REMERCIEMENT SINCÈRE À UN HOMME CHARI- TABLE
 Marseille, le 10 mai 1750.
Vous avez rendu service au genre humain en vous dé- 10 chaînant sagement contre les ouvrages faits pour le pervertir. Vous ne cessez d'écrire contre V Esprit des lois, et même il paraît à votre style que vous êtes l'ennemi de toute sorte d'esprit. Vous avertissez que vous avez préservé le monde du venin répandu dans Y Essai sur T Homme 15 de Pope, 2 livre que je ne cesse de relire pour me convaincre de plus en plus de la force de vos raisons et de l'importance de vos services. Vous ne vous amusez pas, monsieur, à examiner le fond de l'ouvrage sur les lois, à vérifier les citations, à discuter s'il y a de la justesse, de 20 la profondeur, de la clarté, de la sagesse ; si les chapitres naissent les uns des autres, s'ils forment un tout ensemble ; si enfin ce livre, qui devrait être utile, ne serait pas par malheur un livre agréable.
Vous allez d'abord au fait; et, regardant M. de Mon- 25 tesquieu comme le disciple de Pope, vous les regardez
tous deux comme les disciples de Spinosa.1 Vous leur reprochez, avec un zèle merveilleux, d'être athées, parce que vous découvrez, dites-vous, dans toute leur philosophie les principes de la religion naturelle. Rien n'est as-
5 sûrement, monsieur, ni plus charitable, ni plus judicieux, que de conclure qu'un philosophe ne connaît point de Dieu, de cela même qu'il pose pour principe que Dieu parle au cœur de tous les hommes.
«Un honnête homme est le plus noble ouvrage de
10 Dieu», dit le célèbre poëte philosophe; 2 vous vous élevez au-dessus de l'honnête homme. Vous confondez ces maximes funestes que la Divinité est l'auteur et le lien de tous les êtres, que tous les hommes sont frères, que Dieu est leur père commun, qu'il faut ne rien innover dans la
15 religion, ne point troubler la paix établie par un monarque sage; qu'on doit tolérer les sentiments des hommes, ainsi que leurs défauts. Continuez, monsieur, écrasez cet affreux libertinage,3 qui est au fond la ruine de la société. C'est beaucoup que par vos gazettes ecclésiastiques vous
20 ayez saintement essayé de tourner en ridicule toutes les puissances ; et quoique la grâce d'être plaisant vous ait manqué, volenti et conanti* cependant vous avez le mérite d'avoir fait tous vos efforts pour écrire agréablement des invectives. Vous avez voulu quelquefois réjouir les
25 saints; mais vous avez souvent essayé d'armer chrétiennement les fidèles les uns contre les autres. Vous prêchez le schisme pour la plus grande gloire de Dieu. Tout cela est très édifiant; mais ce n'est point encore assez. Votre zèle n'a rien fait qu'à demi si vous ne parvenez
30 pas à faire brûler les livres de Pope, de Locke5 et de Bayle,6 /' Esprit des lois, etc., dans un bûcher auquel on mettra le feu avec un paquet de Nouvelles ecclésiastiques.
Vol. XXIII, 457, 458.