Lettre à M. Perret, 28 déc
On voudrait que les ecclésiastiques fussent plus détachés des biens de la terre. Sans doute, il y en a beaucoup de pauvres qui ne se laissent pas tenter par la richesse; Voltaire loue souvent les curés de campagne, les curés à portion congrue, et demande qu'on augmente leurs ressources pour leur assurer une existence honorable. Mais les prélats et tous les dignitaires, mais rimmense majorité des religieux? Ceux-là vivent dans l'opulence et dans le luxe.
Dès le iii^ siècle, si nous en croyons saint Cyprien, maints évoques, négligeant leurs devoirs sacerdotaux, « se chargeaient d'affaires temporelles, quittaient leur chaire, abandonnaient leur peuple et se promenaient dans d'autres provinces pour fréquenter les foires et s'enrichir par le trafic. Ils ne secouraient point les frères qui mouraient de faim ; ils voulaient avoir de l'argent en abondance, usurper des terres par de mauvais artifices, tirer de grands profits par des usures » (Dict. phil.. Abbaye, XXVI, 32). Au ix^ siècle, un écrit que Charlemagne rédigea pour le « parlement » de 811 nous donne quelques indications sur l'avarice des ecclésiastiques. « Nous voulons connaître leurs devoirs afin de ne leur demander que ce qui leur est permis, et qu'ils ne nous demandent que ce que nous devons accorder. Nous les prions de nous expliquer nettement ce qu'ils appellent quitter le monde et en quoi l'on peut distinguer ceux qui le quittent de ceux qui y demeurent, si c'est seulement en ce qu'ils ne portent point les armes et ne sont pas mariés publiquement ; si celuilà a quitté le monde, qui ne cesse tous les jours d'augmenter ses biens par toutes sortes de moyens en promettant le paradis et en menaçant de l'enfer,
et employant le nom de Dieu ou de quelque saint pour persuader aux simples de se dépouiller de leurs biens, et en priver leurs héritiers légitimes..., si ("est avoir quitté le monde, que de suivre la passion (1 acquérir jusqu'à corrompre par argent de faux It 'inoins pour avoir le bien d'autrui, et de chercher des avoués et des prévôts cruels, intéressés et sans ( rainte de Dieu » {Ibid., id., 33).
Quelques années après que saint François d'Assise eut fondé les premiers ordres mendiants, saint Bonaventure s'élevait contre le faste de ces religieux, qui, faisant vœu de rien posséder, étaient plus riches que les monarques eux-mêmes. D'iiprès Tévêque de Belley, (lamus, un seul des ordres mendiants coûtait par an trente millions d'or pour le vêtement et la nourriture de ses moines. Leur avidité recourt à n'importe quels moyens. Ils font du commerce, ils brassent toutes sortes d'affaires privées ou publiques, ils courent après les héritages et captent les testaments. Ils exploitent la naïveté populaire, et nulle charlatanerie ne leur répugne pour attirer dans leurs mains l'argent • les pauvres comme celui des riches. Suivant un témoin oculaire, Hondorff, lorsque les réformés eurent chassé les moines d'un couvent d'Eisenach, ils trouvèrent dans ce couvent une statue de la vierge Marie et de Tenfant Jésus disposée de telle façon que la mère et le fils tournaient le dos à ceux qui ne donnaient rien et remerciaient d'un signe de tête ceux qui déposaient une offrande sur l'autel ^
1. Cf. Dict. phiL. Ahbaye, XXVI, 32 sqq., Bulle, XXVII, 441 sqq., Évéque, XXIX, 211, 272, Oracles, XXXI, 300 sqq., Quêtes, XXXII, 54 sqq.; Un Philosophe et un Contrôleur général, XXXIX, 396: Canonisation fie saint Cucufin, XLV, llS.
Au xviip siècle, le clergé possédait « un cinquième des biens du royaume ^ ». Voici quelques chiffres. Les estimations faites par les moines eux-mêmes se montent à plus d'un million de livres pour les 399 Prémontrés, à près de deux millions pour les 299 Bénédictins de Gluny, à huit pour les 1 672 Bénédictins de Saint- Maur; et Ton sait que ces estimations, beaucoup trop modestes, doivent être triplées pour la plupart ou même quadruplées. Quant aux prélats, ils ont, î)utre leurs revenus épiscopaux, ceux de leurs abbayes : 30 000 livres à Séez, 36 000 à Sisteron, 40 000 à Rennes, 50 000 à Autun, 60 000 à Strasbourg, 82 000 à Sens, 106 000 à Toulouse, 130000 à Rouen. Et quel emploi font-ils de tout cet argent? Le soulagement des pauvres est le moindre de leurs soucis. Ils bâtissent, ils chassent, ils tiennent table ouverte; ils ont leur batterie de cuisine en argent massif et tendent leurs confessionnaux de satin.
On peut se figurer par là même quelles sont les mœurs du haut clergé. Dom Collignon, représentant de Tabbaye de Metlach, seigneur et curé de Valmunster, évite du moins le scandale, et ne dme avec ses deux maîtresses qu'en petit comité. Mais Tévêque du Mans, Grimaldi, fait de sa maison de campagne « un rendez-vous de jolies dames», et l'avocat Barbier nous dit que La Fare, évêque de Laon, eût été un mauvais sujet parmi les mousquetaires. Faut-il en nommer d'autres plus connus? Lavergne de Tressan, habituel compagnon des roués, qui occupa le siège archiépiscopal de Rouen ; Tencin, archevêque d'Em-
1. Avertissement des éditeurs de Kehl à la Voix du Sage et du Peuple, XXXIX, 340.
brun, « le fléau des honnêtes gens, simoniaque, incestueux, déshonoré et honni partout » (d'Argenson). Si les évêques de France en 1733 nommèrent le cardinal Dubois président de leur assemblée générale, rien là d'étonnant; beaucoup d'entre eux ne valaient pas davantage.
On s'indigne que Voltaire taxe les prêtres de charlatans. Mais le clergé du xviir" siècle était en grande partie incrédule. « Je ne pense pas, écrit la Palatine en 1722, qu'il y ait à Paris, tant parmi les ecclésiastiques que parmi les gens du monde, cent personnes qui aient la véritable foi, et même qui croient en Notre Seigneur. » « Un simple prêtre, un curé, remarque plus tard Chamfort, doit croire un peu; sinon, on le trouverait hypocrite. Il ne doit pas non plus être sûr de son fait; sinon, on le trouverait intolérant. Au contraire le grand vicaire peut sourire à un propos contre la religion ; Tévêque en rira tout à fait, le cardinal y joindra son mot*. » Rivarol, de son côté, déclare que « les lumières du clergé égalent celles des philosophes ». Qu'est-ce à dire, sinon que le clergé est incrédule? Sa résistance en 1791, au moins celle des prélats, s'explique par le point d'honneur. u Nous nous sommes conduits alors, déclarait l'archevêque de Narbonne, en vrais gentilshommes; car de la plupart d'entre nous on ne peut pas dire que ce fût par religion. » Les ecclésiastiques qui ont quelque culture n'ont plus aucune croyance.
l. Lîabtié Bassinet, grand vicaire de Cahors, avait, quant à lui, la franchise de son incrédulité; prononçant dans la chapelle du Louvre le panégyrique de saint Louis, il supprima le signe de (a croix, le texte, les citations de l'Évangile, et ne loua ce modèle des princes chrétiens que pour ses vertus humaines.
Cette incrédulité du clergé ne le rend pas moins fanatique. Et certes la foi des anciens temps ne justifiait point le fanatisme; mais Tincrédulité présente le rend plus criminel encore et plus odieux.
Selon Voltaire, Tintolérance est propre à la religion chrétienne; seule entre toutes les religions, elle a .!^\ opprimé la conscience et persécuté ceux qui n'admettaient pas ses dogmes.
Quand les mahométans conquirent TEspagne, ils n'obligèrent personne à embrasser l'islamisme. Après la prise de Constantinople, leurs sultans conservèrent plusieurs prébendes au clergé grec; aujourd'hui encore ils font des chanoines et des évêques sans que le pape fasse jamais un iman ou un nroUah '.
Même tolérance chez les Juifs. Il y avait parmi eux bien des sectes ; les saducéens par exemple, qui, se fondant sur la loi de Moïse, niaient l'immortalité de l'âme; les pharisiens, qui croyaient à la métempsycose; les esséniens, qui étaient fatalistes, qui, d'ailleurs, ne sacrifiaient pas dans le temple et avaient leurs synagogues particulières. Ces sectes différaient beaucoup plus entre elles que les protestants ne diffèrent des catholiques. Pourtant aucune ne prétendit exterminer les autres, et, si superstitieux que fût le peuple Juif, il accordait à toutes une égale liberté -.
Chez les Romains, ni Lucrèce ne fut inquiété pour avoir mis en vers le système d'Épicure, ni Cicéron pour avoir écrit qu'on ne ressent après la
1. Sermon du rabbin Akkib, XL, 374; Dict. phiL, Tolérance, XXXII, 379, 380.
2. Dict. phiL, Ame, XXYI, 245; Traité sur la Tolérance, XLI, 314 sqq.
loii aucune douleur, ni Pline pour avoir commencé )n Histoire naturelle par une profession d'athéisme.
appartient aux dieux, pensait le sénat, de venger •urs ofïenses. Quant aux dilVérentes religions, orne ne les tolérait pas seulement, mais encore s reconnaissait. Pendant longtemps les chrétiens iront aussi libres que les païens; ils avaient des - li-es très riches , tenaient des conciles , exerliont des charges publiques. Dioclétien lui-même s protégea d'abord et en accueiUit plusieurs à la nir. S'ils furent persécutés dans la suite, c'est parce 1 ils attaquaient le culte national et les institutions ' 1 Empire. Rome ne persécuta pas, dans le christiasme, une secte religieuse, mais une faction poli- |ue qui mettait l'État en danger ^ A l'égard des Grecs, quand Voltaire ne les compare i- avec les chrétiens, il reconnaît que, chez eux, s philosophes hétérodoxes n'étaient pas tolérés; il le Anaxagore, contraint de s'exiler pour avoir osé re qu'Apollon ne conduisait point le char du soleil, ristote, accusé d'athéisme par les prêtres; il flétrit
condamnation de Socrate-. Mais lorsqu'il oppose s Grecs aux chrétiens, il ne parle plus d'Aristote et Anaxagore, il atteste que les épicuriens pouvaient ms aucun péril nier la Providence et l'immatéalité delàme, que les diverses sectes philosophiques /aient pleine licence de professer leurs doctrines, •uant à Socrate, c'est, dit-il, le « seul philosophe que ;s Grecs aient fait mourir pour ses opinions ». Aussi
1. Dict. p/iil.. Tolérance, XXXU. 368, Constantin, XXVIII, 187, ;8, Dioclétien, id., 403, 404, Église, XXIX, 24; Traité sicr la ylérance, XLI, 261 sqq.; Lettre à Hénaidl, 26 févr. 1708.