LE 10 MARS
Quand on a l'honneur d'être reçu dans une compagnie respectable d'hommes de lettres, il ne faut pas que la harangue de re'ception soit une satire contre les gens de lettres: c'est insulter la compagnie et le public.
Quand par hasard on est riche, il ne faut pas avoir la 5 basse cruauté de reprocher aux gens de lettres leur pauvreté dans un discours académique, et dire avec orgueil qu'ils déclament contre les richesses, et qu'ils portent envie en secret aux riches : i° parce que le récipiendaire^ ,->, . ne peut savoir ce que ses confrères moins opulents que 10 lui pensent en secret ; 20 parce que aucun d'eux ne porte envie au récipiendaire.
Quand on ne fait pas honneur à son siècle par ses ouvrages, c'est une étrange témérité de décrier son siècle.
Quand on est à peine homme de lettres, et nullement 15 philosophe, il ne sied pas de dire que notre nation n'a qu'une fausse littérature et une vaine philosophie.
Quand on a traduit et outré même la Prière du déiste,"2, composée par Pope ; quand on a été privé six mois entiers de sa charge en province3 pour avoir traduit et envenimé 20 cette formule du déisme; quand enfin on a été redevable à des philosophes de la jouissance de cette charge, c'est manquer à la fois à la reconnaissance, à la vérité, à la justice, que d'accuser les philosophes d'impiété; et c'est insulter à toutes les bienséances de se donner les airs de parler de religion dans un discours public, devant une académie qui a pour maxime et pour loi de n'en jamai. parler dans ses assemblées.
Quand on prononce, devant une académie, un de ces discours dont on parle un jour ou deux, et que même quelquefois on porte au pied du trône, c'est être coupable envers ses concitoyens d'oser dire, dans ce discours, que
5 la philosophie de nos jours sape les fondements du trône
et de l'autel. C'est jouer le rôle d'un délateur d'oser vaI1^ avancer que la haine de l'autorité est le caractère dominant de nos productions; et c'est être délateur avec une imposture bien odieuse, puisque non seulement les gens
io de lettres sont les sujets les plus soumis, mais qu'ils n'ont même aucun privilège, aucune prérogative qui puisse jamais leur donner le moindre prétexte de n'être pas soumis. Rien n'est plus criminel que de vouloir donner aux princes et aux ministres des idées si injustes
15 sur des sujets fidèles, dont les études font honneur à la nation. Mais heureusement les princes et les ministres ne lisent point ces discours, et ceux qui les ont lus une fois ne les lisent plus.
Quand on succède à un homme bizarre,1 qui a eu le
20 malheur de nier dans un mauvais livre2 les preuves évidentes de l'existence d'un Dieu, tirées des desseins, des (^ rapports et des fins de tous les ouvrages de la création, seules preuves admises par les philosophes, et seules preuves consacrées par les Pères de l'Église; quand cet
25 homme bizarre a fait tout ce qu'il a pu pour infirmer ces témoignages éclatants de la nature entière ; quand à ces preuves frappantes, qui éclairent tous les yeux, il a substitué ridiculement une équation d'algèbre, il ne faut pas dire, à la vérité, que ce raisonneur était un athée, parce
30 qu'il ne faut accuser personne d'athéisme, et encore moins l'homme à qui l'on succède; mais aussi ne faut-il pas le proposer comme le modèle des écrivains religieux: il faut se taire, ou du moins parler avec plus d'art et de retenue.
Quand on harangue en France une acade'mie, il ne faut pas s'emporter contre les philosophes qu'a produits l'Angleterre; il faudrait plutôt les étudier.
Quand on est admis dans un corps respectable, il faut
dans sa harangue cacher sous le voile de la modestie 5
l'insolent orgueil qui est le partage des têtes chaudes et
des talents médiocres.
Vol. XXIV, 1 n- 113.