Cf. LeU7'e à Damilaville, 19 juin
Les renards et les loups furent longtemps en guerre : Les moutons respiraient ; des bergers diligents Ont chassé par arrêt les renards de nos champs :
Les loups vont désoler la terre.
Nos bergers semblent, entre nous,
Un peu d'accord avec les loups.
2. « Mon ami, quand des juges n'ont que l'ambition et l'orgueil dans la tète, ils n'ont jamais l'équité et l'humanité dans le cœur. Il y a eu dans l'ancien Parlement de Paris de belles âmes..., mais il y a eu des bourreaux insolents... Je persiste à croire que l'établissement des six conseils souverains est le salut de la France. » {Lettre à Élis de Baumont, 1 juin 1771).
3. « Je mourrai aussi fidèle à la foi que je vous ai jurée qu'à
Mais, dit-on, le Parlement de Paris était le seul corps qui fît contrepoids au despotisme monarchique. On représente même tous les Parlements de France comme formant je ne sais quelles diverses classes d'une assemblée unique qui aurait pu obtenir de la monarchie les libertés modernes; et Ton va jusqu'à prétendre que la Révolution de 1789 a ses origines, • non dans les revendications de la philosophie, mais dans les luttes politiques entre la royauté et les parlementaires. Ce qui est vrai, c'est que, si les parlementaires combattirent parfois le despotisme, ils ne se préoccupaient que de leurs propres avantages; ils y sacrifièrent le plus souvent ceux de la nation, et toujours ils les y subordonnèrent.
On le vit dès le début du xviii^ siècle lorsque le Parlement de Paris empêcha le Régent de convoquer
ma juste haine contre des hommes qui m'ont persécuté tant qu'ils ont pu et qui me persécuteraient encore s'ils étaient les maîtres. Je ne dois pas assurément aimer ceux qui... versaient le sang de l'innocence, ceux qui portaient la barbarie dans le centre de la politesse, ceux qui, uniquement occupés de leur sotte vanité, laissaient agir leur cruauté sans scrupule, tantôt en immolant Calas sur la roue, tantôt en faisant expirer dans les supplices, après la torture, un jeune gentilhomme qui méritait six mois de Saint-Lazare, et qui aurait mieux valu qu'eux tous... Ils ont ti-aîné dans un tombereau, avec un bâillon dans la bouche, un lieutenant-général justement haï, à la vérité, mais dont l'innocence m'est démontrée par les pièces mêmes du procès. Je pourrais produire vingt barbaries pareilles et les rendre exécral3les à la postérité. J'aurais mieux aimé mourir dans le canton de Zug ou chez les Samoïèdes que de dépendre de tels compatriotes » {Lettre à M""" de Choiseul, 13 mai 1771). — Cf. Lettre à il/™" du Deffand, 7 sept. 1774 : « Peut-être beaucoup d'honnêtes gens seraient-ils fâchés de revoir en place ceux qui ont assassiné », etc.; et encore Lettres au chevalier de Lide, 1*'' et 10 juillet de la même année. Lettre à Condorcet, \i juillet, etc.
les États-Généraux. On le vit mieux encore, pei avant 89, lorsque Turgot devint ministre : il fut aloH le centre de la réaction. Jadis il avait protesté contri le despotisme royal dans l'intérêt de ses privilèges; maintenant il faisait cause commune avec les pires ennemis des libertés publiques.
En 1776, il condamne au feu une brochure de Bon-i cerf, premier commis des finances, sur les Inconvénients des Droits féodaux « comme injurieuse aux lois et coutumes de France,... comme tendant à ébranler toute la constitution de la monarchie^ ». En même temps, quarante-deux conseillers sont députés auprès du roi pour le supplier de retirer les édits qui supprimaient les corvées et les jurandes; et c'est à cette occasion que Louis XVI dit le mot bien connu : « Je vois qu'il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple-. » Un peu plus tard, en 1779, l'édit qui abolissait dans les domaines royaux les droits de servitude et de mainmorte fut enregistré sans trop de résistance. Mais le Parlement ne souscrivit point au vœu exprimé dans le préambule, que les bienfaits s'en répandissent dans tout le royaume ; il réserva par une clause expresse le droit des seigneurs, et fit ainsi
{. « La cour de Parlement... vient de faire brûler par son bourreau, au pied de son grand escalier, cet excellent ouvrage... Je suis pétrifié d'étonnemenl et de douleur » {Lettre à M. Christin, 5 mars 1776).
2. Cf. Lettre à M. de Vaines, 1" mars 1776 : « Le principal objet de M. Turgot... est le soulagement du peuple. Il est bien clair que toutes ces maîtrises et toutes ces jurandes n'ont été inventées que pour tirer l'argent des pauvres ouvriers, pour enrichir des traitants et pour écraser la nation. » — Lett7'e à La Harpe, 1" mars 1776 : « Vous vivez dans un singulier temps... La raison d'un côté, le fanatisme absurde de l'autre..., un contrôleur général qui a pitié du peuple, et un Parlement qui veut l'écraser. »
passer leur avantage, — le sien, car un grand nombre de ses membres étaient propriétaires de fiefs, — avant le bien du peuple. Enfin, les États-Généraux une fois convoqués, il demanda qu'on les réunît suivant les formes aristocratiques de 1614, et soutint de toutes ses forces les intérêts des classes privilégiées jusqu'au moment où, sentant son impuissance, il essaya de se racheter par le vote d'une déclaration (5 déc. 1788) auquel ne prit part, du reste, que la minorité de l'assemblée.
Sans même alléguer le fanatisme des Parlements et les vexations qu'ils firent subir aux philosophes, on s'expHque assez l'hostilité de Voltaire contre eux par leur rôle proprement politique durant le xyui'^ siècle. Il écrit à d'Argental, le 19 avril 1776 : « Tout ce que vous dites -des pères de la patrie est bien pensé, bien juste, bien vrai. Vous avez grande raison d'être de l'avis du Pont-Neuf, qui dit dans la chanson :
0 les fichus pères,
Oh ! gai !
0 les fichus pères!
« Tout fichus pères qu'ils sont,... se sont-ils moins déclarés contre le bien que fait le roi? ont-ils moins essayé de troubler le ministère? » Voltaire hait en eux non seulement une assemblée d'inquisiteurs et de bourreaux, mais encore une oligarchie de « tyrans bourgeois » [Lettre à M^'^ du Deff'and, 5 mai 1771). Et, mime quand il écrit : « J'aime mieux obéir à un beau lion, qui est né beaucoup plus fort que moi, qu'à deux cents rats de mon espèce » [Lettre à Saint-Lambert, 7 avr. 1771), devons-nous pour cela le quahfier de « despotiste »? On n'est point despotiste parce qu'on
préfère le pouvoir d'un seul à la tyrannie de quelquesuns.
Voltaire en mérite si peu le nom, qu'il met sur le même rang le despotisme et Fanarchisme, définissant celui-ci comme « Tabus de la république », mais celui-là comme « Tabus de la royauté ». Et il ajoute : « Un prince qui, sans forme de justice et sans justice, emprisonne ou fait périr des citoyens, est un voleur de grand chemin qu'on appelle Votre Majesté » (Pensées sur le Gouvernement^ XXXIX, 432).
Montesquieu avait rangé l'état despotique parmi les états réguliers. C'était une sorte de « légitimation »; et Voltaire la trouva intolérable. On se contentait jusqu'ici, dit-il, « de reconnaître deux espèces de gouvernements;... on est parvenu à imaginer une troisième forme d'administration naturelle..., dans laquelle il n'y a d'autre loi, d'autre justice, que le caprice d'un seul homme » {Supplément au Siècle de Louis A7F, XX, 518). Cette troisième forme d'admijiistration. Voltaire la répudia toujours; et, quand il loue le despotisme de Louis XIV, il entend par là, comme lui-même a soin de le remarquer, « l'usage ferme » que fit ce prince « de son pouvoir légitime » (/6/c/., 520). Quant à ses actes d'arbitraire, il les blâme tout le premier. Si parfois Louis XIV « a fait plier... les lois de l'État, la postérité, dit-il, le condamnera en ce point » [Ibid., id.). Dans les Lois de Minos, où Teucer établit fortement sa domination en réprimant les grands et les prêtres, ces vers delà dernière scène :
Le peuple
Abandonne à son prince un suprême pouvoir,
sont commentés par la note suivante : « On n'entend
pas ICI par suprême pouvoir cette autorité arbitraire, cette tyrannie que le jeune Gustave troisième... vient d'abjurer... On entend... cette autorité raisonnable, fondée sur les lois mêmes et tempérée par elles, cette autorité juste et modérée qui ne peut sacrifier la liberté et la vie d'un citoyen à la méchanceté d'un tlatteur, qui se soumet elle-même à la justice, qui lie inséparablement Tintérèt de TEtat à celui du trône... C.elui qui donnerait une autre idée de la monarchie serait coupable envers le genre humain » (IX, 360). Ainsi, Voltaire est tellement loin de confondre comme on l'en accuse, la monarchie avec le despotisme, qu'il ne veut pas admettre le despotisme parmi les formes naturelles de gouvernement et qu'il en traite les apologistes^comme ennemis de rhumanité.
Mais le « suprême pouvoir » suppose un bon prince, et les bons princes sont rares. « Vous prouvez très bien, écrit Voltaire à un de ses correspondants, que le gouvernement monarchique est le meilleur de tous »; toutefois, « c'est pourvu que Marc-Aurèle soit le monarque; car, d'ailleurs, qu'importe à un pauvre homme d'être dévoré par un lion ou par cent rats? » {Lettre à M. Gin, 20 juin 1777.) Aussi ce prétendu despotiste reconnaît-il, quoi qu'on en dise, l'utilité des corps intermédiaires pour tempérer le pouvoir royal en assurant l'observation des lois. Favorable aux États-Généraux, il regrette seulement que leurs assemblées n'aient pas fait davantage pour la suppres- ' sion des abus. ^lais a-t-il voulu, comme on l'affirme ^ une magistrature asservie? En combattant la théorie de Rousseau selon laquelle le peuple, dans une démo-
1. E. FagLiet, Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire i p. 127.
cralie, révoque les magistrats selon son bon plaisir \ il soutient que le roi de France lui-même doit préalablement « leur faire leur procès », et refuse au souverain « le droit de casser un magistrat par caprice » aussi bien que celui d'<( emprisonner un citoyen par fantaisie » (Idées républicaines, XL, 578, 579).
Si Voltaire, sous ces réserves, est partisan de la monarchie absolue en France, il admire pourtant la monarchie constitutionnelle et représentative des Anglais. Bien avant Montesquieu, il en expliqua^e mécanisme et la proposa comme un modèle de gouvernement. Dans La Henriade tout d'abord :
Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble : Les députés du peuple, et les grands, et le roi, Divisés d'intérêts, réunis par la loi... Heureux lorsque le peuple, instruit dans son devoir, Respecte autant qu'il doit le souverain pouvoir! Plus heureux lorsqu'un roi doux, juste et politique Respecte autant qu'il doit la liberté publique.
Puis, dans la huitième des Lettres philosophiques, intitulée Sur le Parlement : « La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant, et qui, d'efforts en efforts, ait enfin établi ce gouvernement sage où le prince, tout-puissant pour faire du bien, a les mains liées pour faire du mal, où les seigneurs sont grands sans insolence et sans vassaux, et où le peuple partage le gouvernement. La chambre des pairs et celle des communes sont les arbitres de la