‹ Voltaire's proseChapitre 27 sur 99 · CROMWELL. I · texte numérisé non relu

CROMWELL. I

voilà Cromwell. Il devient aussi intrigant qu'il e'tait intre'pide; il s'associe avec tous les colonels de l'armée, et forme ainsi dans les troupes une re'publique qui force le géne'ralissime à se démettre.1 Un autre généralissime est nommé,2 il le dégoûte. 11 gouverne l'armée, et par 5 elle il gouverne le parlement; il met ce parlement dans la nécessité de le faire enfin généralissime.3 Tout cela est beaucoup; mais ce qui est essentiel, c'est qu'il gagne toutes les batailles qu'il donne en Angleterre, en Ecosse, en Irlande ; et il les gagne, non en voyant combattre et 10 en se ménageant, mais toujours en chargeant l'ennemi, ralliant ses troupes, courant partout, souvent blessé, tuant de sa main plusieurs officiers royalistes, comme un grenadier furieux et acharné.

Il n'y a guère d'exemple en Europe d'aucun homme 15 qui, venu de si bas, se soit élevé si haut. Mais que lui fallait-il absolument avec tous ses grands talents? la fortune. Il l'eut, cette fortune; mais fut-il heureux? Il vécut pauvre et inquiet jusqu'à quarante-trois ans; il se baigna depuis dans le sang, passa sa vie dans le trou- 20 ble, et mourut avant le temps à cinquante-sept ans. Que l'on compare à cette vie celle d'un Newton,4 qui a vécu quatre-vingt-quatre années, toujours tranquille, toujours honoré, toujours la lumière de tous les êtres pensants, voyant augmenter chaque jour sa renommée, sa réputa- 25 tion, sa fortune, sans avoir jamais ni soins, ni remords, et qu'on juge lequel a été le mieux partagé.

Vol. XVIII, 295, 296, 298.

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