L'INGÉNU. HISTOIRE VÉRITABLE
Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa sœur rencontrèrent un Huron. — Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit d'Irlande sur une petite montagne qui vogua vers
5 les côtes de France, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences, et s'en retourna en Irlande par le même chemin qu'elle était venue.
10 Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu'il porte encore, comme un chacun sait.
En l'année 1689, le 15 juillet'au soir, l'abbé de Kerkabon, prieur de Notre-Dame de la Montagne, se pro-
15 menait sur le bord de la mer avec Mlle de Kerkabon, sa sœur, pour prendre le frais. Le prieur, déjà un peu sur l'âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l'avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande considération,
20 c'est qu'il était le seul bénéficier du pays qu'on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupe avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie; et quand il était las de lire saint Augustin, il s'amusait avec Rabelais: aussi tout le monde disait du
25 bien de lui.
Mlle de Kerkabon, qui n'avait jamais été mariée, quoiqu'elle eût grande envie de l'être, conservait de la fraîcheur à l'âge de quarante-cinq ans; son caractère était bon et sensible; elle aimait le plaisir, et était dévote.
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Le prieur disait à sa sœur, en regardant la mer: « Hélas! c'est ici que s'embarqua notre pauvre frère avec notre chère bellersœur Mme de Kerkabon, sa femme, sur la frégate Y Hirondelle, en 1669, pour aller servir en Canada. S'il n'avait pas été tué, nous pourrions espérer 5 de le revoir encore.
— Croyez-vous, disait Mlle de Kerkabon, que notre belle-sœur ait été mangée par les Iroquois, comme on nous l'a dit? Il est certain que si elle n'avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la pleurerai toute 10 ma vie: c'était une femme charmante; et notre frère, qui avait beaucoup d'esprit, aurait fait assurément une grande fortune.»
Comme ils s'attendrissaient l'un et l'autre à ce souvenir, ils virent entrer dans la baie de Rance un petit 15 bâtiment qui arrivait avec la marée: c'étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de leur pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa sœur, qui fut très choquée du peu d'attention qu'on avait pour elle. 20
Il n'en fut pas de même d'un jeune homme très bien fait qui s'élança d'un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n'étant pas dans l'usage de faire la révérence. Sa figure et son ajustement attirèrent les 25 regards du frère et de la sœur. Il était nu-tête et nujambes, les pieds chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l'air martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d'eau des 30 Barbades, et dans l'autre une espèce de bourse dans laquelle était un gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fort intelligiblement. Il présenta de
son eau des Barbades à Mlle de Kerkabon et à monsieur son frère; il en but avec eux; il leur en fit reboire encore, et tout cela d'un air si simple et si naturel que le frère et la sœur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs
5 services, en lui demandant qui il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu'il n'en savait rien, qu'il était curieux, qu'il avait voulu voir comment les côtes de France étaient faites, qu'il était venu, et allait s'en retourner.
10 Monsieur le prieur, jugeant à son accent qu'il n'était pas Anglais, prit la liberté de lui demander de quel pays il était. «Je suis Huron,» lui répondit le jeune homme. Mlle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui lui avait fait des politesses, pria le jeune homme
15 à souper; il ne se fit pas prier deux fois, et tous trois allèrent de compagnie au prieuré de Notre-Dame de la Montagne.
La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, et disait de temps en temps au prieur : « Ce
20 grand garçon-là a un teint de lis et de rose! qu'il a une
belle peau pour un Huron! — Vous avez raison, ma sœur,
disait le prieur.» Elle faisait cent questions coup sur
coup, et le voyageur répondait toujours fort juste.
Le bruit se répandit bientôt qu'il y avait un Huron au
25 prieuré. La bonne compagnie du canton s'empressa d'y venir souper. L'abbé de Saint- Yves y vint avec mademoiselle sa sœur, jeune basse-brette,1 fort jolie et très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leurs femmes, furent du souper. On plaça l'étranger entre
30 Mlle de Kerkabon et Mlle de Saint- Yves. Tout le monde le regardait avec admiration; tout le monde lui parlait et l'interrogeait à la fois; le Huron ne s'en émouvait pas. Il semblait qu'il eût pris pour sa devise celle de
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milord Bolingbroke: Nihil admirari. Mais à la fin, excédé de tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un peu de fermeté: «Messieurs, dans mon pays on parle l'un après l'autre; comment voulez-vous que je vous réponde quand vous m'empêchez de vous 5 entendre?» La raison fait toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelques moments : il se fit un grand silence. Monsieur le bailli, qui s'emparait toujours des étrangers dans quelque maison qu'il se trouvât, et qui était le plus grand questionneur de la province, lui dit en 10 ouvrant la bouche d'un demi-pied: «Monsieur, comment vous nommez-vous? — On m'a toujours appelé l'Ingénu, reprit le Huron, et on m'a confirmé ce nom en Angleterre, parce que je dis toujours naïvement ce que je pense, comme je fais tout ce que je veux. 15
— Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre? — C'est qu'on m'y a mené; j'ai été fait, dans un combat, prisonnier par les Anglais, après m'être assez bien défendu; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parce qu'ils sont braves et qu'ils sont aussi 20 honnêtes que nous, m'ayant proposé de me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j'acceptai le dernier parti, parce que de mon naturel j'aime passionnément à voir du pays.
— Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, 25 comment avez-vous pu abandonner ainsi père et mère ? — C'est que je n'ai jamais connu ni père ni mère», dit l'étranger. La compagnie s'attendrit, et tout le monde répétait: Ni père, ni mire ! «Nous lui en servirons, dit la maîtresse de la maison à son frère le prieur; que ce mon- 30 sieur le Huron est intéressant!» L'Ingénu la remercia avec une cordialité noble et fière, et lui fit comprendre qu'il n'avait besoin de rien.
«Je m'aperçois, monsieur l'Ingénu, dit le grave bailli, que vous parlez mieux français qu'il n'appartient à un Huron. — Un Français, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je conçus
5 beaucoup d'amitié, m'enseigna sa langue ; j'apprends très vite ce que je veux apprendre. J'ai trouvé en arrivant à Plymouth un de vos Français réfugiés que vous appelez huguenots, je ne sais pourquoi ; il m'a fait faire quelques progrès dans la connaissance de votre langue; et dès que
10 j'ai pu m'exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre pays, parce que j'aime assez les Français quand ils ne font pas trop de questions.» Vql xxi> ^^
Le Huron, nommé V Ingénu, reconnu de ses parents. — L'Ingénu, selon sa coutume, s'éveilla avec le soleil, au
15 chant du coq, qu'on appelle en Angleterre et en Huronie la trotnpette du jour. Il n'était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans un lit oiseux jusqu'à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant d'heures précieuses dans cet
20 état mitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie est trop courte.
Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente pièces de gibier à balle seule, lorsqu'en rentrant il trouva M. le prieur de Notre-Dame de la Montagne et sa discrète
25 sœur, se promenant en bonnet de nuit dans leur jardin. Il leur présenta toute sa chasse, et en tirant de sa chemise une espèce de petit talisman qu'il portait toujours à son cou, il les pria de l'accepter en reconnaissance de leur bonne réception. « C'est ce que j'ai de plus précieux,
30 leur dit-il; on m'a assuré que je serais toujours heureux tant que je porterais ce petit brimborion sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez toujours heureux.»
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Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la naïveté de l'Ingénu. Ce présent consistait en deux petits portraits assez mal faits, attachés ensemble avec une courroie fort grasse.
Mlle de Kerkabon lui demanda s'il y avait des peintres 5 en Huronie. «Non, dit l'Ingénu; cette rareté me vient de ma nourrice; son mari l'avait eue par conquête, en dépouillant quelques Français du Canada qui nous avaient fait la guerre; c'est tout ce que j'en ai su.»
Le prieur regardait attentivement ces portraits; il 10 changea de couleur, il s'émut, ses mains tremblèrent. « Par Notre-Dame de la Montagne, s'écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère le capitaine et de sa femme!» Mademoiselle, après les avoir considérés avec la même émotion, en jugea de même. Tous deux étaient 15 saisis d'étonnement et d'une joie mêlée de douleur; tous deux s'attendrissaient; tous deux pleuraient; leur cœur palpitait; ils poussaient des cris; ils s'arrachaient les portraits ; chacun d'eux les prenait et les rendait vingt fois en une seconde ; ils dévoraient des yeux les portraits 20 et le Huron ; ils lui demandaient l'un après l'autre, et tous deux à la fois, en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient tombées entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils comptaient les temps depuis le départ du capitaine ; ils se souvenaient d'avoir eu 25 nouvelle qu'il avait été jusqu'au pays des Hurons, et que depuis ce temps ils n'en avaient jamais entendu parler.
L'Ingénu leur avait dit qu'il n'avait connu ni père ni mère. Le prieur, qui était homme de sens, remarqua que l'Ingénu avait un peu de barbe; il savait très bien que 30 les Hurons n'en ont point. « Son menton est cotonné, il est donc fils d'un homme d'Europe; mon frère et ma belle-sœur ne parurent plus après l'expédition contre les
26o voltaire's prose.
Hurons, en 1669; mon neveu devait alors être à la mamelle; la nourrice huronne lui a sauvé la vie et lui a servi de mère.» Enfin, après cent questions et cent réponses, le prieur et sa sœur conclurent que le Huron
5 était leur propre neveu. Ils l'embrassaient en versant des larmes; et l'Ingénu riait, ne pouvant s'imaginer qu'un Huron fût neveu d'un prieur bas-breton.
Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand physionomiste, compara les deux portraits avec
10 le visage de l'Ingénu; il fit très habilement remarquer qu'il avait les yeux de sa mère, le front et le nez de feu M. le capitaine de Kerkabon, et des joues qui tenaient de l'un et de l'autre.
Mlle de Saint- Yves, qui n'avait jamais vu le père ni la
15 mère, assura que l'Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils admiraient tous la Providence et l'enchaînement des événements de ce monde. Enfin on était si persuadé, si convaincu de la naissance de l'Ingénu, qu'il consentit lui-même à être neveu de monsieur le prieur, en disant
20 qu'il aimait autant l'avoir pour oncle qu'un autre.
On alla rendre grâce à Dieu dans l'église de Notre- Dame de la Montagne, tandis que le Huron, d'un air indifférent, s'amusait à boire dans la maison.
Les Anglais qui l'avaient amené, et qui étaient prêts
25 à mettre à la voile, vinrent lui dire qu'il était temps de partir. « Apparemment, leur dit-il, que vous n'avez pas retrouvé vos oncles et vos tantes; je reste ici; retournez à Plymouth, je vous donne toutes mes hardes, je n'ai plus besoin de rien au monde puisque je suis le neveu d'un
30 prieur.» Les Anglais mirent à la voile, en se souciant fort peu que l'Ingénu eût des parents ou non en Basse- Bretagne.
Après que l'oncle, la tante, et la compagnie eurent
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chanté le Te Deum ; après que le bailli eut encore accablé l'Ingénu de questions; après qu'on eut épuisé tout ce que l'étonnement, la joie, la tendresse peuvent faire dire, le prieur de la Montagne et l'abbé de Saint -Yves conclurent à faire baptiser l'Ingénu au plus vite. Mais s il n'en était pas d'un grand Huron de vingt-deux ans comme d'un enfant qu'on régénère sans qu'il en sache rien. Il fallait l'instruire, et cela paraissait difficile: car l'abbé de Saint -Yves supposait qu'un homme qui n'était pas né en France n'avait pas le sens commun. 10
Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet M. l'Ingénu, son neveu, n'avait pas eu le bonheur de naître en Basse-Bretagne, il n'en avait pas moins d'esprit; qu'on en pouvait juger par toutes ses réponses, et que sûrement la nature l'avait beaucoup favorisé, tant du 15 côté paternel que du maternel.
On lui demanda d'abord s'il avait jamais lu quelque livre. Il dit qu'il avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques morceaux de Shakespeare qu'il savait par cœur; qu'il avait trouvé ces livres chez le capitaine du 20 vaisseau qui l'avait amené de l'Amérique à Plymouth, et qu'il en était fort content. Le bailli ne manqua pas de l'interroger sur ces livres. «Je vous avoue, dit l'Ingénu, que j'ai cru en deviner quelque chose, et que je n'ai pas entendu le reste.» 25
L'abbé de Saint -Yves, à ce discours, fit réflexion que c'était ainsi que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des hommes ne lisaient guère autrement. «Vous avez sans doute lu la Bible? dit-il au Huron. — Point du tout, monsieur l'abbé; elle n'était pas parmi les livres de 30 mon capitaine; je n'en ai jamais entendu parler. — Voilà comme sont ces maudits Anglais, criait Mlle de Kerkabon ; ils feront plus de cas d'une pièce de Shakespeare, d'un
plum-pudding et d'une bouteille de rhum que du Pcntateuqtie. Aussi n'ont-ils jamais converti personne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous leur prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu'il soit
5 peu de temps.»
Quoi qu'il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malo pour habiller l'Ingénu de pied en cap. La compagnie se sépara; le bailli alla faire ses questions ailleurs. Mlle de Saint -Yves, en partant, se retourna
io plusieurs fois pour regarder l'Ingénu; et il lui fit des révérences plus profondes qu'il n'en avait jamais fait à personne en sa vie.
Le bailli, avant de prendre congé, présenta à Mlle de Saint -Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège;
15 mais à peine le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse du Huron.
JJ Ingénu va e?i cour. Il soupe en chemin avec des huguenots. — L'Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parce qu'il n'y avait point alors d'autre commodité.
20 Quand il fut à Saumur, il s'étonna de trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille âmes, et qu'à présent il n'y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d'en par-
25 1er à souper dans son hôtellerie. Plusieurs protestants étaient à table : les uns se plaignaient amèrement, d'autres frémissaient de colère, d'autres disaient en pleurant:
. . . . Nos dulcia linquimus arva, Nos patriam fugimus.1
30 L'Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre patrie.
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«Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs? — C'est qu'on veut que nous reconnaissions le pape. — Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas? Vous n'avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? Car on m'a dit que c'était lui qui en donnait la permission. — 5 Ah! monsieur, ce pape dit qu'il est le maître du domaine des rois. — Mais, messieurs, de quelle profession êtesvous? — Monsieur, nous sommes pour la plupart des drapiers et des fabricants. — Si le pape dit qu'il est le maître de vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de 10 ne le pas reconnaître ; mais pour les rois, c'est leur affaire ; de quoi vous mêlez-vous? » Alors un petit homme noir1 prit la parole, et exposa très savamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation de l'édit de Nantes avec tant d'énergie, il déplora d'une manière si pathé- 15 tique le sort de cinquante mille familles fugitives et de cinquante mille autres converties par les dragons, que l'Ingénu à son tour versa des larmes. «D'où vient donc, disait-il, qu'un si grand roi, dont la gloire s'étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de cœurs qui l'au- 20 raient aimé, et de tant de bras qui l'auraient servi?
— C'est qu'on l'a trompé, comme les autres grands rois, répondit l'homme noir. On lui a fait croire que, dès qu'il aurait dit un mot, tous l?s hommes penseraient comme lui ; et qu'il nous ferait changer de religion comme 25 son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de ses opéras. Non seulement il perd déjà cinq à six mille sujets très utiles, mais il s'en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est actuellement maître de l'Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mêmes 30 Français qui auraient combattu pour leur monarque.
« Un tel désastre est d'autant plus étonnant que le pape régnant,'2 à qui Louis XIV sacrifie une partie de son
peuple, est son ennemi déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle violente. Elle a été poussée si loin que la France a espéré enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cet étranger,
5 et surtout de ne lui plus donner d'argent: ce qui est le premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc évident qu'on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l'étendue de son pouvoir, et qu'on a donné atteinte à la magnanimité de son cœur.»
10 L'Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. «Ce sont les jésuites, lui répondit-on; c'est surtout le P. de La Chaise, confesseur de Sa Majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et
15 qu'ils seront chassés comme ils nous chassent.1 Y a-t-il un malheur égal aux nôtres? Mons de Louvois 2 nous envoie de tous côtés des jésuites et des dragons. — Oh bien! messieurs, répliqua l'Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir, je vais à Versailles recevoir la récompense
20 due à mes services; je parlerai à ce mons de Louvois: on m'a dit que c'est lui qui fait la guerre clans son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître la vérité; il est impossible qu'on ne se rende pas à cette vérité quand on la sent. Je reviendrai bientôt pour épouser MIle de
25 Saint -Yves, et je vous prie à la noce.» Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui voyageait incognito par le coche. Quelques-uns le prirent pour le fou du roi.
Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d'espion
30 au révérend P. de la Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de la Chaise en instruisait mons de Louvois. L'espion écrivit. L'Ingénu et la lettre arrivèrent presque en même temps à Versailles.
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Arrivée de l ' Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour. — L'Ingénu débarque en pot de chambre1 dans la cour des cuisines. Il demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l'amiral anglais. Il les traita de 5 même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la scène allait être sanglante s'il n'eût passé un garde du corps, gentilhomme breton, qui écarta la canaille. «Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un brave homme ; je suis le neveu de M. le prieur de Notre-Dame de la 10 Montagne; j'ai tué des Anglais, je viens parler au roi; je vous prie de me mener dans sa chambre.» Le garde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pas au fait des usages de la cour, lui apprit qu'on ne parlait pas ainsi au roi, et qu'il fallait être présenté par 15 monseigneur de Louvois. «Eh bien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me conduira chez Sa Majesté. — Il est encore plus difficile, répliqua le garde, de parler à monseigneur de Louvois qu'à Sa Majesté; mais je vais vous conduire chez M. Alex- 20 andre, le premier commis de la guerre: c'est comme si vous parliez au ministre.» Ils vont donc chez ce M. Alexandre, premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en affaire avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer personne. «Eh bien! 25 dit le garde, il n'y a rien de perdu; allons chez le premier commis de M. Alexandre: c'est comme si vous parliez à M. Alexandre lui-même.»
Le Huron, tout étonné, le suit; ils restent ensemble une demi-heure dans une petite antichambre. «Qu'est-ce 30 donc que tout ceci? dit l'Ingénu; est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? Il est bien plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre les Anglais que de
rencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire.» Il se désennuya en racontant ses amours à son compatriote. Mais l'heure en sonnant rappela le garde du corps à son poste. Ils se promirent de se revoir le lendemain, et
5 l'Ingénu resta encore une autre demi-heure dans l'antichambre, en rêvant à Mlle de Saint -Yves, et à la difficulté de parler aux rois et aux premiers commis.
Enfin le patron parut. «Monsieur, lui dit l'Ingénu, si j'avais attendu pour repousser les Anglais aussi long-
10 temps que vous m'avez fait attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagne tout à leur aise.» Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin au Breton : « Que demandez-vous ? — Récompense, dit l'autre; voici mes titres.» Il lui étala tous ses certificats,
15 le commis lut, et lui dit que probablement on lui accorderait la permission d'acheter une lieutenance. «Moi! que je donne de l'argent pour avoir repoussé les Anglais? que je paye le droit de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos audiences tranquillement?
20 Je crois que vous voulez rire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi fasse sortir Mlle de Saint -Yves du couvent, et qu'il me la donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante mille familles que je prétends lui rendre; en un mot, je veux
25 être utile : qu'on m'emploie et qu'on m'avance.
— Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut ?
— Oh, oh! reprit l'Ingénu, vous n'avez donc pas lu mes certificats? C'est donc ainsi qu'on en use? Je m'appelle
20 Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, je loge au Cadran bleu; et je me plaindrai de vous au roi.» Le commis conclut, comme les gens de Saumur, qu'il n'avait pas la tête bien saine, et n'y fit pas grande attention.
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Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait reçu la lettre de son espion, qui accusait le Breton Kerkabon de favoriser dans son cœur les huguenots, et de condamner la conduite des jésuites. M. de Louvois, de son côté, avait reçu une lettre de l'interrogant 5 bailli, qui dépeignait l'Ingénu comme un garnement qui voulait brûler les couvents et enlever les filles.
L'Ingénu, après s'être promené dans les jardins de Versailles, où il s'ennuya, après avoir soupe en Huron et en Bas-Breton, s'était couché dans la douce espérance de 10 voir le roi le lendemain, d'obtenir Mlle de Saint -Yves en mariage; d'avoir au moins une compagnie de cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots. Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra dans sa chambre. Elle se saisit d'abord de son 15 fusil à deux coups et de son grand sabre.
On fit un inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le château1 que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II, auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles. 20
Quel était en chemin l'étonnement de l'Ingénu! je vous le laisse à penser. Il crut d'abord que c'était un rêve. Il resta dans l'engourdissement, puis tout à coup transporté d'une fureur qui redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, qui étaient avec lui dans le 25 carrosse, les jette par la portière, se jette après eux, et entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombe de l'effort; on le lie, on le remonte dans la voiture. «Voilà donc, disait-il, ce que l'on gagne à chasser les Anglais de la Basse-Bretagne! Que dirais-tu, belle Saint -Yves, 30 si tu me voyais dans cet état?»
On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silence dans la chambre où il devait être en-
fermé, comme un mort qu'on porte dans un cimetière. Cette chambre e'tait de'jà occupée par un vieux solitaire de Port-Royal,1 nommé Gordon, qui y languissait depuis deux ans. « Tenez, lui dit le chef des sbires, voilà de la 5 compagnie que je vous amène » ; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la porte épaisse, revêtue de larges barres. Les deux captifs restèrent séparés de
l'univers entier.
Vol. XXI, 267-272.
Ce que V Ingénu pense des pièces de théâtre. — Le jeune
10 Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches quand ils sont transplantés dans un terrain favorable; et il était bien extraordinaire qu'une prison fût ce terrain.
I5 Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient d'amour portèrent à la fois dans l'âme de l'Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui parlaient tous
20 de sa chère Saint -Yves. La fable des deux Pigeons2 lui perça le cœur; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier.
Molière l'enchanta. Il lui faisait connaître les mœurs de Paris et du genre humain. «A laquelle de ses comé-
25 dies donnez-vous la préférence?
— Au Tartufe, sans difficulté.
— Je pense comme vous, dit Gordon ; c'est un tartufe 3 qui m'a plongé dans ce cachot, et peut-être ce sont des tartufes qui ont fait votre malheur. Comment trouvez-
30 vous ces tragédies grecques?
— Bonnes pour des Grecs, dit l'Ingénu.»' Mais quand
l'ingénu. 269
il lut VIphigénie moderne, Phèdre, Andromaque, A f /ta /te,1 il fut en extase, il soupira, il versa des larmes, il les sut par cœur sans avoir envie de les apprendre.
«Lisez Rodogune* lui dit Gordon; on dit que c'est le chef-d'œuvre du the'âtre; les autres pièces qui vous ont 5 fait tant de plaisir sont peu de chose en comparaison.» Le jeune homme, dès la première page, lui dit : « Cela n'est pas du même auteur.
— A quoi le voyez-vous?
— Je n'en sais rien encore; mais ces vers-là ne vont ni 10 à mon oreille ni à mon cœur.
— Oh! ce n'est rien que les vers», répliqua Gordon. L'Ingénu re'pondit: « Pourquoi donc en faire? » Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre
dessein que celui d'avoir du plaisir, il regardait son ami 15 avec des yeux secs et étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce qu'il avait senti, voici ce qu'il répondit: «Je n'ai guère entendu le commencement; j'ai été révolté du milieu; la dernière scène m'a beaucoup ému, quoiqu'elle me paraisse peu vraisem- 20 blable: je ne me suis intéressé pour personne, et je n'ai pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous quand ils me plaisent.
— Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons. 25
— Si cela est, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui ne méritent pas leurs places. Après tout, c'est ici une affaire de goût; le mien ne doit pas encore être formé: je peux me tromper; mais vous savez que je suis assez accoutumé à dire ce que je pense, ou 30 plutôt ce que je sens. Je soupçonne qu'il y a souvent de l'illusion, de la mode, du caprice, dans les jugements des hommes. J'ai parlé d'après la nature; il se peut que
27O VOLTAIRE S TROSE.
chez moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut aussi qu'elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes.» Alors il récita des vers d'fp/iigéuie, dont il était plein; et quoiqu'il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d'onction qu'il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite Ci/ma; il ne pleura point, mais
il admira. ,. VVT „„„ „e„
vol. XXI, 279, 280.
Description du palais du roi de Babylone, père de la belle: Babylonie7ine. Portrait de cette incomparable beauté. Oracle
10 qui ordonne son mariage, et à quelles conditions. Trois rois se présentent pour V obtenir. Arrivée d'un quatrième prétendant. — Le vieux Bélus, roi de Babylone, se croyait le premier homme de la terre : car tous ses courtisans le lui disaient, et ses historiographes le lui prouvaient. Ce qui pouvait
15 excuser en lui ce ridicule, c'est qu'en effet ses prédécesseurs avaient bâti Babylone plus de trente mille ans avant lui, et qu'il l'avait embellie. On sait que son palais et son parc, situés à quelques parasanges de Babylone, s'étendaient entre l'Euphrate et le Tigre, qui baignaient ces
20 rivages enchantés. Sa vaste maison, de trois mille pas de façade, s'élevait jusqu'aux nues. La plate-forme était entourée d'une balustrade de marbre blanc de cinquante pieds de hauteur, qui portait les statues colossales de tous les rois et de tous les grands hommes de l'empire. Cette
25 plate-forme, composée de deux rangs de briques couvertes d'une épaisse surface de plomb d'une extrémité à l'autre, était chargée de douze pieds de terre, et sur cette terre on avait élevé des forêts d'oliviers, d'orangers, de citron-
niers, de palmiers, de girofliers, de cocotiers, de cannelliers, qui formaient des allées impe'nétrables aux rayons du soleil.
Les eaux de l'Euphrate, e'ieve'es par des pompes dans cent colonnes creusées, venaient dans ces jardins remplir 5 de vastes bassins de marbre, et, retombant ensuite par d'autres canaux, allaient former dans le parc des cascades de six mille pieds de longueur, et cent mille jets d'eau dont la hauteur pouvait à peine être aperçue : elles retournaient ensuite dans l'Euphrate, dont elles étaient parties. 10 Les jardins de Sémiramis, qui étonnèrent l'Asie plusieurs siècles après, n'étaient qu'une faible imitation de ces antiques merveilles: car, du temps de Sémiramis, tout commençait à dégénérer chez les hommes et chez les femmes.
Mais ce qu'il y avait de plus admirable à Babylone, ce 15 qui éclipsait tout le reste, était la fille unique du roi, nommée Formosante. Ce fut d'après ses portraits et ses statues que dans la suite des siècles Praxitèle sculpta son Aphrodite. Quelle différence, ô ciel! de l'original aux copies ! Aussi Bélus était plus fier de sa fille que de son 20 royaume. Elle avait dix-huit ans: il lui fallait un époux digne d'elle; mais où le trouver? Un ancien oracle avait ordonné que Formosante ne pourrait appartenir qu'à celui qui tendrait l'arc de Nembrod. Ce Nembrod, le fort chasseur devant le Seigneur, avait laissé un arc de sept pieds 25 babyloniques de haut, d'un bois d'ébène plus dur que le fer du mont Caucase, qu'on travaille dans les forges de Derbent; et nul mortel, depuis Nembrod, n'avait pu bander cet arc merveilleux.
Il était dit encore que le bras qui aurait tendu cet arc 30 tuerait le lion le plus terrible et le plus dangereux qui serait lâché dans le cirque de Babylone. Ce n'était pas tout: le bandeur de l'arc, le vainqueur du lion devait ter-
272 volïaire's prose.
rasser tous ses rivaux ; mais il devait surtout avoir beaucoup d'esprit, être le plus magnifique des hommes, le plus vertueux, et posse'der la chose la plus rare qui fût dans l'univers entier.
5 II se présenta trois rois qui osèrent disputer Formosante: le pharaon d'Egypte, le sha des Indes, et le grand kan des Scythes. Bélus assigna le jour, et le lieu du combat à l'extre'mité de son parc, dans le vaste espace bordé par les eaux de l'Euphrate et du Tigre réunies. On
10 dressa autour de la lice un amphithéâtre de marbre qui pouvait contenir cinq cent mille spectateurs. Vis-à-vis l'amphithéâtre était le trône du roi, qui devait paraître avec Formosante, accompagnée de toute la cour; et à droite et à gauche entre le trône et l'amphithéâtre, étaient
15 d'autres trônes et d'autres sièges pour les trois rois et pour tous les autres souverains qui seraient curieux de venir voir cette auguste cérémonie.
Le roi d'Egypte arriva le premier, monté sur le bœuf Apis, et tenant en main le sistre d'Isis. Il était suivi de
20 deux mille prêtres vêtus de robes de lin plus blanches que la neige, de deux mille eunuques, de deux mille magiciens, et de deux mille guerriers.
Le roi des Indes arriva bientôt après dans un char traîné par douze éléphants. Il avait une suite encore plus
25 nombreuse et plus brillante que le pharaon d'Egypte.
Le dernier qui parut était le roi des Scythes. Il n'avait auprès de lui que des guerriers choisis, armés d'arcs et de flèches. Sa monture était un tigre superbe qu'il avait dompté, et qui était aussi haut que les plus beaux chevaux
30 de Perse. La taille de ce monarque, imposante et majestueuse, effaçait celle de ces rivaux; ses bras nus, aussi nerveux que blancs, semblaient déjà tendre l'arc de Nembrod.
Les trois princes se prosternèrent d'abord devant Bélus et Formosante. Le roi d'Egypte offrit à la princesse les deux plus beaux crocodiles du Nil, deux hippopotames, deux zèbres, deux rats d'Egypte, et deux momies, avec les livres du grand Hermès, qu'il croyait être ce qu'il y 5 avait de plus rare sur la terre.
Le roi des Indes lui offrit cent éléphants qui portaient chacun une tour de bois doré, et mit à ses pieds le Veidam, écrit de la main de Xaca1 lui-même.
Le roi des Scythes, qui ne savait ni lire ni écrire, pré- 10 senta cent chevaux de bataille couverts de housses de . peaux de renards noirs.
La princesse baissa les yeux devant ses amants, et s'inclina avec des grâces aussi modestes que nobles.
Bélus fit conduire ces monarques sur les trônes qui 15 leur étaient préparés. «Que n'ai-je trois filles ! leur ditil, je rendrais aujourd'hui six personnes heureuses.» Ensuite il fit tirer au sort à qui essayerait le premier l'arc de Nembrod. On mit dans un casque d'or les noms des trois prétendants. Celui du roi d'Egypte sortit le pre- 20 mier; ensuite parut le nom du roi des Indes. Le roi scythe, en regardant l'arc et ses rivaux, ne se plaignit point d'être le troisième.
Tandis qu'on préparait ces brillantes épreuves, vingt mille pages et vingt mille jeunes filles distribuaient sans 25 confusion des rafraîchissements aux spectateurs entre les rangs des sièges. Tout le monde avouait que les dieux n'avaient établi les rois que pour donner tous les jours des fêtes, pourvu qu'elles fussent diversifiées; que la vie est trop courte pour en user autrement; que les procès, 30 les intrigues, la guerre, les disputes des prêtres, qui consument la vie humaine, sont des choses absurdes et horribles; que l'homme n'est né que pour la joie; qu'il
n'aimerait pas les plaisirs passionnément et continuellement s'il n'était pas formé pour eux; que l'essence de la nature humaine est de se réjouir, et que tout le reste est folie. Cette excellente morale n'a jamais été démentie
S que par les faits.
Comme on allait commencer ces essais, qui devaient décider de la destinée de Formosante, un jeune inconnu monté sur une licorne,1 accompagné de son valet monté de même, et portant sur le poing un gros oiseau, se pré-
io sente à la barrière. Les gardes furent surpris de voir en cet équipage une figure qui avait l'air de la divinité.
, C'était, comme on a dit depuis, le visage d'Adonis sur le corps d'Hercule; c'était la majesté avec les grâces. Ses sourcils noirs et ses longs cheveux blonds, mélange de
15 beautés inconnu à Babylone, charmèrent l'assemblée : tout l'amphithéâtre se leva pour le mieux regarder; toutes les femmes de la cour fixèrent sur lui des regards étonnés; Formosante elle-même, qui baissait les yeux, les releva et rougit; les trois rois pâlirent. Tous les spectateurs,
20 en comparant Formosante avec l'inconnu, s'écriaient: «Il n'y a dans le monde que ce jeune homme qui soit aussi beau que la princesse.»
Les huissiers, saisis d'étonnement, lui demandèrent s'il était roi. L'étranger répondit qu'il n'avait pas cet hon-
25 neur, mais qu'il était venu de fort loin par curiosité pour voir s'il y avait des rois qui fussent dignes de Formosante. On l'introduisit dans le premier rang de l'amphithéâtre, lui, son valet, ses deux licornes, et son oiseau. Il salua profondément Bélus, sa fille, les trois rois, et toute l'as-
30 semblée; puis il prit place en rougissant. Ses deux licornes se couchèrent à ses pieds, son oiseau se percha sur son épaule, et son valet, qui portait un petit sac, se mit à côté de lui.
Tous les concurrents tentent d' 'accomplir l'oracle ; un seul réussit, et ne cesse pas d 'être modeste. Oiseau merveilleux qu'il députe à Formosante avec un superbe présent. Quel était ce vainqueur. Son départ; ce qui V occasionne. — Les épreuves commencèrent. On tira de son étui d'or l'arc 5 de Nembrod. Le grand maître des cérémonies, suivi de cinquante pages et précédé de vingt trompettes, le présenta au roi d'Egypte, qui le fit bénir par ses prêtres ; et, l'ayant posé sur la tête du bœuf Apis, il ne douta pas de remporter cette première victoire. 10
Il descend au milieu de l'arène, il essaye, il épuise ses forces, il fait des contorsions qui excitent le rire de l'amphithéâtre, qui font même sourire Formosante. Son grandaumônier s'approcha de lui: «Que Votre Majesté, lui ditil, renonce à ce vain honneur, qui n'est que celui des mus- 15 clés et des nerfs ; vous triompherez dans tout le reste : vous vaincrez le lion, puisque vous avez le sabre d'Osiris. La princesse de Babylone doit appartenir au prince qui a le plus d'esprit, et vous avez deviné les énigmes; elle doit épouser le plus vertueux, vous l'êtes, puisque vous avez été 20 élevé par les prêtres d'Egypte; le plus généreux doit l'emporter, et vous avez donné les deux plus beaux crocodiles et les deux plus beaux rats qui soient dans le Delta; vous possédez le bœuf Apis et les livres d'Hermès, qui sont la chose la plus rare de l'univers: personne ne peut vous 25 disputer Formosante.
— Vous avez raison, dit le roi d'Egypte» ; et il se remit sur son trône.
On alla mettre l'arc entre les mains du roi des Indes. Il en eut des ampoules pour quinze jours, et se consola en 30 présumant que le roi des Scythes ne serait pas plus heureux que lui.
Le Scythe mania l'arc à son tour. Il joignait l'adresse
à la force: l'arc parut prendre quelque élasticité entre ses mains; il le fit un peu plier, mais jamais il ne put venir à bout de le tendre. L'amphithéâtre, à qui la bonne mine de ce prince inspirait des inclinations favorables, gémit
-, de son peu de succès, et jugea que la belle princesse ne serait jamais mariée.
Alors le jeune inconnu descendit d'un saut dans l'arène, et, s'adressant au roi des Scythes : «Que Votre Majesté, lui dit-il, ne s'étonne point de n'avoir pas entièrement
10 réussi. Ces arcs d'ébène se font dans mon pays; il n'y a qu'un certain tour à donner; vous avez beaucoup plus de mérite à l'avoir fait plier que je n'en peux avoir à le tendre.» Aussitôt il prit une flèche, l'ajusta sur la corde, tendit l'arc de Nembrod, et fit voler la flèche bien au-
15 delà des barrières. Un million de mains applaudit à ce prodige. Babylone retentit d'acclamations, et toutes les femmes disaient: «Quel bonheur qu'un si beau garçon ait tant de force!»
Il tira ensuite de sa poche une petite lame d'ivoire,
20 écrivit sur cette lame avec une aiguille d'or, attacha la tablette d'ivoire à l'arc, et présenta le tout à la princesse avec une grâce qui ravissait tous les assistants. Puis il alla modestement se remettre à sa place entre son oiseau et son valet. Babylone entière était dans la surprise;
?5 les trois rois étaient confondus, et l'inconnu ne paraissait pas s'en apercevoir.
Formosante fut encore plus étonnée en lisant sur la tablette d'ivoire attachée à l'arc ces petits vers en beau 1 ingage chaldéen:
30 L'arc de Nembrod est celui de la guerre;
L'arc de l'amour est celui du bonheur ; Vous le portez. Par vous ce dieu vainqueur Est devenu le maître de la terre.
Trois rois puissants, trois rivaux aujourd'hui, Osent prétendre à l'honneur de vous plaire: Je ne sais pas qui votre cœur préfère, Mais l'univers sera jaloux de lui.
Ce petit madrigal ne fâcha point la princesse. Il fut 5 critiqué par quelques seigneurs de la vieille cour, qui dirent qu'autrefois dans le bon temps on aurait comparé Bélus au soleil, et Formosante à la lune, son cou à une tour, et sa gorge à un boisseau de froment. Ils dirent que l'étranger n'avait point d'imagination, et qu'il s'é- io cartait des règles de la véritable poésie; mais toutes les dames trouvèrent les vers fort galants. Elles s'émerveillèrent qu'un homme qui bandait si bien un arc eût tant d'esprit. La dame d'honneur de la princesse lui dit: «Madame, voilà bien des talents en pure perte. De 15 quoi serviront à ce jeune homme son esprit et l'arc de Bélus?
— A le faire admirer, répondit Formosante.
— Ah! dit la dame d'honneur entre ses dents, encore un madrigal, et il pourrait bien être aimé.» 20
Cependant Bélus, ayant consulté ses mages, déclara qu'aucun des trois rois n'ayant pu bander l'arc de Nembrod, il n'en fallait pas moins marier sa fille, et qu'elle appartiendrait à celui qui viendrait à bout d'abattre le grand lion qu'on nourrissait exprès dans sa ménagerie. 25
Le roi d'Egypte, qui avait été élevé dans toute la sagesse de son pays, trouva qu'il était fort ridicule d'exposer un roi aux bêtes pour le marier. Il avouait que la possession de Formosante était d'un grand prix; mais il prétendait que, si le lion l'étranglait, il ne pourrait 30 jamais épouser cette belle Babylonienne. Le roi des Indes entra dans les sentiments de l'Égyptien; tous deux conclurent que le roi de Babylone se moquait d'eux; qu'il
fallait faire venir des armées pour le punir; qu'ils avaient assez de sujets qui se tiendraient fort honorés de mourir au service de leurs maîtres, sans qu'il en coûtât un cheveu à leurs têtes sacrées; qu'ils détrôneraient aisément le
5 roi de Babylone, et qu'ensuite ils tireraient au sort la belle Formosante. Cet accord étant fait, les deux rois dépêchèrent chacun dans leur pays un ordre exprès d'assembler une armée de trois cent mille hommes pour enlever Formosante.
io Cependant le roi des Scythes descendit seul dans l'arène, le cimeterre à la main. Il n'était pas éperdument épris des charmes de Formosante ; la gloire avait été jusque-là sa seule passion; elle l'avait conduit à Babylone. Il voulait faire voir que si les rois de l'Inde et de
15 l'Egypte étaient assez prudents pour ne se pas compromettre avec des lions, il était assez courageux pour ne pas dédaigner ce combat, et qu'il réparerait l'honneur du diadème. Sa rare valeur ne lui permit pas seulement de se servir du secours de son tigre. Il s'avance seul, légère-
20 ment armé, couvert d'un casque d'acier garni d'or, ombragé de trois queues de cheval blanches comme la neige.
'On lâche contre lui le plus énorme lion qui ait jamais été nourri dans les montagnes de l'Anti-Liban. Ses terribles griffes semblaient capables de déchirer les trois
25 rois à la fois, et sa vaste gueule de les dévorer. Ses affreux rugissements faisaient retentir l'amphithéâtre. Les deux fiers champions se précipitent l'un contre l'autre d'une course rapide. Le courageux Scythe enfonce son épée dans le gosier du lion; mais la pointe, rencontrant
30 une de ces épaisses dents que rien ne peut percer, se brise en éclats, et le monstre des forêts, furieux de sa blessure, imprimait déjà ses ongles sanglants dans les ilancs du monarque.
Le jeune inconnu, touché du péril d'un si brave prince, se jette dans l'arène plus prompt qu'un éclair; il coupe la tête du lion avec la même dextérité qu'on a vu depuis dans nos carrousels de jeunes chevaliers adroits enlever des têtes de maures ou des bagues. 5
Puis, tirant une petite boîte, il la présente au roi scythe, en lui disant: «Votre Majesté trouvera dans cette petite boîte le véritable dictame x qui croît dans mon pays. Vos glorieuses blessures seront guéries en un moment. Le hasard seul vous a empêché de triompher du lion ; votre 10 valeur n'en est pas moins admirable.»
Le roi scythe, plus sensible à la reconnaissance qu'à la jalousie, remercia son libérateur, et, après l'avoir tendrement embrassé, rentra dans son quartier pour appliquer le dictame sur ses blessures. 15
L'inconnu donna la tête du lion à son valet; celui-ci, après l'avoir lavée à la grande fontaine qui était au-dessous de l'amphithéâtre, et en avoir fait écouler tout le sang, tira un fer de son petit sac, arracha les quarante dents du lion, et mit à leur place quarante diamants 20 d'une égale grosseur.
Son maître, avec sa modestie ordinaire, se remit à sa place; il donna la tête du lion à son oiseau: «Bel oiseau, dit-il, allez porter aux pieds de Formosante ce faible hommage.» L'oiseau part, tenant dans une de ses serres le 25 terrible trophée; il le présente à la princesse en baissant humblement le cou, et en s'aplatissant devant elle. Les quarante brillants éblouirent tous les yeux. On ne connaissait pas encore cette magnificence dans la superbe Babylone : l'émeraude, la topaze, le saphir, et le 30 pyrope, étaient regardés comme les plus précieux ornements. Bélus et toute la cour étaient saisis d'admiration. L'oiseau qui offrait ce présent les surprit encore
davantage. Il était cle la taille d'un aigle, mais' ses yeux étaient aussi doux et aussi tendres que ceux de l'aigle sont fiers et menaçants. Son bec était couleur de rose, et semblait tenir quelque chose de la belle bouche de
5 Formosante. Son cou rassemblait toutes les couleurs de l'iris, mais plus vives et plus brillantes. L'or en mille nuances éclatait sur son plumage. Ses pieds paraissaient un mélange d'argent et de pourpre ; et la queue des beaux oiseaux qu'on attela depuis au char de Junon n'approchait
io pas de la sienne.
L'attention, la curiosité, l'étonnement, l'extase de toute la cour, se partageaient entre les quarante diamants et l'oiseau. Il s'était perché sur la balustrade, entre Bélus et sa fille Formosante; elle le flattait, le- caressait, le
15 baisait. Il semblait recevoir ses caresses avec un plaisir mêlé de respect. Quand la princesse lui donnait des baisers, il les rendait, et la regardait ensuite avec des yeux attendris. Il recevait d'elle des biscuits et des pistaches, qu'il prenait de sa patte purpurine et argentée, et
20 qu'il portait à son bec avec des grâces inexprimables.
Bélus, qui avait considéré les diamants avec attention, jugeait qu'une de ses provinces pouvait à peine payer un présent si riche. Il ordonna qu'on préparât pour l'inconnu des dons encore plus magnifiques que ceux qui
25 étaient destinés aux trois monarques. «Ce jeune homme, disait-il, est sans doute le fils du roi de la Chine, ou de cette partie du monde qu'on nomme Europe, dont j'ai entendu parler, ou de l'Afrique, qui est, dit-on, voisine du royaume d'Egypte.»
30 II envoya sur-le-champ son grand écuyer complimenter l'inconnu, et lui demander s'il était souverain ou fils de souverain d'un de ces empires, et pourquoi, possédant de si étonnants trésors, il était venu avec un valet et un petit sac.
Tandis que le grand écuyer avançait vers l'amphithéâtre pour s'acquitter de sa commission, arriva un autre valet sur une licorne. Ce valet, adressant la parole au jeune homme, lui dit: «Ormar, votre père touche à l'extrémite' de sa vie, et je suis venu vous en avertir. » L'inconnu 5 leva les yeux au ciel, versa des larmes, et ne répondit que par ce mot: « Partons.»
Le grand écuyer, après avoir fait les compliments de Bélus au vainqueur du lion, au donneur des quarante diamants, au maître du bel oiseau, demanda au valet de 10 quel royaume était souverain le père de ce jeune héros. Le valet répondit: « Son père est un vieux berger qui est fort aimé dans le canton.»
Pendant ce court entretien l'inconnu était déjà monté sur sa licorne. Il dit au grand écuyer: «Seigneur, dai- 15 gnez me mettre aux pieds de Bélus et de sa fille. J'ose la supplier d'avoir grand soin de l'oiseau que je lui laisse; il est unique comme elle.» En achevant ces mots, il partit comme un éclair; les deux valets le suivirent, et on les perdit de vue. 20
Formosante ne put s'empêcher de jeter un grand cri. L'oiseau, se retournant vers l'amphithéâtre où son maître avait été assis, parut très affligé de ne le plus voir. Puis regardant fixement la princesse, et frottant doucement sa belle main de son bec, il sembla se vouer à son service. 25
Bélus, plus étonné que jamais, apprenant que ce jeune homme si extraordinaire était le fils d'un berger, ne put ie croire. Il fit courir après lui; mais bientôt on lui rapporta que les licornes sur lesquelles ces trois hommes couraient ne pouvaient être atteintes, et qu'au galop dont 30 elles allaient elles devaient faire cent lieues par jour.
Vol. XXI, 369-378.
L'oiseau merveilleux parle à Formosante ; il lui fait son /listoire. Description dît pays des Gangarides, d'où est son ami appelé Amazan. Entreprise vifructeuse d'un roi des Lndes sur cette contrée. Leurs richesses, leurs guerres, leur religion.
5 Conseils de l'oiseau à la princesse. — Il y avait longtemps que l'incomparable Formosante s'e'tait allée coucher. Elle avait fait placer à côté de son lit un petit oranger clans une caisse d'argent pour y faire reposer son oiseau. Ses rideaux étaient fermés; mais elle n'avait nulle envie de
io dormir; son cœur et son imagination étaient trop éveillés. Le charmant inconnu était devant ses yeux; elle le voyait tirant une flèche avec l'arc de Nembrod ; elle le contemplait coupant la tête du lion; elle récitait son madrigal; enfin elle le voyait s'échapper de la foule, monté sur sa licorne ;
15 alors elle éclatait en sanglots; elle s'écriait avec larmes: «Je ne le reverrai donc plus; il ne reviendra pas!
— Il reviendra, madame, lui répondit l'oiseau du haut de son oranger; peut-on vous avoir vue, et ne pas vous revoir?
20 — O ciel ! ô puissances éternelles ! mon oiseau parle le pur chaldéen ! »
En disant ces mots, elle tire ses rideaux, lui tend les bras, se met à genoux sur son lit: «Etes-vous un dieu descendu sur la terre? êtes-vous le grand Orosmade caché
25 sous ce beau plumage? Si vous êtes un dieu, rendez-moi ce beau jeune homme.
— Je ne suis qu'un volatile, répliqua l'autre; mais je naquis dans le temps que toutes les bêtes parlaient encore, et que les oiseaux, les serpents, les ânesses, les
30 chevaux, et les griffons, s'entretenaient familièrement avec les hommes. Je n'ai pas voulu parler devant le monde, de peur que vos dames d'honneur ne me prissent pour un sorcier: je ne veux me découvrir qu'à vous.»
Formosante, interdite, égarée, enivrée de tant de merveilles, agitée de l'empressement de faire cent questions à la fois, lui demanda d'abord quel âge il avait. «Vingtsept mille neuf cents ans et six mois, madame; je suis de l'âge de la petite révolution du ciel que vos mages ap- 5 pellent la pre'cessioti de-s equinoxes, et qui s'accomplit en près de vingt-huit mille de vos années. Il y a des révolutions infiniment plus longues : aussi nous avons des êtres beaucoup plus vieux que moi. Il y a vingt-deux mille ans que j'appris le chaldéen dans un de mes voyages; 10 j'ai toujours conservé beaucoup de goût pour la langue chaldéenne; mais les autres animaux mes confrères ont renoncé à parler dans vos climats.
— Et pourquoi cela, mon divin oiseau?
— Hélas! c'est parce que les hommes ont pris enfin 15 l'habitude de nous manger, au lieu de converser et de s'instruire avec nous. Les barbares! ne devaient-ils pas être convaincus qu'ayant les mêmes organes qu'eux, les mêmes sentiments, les mêmes besoins, les mêmes désirs, nous avions ce qui s'appelle u?ie âme tout comme eux; 20 que nous étions leurs frères, et qu'il ne fallait cuire et manger que les méchants? Nous sommes tellement vos frères que le grand Être, l'Être éternel et formateur, ayant fait un pacte avec les hommes,1 nous comprit expressément dans le traité. Il vous défendit de vous nourrir de 25 notre sang, et à nous, de sucer le vôtre.
«Les fables de votre ancien Locman,2 traduites en tant de langues, seront un témoignage éternellement subsistant de l'heureux commerce que vous avez eu autrefois avec nous. Elles commencent toutes par ces mots : Du 30 temps que les bêtes parlaient? Il est vrai qu'il y a beaucoup de femmes parmi vous qui parlent toujours à leurs chiens; mais ils ont résolu de ne point répondre depuis
qu'on les a forcés à coups de fouet d'aller à la chasse, et d'être les complices da meurtre de nos anciens amis communs, les cerfs, les daims, les lièvres et les perdrix. «Vous avez encore d'anciens poèmes dans lesquels les
5 chevaux parlent, et vos cochers leur adressent la parole tous les jours; mais c'est avec tant de grossièreté, et en prononçant des mots si infâmes, que les chevaux, qui vous aimaient tant autrefois, vous détestent aujourd'hui.
« Le pays où demeure votre charmant inconnu, le plus
10 parfait des hommes, est demeuré le seul où votre espèce sache encore aimer la nôtre et lui parler; et c'est la seule contrée de la terre où les hommes soient justes.
— Et où est-il ce pays de mon cher inconnu? Quel est le nom de ce héros? Comment se nomme son empire?
15 Car je ne croirai pas plus qu'il est un berger que je ne crois que vous êtes une chauve-souris.
— Son pays, madame, est celui des Gangarides, peuple vertueux et invincible qui habite la rive orientale du Gange. Le nom de mon ami est Amazan. 11 n'est pas
20 roi, et je ne sais même s'il voudrait s'abaisser à l'être; il aime trop ses compatriotes: il est berger comme eux. Mais n'allez pas vous imaginer que ces bergers ressemblent aux vôtres, qui, couverts à peine de lambeaux déchirés, gardent des moutons infiniment mieux habillés
25 qu'eux ; qui gémissent sous le fardeau de la pauvreté, et qui payent à un exacteur la moitié des gages chétifs qu' ils reçoivent de leurs maîtres. Les bergers gangarides, nés tous égaux, sont les maîtres des troupeaux innombrables qui couvrent leurs prés éternellement fleuris.
30 On ne les tue jamais: c'est un crime horrible vers le Gange de tuer et de manger son semblable. Leur laine, plus fine et plus brillante que la plus belle soie, est le plus grand commerce de l'Orient. D'ailleurs la terre des
Gangarides produit tout ce qui peut flatter les de'sirs de l'homme. Ces gros diamants qu'Amazan a eu l'honneur de vous offrir sont d'une mine qui lui appartient. Cette licorne que vous l'avez vu monter est la monture ordinaire des Gangarides. C'est le plus bel animal, le plus s fier, le plus terrible, et le plus doux qui orne la terre. Il suffirait de cent Gangarides et de cent licornes pour dissiper des armées innombrables. Il y a environ deux siècles qu'un roi des Indes fut assez fou pour vouloir conquérir cette nation: il se présenta suivi de dix mille 10 éléphants et d'un million de guerriers. Les licornes percèrent les éléphants, comme j'ai vu sur votre table des mauviettes enfilées dans des brochettes d'or. Les guerriers tombaient sous le sabre des Gangarides comme les moissons de riz sont coupées par les mains des peuples 15 de l'Orient. On prit le roi prisonnier avec plus de six cent mille hommes. On le baigna dans les eaux salutaires du Gange; on le mit au régime du pays, qui consiste à ne se nourrir que de végétaux prodigués par la nature pour nourrir tout ce qui respire. Les hommes 20 alimentés de carnage et abreuvés de liqueurs fortes ont tous un sang aigri et aduste qui les rend fous en cent manières différentes. Leur principale démence est la fureur de verser le sang de leurs frères, et de dévaster des plaines fertiles pour régner sur des cimetières. On 25 employa six mois entiers à guérir le roi des Indes de sa maladie. Quand les médecins eurent enfin jugé qu'il avait le pouls plus tranquille et l'esprit plus rassis, ils en donnèrent le certificat au conseil des Gangarides. Ce conseil, ayant pris l'avis des licornes, renvoya humaine- 30 ment le roi des Indes, sa sotte cour, et ses imbéciles guerriers, dans leur pays. Cette leçon les rendit sages, et, depuis ce temps, les Indiens respectèrent les Ganga-
rides, comme les ignorants qui voudraient s'instruire respectent parmi vous les philosophes chaldéens, qu'ils ne peuvent égaler.
— A propos, mon cher oiseau, lui dit la princesse, y 5 a-t-il une religion chez les Gangarides?
— S'il y en a une, madame ! Nous nous assemblons pour rendre grâces à Dieu, les jours de la pleine lune, les hommes dans un grand temple de cèdre, les femmes dans un autre, de peur des distractions ; tous les oiseaux dans
io un bocage, les quadrupèdes sur une belle pelouse ; nous remercions Dieu de tous les biens qu'il nous a faits. Nous avons surtout des perroquets qui prêchent à merveille.
« Telle est la patrie de mon cher Amazan ; c'est là que
iS je demeure; j'ai autant d'amitié pour lui qu'il vous a inspiré d'amour. Si vous m'en croyez, nous partirons ensemble, et vous irez lui rendre sa visite.
— Vraiment, mon oiseau, vous faites là un joli métier, répondit en souriant la princesse, qui brûlait d'envie de
20 faire le voyage, et qui n'osait le dire.
— Je sers mon ami, dit l'oiseau; et, après le bonheur de vous aimer, le plus grand est celui de servir vos amours.»
Formosante ne savait plus où elle en était; elle se 25 croyait transportée hors de la terre. Tout ce qu'elle avait vu dans cette journée, tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle entendait, et surtout ce qu'elle sentait dans son cœur, la plongeait dans un ravissement qui passait de bien loin celui qu'éprouvent aujourd'hui les fortunés 30 musulmans quand, dégagés de leurs liens terrestres, ils se voient dans le neuvième ciel entre les bras de leurs houris, environnés et pénétrés de la gloire et de la félicité célestes. Vol. XXI, 382-385.
Amazan rencontre sur la route d'Albion un milord auquel il rend service. Singulière conversation qu'ils ont ensemble. La femme du milord albionien devient amoureuse d' Amazan. — Cependant Amazan était déjà sur le chemin de la capitale d'Albion, dans son carrosse à six licornes, et rêvait 5 à sa princesse. Il aperçut un équipage versé dans un fossé; les domestiques s'étaient écartés pour aller chercher du secours; le maître de l'équipage restait tranquillement dans sa voiture, ne témoignant pas la plus légère impatience, et s'amusant à fumer, car on fumait alors : il se 10 nommait milord JVliat-then, ce qui signifie à peu près milord Qu'importe en la langue dans laquelle je traduis ces mémoires.
Amazan se précipita pour lui rendre service ; il releva tout seul la voiture, tant sa force était supérieure à celle 15 des autres hommes. Milord Qu'importe se contenta de dire: «Voilà un homme bien vigoureux.»
Des rustres du voisinage, étant accourus, se mirent en colère de ce qu'on les avait fait venir inutilement, et s'en prirent à l'étranger: ils le menacèrent en l'appelant chien 20 d' étranger, et ils voulurent le battre.
Amazan en saisit deux de chaque main, et les jeta à vingt pas; les autres le respectèrent, le saluèrent, lui demandèrent pour boire: il leur donna plus d'argent qu'ils n'en avaient jamais vu. Milord Qu'importe lui dit: «Je 25 vous estime; venez dîner avec moi dans ma maison de campagne, qui n'est qu'à trois milles» ; il monta dans la voiture d'Amazan, parce que la sienne était dérangée par la secousse.
Après un quart d'heure de silence, il regarda un moment 30 Amazan, et lui dit: How d'yedo; à la lettre: Comment faites-vous faire ? et dans la langue du traducteur: Comment vous portez-vous ? ce qui ne veut rien dire du tout en
2S8 voltaire's prose.
aucune langue; puis il ajouta: «Vous avez là six jolies licornes » ; et il se remit à fumer.
Le voyageur lui dit que ses licornes étaient à son service; qu'il venait avec elles du pays des Gangarides;
5 et il en prit occasion de lui parler de la princesse de Babylone, et du fatal baiser qu'elle avait donné au roi d'Egypte. A quoi l'autre ne répliqua rien du tout, se souciant très peu qu'il y eût dans le monde un roi d'Egypte et une princesse de Babylone. Il fut encore un quart
io d'heure sans parler; après quoi il redemanda à son compagnon comment il faisait faire, et si on mangeait du bon roast-beef dans le pays des Gangarides. Le voyageur lui répondit avec sa politesse ordinaire qu'on ne mangeait point ses frères sur les bords du Gange. Il lui expliqua
15 le système qui fut, après tant de siècles, celui de Pythagore, de Porphyre, de Jamblique. Sur quoi milord s'endormit, et ne fit qu'un somme jusqu'à ce qu'on fût arrivé à sa maison.
Il avait une femme jeune et charmante, à qui la na-
20 ture avait donné une âme aussi vive et aussi sensible que celle de son mari était indifférente. Plusieurs seigneurs albioniens étaient venus ce jour-là dîner avec elle. Il y avait des caractères de toutes les espèces: car le pays n'ayant presque jamais été gouverné que par des
25 étrangers, les familles venues avec ces princes avaient toutes apporté des mœurs différentes. Il se trouva dans la compagnie des gens très aimables, d'autres d'un esprit supérieur, quelques-uns d'une science profonde.
La maîtresse de la maison n'avait rien de cet air em-
30 prunté et gauche, de cette roideur, de cette mauvaise honte qu'on reprochait alors aux jeunes femmes d'Albion; elle ne cachait point, par un maintien dédaigneux et par un silence affecté, la stérilité de ses idées et
Tembarras humiliant de n'avoir rien à dire: nulle femme n'e'tait plus engageante. Elle reçut Amazan avec la politesse et les grâces qui lui étaient naturelles. L'extrême beauté de ce jeune étranger, et la comparaison soudaine qu'elle fit entre lui et son mari, la frappèrent d'abord s sensiblement.
On servit. Elle fit asseoir Amazan à côté d'elle, et lui fit manger des puddings de toute espèce, ayant su de lui que les Gangarides ne se nourrissaient de rien qui eût reçu des dieux le don céleste de la vie. Sa beauté, sa 10 force, les mœurs des Gangarides, les progrès des arts, la religion et le gouvernement, furent le sujet d'une conversation aussi agréable qu'instructive pendant le repas, qui dura jusqu'à la nuit, et pendant lequel milord Qu'importe but beaucoup et ne dit mot. 15
Vol. XXI, 408, 409.
Amazan arrive à la capitale des Gauhs. Tableau de ce qu'il y remarque. — Dç province en province, ayant toujours repoussé les agaceries de toute espèce, toujours fidèle à la princesse de Babylone, toujours en colère contre le roi d'Egypte, ce modèle de constance parvint 20 à la capitale nouvelle des Gaules. Cette ville avait passé, comme tant d'autres, par tous les degrés de la barbarie, de l'ignorance, de la sottise et de la misère. Son premier nom 1 avait été la boue et la crotte ; ensuite elle avait pris celui d'Isis, du culte d'Isis parvenu jusque 25 chez elle. Son premier sénat avait été une compagnie de bateliers. Elle avait été longtemps esclave des héros déprédateurs des sept montagnes; et, après quelques siècles, d'autres héros brigands, venus de la rive ultérieure du Rhin, s'étaient emparés de son petit terrain. 30
Le temps, qui change tout, en avait fait une ville
dont la moitié était très noble et très agréable, l'autre un peu grossière et ridicule: c'était l'emblème de ses habitants. Il y avait dans son enceinte environ cent mille personnes au moins qui n'avaient rien à faire qu'à
5 jouer et à se divertir. Ce peuple d'oisifs jugeait des arts que les autres cultivaient. Ils ne savaient rien de ce qui se passait à la cour; quoiqu'elle ne fût qu'à quatre petits milles d'eux, il semblait qu'elle en fût à six cents milles au moins. La douceur de la société, la
10 gaieté, la frivolité, étaient leur importante et leur unique affaire; on les gouvernait comme des enfants à qui l'on prodigue des jouets pour les empêcher de crier. Si on leur parlait des horreurs qui avaient, deux siècles auparavant, désolé leur patrie, et des temps épouvantables où
15 la moitié de la nation avait massacré l'autre pour des sophismes, ils disaient qu'en effet cela n'était pas bien, et puis ils se mettaient à rire et à chanter des vaudevilles.
Plus les oisifs étaient polis, plaisants, et aimables,
20 plus on observait un triste contraste entre eux et des compagnies d'occupés.
Il était, parmi ces occupés, ou qui prétendaient l'être, une troupe de sombres fanatiques, moitié absurdes, moitié fripons, dont le seul aspect contristait la terre, et qui
25 l'auraient bouleversée, s'ils l'avaient pu, pour se donner un peu de crédit; mais la nation des oisifs, en dansant et en chantant, les faisait rentrer dans leurs cavernes, comme les oiseaux obligent les chats-huants à se replonger dans les trous des masures.
30 D'autres occupés, en plus petit nombre, étaient les conservateurs d'anciens usages barbares contre lesquels la nature effrayée réclamait à haute voix; ils ne consultaient que leurs registres rongés des vers. S'ils y
voyaient une coutume insensée et horrible, ils la regardaient comme une loi sacrée. C'est par cette lâche habitude de n'oser penser par eux-mêmes, et de puiser leurs idées dans les débris des temps où l'on ne pensait pas, que, dans la ville des plaisirs, il était encore 5 des mœurs atroces. C'est par cette raison qu'il n'y avait nulle proportion entre les délits et les peines. On faisait quelquefois souffrir mille morts à un innocent pour lui faire avouer un crime qu'il n'avait pas commis.
On punissait une étourderie de jeune homme comme 10 on aurait puni un empoisonnement ou un parricide. Les oisifs en poussaient des cris perçants, et le lendemain ils n'y pensaient plus, et ne parlaient que de modes nouvelles.
Ce peuple avait vu s'écouler un siècle entier pendant 15 lequel les beaux-arts s'élevèrent à un degré de perfection qu'on n'aurait jamais osé espérer; les étrangers venaient alors, comme à Babylone, admirer les grands monuments d'architecture, les prodiges des jardins, les sublimes efforts de la sculpture et de la peinture. Ils 20 étaient enchantés d'une musique qui allait à l'âme sans étonner les oreilles.
La vraie poésie, c'est-à-dire celle qui est naturelle et harmonieuse, celle qui parle au cœur autant qu'à l'esprit, ne fut connue de la nation que dans cet heureux 25 siècle. De nouveaux genres d'éloquence déployèrent des beautés sublimes. Les théâtres surtout retentirent de chefs-d'œuvre dont aucun peuple n'approcha jamais. Enfin le bon goût se répandit dans toutes les professions, au point qu'il y eut de bons écrivains même chez les 30 druides.
Tant de lauriers, qui avaient levé leurs têtes jusqu' aux nues, se séchèrent bientôt dans une terre épuisée.
Il n'en resta qu'un très petit nombre dont les feuilles étaient d'un vert pâle et mourant. La décadence fut produite par la facilité de faire et par la paresse de bien faire, par la satiété du beau et par le goût du bi-
5 zarre. La vanité protégea des artistes qui ramenaient les temps de la barbarie ; et cette même vanité, en persécutant les talents véritables, les força de quitter leur patrie; les frelons firent disparaître les abeilles.
Presque plus de véritables arts, presque plus de génie;
10 le mérite consistait à raisonner à tort et à travers sur le mérite du siècle passé: le barbouilleur des murs d'un cabaret critiquait savamment les tableaux des grands peintres; les barbouilleurs de papier défiguraient les ouvrages des grands écrivains. L'ignorance et le mau-
15 vais goût avaient d'autres barbouilleurs à leurs gages. On répétait les mêmes choses dans cent volumes sous des titres différents. Tout était ou dictionnaire ou brochure. Un gazetier druide 1 écrivait deux fois par semaine les annales obscures de quelques énergumènes
20 ignorés de la nation, et de prodiges célestes opérés dans des galetas par de petits gueux et de petites gueuses; d'autres ex-druides, vêtus de noir, près de mourir de colère et de faim, se plaignaient dans cent écrits qu'on ne leur permît plus de tromper les hommes, et qu'on
25 laissât ce droit à des boucs vêtus de gris. Quelques archi-druides imprimaient des libelles diffamatoires.
Amazan ne savait rien de tout cela; et, quand il l'aurait su, il ne s'en serait guère embarrassé, n'ayant la tête remplie que de la princesse de Babylone, du roi
30 de l'Egypte, et de son serment inviolable de mépriser toutes les coquetteries des dames, dans quelque pays que le chagrin conduisît ses pas.
Toute la populace légère, ignorante, et toujours pous-
sant à l'excès cette curiosité naturelle au genre humain, s'empressa longtemps auprès de ses licornes; les femmes, plus sensées, forcèrent les portes de son hôtel pour contempler sa personne.
Il témoigna d'abord à son hôte quelque désir d'aller 5 à la cour; mais des oisifs de bonne compagnie, qui se trouvèrent là par hasard, lui dirent que ce n'était plus la mode, que les temps étaient bien changés, et qu'il n'y avait plus de plaisirs qu'à la ville. Il fut invité le soir même à souper par une dame1 dont l'esprit et les 10 talents étaient connus hors de sa patrie, et qui avait voyagé dans quelques pays où Amazan avait passé. Il goûta fort cette dame et la société rassemblée chez elle. La liberté y était décente, la gaieté n'y était point bruyante, la science n'y avait rien de rebutant, et l'esprit 15 rien d'apprêté. Il vit que le nom de bonne compagnie n'est pas un vain nom, quoiqu'il soit souvent usurpé.
Vol. XXI, 417-420.