‹ Voltaire, philosopheChapitre 131 sur 135 · XIV, 291 sqq · texte numérisé non relu

XIV, 291 sqq

2. Dict. phiL, Curé de campagne, XXVIII, 275 sqq., Impôts, XXX, 341, 342.

3. Cf. dans Tarticle Fêles du Dictionnaire philosophique, la Lettre d'un ouvrier de Lyon à Messeigneurs de la Commission

lui-même y perd; chaque jour férié lui coûte plusieurs millions. Pourquoi donc tous les curés ne suivraient-ils pas l'exemple de Téotime? Desservant de campagne, Téotime permet à ses ouailles de cultiver leur champ les jours de fête après le service divin : vaut-il donc mieux s'enivrer? Cette permission, Voltaire la demanda, en 1761, à son évêque, Biord, pour les malheureux habitants du pays de Gex. Biord,

pour la Réformation des Ordres religieux. Cet ouvrier gagne 35 sous par jour, sa femme, 10. En déduisant de l'année 82 jours de dimanches ou de fêtes, on a 284 jours profitables, qui font 639 livres. Voilà son revenu. Ses charges une fois défalquées, reste 436 livres, c'est-à-dire 25 sous 3 deniers par jour, avec lesquels il doit se nourrir, se vêtir, se chauiïer, lui, sa femme et leurs six enfants. « Je suis à la troisième fête de Noël, écrit-il, j'ai engagé le peu de meubles que j'avais, je me suis fait avancer une semaine par mon bourgeois, je manque de pain; comment passer la quatrième fête? Ce n'est pas tout; j'en entrevois encore quatre autres dans la semaine prochaine. Grand Dieu, huit fêtes dans quinze jours! Est-ce vous qui lordonnez? » (XXIX, 381 sqq.). Cf. encore UAd., 378. Un pauvre gentilhomme du pays de Haguenau cultivait sa petite terre située dans une paroisse qui avait sainte Ragonde pour patronne. Le jour de la fête de sainte Ragonde, il fallut donner une façon à un champ, sans quoi tout était perdu. Le curé se fâcha; le gentilhomme eut beau répondre qu'il avait une famille à nourrir : on le mit à l'amende, on le ruina; il quitta le pays, passa chez l'étranger;, se fit luthérien, et sa terre resta inculte plusieurs années. « On conta cette aventure à un magistrat de bon sens et de beaucoup de piété. Voici les réflexions qu'il fit à propos de sainte Ragonde. Ce sont, disait-il, les cabaretiers sans doute qui ont inventé ce prodigieux nombre de fêtes : la religion des paysans et des artisans consiste à s'enivrer le jour d'un saint quils ne connaissent que par ce culte; c'est dans ces jours d'oisiveté et de débauche que se commettent tous les crimes; ce sont les fêtes qui remplissent les prisons et qui font vivre les archers, les greffiers, les lieutenants criminels et les bourreaux; voilà, parmi nous, la seule excuse des fêtes. Les champs catholiques restent à peine cultivés tandis que les campagnes hérétiques, labourées tous les jours, produisent de riches moissons. >»

comme de juste, la lui refusa; il eût frappé Téotime d'interdit '.

On devrait encore soulager les paysans, et, dune façon générale, tous les citoyens pauvres, en réformant le système des impôts. Voltaire trouve bon que^ les taxes soient votées par la nation, et, d'autre part, il voudrait qu'on substituât la régie à la ferme ^. Mais, ferme ou régie, le principe essentiel en cette matière, c'est que chacun soit imposé suivant sesj ressources. Et même, ne pourrait-on pas dispenser les pauvres de tout impôt? Laissons au manœuvre le produit intégral de son travail, et faisons-lui espérer d'être un jour assez heureux pour payer lui aussi sa taxe'.

C'est principalement dans l'ordre judiciaire que Voltaire préconisa des réformes. Les plus notables portent soit sur le corps des magistrats, soit sur les lois elles-mêmes, sur la procédure criminelle, sur la confiscation et la peine de mort, la torture, l'appropriation des châtiments aux crimes.

En premier lieu, Voltaire propose qu'on crée des juges de paix, il demande l'établissement du jury, il proteste contre la vénalité des charges.

Voici le passage relatif aux juges de paix. « La meilleure loi, le plus excellent usage, le plus utile

1. Requête aux magistrats, XLYI. 432, 433; Dict. phil., Catéch. du Curé, XXVII, 494, Fêtes, XXIX, 378 sqq. ; Pot pourri, XLII, 20 sqq.

2. Lui-même fit mettre en régie le district de Gex par le paiement d'une indemnité aux traitants.

3. Instruct.pour le Prince Royal de ■^**,XLUÏ, 430; Dict.phil., Impôt, XXX, 334 sqq.; Un philosophe et un contrôleur général, XXXIX, 397 ; UHomme aux quarante e'cus, XXXIV, 1 sqq. — Nous n'examinons pas en détail les idées de Voltaire sur l'impôt; ce serait sortir de notre sujet, qui n'est pas Voltaire financier, mais Voltaire philosophe.

que j'aie jamais vu, c'est en Hollande. Quand deux hommes veulent plaider Fun contre Tautre, ils sont obligés d'aller d'abord au tribunal des conciliateurs appelés faiseurs de paix. Si les parties arrivent avec un avocat et un procureur, on fait d'abord retirer ces derniers, comme on ôte le bois d'un feu qu'on veut éteindre. Les faiseurs de paix disent aux parties : Vous êtes de grands fous de vouloir manger votre argent à vous rendre mutuellement malheureux; nous allons vous accommoder sans qu'il vous en coûte rien. Si la rage de la chicane est trop forte dans ces plaideurs, on les remet à un autre jour afin que le temps adoucisse les symptômes de leur maladie. Ensuite les juges les envoient chercher une seconde, une troisième fois. Si leur folie est incurable, on leur permet de plaider comme on abandonne au fer du chirurgien des membres gangrenés; alors la justice fait sa main >) (Fragment sur un usage très utile établi en Hollande, XXXVIII, 445).

Dans l'article Gouvernement du Dictionnaire philosophique. Voltaire cite l'institution du jury parmi celles qui, dans la monarchie anglaise, ont rendu à chaque homme « tous les droits de la nature ». Ces droits, dit-il, « sont la liberté entière de sa personne, de ses biens ; de parler à la nation par l'organe de sa plume; de ne pouvoir être jugé en matière criminelle que par un jury formé d'hommes indépendants », etc. (XXX, 113). Dans une lettre à Elie de Beaumont, il marque sa prédilection pour « l'ancienne méthode f des jurés qui s'est conservée en Angleterre » et déclare qu'un jury n'aurait condamné ni Calas, ni La Barre et d'Etallonde (7 juin 1771) ^

1. On accuse Voltaire de se contredire, en rappelant que, selon

Quant à la vénalité des charges judiciaires, c'est un des points qui lui tiennent le plus au cœur, et il y revient sans cesse. Dans Le Monde comme il ra, Babouc voit un magistrat de vingt-cinq ans charger un vieil avocat, fameux par sa science, de faire pour lui l'extrait d'un procès qu'il doit juger le lendemain. Comment n'est-ce pas le vieil avocat qui rend la justice au heu du jeune satrape? Babouc en marque sa surprise; et, quand on lui explique que ce dernier a acheté sa charge : u 0 mœurs, s"écrie-t-il, ô malheureuse ville, voilà le comble du désordre! » (XXXIII, 11). Dirat-on que l'avocat examinerait les affaires en praticien formaliste et que le satrape se décidera d'après les lumières du bon sens * ? Celui qui achète un office judiciaire peut avoir aussi peu de bon sens que de pratique. Et sans doute la vénalité des charges est préférable à celle des juges. Mais n'existe-t-il pas quelque autre moyen d'assurer une justice intègre?

Montesquieu avait approuvé cette institution, qui, disait-il, fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu. Voilà bien, remarque Voltaire, les préjugés d'un président à mortier; et il flétrit des « lignes honteuses » qui « déshonorent » Y Esprit des Lois. Les juges

lui, c'étaient les habitants de Toulouse et ceux d'Abbeville qui, dans ces deux alTaires, avaient imposé aux juges leur sentence (E. Faguet, Politique comparée, etc., p. 155, 156). Mais il ne demandait pas qu'on Vxijuré le premier venu ; or, c'est à la « populace » de ces deux villes quil attribue la pression opérée sur les juges. Cf. par exemple Traité sur la Tolérance, XLl, 235 : « Les juges de Toulouse, entraînés par le fanatisme de la populace, ont fait rouer », etc. — Relation de lamort de La Barre, XLIl, 366 : « Vous connaissez, Monsieur, à quel excès la populace porte la crédulité et le fanatisme ».

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