‹ Voltaire, philosopheChapitre 72 sur 135 · Saltimbanques · texte numérisé non relu

Saltimbanques

empoisonnent avec une vingtaine » {Lettre de milord Cornsbury à milord Bolingbroke, XLIII, 213). Enfin, dans le Catéchisme de VHonnête homme, voici comment cet honnête homme parle du protestantisme : « C'est peut-être celle de toutes [les religions] que j'adopterais le plus volontiers, si j'étais réduit au malheur d'entrer dans un parti » (XLI, 122).

Est-il vrai que Voltaire ne comprenne pas Timportance historique de la Réforme? Ses détracteurs Font prétendu. Et il peut dire en effet qu'un « petit intérêt de moines dans un coin de la Saxe produisit plus de cent ans de discordes, de fureurs et d'infortunes chez trente nations ». On reconnaît là sa tendance à expliquer les grands faits par des causes infîmes. Mais ceux qui prennent texte de cette phrase n'ont sans doute pas lu les lignes suivantes, où il qualifie la Réforme de « grande révolution dans l'esprit humain et dans le système politique de l'Europe ^ ».

La principale supériorité du protestantisme sur le catholicisme est, d'après Voltaire, qu'il aboutit nécessairement à la libre pensée; tout protestant est pape. Aussi le protestantisme persécuteur lui semble se mettre en contradiction avec ses propres maximes, et, pour ainsi dire, se renier. « Lorsque nous vous persécutons, nous papistes, écrit-il à M. Rertrand, nous sommes conséquents à nos principes, parce que vous devez vous soumettre aux décisions de notre mère, sainte Église. Hors de l'Éghse, point de salut. Vous êtes donc des rebelles audacieux. Lorsque vous persécutez, vous êtes inconséquents, puisque vous

l. Essai sur les Mœurs, XVII, 242.

accordez à chaque charbonnier le droit d'examen »

[26 déc. 1763). C'est du protestantisme que date

l'affranchissement des esprits et des consciences; .

Voltaire, qui ne rignore pas, considère les réformateurs y^

comme les lointains devanciers de la « philosophie ».

Pourtant le protestantisme, quels que soient ses

principes, a opprimé et persécuté les autres religions

partout où il dominait. Dans les pays qui Tadoptè-

•ent, il ne renversa l'autorité de l'Église catholique

^ue pour la remplacer par celle d'une autre Église.

\.ux décisions des conciles il substitua les décisions

les synodes : "or, le synode de Dordrecht vaut-il

beaucoup mieux que le concile de Trente^? Tous les

éformateurs, depuis Wiclef jusqu'à Luther, furent

ntoTéfânTsTÇuant au bourreau de Servet, Voltaire

létrit en maints endroits son fanatisme et son despo-

isme. Dans l'article Dogmes du Dictionnaire philoso-

)hique -, Calvin, devant les juges des morts, se vante

l'avoir renversé l'idole papale, d'avoir écrit contre la

<îulpture, montré que les bonnes œuvres ne servent

. rien, interdit la danse comme diabolique. « Placez-

aoi, conclut-il, à côté de saint Paul. » Mais, « comme

l parlait, on vit auprès de lui un bûcher enflammé;

m spectre épouvantable, portant au cou une fraise

spagnole à moitié brûlée, sortait du milieu des

lammes avec des cris affreux. Monstre, s'écriait-il,

aonstre exécrable, tremble ! Reconnais ce Servet que

u as fait périr par le plus cruel des supphces »

XXVIII, 441). Alors, tous les juges ordonnent que

lalvin soit précipité dans la géhenne.

Après tout l'intolérance protestante égala Fintolé-

Page 1