que les intolérants ne méritent pas d'être tolérés ^

Voltaire n'en fut pas moins, ces réserves une fois faites, « l'apôtre de la tolérance ». C'est surtout aux protestants que, dans notre pays, elle devait profiter; et les droits qu'il demande pour eux sont les mêmes dont les catholiques jouissaient en Angleterre. A vrai dire, ils nous paraissent aujourd'hui bien insuffisants; mais ils étaient, dans la France du xviii® siècle, très difficiles à obtenir. L'édit en vertu duquel les protestants reçurent un état civil ^ fut repoussé non seulement par la plupart des a cahiers » du clergé,] rnais aussi par maints cahiers du Tiers-État ; et, si le Tiers l'admit, ce fut sous la réserve que le catholicisme, rehgion nationale, eût seul un culte public. Peut-être les restrictions que fait Voltaire lui-même à la liberté religieuse doivent-elles s'expliquer par le

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