‹ Voltaire, philosopheChapitre 43 sur 135 · É. Faguet, Dix-huitième siècle, p · texte numérisé non relu

É. Faguet, Dix-huitième siècle, p

œuvres. Mais on l'aurait réduit au silonce, et la vérité ne serait point venue ^

D'autre part, Voltaire conseille à ses amis de mener prudemment la campagne philosophique, de ne pas donner d'armes contre eux. S'il blâme parfois des articles trop timides que Diderot et d'Alembert écrivent eux-mêiiies ou admettent dans VEncyclopédie, il en signale d'autres comme trop audacieux. Pour son compte, il use de ménagements. Il ne dit pas toujours sa véritable pensée; il recourt très souvent à cette ironie qui est, comme l'appelaient les Latins, une dissimulation'; il se déclare meilleur chrétien que ses adversaires ^

Et même il ne se borne pas à protester verbalement ou parécrit de son orthodoxie catholique, apostolique et romaine. Dans la seconde moitié de sa vie, il croit

1. Le public ne s'y trompait pas. A qui Voltaire pensait-il faire accroire que ses pamphlets contre le catholicisme avaient été écrits par des religieux persécutés dans leurs couvents {Lettre à Damilaville^ 8 févr. 1768), ou que le Dictionnaire philosophique devait être attribué à « un nommé Dubut, petit théologien de Hollande »? {Lettre au même, 29 sept. 1764; cf. Lettre à crArgental, T' oct.) Aussi bien le ton même dont il se disculpe et les plaisantes raisons auxquelles il a recours montrent assez (lue ses désaveux étaient en général de pure forme.

2. Déjà, par exemple, dans TAvant-propos des Premières Remarques sur les Pensées de Pascal : « On ne peut trop répéter ici combien il serait absurde et cruel de faire une affaire de parti (le cet examen des Pensées. Je n'ai de parti que la vérité. Je pense qu'il est très vrai que ce n'est pas à la métaphysique de pi'ouver la religion chrétienne et que la raison est autant audessous de la foi que le fini est au-dessous de l'infini. Il ne s'agit ici que de raison, et c'est si peu de chose chez les hommes que cela ne vaut pas la peine de se fâcher » (XXXVII, 38).

.{. « Il n'y a d'autre parti à prendre que de se déclarer meilliur chrétien que ceux qui nous accusent de n'être pas chrétiens '., etc. {Lettre à cVAlembert, 27 févr. 1761).

nécessaire de pratiquer le culte. A Colmar, en avril 1754, comme des espions avaient été apostés pour s'enquérir s'il ferait ses pâques, des amis l'avertirent en le pressant de les faire ; et il suivit ce conseil ^ Pendant son séjour à Ferney, il accomplit tous les devoirs extérieurs de la religion. « Je vous quitte, écrit-il au marquis Albergati, pour aller à la messe de minuit avec ma famille et la petite-fille du grand Corneille. Je suis fâché d'avoir chez moi quelques Suisses qui n'y vont pas; je travaille à les ramener au giron » (23 déc. 1760). La comtesse d'Argental lui ayant recommandé la prudence : « Je vais à la messe de ma paroisse, lui répond-il, j'édifie mon peuple, je bâtis une église, j'y communie et je m'y ferai enterrer, mort-Dieu, malgré les hypocrites. Je crois en Jésus- Christ consubstantiel à Dieu, en la vierge Marie mère de Dieu. Lâches persécuteurs, qu'avez-vous à me dire? » (14 janv. 1761) -. On connaît ses querelles avec Biord, l'évêque d'Annecy; rappelons seulement qu'en 1769, craignant d'être persécuté, il força le curé de 'Ferney à lui donner la communion.

1. « Au moment où il allait être communié, dit Gollini, je jetai un coup d'œil subit sur le maintien de Voltaire. II présentait sa langue en fixant ses yeux bien ouverts sur la physionomie du prêtre. Je connaissais ce regard-là » {Mon séjour auprès de Voltaire, Paris, 1807, p. 127).

2. Cf. Lettre à d'Alemhert, i'' juill. 1766 : « Je rends le pain bénit tous les ans avec une magnificence de village que peutêtre le marquis Simon Le Franc n'a pas surpassée. » Lettre à d'Argental, \" avr. 1768 : « Vous me demandez pourquoi j'ai chez moi un jésuite; je voudrais en avoir deux, et si on me fàchc, je me ferai communier par eux fois par jour. >• Lettre au cardinal de Bernis, 9 févr. 1770 : « Si vous êtes cardinal, je suis capucin. Le général qui est à Rome m'en a envoyé la patente... Je me fais faire une robe de capucin assez jolie. »

Ses amis lui faisaient honte, d'Alembert entre autres et d'Argental. Il se défendit de son mieux.

Et certes il se défend mal en alléguant qu'on doit hurler avec les loups, que, s'il n'a aucune prétention, il ne saurait donc être taxé d'hypocrite \ que la meilleure façon de marquer son mépris pour de telles facéties consiste à les jouer -. Citerons-nous l'exemple de Montesquieu et celui de Buffon, qui se conformèrent eux aussi à la religion de leur pays et de leur roi? Ni l'un ni l'autre, tout incroj^ants qu'ils fussent, n'avaient, comme Voltaire, déclaré la guerre au catholicisme.

Mais ses attaques mêmes contre le catholicisme l'obligeaient de prendre ses précautions. Il a comme excuse la crainte des périls qui le menaçaient.

Sur son lit de mort, il se confessa, en disant : « Je ne veux pas qu'on jette mon corps à la voirie. » Pendant ses démêlés avec Tévêque Biord : « Pour n'être point brûlé, je fais, écrivait-il à d'Alembert, provision d'eau bénite » (24 mai 1769), Brûlé? non sans doute. Mais il aurait été réduit à quitter Ferney; or, que pouvait-il, sauf le bûcher, craindre de pire^?

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