XIV, 14L
1. « Dans un pays où tout le monde allait pieds nus, le prenier qui se fit faire une paire de souliers avait-il du luxe? *î'était-ce pas un homme très sensé et très industrieux? N'en ;st-il pas de même de celui qui eut la première chemise? Pour ;elui qui la fit blanchir et repasser, je le crois un génie plein de •essources et capable de gouverner un État. Cependant ceux
A vrai dire, La Bruyère ne condamne que ceux qu préfèrent le faste aux choses utiles, qui « se chauftenl à un petit feu » et « s'éclairent avec des bougies » qui dépensent au delà de leurs moyens pour faire figure. Cette vanité, Voltaire, lui aussi, la blâme e^ la raille. Un laboureur se ferait moquer, s'il mettait pour conduire la charrue, de beaux habits et de finej chaussures. Mais ne peut-il mettre de bonnes chaussures et des habits commodes? Et, d'autre part, ui riche bourgeois devrait-il paraître au spectacle vêti comme un paysan? Qu'on ne vienne pas nous vantei
qui n'étaient pas accoutumés à porter des chemises blanches 1< prirent pour un riche efféminé qui corrompait la nature. Gardez vous du luxe, disait Gaton aux Romains. Vous avez subjugué 1; province du Phase, mais né mangez jamais de faisans. Vou avez conquis le pays où croît le coton, couchez sur la dure,. Manquez de tout après avoir tout pris... 11 n'y a pas longtemp qu'un homme de Norvège reprochait le luxe à un Hollandais Qu'est devenu, disait-il, cet heureux temps où un négociant partant d'Amsterdam pour les grandes Indes, laissait un quar tier de bœuf fumé dans sa cuisine et le retrouvait à son retour Où sont vos cuillers de bois et vos fourchettes de fer? N'est-i pas honteux pour un sage Hollandais de coucher dans un lit d damas? — Va-t'en à Batavia, lui répondit l'homme d'Amsterdam gagne comme moi dix tonnes d'or, et vois si l'envie ne te prendr pas d'être bien nourri et bien logé » {Dict. phil., Luxe, XXXI, 109^ « La Flamma se plaint au xiv^ siècle... que la frugale sim plicité a fait place au luxe; il regrette le temps de Frédéri lîarberousse et de Frédéric II, lorsque dans Milan, capitale d la Lombardie, on ne mangeait de la viande que trois fois pa semaine. Le vin était rare, la bougie était inconnue et la chan délie un luxe... Les chemises étaient de serge et non de linge la dot des bourgeoises les plus considérables était de cent livre tout au plus. Les choses ont bien changé, ajoute-t-il; on porte présent du linge; les femmes se couvrent d'étoffes de soie,... elle ont jusqu'à 2 000 livres de dot et ornent même leurs oreille de pendants d'or. Gependant ce luxe dont il se plaint éta encore loin à quelques égards de ce qui est aujourd'hui 1 nécessaire des peuples riches et industrieux » (Essai s«r h Mœurs, XVI, 418).
les anciens Romains. S'ils vécurent sans luxe, c'est quand ils étaient encore pauvres. Du reste ces Romains dont nos moralistes célèbrent la vertu, n'en saccageaient pas moins les villages des Volsques ou des Samniles. Plus tard, ils conquirent le monde. Leur en voudra-t-on d'avoir mis à profit leurs rapines? Ce sont ces rapines qu'on doit leur reprocher. Tant qu'ils furent pauvres, ils se passèrent de luxe : rien là de vertueux; lorsqu'ils devinrent opulents, ils jouirent de leurs richesses : rien là de criminel. Le iuxe, par lequel se développent tous les arts, ne mérite la censure des moralistes que s'il est excessif en comparaison de nos ressources ou du milieu dans lequel nous vivons.
Sur sept vertus théologales ou cardinales, six, comme dit Voltaire, restent dans l'école. Trois, la force, la tempérance, la prudence, sont des qualités qui ne méritent pas d'être appelées vertus; deux, .'espérance et la foi, n'ont aucun rapport avec la morale; une, la charité, peut causer les plus grands maux. La seule des sept que Voltaire reconnaisse pour vertu, c'est la justice.
L'accuserons-nous, avec un critique contemporain, de réduire la loi morale à la pratique de cette seule vertu'? S'il répudie la charité, et nous avons dit pourquoi, il y substitue la bienfaisance.
1. « La loi morale, pour lui, c'est de ne pas commettre l'inustice. Or définir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la ■estreindre ainsi, voilà que c'est encore la nier... Ce n'est pas pand elle dit : Ne tue point! qu'elle est une morale...; c'est luand elle dit : Donne, dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement dors, elle est autre chose qu'un instinct... La morale commence i la charité. Or c'est où elle commence que Voltaire n'atteint )as » (E. Faguet, Dix-huitième siècle, p. 211).
Quelques passages de son œuvre, isolés et mal interprétés, pourraient cependant faire croire qu'il s'en tient à la justice. D'abord, ce vers de la Loi naturelle :
Qu'on soit juste, il suffit; le reste est arbitraire.
Puis, un mot du dialogue entre TExcrément et THonnête homme : « Si tu es juste, tu as tout dit » (Dict. phil.^ Vertu, XXXII, 450). Et enfin, après avoir vanté, dans le Philosophe ignorant, la religion chinoise, il la résume ainsi : « Adorez le ciel et soyez justes » (XLII, 599). Ses ennemis ne pouvaient manquer d'alléguer ces divers passages pour soutenir que Voltaire méconnaît les devoirs où la justice ne nous oblige pas.
Mais supprimera -t- on tous ceux dans lesquels il célèbre la bienfaisance? Le suivant, par exemple, du septième Discours sur V Homme :
Certain législateur, dont la plume féconde Fit tant de vains projets pour le bien de ce monde, Et qui, depuis trente ans, écrit pour des ingrats, Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas. Ce mot est bienfaisance. Il me plaît; il rassemble. Si le cœur en est cru, bien des vertus ensemble. Petits grammairiens, grands précepteurs des sots. Qui pesez la parole et mesurez les mots, Pareille expression vous semble hasardée : Mais l'univers entier doit en chérir l'idée.
Et cet autre encore, des Remarques de l'Essai sur les Mœurs : « Il n'y a p(5int en rigueur de loi positive fondamentale. Les hommes ne peuvent faire que des lois de convention. Il n'y a que l'auteur de la nature qui ait pu faire les lois éternelles de la nature. La
^peule loi fondamentale et immuable qui soit chez les hommes est celle-ci : Traite les autres comme tu voudrais être traité. C'est que cette loi est de la nature " même; elle ne peut être arrachée du cœur humain; c'est, de toutes les lois, la plus mal exécutée, mais elle s'élève toujours contre celui qui la transgresse » (XLI, 176). On multiplierait aisément les citations analogues*. Ceux qui accusent Voltaire de réduire la morale à la justice ne l'ont manifestement pas lu.
Et reprenons maintenant les passages mêmes sur lesquels ils s'appuient. Si Voltaire préconise la morale chinoise^ résumée par cette maxime : « Soyez justes », il loue aussitôt après Confucius de prêcher la bienfaisance. Confucius « ne dit point qu'il ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse à nous-mêmes; ce n'est que défendre le mal. Il fait plus, il recommande le bien : Traite autrui comme tu veux qu'on te traite » {Le Phil. ignorant^ XLII, 599). Dans le Dialogue entre l'Excrément et l'Honnête homme, à la formule : « Si tu es juste, tu as tout dit », l'Honnête homme ajoute : « Ce n'est pas encore assez d'être juste, il faut être bienfaisant. Voilà ce qui est véritablement cardinal » [Dict. phil., Vertu, XXXH, 450). Et, quant au vers de la Loi naturelle, le terme arbitraire, comme en fait foi le vers précédent, y désigne les usages, les intérêts, les cultes, les lois, qui varient d'un pays à l'autre. Mais du reste, en disant : « Qu'on soit juste, il suffit », Voltaire, loin d'exclure la bienfaisance, entend plutôt la faire rentrer dans la justice. Rappelons seulement un mot bien