‹ Voltaire, philosopheChapitre 74 sur 135 · XL, 161 sqq · texte numérisé non relu

XL, 161 sqq

Ces vers, que le poète fait prononcer à Henri IV, expriment en réalité sa propre pensée. Il semble quelquefois préférer la religion protestante à la catholique. Mais, si elle est moins absurde et moins superstitieuse, peu importe, après tout, le nombre des ^ÏÏrogues avec lesquelles une religion nous empoisonne. C'est un lieu commun de dire que Voltaire fut « le génie de la destruction ». On reproche au xviii^ siècle en général d'avoir tout ruiné sans rien rebâtir. N'estce donc pas sur les principes des philosophes que se constitua la société moderne? Et quand même leur œuvre, à la considérer en soi, eût été purement destructive, ruiner les erreurs, les préjugés, les abus, n'est-ce pas édifier la vérité et lajustice? Pareillement on accuse Voltaire de jeter à bas le catholicisme sans y rien substituer. On l'en accusait déjà de son temps. Et il s'écrie : « Quoi ! un animal féroce a sucé le sang de mes proches, je vous dis de vous défaire de cette bête, et vous me demandez ce qu'on mettra à sa place! » [Exam. important^ XLIII, 204). Après avoir tué le lion de Némée ou l'hydre de Lerne, Hercule devait-il donc mettre à leur place de nouveaux monstres?

Au reste, Voltaire ne prétend pas ruiner du jour au lendemain la religion cathoUque. Il est encore trop tôt; attendons que le peuple puisse s'en passer. Jusque-là, bornons-nous à surveiller et à contenir l'Église, à rabaisser son orgueil, à réprimer surtout son fanatisme. Certes la philosophie commence de répandre la lumière parmi les nations, et non seulement dans les classes cultivées, mais jusque dans la foule. Pourtant ce n'est encore que l'aube des temps nouveaux. Sans cesser d'être actifs, soyons patients.

Traitons le catholicisme comme le médecin traite une maladie chronique; ne comptons pas Textirper d'un coup, attaquons-le par degrés La rehgion cathôUque « est un arbre qui, de Faveu de toute la terre, n'a porté jusqu'ici que des fruits de rnort; cependant nous ne voulons pas qu'on le coupe, mais qu'on le greffe » {Dieu et les Hommes, XLVI, 270)2.

« Dieu, la vérité, la vertu » voilà ce qui remplacera le cathoHcisme^ Croire en Dieu, être juste et bienfaisant, que faut-il davantage? Nous n'avons nul besoin d'une théologie.

Disons mieux : la théologie enfante l'athéisme et l'immoraUté. La théologie enfante l'athéisme : car, incapables de s'élever par eux-mêmes aux pures croyances, mais ayant assez d'esprit pour juger absurde la religion des théologiens, beaucoup d'hommes concluent qu'il n'y a pas de Dieu*. Et la théologie enfante l'immoralité : car ces hommes, n'étant plus dès lors réprimés par aucun frein, cèdent à leurs mauvaises passions et se jettent dans tous les vices ^

Au catholicisme il faut substituer la religion naturelle, qui bannit toute révélation, tout merveilleux^ tout dogme inintelligible. Mais qu'est-ce que cette religion? C'est, tout simplement, la morale.

1. Idées de La MoUie-le-Vayer, XXXIX, 376 ; Dieu et les Hommes, XLVI, 273.

2. Cf. Lettre à M. Vernes, 2 janv. 1763; Lettre à M. Moultou, oct. 4766, édition Moland, XLIV, 460.

Page 1