Acte quatrième. — Comme dans cette tragédie l'intérêt
15 s'échauffe toujours de scène en scène, que tout y marche de perfections en perfections, la grande scène entre Agamemnon, Clytemnestre et Iphigénie, est encore supérieure à tout ce que nous avons vu. Rien ne fait jamais, au théâtre, un plus grand effet que des personnages qui ren-
20 ferment d'abord leur douleur dans le fond de leur âme, et qui laissent ensuite éclater tous les sentiments qui les déchirent; on est partagé entre la pitié et l'horreur: c'est, d'un côté, Agamemnon, accablé lui-même de tristesse, qui vient demander sa fille pour la mener à l'autel, sous
25 prétexte de la remettre au héros à qui elle est promise. C'est Clytemnestre qui lui répond d'une voix entrecoupée :
S'il faut partir, ma fille est toute prête : Mais vous, n'avez-vous rien, seigneur, qui vous arrête ?
AGAMEMNON
Moi, madame ?
CLYTEMNESTRE
30 Vos soins ont-ils tout préparé ?
AGAMEMNON
Calchas est prêt, madame, et l'autel est paré ; J'ai fait ce que m'ordonne un devoir légitime.
CLYTEMNESTRE
Vous ne me parlez point, seigneur, de la victime.
{Acte IV, scène j.)
Ces mots vous ne vie parlez point de la victime ne sont pas assurément dans Euripide. On sait de quel sublime 5 est le reste de la scène, non pas de ce sublime de déclamation, non pas de ce sublime de pensées recherchées ou d'expressions gigantesques, mais de ce qu'une mère au désespoir a de plus pénétrant et de plus terrible, de ce qu'une jeune princesse qui sent tout son malheur a de 10 plus touchant et de plus noble; après quoi Achille, dans une autre scène, déploie la fierté, l'indignation, les menaces d'un héros irrité, sans qu'Agamemnon perde rien de sa dignité: et c'était là le plus difficile.
Jamais Achille n'a été plus Achille que dans cette tra- 15 gédie. Les étrangers ne pourront pas dire de lui ce qu' ils disent d'Hippolyte, de Xipharès, d'Antiochus, roi de Comagène, de Bajazet1 même; ils les appellent monsieur Bajazet, monsieur Antiochus, monsieur Xipharès, monsieur Hippolyte; et, je l'avoue, ils n'ont pas tort. 20 Cette faiblesse de Racine est un tribut qu'il a payé aux mœurs de son temps, à la galanterie de la cour de Louis XIV, au goût des romans2 qui avaient infecté la nation, aux exemples mêmes de Corneille, qui ne composa jamais une tragédie sans y mettre de l'amour, et qui fit de cette 25 passion le principal ressort de la tragédie de Polyeucte, confesseur et martyr, et de celle d' Attila, roi des Huns, et de sainte Théodore qu'on prostitue.
Ce n'est que depuis peu d'années qu'on a osé en France
produire des tragédies profanes sans galanterie. La nation était si accoutumée à cette fadeur qu'au commencement du siècle où nous sommes on reçut avec applaudissement une Electre amoureuse,1 et une partie carrée de
5 deux amants et de deux maîtresses dans le sujet le plus terrible de l'antiquité, tandis qu'on sifflait VÈUctre de Longepierre,2 non seulement parce qu'il y avait des déclamations à l'antique, mais parce qu'on n'y parlait point d'amour.
io Du temps de Racine, et jusqu'à nos derniers temps, les personnages essentiels au théâtre étaient V amoureux et Y amoureuse, comme à la Foire 3 Arlequin et Colombine. Un acteur était reçu pour jouer tous les amoureux.
Achille aime Iphigénie, et il le doit: il la regarde
15 comme sa femme; mais il est beaucoup plus fier, plus violent, qu'il n'est tendre: il aime comme Achille doit aimer, et il parle comme Homère l'aurait fait parler s'il avait été Français.