‹ Voltaire, philosopheChapitre 76 sur 135 · Cf. Id., Matière, XXXI · texte numérisé non relu

Cf. Id., Matière, XXXI

I femme même croient en Dieu, et je m'imagine que j'en serai moins volé et moins cocu » (XLV, 134) ^

Quand Voltaire soutient Timmortalité de Tâme et les sanctions ultérieures, veut-il uniquement se protéger lui-même contre le vol ou la trahison? Ses

/ adversaires l'ont dit. A les en croire, Voltaire ne voit dans le dogme de Dieu rémunérateur et vengeur qu'une sorte de garantie pour les heureux du monde,

Uun moyen de conservation sociale à leur profit. Répondons que, dans sa pensée, la crainte des peines futures ne doit pas seulement réprimer les petits; elle doit aussi les défendre contre l'injustice des grands.

Si Voltaire trouve dangereux les procureurs athées, les princes athées lui paraissent bien plus dangereux encore, a Je ne voudrais pas, déclare-t-il, avoir affaire à un prince athée qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier; je suis bien sûr que je serais pilé » {Dict. phiL, Athéisme, XXVII, 188). Dans VEpître des Trois imposteurs, le juste sans défense que menacent les rois appelle sur eux la vengeance céleste :

Rois, si vous m'opprimez, si vos grandeurs dédaignent Les pleurs de l'innocent que vous faites couler, Mon vengeur est au ciel: apprenez à trembler.

1. On se rappelle cette anecdote, que conte Mallet du Pan : « Je fai vu un soir, à souper, donner une énergique leçon à d'Alembert et à Condorcet en renvoyant tous ses domestiques et en disant ensuite aux deux académiciens : Maintenant, messieurs, continuez vos propos contre Dieu; mais, comme je ne veux pas être égorgé et volé cette nuit par mes domestiques, il est bon qu'ils ne vous écoutent pas. » {Mémoires.)

2. Cf. Dict. phil., Eucharistie, XXIX, 266; Hist. de Jenni, XXXIV, 419; etc.

Et lisons la Dissertation sur la Tragédie en tôle de Sémiramis : l'idée morale dont Voltaire se fait l'interprète dans cette pièce, c'est que la Divinité châtie la scélératesse des puissants'. Otez-leur la croyance en un Dieu vengeur des crimes : « Sylla et Marins se baignent alors avec délices dans le sang de leurs concitoyens; Auguste, Antoine et Lépide surpassent Ic^ fureurs de Sylla; Néron ordonne de sang-froid lo meurtre de sa mère » (Homélie sur V Athéisme, XLIII, 240). On a dit souvent que Voltaire a voulu '( une religion pour le peuple ». Cette religion, qui est le tliéisme, il ne la veut pas moins, dans

t. « Les hommes, qui ont tous un fonds de justice dans le M'ur, souhaitent naturellement que le ciel sïntéresse à venger l'innocence : on verra avec plaisir en tout temps et en tout pays qu'un Être suprême s'occupe à punir les crimes de ceux que les hommes ne peuvent appeler en jugement... Je suppose que l'auteur d'une tragédie se fût proposé pour but d'avertir les hommes que Dieu punit quelquefois de grands crimes par des voies extraordinaires; je suppose que sa pièce fut conduite avec an tel art que le spectateur attendît à tout moment l'ombre d'un prince assassiné qui demande vengeance, sans que cette apparition fût une ressource absolument nécessaire à une intrigue embarrassée; je dis qu'alors ce prodige, bien ménagé, ferait un très grand effet... Tel est à peu près lartifice de la tragédie de Sémiramis (aux beautés près, dont je n'ai pu l'orner)... Toute la morale de la pièce est renfermée dans ces vers :

Il est donc des forfaits

Que le courroux des dieux ne pardonne jamais.

... J'avoue que la catastrophe de Sémiramis n'arrivera pas souvent; mais ce qui arrive tous les jours se trouve dans les derniers vers de la pièce :

Apprenez tous du moins

Que les crimes secrets ont les dieux pour témoins.

— Cf. Hist. de Jenni, XXXIV, 418; Homélie sur l'Athéisme, XLIII, •240 sqq.; Lelire à M. de Villevieille, 26 août 1768.

l'intérêt du peuple, pour les princes et pour les grands *.

I Ainsi la croyance en Dieu, selon Voltaire, est utile ^au genre humain, et nul honnête homme ne doit rébranler. Voilà, quand il combat l'athéisme, son principal argument; il fait surtout valoir des considérations relatives au bien de la société, il invoque rÊtre suprême non plus comme organisateur de Tunivers, mais comme sanction de la morale.

— . Si la crainte du Dieu vengeur est un frein capable d'empêcher bien des crimes, ce n'est pas à dire sans doute que les athées soient toujours méchants. ^ L'ins-

1 tinct de la vertu, qui consiste dans un tempérament

doux et éloigné de toute violence, peut très bien subsister, déclare-t-il, avec une philosophie erronée » telle que l'athéisme; et lui-même cite tout le premier des athées vertueux-. La plupart de ceux qui ne croient pas en Dieu sont tentés de s'abandonner à leurs passions; mais les hommes d'élite peuvent faire le bien par amour du bien sans espérer aucune récompense.

D'autre part, ce n'est pas tout de croire à un Dieu : à quel Dieu croyons-nous? Mieux vaut être athée que d'adorer une Divinité barbare et de lui sacrifier des victimes humaines; athée. Moïse n'eût pas fait égorger vingt-trois mille Juifs qui s'étaient fabriqué un veau d'or, vingt-quatre mille qui avaient eu commerce avec les filles des idolâtres, douze mille

1. Robespierre a dit en ce sens : « L'athéisme est aristocratique. L'idée d'un grand litre qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant est toute populaire. »

•2. Homélie sur V Athéisme^ XLIII, 248 sqq. Cf. encore VOde sur le Fanatisme, XII, 423.

ni avaient voulu soutenir Tarche prèle à tomber*, t puis, il y a bien des façons de croire en Dieu. Si ous comparons le fanatisme et Tathéisme, « le fanasmc est certainement mille fois plus funeste » (Dict. Iiil., Athéisme, XXVII, 187); si nous comparons le inatique et Tathée, « le fanatique est un monstre^ lille fois plus dangereux » (Ibid., Dieu, XXVIII, ^■2 . Hobbes mena une vie tranquille et innocente mdis que les sectaires Anglais de son temps ensanlantaient leur pays; et Spinoza, maître d'athéisme, e se mêla point à ceux de ses compatriotes qui ?rvaient Dieu en massacrant les frères de Witt-. Si athée est capable de violer Iphigénie, le fanatique égorgera pieusement sur Tautel et croira que upiter lui en a beaucoup d'obligation; si Tathée est apable de dérober un vase d'or dans une église our entretenir des filles de joie, le fanatique célérera dans cette église un auto-da-fé et chantera un antique juif à plein gosier devant un bûcher de uifss.

Et quel est le véritable impie? Dirons-nous que

est le pauvre homme dont Tignorance s'imagine

Être des êtres avec une longue barbe blanche, avec

ies pieds et des mains? Nous pardonnons du moins

sa simplicité d'esprit; il mérite la pitié, non la olère. Mais celui qui adore un Dieu jaloux, orgueileiix, vindicatif, qui s'autorise de ce Dieu pour justiicr sa propre arrogance, pour glorifier ses fureurs, oilà le véritable impie. L'impie, c'est celui qui vient lous dire : « Ne vois que par mes yeux, ne pense

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