HISTOIRE DE L EMPIRE DE RUSSIE
se mettre en état de casser un jour sans péril la milice séditieuse et barbare des strélitz. Il en avait coûté la vie au grand sultan ou padisha Osman pour avoir voulu réformer les janissaires. Pierre, tout jeune qu'il était, s'y prit avec plus d'adresse qu'Osman. Il forma d'abord, 5 dans sa maison de campagne Préobazinski, une compagnie de cinquante de ses plus jeunes domestiques: quelques enfants de boïards 1 furent choisis pour en être officiers; mais, pour apprendre à ces boïards une subordination qu'ils ne connaissaient pas, il les fit passer par 10 tous les grades, et lui-même en donna l'exemple, servant d'abord comme tambour, ensuite soldat, sergent, et lieutenant dans la compagnie. Rien n'était plus extraordinaire ni plus utile: les Russes avaient toujours fait la guerre comme nous la faisions du temps du gouverne- 15 ment féodal, lorsque des seigneurs sans expérience menaient au combat des vassaux sans discipline et mal armés ; méthode barbare, suffisante contre des armées pareilles, impuissante contre des troupes régulières.
Cette compagnie, formée par le seul Pierre, fut bientôt 20 nombreuse, et devint depuis le régiment des gardes Préobazinski. Une autre compagnie, formée sur ce modèle, devint l'autre régiment des gardes Semenouski.
Il y avait déjà un régiment de cinq mille hommes sur lequel on pouvait compter, formé par le général Gordon, 25 Écossais, et composé presque tout entier d'étrangers. Le Fort, qui avait porté les armes peu de temps, mais qui était capable de tout, se chargea de lever un régiment de douze mille hommes, et il en vint à bout; cinq colonels furent établis sous lui ; il se vit tout d'un coup général de 30 cette petite armée, levée en effet contre les strélitz autant que contre les ennemis de l'État.
Ce qu'on doit remarquer, et ce qui confond bien l'erreur
io8 voltaike's prose.
téméraire de ceux qui prétendent que la révocation de l'édit de Nantes et ses suites avaient coûté peu d'hommes à la France, c'est que le tiers de cette armée, appelée régiment, fut composé de Français réfugiés. Le Fort exerça
5 sa nouvelle troupe comme s'il n'eût jamais eu d'autre profession.
Pierre voulut voir une de ces images de la guerre, un de ces- camps dont l'usage commençait à s'introduire en temps de paix. On construisit un fort, qu'une partie
io de ses nouvelles troupes devait défendre, et que l'autre devait attaquer. La différence entre ce camp et les autres fut qu'au lieu de l'image d'un combat on donna un combat réel, dans lequel il y eut des soldats de tués et beaucoup de blessés. Le Fort, qui commandait l'attaque,
15 reçut une blessure considérable. Ces jeux sanglants devaient aguerrir les troupes; cependant il fallut de longs travaux, et même de longs malheurs pour en venir à bout. Le czar mêla ces fêtes guerrières aux soins qu'il se donnait pour la marine, et comme il avait fait Le Fort
20 général de terre sans qu'il eût encore commandé, il le fit amiral sans qu'il eût jamais conduit un vaisseau; mais il le voyait digne de l'un et de l'autre. Il est vrai que cet amiral était sans flotte, et que ce général n'avait d'armée que son régiment.
25 On réformait peu à peu le grand abus du militaire, cette indépendance des boïards qui amenaient à l'armée les milices de leurs paysans: c'était le véritable gouvernement des Francs, des Huns, des Goths et des Vandales; peuples vainqueurs de l'empire romain dans sa déca-
30 dence, et qui eussent été exterminés s'ils avaient eu à combattre les anciennes légions romaines disciplinées, ou des armées telles que celles de nos jours.
Bientôt l'amiral Le Fort n'eut pas tout à fait un vain