‹ Voltaire's proseChapitre 19 sur 99 · DE LA BONNE TRAGÉDIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE LA BONNE TRAGÉDIE FRANÇAISE

Je laisse là tout ce qui est me'diocre; la foule de nos faibles trage'dies effraye ; il y en a près de cent volumes : c'est un magasin énorme d'ennui.

Nos bonnes pièces, ou du moins celles qui, sans être

5 bonnes, ont des scènes excellentes, se réduisent à une vingtaine tout au plus; mais aussi, j'ose dire que ce petit nombre d'ouvrages admirables est au-dessus de tout ce qu'on a jamais fait en ce genre, sans en excepter Sophocle et Euripide.

10 C'est une entreprise si difficile d'assembler dans un même lieu des héros de l'antiquité, de les faire parler en vers français, de ne leur faire jamais dire que ce qu'ils ont dû dire, de ne les faire entrer et sortir qu'à propos, de faire verser des larmes pour eux, de leur prêter un langage

15 enchanteur qui ne soit ni ampoulé ni familier, d'être toujours décent et toujours intéressant, qu'un tel ouvrage est un prodige, et qu'il faut s'étonner qu'il y ait en France vingt prodiges de cette espèce.

Parmi ces chefs-d'œuvre, ne faut-il pas donner, sans

20 difficulté, la préférence à ceux qui parlent au cœur sur ceux qui ne parlent qu'à l'esprit? Quiconque ne veut qu'exciter l'admiration peut faire dire: Voilà qui est

beau; mais il ne fera point verser des larmes. Quatre ou cinq scènes bien raisonnées, fortement pense'es, majestueusement écrites, s'attirent une espèce de vénération; mais c'est un sentiment qui passe vite, et qui laisse l'âme tranquille. Ces morceaux sont de la plus grande beauté, 5 et d'un genre même que les anciens ne connurent jamais: ce n'est pas assez, il faut plus que de la beauté. Il faut se^rendre maître du cœur par degrés, l'émouvoir, le déchirer, et joindre à cette magie les règles de la poésie, et toutes celles du théâtre, qui sont presque sans nombre. 10

Voyons quelle pièce nous pourrions proposer à l'Europe, qui réunît tous ces avantages.

Les critiques ne nous permettront pas de donner Phèdre1 comme le modèle le plus parfait, quoique le rôle de Phèdre soit d'un bout à l'autre ce qui a jamais été écrit de plus 15 touchant et de mieux travaillé. Ils me répéteront que le rôle de Thésée est trop faible, qu'Hippolyte est trop Français, qu'Aricie est trop peu tragique, que Théramène est trop condamnable de débiter des maximes d'amour à son pupille: tous ces défauts sont, à la vérité, ornés 20 d'une diction si pure et si touchante que je ne les trouve plus des défauts quand je lis la pièce; mais tâchons d'en trouver une à laquelle on ne puisse faire aucun juste reproche.

Ne sera-ce point Y Iphigénie* en Autide? Dès le pre- 25 mier vers je me sens intéressé et attendri; ma curiosité est excitée par les seuls vers que prononce un simple officier d'Agamemnon, vers harmonieux, vers charmants, vers tels qu'aucun poëte n'en faisait alors.

A peine un faible jour vous éclaire et me guide : 30

Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide. Auriez-vous dans les airs entendu quelque bruit ?

Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuit ? Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.

{Acte I, scène i.)

Agamemnon, plongé dans la douleur, ne répond point à Arcas, ne l'entend point; il se dit à lui-même en soupi- 5 rant :

Heureux qui, satisfait de son humble fortune,

Libre du joug superbe où je suis attaché,

Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché.

{Acte I, scène i.)

Quels sentiments! quels vers heureux! quelle voix de io la nature !

Je ne puis m'empêcher de m' interrompre un moment

pour apprendre aux nations qu'un juge d'Ecosse,1 qui a

bien voulu donner des règles de poésie et de goût à son

pays, déclare dans son chapitre XXI, Des Narrations et

15 des Descriptions, qu'il n'aime point ce vers:

Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.

S'il avait su que ce vers était imité d'Euripide, il lui aurait peut-être fait grâce ; mais il aime mieux la réponse du soldat dans la première scène de Hamlet :

20 Je n'ai pas entendu une souris trotter.2

«Voilà qui est naturel, dit-il, c'est ainsi qu'un soldat doit répondre.» Oui, monsieur le juge, dans un corps de garde, mais non pas dans une tragédie : sachez que les Français, contre lesquels vous vous déchaînez, ad- 25 mettent le simple, et non le bas et le grossier. Il faut être bien sûr de la bonté de son goût avant de le donner pour loi ; je plains les plaideurs, si vous les jugez comme vous jugez les vers. Quittons vite son audience pour revenir à IpJiigéfiie.

Est-il un homme de bon sens, et d'un cœur sensible, qui n'écoute le récit d'Agamemnon avec un transport mêlé de pitié et de crainte,1 qui ne sente les vers de Racine pénétrer jusqu'au fond de son âme? L'intérêt, l'inquiétude, l'embarras, augmentent dès la troisième 5 scène, quand Agamemnon se trouve entre Achille et Ulysse.

La crainte, cette âme de la tragédie, redouble encore à la scène qui suit. C'est Ulysse qui veut persuader Agamemnon, et immoler Iphigénie à l'intérêt de la Grèce. 10 Ce personnage d'Ulysse est odieux; mais, par un art admirable, Racine sait le rendre intéressant.

Je suis père, seigneur, et faible comme un autre ;

Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre;

Et, frémissant du coup qui vous fait soupirer, 15

Loin de blâmer vos pleurs, je suis près de pleurer.

{Acte I, scène 3.)

Dès ce premier acte Iphigénie est condamnée à la mort, Iphigénie qui se flatte avec tant de raison d'épouser Achille: elle va être sacrifiée sur le même autel où elle doit donner la main à son amant. 20

Nubendi tempore in ipso.

Tantum religio potuit suadere malorum !

(Lucr., lib. I, v. 102.)

Deuxième acte cf Iphige'nie. — C'est avec une adresse bien digne de lui que Racine, au second acte, fait paraître Ériphile avant qu'on ait vu Iphigénie. Si l'amante aimée 25 d'Achille s'était montrée la première, on ne pourrait souffrir Ériphile sa rivale. Ce personnage est absolument nécessaire à la pièce, puisqu'il en fait le dénoûment; il

en fait même le nœud: c'est elle qui, sans le savoir, inspire des soupçons cruels à Clytemnestre, et une juste jalousie à Iphigénie; et par un art encore plus admirable, l'auteur sait intéresser pour cette Ériphile elle-même. 5 Elle a toujours été malheureuse, elle ignore ses parents, elle a été prise dans sa patrie mise en cendres: un oracle funeste la trouble, et, pour comble de maux, elle a une passion involontaire pour ce même Achille dont elle est captive.

io Dans les cruelles mains par qui je fus ravie,

Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie. Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ; Et, me voyant presser d'un bras ensanglanté, Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage

15 Craignais de rencontrer l'effroyable visage.

J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur, Et toujours détournant ma vue avec horreur. Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche ; Je sentis le reproche expirer dans ma bouche,

2« Je sentis contre moi mon cœur se déclarer,

J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer.

{Acte II, scène 7.)

Il le faut avouer, on ne faisait point de tels vers avant Racine; non seulement personne ne savait la route du cœur, mais presque personne ne savait les finesses de la 25 versification, cet art de rompre la mesure:

Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche.

Personne ne connaissait cet heureux mélange de syllabes longues et brèves, et de consonnes suivies de voyelles qui font couler un vers avec tant de mollesse, et qui le font 30 entrer dans une oreille sensible et juste avec tant de plaisir.

Quel tendre et prodigieux effet cause ensuite l'arrivée d'Iphigénie! Elle vole après son père aux yeux d'Ériphile même, de son père qui a pris enfin la résolution de la sacrifier; chaque mot de cette scène tourne le poignard dans le coeur. Iphige'nie ne dit pas des choses outrées, 5 comme dans Euripide, je voudrais être folle (ou faire la folle) pour voies égayer, pour vous plaire. Tout est noble dans la pièce française, mais d'une simplicité attendrissante; et la scène finit par ces mots terribles: Vous y serez, ma fille. Sentence de mort après laquelle il ne faut 10 plus rien dire.

On prétend que ce mot déchirant est dans Euripide, on le répète sans cesse. Non, il n'y est pas. Il faut se défaire enfin, dans un siècle tel que le nôtre, de cette maligne opiniâtreté à faire valoir toujours le théâtre 15 ancien des Grecs aux dépens du théâtre français. Voici ce qui est dans Euripide.

IPHIGÉNIE

Mon père, me ferez-vous habiter dans un autre séjour ? Ce qui veut dire : Me marierez-vous ailleurs ?

AGAMEMNON

Laissez cela ; il ne convient pas à une fille de savoir ces choses. 20

IPHIGÉNIE

Mon père, revenez au plus tôt après avoir achevé votre entreprise.

AGAMEMNON

Il faut auparavant que je fasse un sacrifice.

IPHIGÉNIE

Mais c'est un soin dont les prêtres doivent se charger.

AGAMEMNON

Vous le saurez, puisque vous serez tout auprès, au lavoir.

IPHIGÉNIE

Ferons-nous, mon père, un choeur autour de l'autel ? 25

AGAMEMNON

Je te crois plus heureuse que moi, mais cela ne t'importe pas ; donne-moi un baiser triste et ta main, puisque tu dois être si longtemps absente de ton père. O quelle gorge ! quelles joues ! quels blonds cheveux ! que de douleur la ville des Phrygiens * et Hélène 5 me causent ! je ne veux plus parler, car je pleure trop en t'embrassant. Et vous, fille de Léda,2 excusez-moi si l'amour paternel m'attendrit trop, quand je dois donner ma fille à Achille.

Ensuite Agamemnon instruit Clytemnestre de la généalogie d'Achille, et Clytemnestre lui demande si les io noces de Pelée et de Thétis 3 se firent au fond de la mer.

Brumoy4 a déguisé autant qu'il l'a pu ce dialogue, comme il a falsifié presque toutes les pièces qu'il a traduites; mais rendons justice à la vérité, et jugeons si ce morceau d'Euripide approche de celui de Racine.

15 Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille?

AGAMEMNON

Hélas !

IPHIGÉNIE

Vous vous taisez !

AGAMEMNON

Vous y serez, ma fille.

(Acte II, scène 2.)

Comment se peut-il faire qu'après cet arrêt de mort, qu'Iphigénie ne comprend point, mais que le spectateur entend avec tant d'émotion, il y ait encore des scènes 20 touchantes dans le même acte, et même des coups de théâtre frappants? C'est là, selon moi, qu'est le comble de la perfection.

Acte troisième. — Après 'des incidents naturels bien préparés, et qui tous concourent à redoubler le nœud de la 25 pièce, Clytemnestre, Iphigénie, Achille, attendent dans la

joie le moment du mariage; Ériphile est présente, et le contraste de sa douleur avec l'allégresse de la mère et des deux amants ajoute à la beauté de la situation. Arcas paraît de la part d'Agamemnon ; il vient dire que tout est prêt pour célébrer ce mariage fortuné. Mais quel coup! quel moment épouvantable !

Il l'attend à l'autel . . . pour la sacrifier. . . .

{Acte III, scène j\)

Achille, Clytemnestre, Iphigénie, Ériphile, expriment alors en un seul vers 1 tous leurs sentiments différents, et Clytemnestre tombe aux genoux d'Achille.

Oubliez une gloire importune.

Ce triste abaissement convient à ma fortune.

C'est vous que nous cherchions sur ce funeste bord ;

Et votre nom, seigneur, la conduit à la mort.

Ira-t-elle, des dieux implorant la justice, 15

Embrasser leurs autels parés pour son supplice ?

Elle n'a que vous seul. Vous êtes en ces lieux

Son père, son époux, son asile, ses dieux.

{Acte III, scène j.)

O véritable tragédie! beauté de tous les temps et de toutes les nations ! Malheur aux barbares qui ne senti- 20 raient pas jusqu'au fond du cœur ce prodigieux mérite!

Je sais que l'idée de cette situation est dans Euripide; mais elle y est comme le marbre dans la carrière, et c'est Racine qui a construit le palais.

Une chose assez extraordinaire, mais bien digne des 25 commentateurs, toujours un peu ennemis de leur patrie, c'est que le jésuite Brumoy, dans son Discours sur le théâtre des Grecs, fait cette critique : « Supposons qu'Euripide vînt de l'autre monde, et qu'il assistât à la repré-

sentation de Ylphigénie de M. Racine ... ne serait-il point révolté de voir Clytemnestre aux pieds d'Achille, qui la relève, et de mille autres choses, soit par rapport à nos usages, qui nous paraissent plus polis que ceux de

5 l'antiquité, soit par rapport aux bienséances? etc.»

Remarquez, lecteur, avec attention, que Clytemnestre se jette aux genoux d'Achille dans Euripide, et que même il n'est point dit qu'Achille la relève.

A l'égard de mille autres choses par rapport à nos usages,

io Euripide se serait conformé aux usages de la France, et Racine à ceux de la Grèce.

Après cela, fiez-vous à l'intelligence et à la justice des commentateurs.

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