‹ Voltaire, philosopheChapitre 75 sur 135 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Après avoir démontré rexislence d'un Être suprême dans le second chapitre de son Traité de Métaphysique^ Voltaire déclare qu' « il semble naturel de rechercher ensuite quelle relation il y a entre Dieu et nous, de voir si Dieu a établi des lois pour les êtres pensants..., d'examiner s'il y a une morale et ce qu'elle peut être, s'il y a une religion instituée par Dieu même ». Pourtant, ces questions « d'une importance à qui tout cède », il en diffère l'étude; elles seront mieux à leur place, dit-il, « quand nous considérerons l'homme comme un animal sociable » (XXXVII, 298). Ailleurs, résumant d'un mot toute sa querelle avec les athées, il en indique expressément le point capital. (< De quoi s'agit-il?... de consoler notre malheureuse existence. Qui la console? vous ou moi »? {Dict. phil.^ Dieu, XXVIII, 388). Ce qui le préoccupe surtout dans la solution des problèmes métaphysiques, c'est l'intérêt social. Le moraliste chez lui se subordonne le métaphysicien. Dès 1737, il écrit en propres

termes : « Je ramène toujours autant que je peux ma métaphysique à la morale » {Lettre à Frédéric^ oct. 1737; LU, 521).

Dans le Catéchisme chinois, le prince Kou veut persuader à Cu-Su disciple deConfucius, que ce qu'on appelle âme péritavec le corps. Mais Cu-Su, après avoir écouté son argumentation, lui fait remarquer qu'elle ne prouve rien, qu'elle propose seulement des doutes faits pour attrister notre vie. Admettons plutôt les vraisemblances qui nous réconfortent. « Il est dur d'être anéanti; espérez de vivre... Oseriez-vous dire qu'il est impossible que vous ayez une âme? Non sans doute; et si cela est possible, n'est-il pas très vraisemblable que vous en avez une? Pourriez-vous rejeter un système si beau et si nécessaire au genre humain? » (Dict. phil., XXVII, 473). Pareillement, dans une lettre au marquis d'Argence, Voltaire défend Timmortalité de l'âme comme « le plus sage, le plus consolant elle plus pohtique » des dogmes (l^'^oct. 1759). Ainsi, il pose la question de manière que les matérialistes soient mis en demeure de prouver que Fâme est mortelle, et lui-même montre surtout quels avantages l'immortalité de l'âme peut avoir au point de vue moral et « politique ».

C'est en partant du même principe qu'il admet les peines et les récompenses de la vie future ; et d'ailleurs, si Ton n'admettait pas ces récompenses et ces peines, à quoi servirait de croire l'âme immortelle? Nous avons besoin de consolation, nous avons besoin d'espérance. Les matérialistes niant l'immortalité sans preuves et les spiritualistes ne pouvant de leur côté prouver que l'âme survit au corps, aucun des deux partis na donc avantage sur l'autre. Mais voici pour-

tant une grande différence : la négation des matérialistes est funeste au genre humain et l'affirmation des spiritualistes lui est utile ^

On le voit, le Dieu que Voltaire adore, auquel il élève un temple — Deo erexil Voltaire, — c'est surtout Dieu rémunérateur des bons et vengeur des méchants. « L'objet intéressant pour l'univers entier est de savoir -il ne vaut pas mieux, pour le bien de tous les hommes admettre un Dieu. . . qui récompense les bonnes actions cachées et qui punit les crimes secrets » [Dict. phiL, Athéisme, XXVII, 168) -. Il y a dans la métaphysique bien des questions indifférentes, les questions qui ne concernent pas la morale. Par exemple, que Dieu ait créé le monde de rien ou qu'il Tait seulement ordonné, cela n'a aucune influence sur la condition de la vie, et nous ne nous en conduisons ni mieux ni plus maP. Mais que Dieu soit ou ne soit pas un Dieu rémunérateur et vengeur, rien ne nous importe davantage.

Pour quelles raisons?

D'abord, les honnêtes gens « ont affaire à force fripons, qui ont peu réfléchi » [Id., Enfei\ XXIX, 119). Si ces fripons ne craignent pas la justice divine, rien ne les arrêtera quand ils se croiront assez habiles pour tromper la justice humaine. Crions-leur dans les oreilles que leur âme est immortelle et que Dieu les fera comparaître devant son tribunal : n'est-ce pas le seul moyen de les retenir? « Je veux, dit A de VA, B, C, que mon procureur, mon tailleur, ma

Page 1