‹ Voltaire's proseChapitre 12 sur 99 · HISTOIRE DE L EMPIRE DE RUSSIE. I · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L EMPIRE DE RUSSIE. I

pour aller à voiles et à rames. Le jeune prince voulut incontinent en faire l'épreuve; mais il fallait le radouber, le ragréer : on retrouva ce même constructeur Brant ; il était retire' à Moscou: il mit en état la chaloupe, et la fit voguer sur la rivière d'Yauza, qui baigne les fau- 5 bourgs de la ville.

Pierre fit transporter sa chaloupe sur un grand lac dans le voisinage du monastère de la Trinité; il fit bâtir par Brant deux frégates et trois yachts, et en fut lui-même le pilote. Enfin longtemps après, en 1694, il alla à Archan- 10 gel; et ayant fait construire un petit vaisseau dans ce port par ce même Brant, il s'embarqua sur la mer Glaciale, qu'aucun souverain ne vit jamais avant lui: il était escorté d'un vaisseau de guerre hollandais commandé par le capitaine Jolson, et suivi de tous les navires marchands 15 abordés à Archangel. Déjà il apprenait la manœuvre, et malgré l'empressement des courtisans à imiter leur maître, il était le seul qui l'apprît.

Il n'était pas moins difficile de former des troupes de terre affectionnées et disciplinées que d'avoir une flotte. 20 Ses premiers essais de marine sur un lac, avant son voyage d' Archangel, semblèrent seulement des amusements de l'enfance d'un homme de génie; et ses premières tentatives pour former des troupes ne parurent aussi qu'un jeu. C'était pendant la régence de Sophie: et si l'on eût soup- 25 çonné ce jeu d'être sérieux, il eût pu lui être funeste.

Il donna sa confiance à un étranger: c'est ce célèbre Le Fort, d'une noble et ancienne famille de Piémont, transplantée depuis près de deux siècles à Genève, où elle a occupé les premiers emplois. On voulut l'élever dans le 30 négoce, qui seul a rendu considérable cette ville, autrefois connue uniquement par la controverse.

Son génie, qui le portait à de plus grandes choses, lui

io6 voltaire's prose.

fit quitter la maison paternelle dès l'âge de quatorze ans; il servit quatre mois en qualité de cadet dans la citadelle de Marseille; de là il passa en Hollande, servit quelque temps volontaire, et fut blesse' au siège de Grave sur la

5 Meuse, ville assez forte, que le prince d'Orange, depuis roi d'Angleterre, reprit sur Louis XIV en 1674. Cherchant ensuite son avancement partout où l'espe'rance le guidait, il s'embarqua, en 1675, avec un colonel allemand nommé Verstin, qui s'était fait donner par le czar Alexis,

10 père de Pierre, une commission de lever quelques soldats dans les Pays-Bas, et de les amener au port d'Archangel. Mais quand on y arriva après avoir essuyé tous les périls de la mer, le czar Alexis n'était plus; le gouvernement avait changé; la Russie était troublée; le gouverneur

15 d'Archangel laissa longtemps Verstin, Le Fort et toute sa troupe dans la plus grande misère, et les menaça de les envoyer au fond de la Sibérie; chacun se sauva comme il put. Le Fort, manquant de tout, alla à Moscou, et se présenta au résident de Danemark, nommé de Horn,

20 qui le fit son secrétaire; il y apprit la langue russe; quelque temps après il trouva le moyen d'être présenté au czar Pierre. L'aîné Ivan n'était pas ce qu'il lui fallait; Pierre le goûta, et lui donna d'abord une compagnie d'infanterie. A peine Le Fort avait-il servi; il

25 n'était point savant; il n'avait étudié à fond aucun art, mais il avait beaucoup vu avec le talent de bien voir; sa conformité avec le czar était de devoir tout à son génie : il savait d'ailleurs le hollandais et l'allemand, que Pierre apprenait comme les langues de deux nations qui pou-

30 vaient être utiles à ses desseins. Tout le rendit agréable à Pierre, il s'attacha à lui; les plaisirs commencèrent la faveur, et les talents la confirmèrent: il fut confident du plus dangereux dessein que pût former un czar, celui de

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