LE PYRRHONISME DE L'HISTOIRE
Usage qu 'on peut faire d'Hérodote?- — Hérodote eut le même mérite qu'Homère : il fut le premier historien, comme Homère le premier poète épique, et tous deux saisirent les beautés propres d'un art qu'on croit inconnu 20 avant eux. C'est un spectacle admirable dans Hérodote que cet empereur2 de l'Asie et de l'Afrique, qui fait passer son armée immense sur un pont de bateaux d'Asie en Europe; qui prend la Thrace, la Macédoine, la Thessalie, l'Achaïe supérieure, et qui entre dans Athènes 25 abandonnée et déserte. On ne s'attend point que les Athéniens, sans ville, sans territoire, réfugiés sur leurs
vaisseaux avec quelques autres Grecs, mettront en fuite la nombreuse flotte du grand roi; qu'ils rentreront chez eux en vainqueurs; qu'ils forceront Xerxès à ramener ignominieusement les débris de son armée; et qu'ensuite ils
5 lui défendront, par un traité, de naviguer sur leurs mers. Cette supériorité d'un petit peuple généreux, libre, sur toute l'Asie esclave, est peut-être ce qu'il y a de plus glorieux chez les hommes. On apprend aussi par cet événement que les peuples de l'Occident ont toujours été
io meilleurs marins que les peuples asiatiques. Quand on lit l'histoire moderne, la victoire de Lépante1 fait souvenir de celle de Salamine,2 et on compare don Juan d'Autriche et Colonne à Thémistocle et à Eurybiade. Voilà peut-être le seul fruit qu'on peut tirer de la con-
15 naissance de ces temps reculés.
Vol. XXVII, 248.
Du dauphin François. — Le dauphin François, fils de François Ier,3 joue à la paume; 4 il boit beaucoup d'eau fraîche dans une transpiration abondante ; on accuse l'empereur Charles-Quint de l'avoir fait empoisonner!
20 Quoi ! le vainqueur aurait craint le fils du vaincu ! Quoi ! il aurait fait périr à la cour de France le fils de celui dont alors il prenait deux provinces,5 et il aurait déshonoré toute la gloire de sa vie par un crime infâme et inutile ! Il aurait empoisonné le dauphin en laissant
25 deux frères6 pour le venger! L'accusation est absurde; aussi je me joins à l'auteur, toujours impartial, de V Essai sur les Mœurs,'' etc., pour détester cette absurdité.
Mais le dauphin François avait auprès de lui un gentilhomme italien, un comte Montecuculli, qui lui avait
30 versé l'eau fraîche dont il résulta une pleurésie. Ce comte était né sujet de Charles-Quint; il lui avait parlé
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autrefois, et sur cela seul on l'arrête, on le met à la torture; des médecins ignorants affirment que les tran- I che'es causées par l'eau froide sont causées par l'arsenic. On fait écarteler Montecuculli, et toute la France traite d'empoisonneur le vainqueur de Soliman, le libérateur de 5 la chrétienté, le triomphateur de Tunis, le plus grand homme de l'Europe! Quels juges condamnèrent Montecuculli ? Je n'en sais rien; ni Mézerai 1 ni Daniel1 ne le disent. Le président Hénault dit : « Le dauphin François est empoisonné par Montecuculli, son échanson, non sans 10 soupçon contre l'empereur.»
Il est clair qu'il faut au moins douter du crime de Montecuculli : ni lui ni Charles-Quint n'avaient aucun intérêt à le commettre. Montecuculli attendait de son maître une grande fortune, et l'empereur n'avait rien à 15 craindre d'un jeune homme tel que François. Ce procès funeste peut donc être mis dans la foule des cruautés juridiques que l'ivresse de l'opinion, celle de la passion, et l'ignorance, ont trop souvent déployées contre
les hommes les plus innocents. 20
Vol. XXVII, 292, 293.
Des templiers. — Que dirons-nous du massacre ecclésiastique 2 juridique des templiers ? Leur supplice fait frémir d'horreur. L'accusation laisse dans nos esprits plus que de l'incertitude. Je crois bien plus à quatrevingts gentilshommes qui protestent de leur innocence 25 devant Dieu en mourant, qu'à cinq ou six prêtres qui les
condamnent.
Vol. XXVII, 294.