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Dict. phiL, Arrêts notables, XXVII, 58, Bekker, id

▼OLTAIRE PHILOSOPHE. 10

raconte qu'un Espagnol, don Pablo d'Olivarès, coupable de posséder dans sa bibliothèque les œuvres des philosophes français, fut, malgré ses vertus et ses services, condamné au gibet, puis, par commutation, aux verges publiques et à la prison perpétuelle. « J'ai vu encore en Ecosse, dit Voltaire S des restes de l'ancien fanatisme qui avait changé si longtemps les hommes en bêtes carnassières. Un des principaux citoyens d'Inverness, presbytérien rigide... ayant envoyé son fils unique faire ses études à Oxford, affligé de le voir à son retour dans les principes de l'Église anglicane, et sachant qu'il avait signé les trente-neuf articles, s'emporta contre lui avec tant de violence qu'à la fin de la querelle il lui donna un coup de couteau dont l'enfant mourut en peu de minutes entre les bras de sa mère » (L, 508). Et voici maintenant une autre histoire qui se passa non loin de Ferney, à Saint-Claude : « Il y a quelques années que deux jeunes gens furent accusés d'être sorciers. Ils furent absous je ne sais comment par le juge. Leur père, qui était dévot et que son confesseur avait persuadé du prétendu crime de ses enfants, mit le feu dans la grange auprès de laquelle ils couchaient, et les brûla tous deux pour réparer auprès de Dieu l'injustice du juge qui les avait absous {Lettre à Damiîaville, 7 nov. 1764).

Mais tenons-nous-en aux persécutions contre les protestants de France. Quand le duc d'Orléans devin' Régent, ils se crurent permis de tenir leurs assemblées religieuses en prévenant les magistrats. Ce prince

1. Dans son Histoire de l'établissement du Christianisme, attri buée à un auteur anglais.

qui n'osait braver Tintolérance du clergé, chargea les gouverneurs de leur faire entendre qu'on les ménagerait s'ils se conduisaient avec sagesse, mais de leur signifier aussi que les édits subsistaient. Chaque gouverneur agit à sa guise ; presque tous suivirent les traditions du règne précédent. Dans la la Guienne, Berwick proposa de massacrer ceux des religionnaires. qui célébraient publiquement leur culte, et le Régent, s'il réprima ce zèle excessif, n'en fit pas moins traduire les délinquants devant le parlement de Bordeaux K Quelques-uns de ses conseillers l'engagèrent à laisser s'établir dans telle ou telle province les protestants expatriés : il en fut empêché, une première fois (1717), par les jansénistes et les gallicans, puis, une seconde (1722), par les jésuites. La déclaration de 1724, qu'avait inspirée Lavergne de Tressan, renouvela toutes les rigueurs du temps de Louis XIV et y en ajouta d'autres". On interdisait l'exercice du culte même dans les familles. On punissait les fidèles, hommes ou femmes, qui n'auraient pas dénoncé les prédicants, celles-ci de la détention perpétuelle, ceux-là des galères. On enjoignait aux ecclésiastiques d'aller voir les malades suspects et de les exhorter sans témoins. On confirmait la peine des galères à vie et de la confiscation contre tout protestant qui guérissait après avoir refusé les sacrements; mais il fallait autrefois que ce refus eût été constaté par un magistrat, et maintenant le témoi-

1. Ils furent condamnés aux galères; le Régent gracia les simples fidèles, mais non pas les pasteurs.

2. Ayant vu Dubois obtenir le chapeau pour prix de ses violences contre le jansénisme, Lavergne de Tressan voulait se pousser lui-même au détriment des religionnaires.

gnage d'un curé suffisait. On donnait ordre aux religionnaires d'observer dans le mariage les formules prescrites par les saints canons et par les ordonnances, de sorte que tout état civil leur était dénié. Cet édit fut exécuté à la lettre. L'application ne s'en relâcha que sous le cardinal Fleury. Peu après, à la suite du synode tenu secrètement, en 1744, dans le Bas-Languedoc, la persécution recommença. Deux ordonnances du mois de février 1745 prescrivirent la peine des galères sans forme de procès contre ceux qui auraient pris part à un culte public, et des amendes arbitraires contre tous les protestants de la région qui ne les auraient pas dénoncés.

Citons maintenant quelques exemples.

En 1717, une assemblée de soixante-quatorze personnes ayant été surprise à Anduze, on envoie tous les hommes aux galères. En 1745 et 1746, deux cent soixante-dix-sept hommes, dans la seule province du Dauphiné, subissent le même sort; quant aux femmes, elles sont fouettées et emprisonnées. En 1746, le présidial d'Auch prononce la sentence capitale contre quarante gentilshommes coupables d'avoir entendu un prêche. En 1754, un autre tribunal condamne à mort le pasteur Lafaye, et le fait exécuter aussitôt. En 1762, le pasteur Rochette est pendu. Quand on vient l'arrêter, le tocsin sonne, et toute la population catholique s'ameute; trois jeunes gentilshommes, les frères Grenier, prennent les armes de crainte qu'on ne leur fasse un mauvais parti : le même tribunal qui avait jugé Rochette les livre au bourreau; ils ne sont pas pendus, mais décapités.

Nous trouvons la plupart de ces faits mentionnés par Voltaire. « On a fait pendre et rouer des ministres

OU prédicants qui tenaient des assemblées malgré les lois; et, depuis 1745, il y en a eu six de pendus » {Dict. phiL, Église, XXIX, 27). « Nous envoyons encore quelquefois à la potence de pauvres gens du Poitou, du Vivarais, de Valence, de Montauban. Nous avons pendu depuis 1745 huit personnes de ceux qu'on appelle prédicants ou ministres de TÉvangile, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir prié Dieu pour le roi en patois et d'avoir donné une goutte de vin et un morceau de pain levé à quelques paysans imbéciles » [Traité sur la Tolérance, XLI, 286). « On vient de condamner à être pendu un pauvre diable de Gascon qui avait prêché la parole de Dieu dans une grange, auprès de Bordeaux. Le Gascon maître de la grange est condamné aux galères, et la plupart des auditeurs Gascons sont bannis du pays » [Lettre à Damilaville, 30 oct. 1767).

Voltaire ne se lassa jamais de flétrir ces crimes de l'intolérance. Et, chaque fois qu'il en eut l'occasion, il intervint pour les persécutés. Sans parler, ici non plus, des Calas et des Sirven, combien d'autres malheureux n'a-t-il pas défendus contre le fanatisme?

Ce furent, par exemple, les Espinas, qu'il finit par sauver*? C'était, quelques années avant, le pasteur

1. « Je pris la liberté de vous remettre, écrivait-il à M"* de Saint-Julien, une petite requête pour M. de Saint-Florentin [ministre d'État] en faveur dune malheureuse famille huguenote. Le père a été vingt-trois ans aux galères pour avoir donné à souper et à coucher à un prédicant ; la mère a été enfermée, les enfants réduits à mendier leur pain » (14 sept. 1766). « J'abuse, écrivait-il à Richelieu, de votre générosité... Daignerez-vous remployer pour une famille entière du pays que vous avez gouverné"? J'ai déjà pris la liberté d'implorer vos bontés pour les dEspinas... réduits à l'état le plus cruel après vingt-trois ans de galères pour avoir donné à souper à un prédicant. Si on ne

Rochette, pour lequel il s'employa de son mieux. « On dit, écrivait-il à Richelieu le 25 octobre 1761, qu'il ne faut pas pendre le prédicant de Caussade, parce que c'en serait trop de griller des jésuites à Lisbonne et de pendre des pasteurs évangéliques en France. Je m'en remets sur cela à votre conscience. » Et, comme s'il se souciait peu de cette affaire : « Rosalie \ ajoute-t-il, m'intéresse davantage », etc. Puis, le 27 novembre, revenant à la charge : « Qu'on pende le prédicant Rochette ou qu'on lui donne une abbaye, cela est fort indifférent pour la prospérité du royaume des Francs; mais j'estime qu'il faut que le parlement le condamne à être pendu et que le roi lui fasse grâce... Si c'est vous, monseigneur, qui obtenez cette grâce du roi, vous serez l'idole de ces faquins de huguenots. Il est toujours bon d'avoir pour soi tout un parti. » On a souvent allégué ces deux lettres pour montrer que le défenseur des Calas et des Sirven abandonnait à leur sort les protestants persécutés s'ils ne lui donnaient pas l'occasion de jouer un grand rôle. Mais on se garde bien de les citer tout entières, et l'on en dénature le sens. Voltaire n'ignorait pas que les juges appliqueraient la loi; s'il affecte de ne prendre aucun intérêt au pasteur Rochette, c'est pour plaider sa cause avec plus d'adresse.

La tolérance ayant fait de grands progrès dans la seconde moitié du xviiie siècle. Voltaire put se rendre témoignage que son action n'avait pas été inutile. Cependant, en 1775, au sacre de Louis XVI, Loméleur rend pas leur bien, il vaudrait mieux les remettre aux galères » (8 oct. 1766).

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