‹ Voltaire's proseChapitre 23 sur 99 · ART POETIQUE. I3I · texte numérisé non relu

ART POETIQUE. I3I

V Art poétique de Boileau est admirable, parce qu'il dit toujours agréablement des choses vraies et utiles, parce qu'il donne toujours le précepte et l'exemple, parce qu'il est varié, parce que l'auteur en ne manquant jamais à la pureté de la langue, 3

sait d'une voix légère

Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.

Ce qui prouve son mérite chez tous les gens de goût, c'est qu'on sait ses vers par cœur; et ce qui doit plaire aux philosophes, c'est qu'il a presque toujours raison. 10

Puisque nous avons parlé de la préférence qu'on peut donner quelquefois aux modernes sur les anciens, on oserait présumer ici que V Art poétique de Boileau est supérieur à celui d'Horace. La méthode est certainement une beauté dans un poème didactique; Horace n'en a 15 point. Nous ne lui en faisons pas un reproche, puisque son poëme est une épître familière aux Pisons,1 et non pas un ouvrage régulier comme les Géorgiques ; mais c'est un mérite de plus dans Boileau, mérite dont les philosophes doivent lui tenir compte. 20

Z' 'Art poétique latin ne paraît pas, à beaucoup près, si travailLé que le français. Horace y parle presque toujours sur le ton libre et familier de ses autres épîtres. C'est une extrême justesse dans l'esprit, c'est un goût fin, ce sont des vers heureux et pleins de sel, mais souvent 25 sans liaison, quelquefois destitués d'harmonie; ce n'est pas l'élégance et la correction de Virgile. L'ouvrage est très bon, celui de Boileau paraît encore meilleur; et si vous en exceptez les tragédies de Racine, qui ont le mérite supérieur de traiter les passions et de surmonter 3a toutes les difficultés du théâtre, F Art poétique de Des-

préaux est sans contredit le poëme qui fait le plus d'honneur à la langue française.

Il serait triste que les philosophes fussent les ennemis de la poésie. Il faut que la litte'rature soit comme

5 la maison de Mécène1 . . . est locus unicuique siuis.

L'auteur des Lettres persanes,11 si aisées à faire, et parmi lesquelles il y en a de très jolies, d'autres très hardies, d'autres médiocres, d'autres frivoles; cet auteur, dis-je, très recommandable d'ailleurs, n'ayant jamais pu faire de

10 vers, quoiqu'il eût de l'imagination et souvent du style, s'en dédommage en disant3 que «l'on verse le mépris sur la poésie à pleines mains, et que la poésie lyrique est une harmonieuse extravagance, etc.» Et c'est ainsi qu'on cherche souvent à rabaisser les talents auxquels on

15 ne saurait atteindre. Nous ne pouvons y parvenir, dit Montaigne ; 4 vengeons-nous-en par en médire. Mais Montaigne, le devancier et le maître de Montesquieu en imagination et en philosophie, pensait sur la poésie bien différemment.

20 Si Montesquieu avait eu autant de justice que d'esprit, il aurait senti malgré lui que plusieurs de nos belles odes et de nos bons opéras valent infiniment mieux que les plaisanteries de Rica à Usbek, imitées du Siamois de Dufresny,5 et que les détails de ce qui se passe dans le sérail

25 d' Usbek à Ispahan.

Nous parlerons plus amplement de ces injustices trop

fréquentes, à l'article Critique.

Vol. XVII, 429-431.

ou Entretiens de Cu-Su, disciple de Confutzée, avec le prince

KOU, FILS DU ROI DE LoW, TRIBUTAIRE DE L'EMPEREUR CHINOIS GNENVAN, 417 ANS AVANT NOTRE ÈRE VULGAIRE.

eu-su.

Vous convenez donc qu'il y a un être tout-puissant, existant par lui-même, suprême artisan de toute la nature?

KOU

Oui; mais s'il existe par lui-même, rien ne peut donc le borner, et il est donc partout; il existe donc dans toute la matière, dans toutes les parties de moi-même? 5

eu-su.

Pourquoi non?

KOU

Je serais donc moi-même une partie de la Divinité?

eu-su.

Ce n'est peut-être pas une conséquence. Ce morceau de verre est pénétré de toutes parts de la lumière ; est-il lumière cependant lui-même? ce n'est que du sable, et 10 rien de plus. Tout est en Dieu, sans doute ; ce qui anime tout doit être partout. Dieu n'est pas comme l'empereur de la Chine, qui habite son palais, et qui envoie ses ordres par des colaos.1 Dès là qu'il existe, il est nécessaire que son existence remplisse tout l'espace et tous 15 ses ouvrages; et puisqu'il est dans vous, c'est un avertissement continuel de ne rien faire dont vous puissiez rougir devant lui.

KOU

Que faut-il faire pour oser ainsi se regarder soi-même sans répugnance et sans honte devant l'Etre suprême?

cu-su.

KOU

cu-su.

Être juste.

Et quoi encore?

5 Etre juste.

KOU

Mais la secte de Laokium 1 dit qu'il n'y a ni juste ni injuste, ni vice ni vertu.

cu-su.

La secte de Laokium dit-elle qu'il n'y a ni santé ni maladie ?

KOU

10 Non, elle ne dit point une si grande erreur.

cu-su.

L'erreur de penser qu'il n'y a ni santé de l'âme ni maladie de l'âme, ni vertu ni vice, est aussi grande et plus funeste. Ceux qui ont dit que tout est égal sont des monstres: est-il égal de nourrir son fils ou de l'écraser 15 sur la pierre, de secourir sa mère ou de lui plonger un poignard dans le cœur?

KOU

Vous me faites frémir; je déteste la secte de Laokium; mais il y a tant de nuances du juste et de l'injuste! on est souvent bien incertain. Quel homme sait précisément ce 20 qui est permis ou ce qui est défendu ? Qui pourra poser sûrement les bornes qui séparent le bien et le mal? quelle règle me donnerez-vous pour les discerner?

eu-su.

Celle de Confutze'e, mon maître : «Vis comme en mourant tu voudrais avoir ve'cu ; traite ton prochain comme tu veux qu'il te traite.»

KOU

Ces maximes, je l'avoue, doivent être le code du genre humain; mais que m'importera en mourant d'avoir bien 5 vécu ? qu'y gagnerai-je ? Cette horloge, quand elle sera détruite, sera-t-elle heureuse d'avoir bien sonne' les heures?

eu-su.

Cette horloge ne sent point, ne pense point; elle ne peut avoir des remords, et vous en avez quand vous vous sentez coupable. 10

KOU

Mais si, après avoir commis plusieurs crimes, je parviens à n'avoir plus de remords?

cu-su.

Alors il faudra vous étouffer; et soyez sûr que parmi les hommes qui n'aiment pas qu'on les opprime il s'en trouvera qui vous mettront hors d'état de faire de nouveaux 15 crimes.

KOU

Ainsi Dieu, qui est en eux, leur permettra d'être méchants après m'avoir permis de l'être?

cu-su.

Dieu vous a donné raison : n'en abusez, ni vous, ni eux. Non seulement vous serez malheureux dans cette vie, mais 20 qui vous a dit que vous ne le seriez pas dans une autre?

KOU

Et qui vous a dit qu'il y a une autre vie?

cu-su.

Dans le cloute seul, vous devez vous conduire comme

s'il y en avait une.

KOU

Mais si je suis sûr qu'il n'y en a point?

cu-su.

Je vous en défie.

Vol. XVIII, 62-64.

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