‹ Voltaire's proseChapitre 60 sur 99 · LETTRES PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

LETTRES PHILOSOPHIQUES

Sur le parlement. — Les membres du parlement d'Angleterre aiment à se comparer aux anciens Romains autant qu'ils le peuvent.

Il n'y a pas longtemps que M. Shipping, dans la

5 chambre des communes, commença son discours par ces mots : « La majesté du peuple anglais serait blessée, etc. » La singularité de l'expression causa un grand éclat de rire ; mais, sans se déconcerter, il répéta les mêmes paroles d'un air ferme, et on ne rit plus. J'avoue que

io je ne vois rien de commun entre la majesté du peuple anglais et celle du peuple romain, encore moins entre leurs gouvernements; il y a un sénat à Londres dont quelques membres sont soupçonnés, quoique à tort sans doute, de vendre leurs voix dans l'occasion, comme on

15 faisait à Rome: voilà toute la ressemblance. D'ailleurs les deux nations me paraissent entièrement différentes, soit en bien, soit en mal. On n'a jamais connu chez les Romains la folie horrible des guerres de religion: cette abomination était réservée à des dévots prêcheurs

20 d'humilité et de patience. Marius et Sylla, Pompée et César, Antoine et Auguste, ne se battaient point pour décider si le flamen devait porter sa chemise par dessus sa robe, ou sa robe par dessus sa chemise, et si les poulets .sacrés devaient manger et boire, ou bien manger

seulement, pour qu'on prît les augures. Les Anglais se sont fait pendre autrefois réciproquement à leurs assises, et se sont détruits en bataille rangée pour des querelles de pareille espèce; la secte des épiscopaux et le presbytérianisme ont tourné pour un temps ces têtes mé- 5 lancoliques. Je m'imagine que pareille sottise ne leur arrivera plus; ils me paraissent devenir sages à leurs dépens, et je ne leur vois nulle envie de s'égorger dorénavant pour des syllogismes. Toutefois, qui peut répondre des hommes? 10

Voici une^différence plus essentielle entre Rome et l'Angleterre, qui met tout l'avantage du côté de la dernière : c'est que le fruit des guerres civiles de Rome a été l'esclavage, et celui des troubles d'Angleterre, la liberté. La nation anglaise est la seule de la terre qui 15 soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant, et qui d'efforts en efforts ait enfin établi ce gouvernement sage où le prince, tout-puissant pour faire du bien, a les mains liées pour faire du mal: où les seigneurs sont grands sans insolence et sans vassaux, 20 et où le peuple partage le gouvernement sans confusion.1

La chambre des pairs et celle des communes sont les arbitres de la nation, le roi est le surarbitre. Cette balance manquait aux Romains : les grands et le peuple étaient toujours en division à Rome, sans qu'il y eût un 25 pouvoir mitoyen qui pût les accorder. Le sénat de Rome, qui avait l'injuste et punissable orgueil de ne vouloir rien partager avec les plébéiens, ne connaissait d'autre secret, pour les éloigner du gouvernement, que de les occuper toujours dans les guerres étrangères. Il regar- 30 dait le peuple comme une bête féroce qu'il fallait lâcher sur leurs voisins de peur qu'elle ne dévorât ses maîtres: ainsi le plus grand défaut du gouvernement des Romains

en fit des conquérants; c'est parce qu'ils étaient malheureux chez eux qu'ils devinrent les maîtres du monde, jusqu'à ce qu'enfin leurs divisions les rendirent esclaves. Le gouvernement d'Angleterre n'est point fait pour

5 un si grand éclat, ni pour une fin si funeste; son but n'est point la brillante folie de faire des conquêtes, mais d'empêcher que ses voisins n'en fassent; ce peuple n'est pas seulement jaloux de sa liberté, il l'est encore de celle des autres. Les Anglais étaient acharnés contre

10 Louis XIV, uniquement parce qu'ils lui croyaient de l'ambition.

Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre; c'est dans des mers de sang qu'on a noyé l'idole du pouvoir despotique; mais les Anglais ne croient

15 point avoir acheté trop cher leurs lois. Lés autres nations n'ont pas eu moins de troubles, n'ont pas versé moins de sang qu'eux; mais ce sang qu'elles ont répandu pour la cause de leur liberté n'a fait que cimenter leur servitude.

20 Ce qui devient une révolution en Angleterre n'est qu'une sédition dans les autres pays. Une ville prend les armes pour défendre ses privilèges, soit en Espagne, soit en Barbarie, soit en Turquie: aussitôt des soldats mercenaires la subjuguent, des bourreaux la punissent,

25 et le reste de la nation baise ses chaînes. Les Français pensent que le gouvernement de cette île est plus orageux que la mer qui l'environne, et cela est vrai ; mais c'est quand le roi commence la tempête, c'est quand il veut se rendre le maître du vaisseau dont il n'est que le

30 premier pilote. Les guerres civiles de France ont été plus longues, plus cruelles, plus fécondes en crimes, que celles d'Angleterre ; mais de toutes ces guerres civiles aucune n'a eu une liberté sage pour objet.

Dans les temps détestables de Charles IX et de Henri III,1 il s'agissait seulement de savoir si on serait l'esclave des Guises.2 Pour la dernière guerre de Paris,8 elle ne mérite que des sifflets; il me semble que je vois des écoliers qui se mutinent contre le préfet d'un collège, et 5 qui finissent par être fouettés; le cardinal de Retz,4 avec beaucoup d'esprit et de courage mal employés, rebelle sans aucun sujet, factieux sans dessein, chef de parti sans armée^ cabalait pour cabaler, et semblait faire la guerre civile pour son plaisir.- Le parlement ne savait ce qu'il 10 voulait, ni ce qu'il ne voulait pas; il levait des troupes par arrêt, il les cassait, il menaçait et demandait pardon; il mettait à prix la tête du cardinal Mazarin, et ensuite venait le complimenter en cérémonie: nos guerres civiles sous Charles VI 5 avaient été cruelles, celles de la Ligue 15 furent abominables, celle de la Fronde fut ridicule.

Ce qu'on reproche le plus en France aux Anglais, c'est le supplice de Charles Ier, monarque digne d'un meilleur sort, qui fut traité par ses vainqueurs comme il les eût traités s'il eût été heureux. 20

Après tout, regardez d'un côté Charles Ier vaincu en bataille rangée, prisonnier, jugé, condamné dans Westminster, et décapité; et de l'autre l'empereur Henri VII empoisonné par son chapelain6 en communiant, Henri III assassiné par un moine, trente assassinats médités contre 25 Henri IV, plusieurs exécutés, et le dernier7 privant enfin la France de ce grand roi. Pesez ces attentats, et jugez.

Vol. XXII, 102-105.

Sur Descartes.6 — Descartes était né avec une imagination brillante et forte, qui en fit un homme singulier dans sa vie privée comme dans sa manière de raisonner. Cette 30 imagination ne put se cacher même dans ses ouvrages

2()o VOLTAIRE S PROSE.

philosophiques, où l'on voit à tout moment des comparaisons inge'nieuses et brillantes. La nature en avait presque fait un poëte, et en effet il composa pour la reine de Suède un divertissement en vers que pour l'honneur de

5 sa mémoire on n'a pas fait imprimer.

Il essaya quelque temps du me'tier de la guerre, et depuis, étant devenu tout à fait philosophe, il ne crut pas indigne de lui de faire l'amour. Il eut de sa maîtresse une fille nommée Francine, qui mourut jeune, et dont il

io regretta beaucoup la perte. Ainsi il éprouva tout ce qui appartient à l'humanité.

11 crut longtemps qu'il était nécessaire de fuir les hommes, et surtout sa patrie, pour philosopher en liberté. Il avait raison : les hommes de son temps n'en savaient

15 pas assez pour l'éclairer, et n'étaient guère capables que de lui nuire.

Il quitta la France parce qu'il cherchait la vérité, qui y était .persécutée alors par la misérable philosophie de l'école; mais il ne trouva pas plus de raison dans les

20 universités de la Hollande, où il se retira. Car dans le temps qu'on condamnait en France les seules propositions de sa philosophie qui fussent vraies, il fut aussi persécuté par les prétendus philosophes de Hollande, qui ne l'entendaient pas mieux, et qui, voyant de plus près sa

25 gloire, haïssaient davantage sa personne. Il fut obligé de sortir d'Utrecht: il essuya l'accusation d'athéisme, dernière ressource des calomniateurs; et lui, qui avait employé toute la sagacité de son esprit à chercher de nouvelles preuves de l'existence d'un Dieu, fut soupçonné

30 de n'en point reconnaître.

Tant de persécutions supposaient un très grand mérite et une réputation éclatante: aussi avait-il l'un et l'autre. La raison perça même un peu dans le monde à travers les

MELANGES. 2QÇ

ténèbres de l'école et les préjugés de la superstition populaire. Son nom fit enfin tant de bruit qu'on voulut l'attirer en France par des récompenses. On lui proposa une pension de mille écus; il vint sur cette espérance, paya les frais de la patente qui se vendait alors, n'eut 5 point la pension, et s'en retourna philosopher dans sa solitude de Nord-Hollande, dans le temps que le grand Galilée, à l'âge de quatre-vingts ans, gémissait dans les prisons de l'Inquisition pour avoir démontré le mouvement de la terre.1 10

Enfin il mourut à Stockholm d'une mort prématurée, et causée par un mauvais régime, au milieu de quelques savants, ses ennemis, et entre les mains d'un médecin qui le haïssait. VoL xxn> i2S i3o

Sur la tragédie. — Les Anglais avaient déjà un théâtre 15 aussi bien que les Espagnols, quand les Français n'avaient encore que des tréteaux. Shakespeare que les Anglais prennent pour un Sophocle, florissait à peu près dans le temps de Lope de Véga: 2 il créa le théâtre; il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel 20 et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût, et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie: c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais; il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles 25 répandus dans ses farces monstrueuses, qu'on appelle tragédies, que ses pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. Le temps, qui fait seul la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur 30 ont acquis au bout de deux cents ans le droit de passer pour sublimes. Les auteurs modernes l'ont presque tous

copié; mais ce qui réussissait dans Shakespeare est sifflé chez eux, et vous croyez bien que la vénération qu'on a pour cet ancien augmente à mesure que l'on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu'il ne faudrait pas

5 l'imiter, et le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu'on le croit inimitable.

Vous savez que dans la tragédie du More de Venise, pièce très touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre; et que, quand la pauvre femme est étranglée, elle

io s'écrie qu'elle meurt très injustement. Vous n'ignorez pas que, dans Hamlet, des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, en chantant des vaudevilles, et en faisant sur les têtes des morts qu'ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier; mais, ce qui vous

15 surprendra, c'est qu'on a imité ces sottises. Sous le règne de Charles II, qui était celui de la politesse, et l'âge des beaux-arts, Otway,1 dans sa Venise sauvée, introduit le sénateur Antonio et sa courtisane Naki2 au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar.

20 Le vieux sénateur Antonio fait auprès de sa courtisane toutes les singeries d'un vieux débauché: elle lui donne des coups de pied et des coups de fouet. On a retranché de la pièce d'Otway ces bouffonneries faites pour la plus vile canaille; mais on a laissé dans le Jules César de

25 Shakespeare les plaisanteries des cordonniers et des savetiers romains introduits sur la scène avec Brutus et Cassius.

Vous vous plaindrez sans doute que ceux qui, jusqu'à présent, vous ont parlé du théâtre anglais, et surtout de

30 ce fameux Shakespeare, ne vous aient encore fait voir que ses erreurs, et que personne n'ait traduit aucun de ces endroits frappants qui demandent grâce pour toutes ses fautes. Je vous répondrai qu'il est bien aisé de rap-

porter en prose les sottises d'un poëte, mais très difficile de traduire ses beaux vers. Tous ceux qui s'e'rigent en critiques des écrivains ce'lèbres compilent des volumes. J'aimerais mieux deux pages qui nous fissent connaître quelques beaute's: car je maintiendrai toujours, avec tous 5 les gens de bon goût, qu'il y a plus à profiter dans douze vers d'Homère et de Virgile que dans toutes les critiques qu'on a faites de ces deux grands hommes.

Vol. XXII, 14S-150.

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