Quand je vous ai demandé des anecdotes sur le siècle de
de (( son czar Pierre », il écrit au même Thiériot : « Je suis bien aise de faire voir que les héros nonl pas la première place dans ce monde. Un législateur est à mon sens bien au-dessus d'un grenadier, et celui qui a formé un grand empire vaut bien mieux que celui qui a ruiné son royaume » (18 juin 1759).
Historien, Voltaire ne sépare pas l'histoire de la 'Va « philosophie >>. Selon lui, les philosophes seuls y sont propres ^ Il se moque de Daniel, qui croyait écrire une œuvre historique en transcrivant « des dates et des récits de bataille » {Dict. phil., Histoire, XXX, 221). Si Ton veut, déclare-t-il, raconter le règne d'Alexandre, qu'on représente ce prince « donnant des lois au milieu de la guerre, formant des colonies, établissant le commerce « {Conseils à un Journaliste, XXXVII, 363). Lui-même, l'histoire qu'il fait, c'est, à vrai dire, celle de la civilisation. Sa principale œuvre d'historien porte un titre assez significatif. Et quelles en sont les premières lignes? i< Vous voudriez-,
Louis XIV, écrit-il encore dans la même lettre, ce-t moins sur sa personne que sui* les arts qui ont fleuri de son temps. J'aimerais mieux des détails sur Racine et Despréaux, sur Quinault, Lulli, ^lolière, Lebrun, Bossuet, Poussin, Descartes, etc., que sur la bataille de Dunkerque. Il ne reste plus rien que le nom de ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons; il ne revient rien au genre humain de cent batailles données; mais les grands hommes dont je vous parle ont préparé des plaisirs purs et durables aux hommes qui ne sont point encore nés. Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des choses mille fois plus précieuses que toutes les annales de cour, que toutes les relations de campagne. Vous savez que chez moi les grands hommes vont les premiers, et If s héros les derniers. »
1. « 11 n'appartient qu'aux philosophes décrire l'histoire » [Articles extraits de la Gazette littéraire, XLI, 451).
2. On sait que Voltaire fit l'Essai sur les Mœurs pour M"* du Châtelet.
dit-il, que des philosophes eussent écrit Thistoire ancienne, parce que vous voulez la lire en philosophe » (XV, 3). Au lieu de raconter une fois de plus les pillages et les massacres dont les historiens remplissaient jusqu'alors leurs livres, il a pour objet principal les arts, l'industrie, le commerce, la vie matérielle, intellectuelle et morale des nations.
Dans le Siècle de Louis XIV tel qu'il l'avait d'abord conçu, il devait s'attacher, non pas à la guerre et à la politique, par lesquelles « ce siècle n'a aucun avantage », mais aux progrès de l'esprit (Lettre àd'Olivet^ 24 août 1735). <- Ce n'est point simplement la vie de ce prince que j'écris, dit-il, ce ne sont point les annales de son règne, c'est plutôt l'histoire de l'esprit humain puisée dans le siècle le plus glorieux à l'esprit humain » [Lettre à Vahbé Diibos, 30 oct. 1738). « On n'a fait que l'histoire des rois, mais on n'a point fait celle de la nation. Il semble que, pendant quatorze cents ans, il n'y ait eu dans les Gaules que des rois, des ministres et des généraux. Mais nos mœurs, nos lois, nos coutumes, notre esprit, ne sont-ils donc rien? » [Lettre à d'Argenson, 26 janv. 1740)'. Pour
1. Cf. lettre à M. de Burigny, 29 oct. 1738 : « II y a quelques années, Monsieur, que j'ai commencé une espèce d'histoire philosophique du siècle de Louis XIV... Les progrès des arts et de l'esprit humain tiendront dans cet ouvrage la place la plus honorable. Tout ce qui regarde la religion y sera traité sans controverse, et ce que le droit public a de plus intéressant poui la société s'y trouvera. Une loi utile y sera préférée à des villes prises et rendues, à des batailles qui n'ont décidé de rien. Or verra dans tout l'ouvrage le caractère d'un homme qui fait plus de cas d'un ministre qui fait croître deux épis de blé là oii Is terre n'en portait qu'un, que d un roi qui achète ou saccage un( province. » — Cf. encore la lettre à milord Hervey, avr. 1740 LIV, 63.
Voltaire, là est justement Tessentiel, là est la matière même de Thistoire.
On peut s'étonner qu'il ait raconté le règne d'un Charles XII. Lui-même s'en explique dans un Discours préliminaire qui précède la première édition. VHis- Inire de Charles XII, y déclare-t-il, guérira peut-être ([uelques princes de la folie des conquêtes ^ Mais il exprime cependant plus d'une fois le regret d'avoir pris pour héros un roi si batailleur, d'avoir, comme il dit, (( barbouillé deux tomes » à parler de tant de combats, de tant de maux faits au genre humain (Lettre à Frédéric, mai 1737; LU, 475).
Plus tard, il ne raconte l'histoire de Pierre le Grand qu'afin de montrer en lui le réformateur et le législateur. Écrivant au comte Schouvalof, il se plaint de ne rien trouver dans les livres sur les manufactures, les routes, les canaux, sur les lois et les institutions"-. Ce que son ouvrage veut mettre en lumière, c'est le développement si rapide de la civilisation russe. Et, quand il l'envoie à d'Argental : « Si vous avez trouvé, dit-il, quelque petite odeur de philosophie morale... dans V Histoire de Pierre le Grand, je me tiens très récompensé de mon travail » (25 avr. 1763) ^
En somme l'histoire estpour lui le tableau de l'esprit humain, et non le récit de guerres qui, le plus souvent, n'ont produit que du mal.
II n'y a pas à ses yeux de plus grand fléau que la guerre \ Ceux qui en font l'apologie allèguent que