L'A, B, C, OU DIALOGUES ENTRE A, B, C
Des manières de perdre et de garder sa liberté. — J'imagine d'abord que deux petites peuplades voisines, composées chacune d'environ une centaine de familles, sont se'parées par un ruisseau, et cultivent un assez bon ter-
5 rain : car, si elles se sont fixées en cet endroit, c'est que la terre y est fertile.
Comme chaque individu a reçu également de la nature deux bras, deux jambes et une tête, il me paraît impossible que les habitants de ce petit canton n'aient pas d'a-
10 bord été tous égaux. Et, comme ces deux peuplades sont séparées par un ruisseau, il me paraît encore impossible qu'elles n'aient pas été ennemies, car il y aura eu nécessairement quelque différence dans leur manière de prononcer les mêmes mots. Les habitants du midi du ruis-
15 seau se seront sûrement moqués de ceux qui sont au nord, et cela ne se pardonne point. Il y aura eu une grande émulation entre les deux villages; quelque fille, quelque femme aura été enlevée. Les jeunes gens se seront battus à coups de poings, de gaules et de pierres, à plusieurs
20 reprises. Les choses étant égales jusque-là de part et d'autre, celui qui passe pour le plus fort et le plus habile du village du nord dit à ses compagnons: Si vous voulez me suivre et faire ce que je vous dirai, je vous rendrai les maîtres du village du midi. Il parle avec tant d'as-
25 surance qu'il obtient leurs suffrages. Il leur fait prendre de meilleures armes que n'en a la peuplade opposée. Vous ne vous êtes battus jusqu'à présent qu'en plein jour, leur dit-il; il faut attaquer vos ennemis pendant
qu'ils dorment. Cette idée paraît d'un grand ge'nie à la fourmilière du septentrion; elle attaque la fourmilière méridionale dans la nuit, tue quelques habitants dormeurs, en estropie plusieurs (comme firent noblement Ulysse et Rhésus),1 enlève les filles et le reste du bétail; après 5 quoi, la bourgade victorieuse se querelle nécessairement pour le partage des dépouilles. Il est naturel qu'ils s'en rapportent au chef qu'ils ont choisi pour cette expédition héroïque. Le voilà donc établi capitaine et juge. L'invention de surprendre, de voler et de tuer ses voisins, a 10 imprimé la terreur dans le midi, et le respect dans le nord.
Ce nouveau chef passe dans le pays pour un grand homme; on s'accoutume à lui obéir, et lui encore- plus à commander. Je crois que ce pourrait b>an être là l'ori- 15 gine de la monarchie.
Vol. XXVII, 343, 344-
De la meilleure législation. — De tous les États, quel est celui qui vous paraît avoir les meilleures lois, la jurisprudence la plus conforme au bien général et au bien des particuliers? 20
C'est mon pays,2 sans contredit. La preuve en est que, dans tous nos démêlés, nous vantons toujours notre heureuse constitution, et que, dans presque tous les autres royaumes, on en souhaite une autre. Notre jurisprudence criminelle est équitable et n'est point barbare: 25 nous avons aboli la torture, contre laquelle la voix de la nature s'élève en vain dans tant d'autres pays; ce moyen affreux de faire périr un innocent faible, et de sauver un coupable robuste, a fini avec notre infâme chancelier
Jeffreys,1 qui employait avec joie cet usage infernal sous le roi Jacques II.
Chaque accuse' est juge' par ses pairs; il n'est réputé coupable que quand ils sont d'accord sur le fait: c'est la
5 loi seule qui le condamne sur le crime ave'ré, et non sur la sentence arbitraire des juges. La peine capitale est la simple mort, et non une mort accompagnée de tourments recherchés. Étendre un homme sur une croix de Saint- André, lui casser les bras et les cuisses, et le mettre en
io cet état sur une roue de carrosse, nous paraît une barbarie qui offense trop la nature humaine. Si, pour les crimes de haute trahison, on arrache encore le cœur du coupable après sa mort, c'est un ancien usage de cannibale, un appareil de terreur qui effraye le spectateur
15 sans être doul )ureux pour l'exécuté. Nous n'ajoutons point de tourments à la mort; on ne refuse point comme ailleurs un conseil à l'accusé; on ne met point un témoin qui a porté trop légèrement son témoignage dans la nécessité de mentir, en le punissant s'il se rétracte; on ne
20 fait point déposer les témoins en secret, ce serait en faire des délateurs; la procédure est publique: les procès secrets n'ont été inventés que par la tyrannie.
Nous n'avons point l'imbécile barbarie de punir des indécences2 du même supplice dont on punit les parri-
25 cides. Cette cruauté, aussi sotte qu'abominable, est indigne de nous.
Dans le civil, c'est encore la seule loi qui juge; il n'est pas permis de l'interpréter: ce serait abandonner la fortune des citoyens au caprice, à la faveur et à la
30 haine.
Si la loi n'a pas pourvu au cas qui se présente, alors on se pourvoit à la cour d'équité, par- devant le chancelier et ses assesseurs; et s'il s'agit d'une chose importante, on
fait pour l'avenir une nouvelle loi en parlement, c'est-àdire dans les états de la nation assemblée.
Les plaideurs ne sollicitent jamais leurs juges; ce serait leur dire: Je veux vous séduire. Un juge qui recevrait une visite d'un plaideur serait déshonoré; ils ne 5 recherchent point cet honneur ridicule qui flatte la vanité' d'un bourgeois. Aussi n'ont-;ils point acheté' le droit de juger; on ne vend point chez nous une place de magistrat x comme une me'tairie : si des membres du parlement vendent quelquefois leur voix à la cour, ils ressemblent à 10 quelques belles qui vendent leurs faveurs, et qui ne le disent pas. La loi ordonne chez nous qu'on ne vendra rien que des terres et les fruits de la terre ; tandis qu'en France la loi elle-même fixe le prix d'une charge de conseiller au banc du roi qu'on nomme parlement, et de pre'- 15 sident qu'on nomme à mortier ; presque toutes les places et les dignite's se vendent en France, comme on vend des herbes au marché. Le chancelier de France est tiré souvent du corps des conseillers d'État; mais, pour être conseiller d'État, il faut avoir acheté une charge de maître 20 des requêtes. Un régiment n'est point le prix des services, c'est le prix de la somme que les parents d'un jeune homme ont déposée pour qu'il aille trois mois de l'année tenir table ouverte dans une ville de province.
Vous voyez clairement combien nous sommes heureux 25 d'avoir des lois qui nous mettent à l'abri de ces abus. Chez nous, rien d'arbitraire, sinon les grâces que le roi veut faire. Les bienfaits émanent de lui ; la loi fait tout le reste.
Si l'autorité attente illégalement à la liberté du moindre 3° citoyen, la loi le venge; le ministre est incontinent condamné à l'amende envers le citoyen, et il la paye.
Ajoutez à tous ces avantages le droit que tout homme
a parmi nous de parler par sa plume à la nation entière.
L'art admirable de l'imprimerie est dans notre île aussi
libre que la parole. Comment ne pas aimer une telle
législation?
5 Nous avons, il est vrai, toujours deux partis; * mais ils
tiennent la nation en garde plutôt qu'ils ne la divisent.
Ces deux partis veillent l'un sur l'autre, et se disputent
l'honneur d'être les gardiens de la liberté publique.
Nous avons des querelles; mais nous bénissons toujours 10 cette heureuse constitution qui les fait naître.
"Votre gouvernement est un bel ouvrage, mais il est fragile.
Nous lui donnons quelquefois de rudes coups, mais nous ne le cassons pas.
15 Conservez ce précieux monument que l'intelligence et le courage ont élevé : il vous a trop coûté pour que vous le laissiez détruire. L'homme est né libre: le meilleur gouvernement est celui qui conserve le plus qu'il est possible à chaque mortel ce don de la nature.
20 Mais, croyez-moi, arrangez-vous avec vos colonies, et que la mère et les filles ne se battent pas.2
Vol. XXVII, 385-388.
J'ai moins fait l'histoire de Louis XIV que celle des Français: mon principal but a été de rendre justice aux hommes célèbres de ce temps illustre dont j'ai vu la fin;
mais je n'ai pas dû être injuste envers celui1 qui les a tous encouragés. Puisse la raison, qui s'affaiblit quelquefois dans la vieillesse, me préserver de ce défaut trop ordinaire d'élever le passé aux dépens du présent ! Je sais que la philosophie, les connaissances utiles, le véri- j table esprit, n'ont jamais fait tant de progrès parmi les gens de lettres que dans les jours où j'achève de vivre; mais qu'il me soit permis de défendre la cause d'un siècle à qui nous devons tout, et d'un roi qui n'a pas été assurément indigne, de son siècle. 10
Je porte les yeux sur toutes les nations du monde, et je n'en trouve aucune qui ait jamais eu des jours plus brillants que la française depuis 1655 jusqu'à 1704. Je prie tous les hommes sages et désintéressés de juger si un petit nombre d'années très malheureuses dans la guerre 15 de la Succession2 doivent flétrir la mémoire de Louis XIV. Je leur demande s'il faut juger par les événements? Je leur demande si le feu roi devait priver son petit-fils du trône que le roi d'Espagne lui avait laissé par son testament, et où ce jeune prince était appelé par les vœux 20 de toute la nation? Philippe V avait pour lui les lois de la nature, celles du droit des gens, celles mêmes par qui toutes les familles de l'Europe sont gouvernées, les dernières volontés d'un testateur, les acclamations de l'Espagne entière; disons la vérité, il n'y a jamais eu de 25 guerre plus légitime.
Louis XIV la soutint seul avec constance pendant plusieurs années; il la finit heureusement après les plus grandes infortunes. C'est à lui que le roi d'Espagne d'aujourd'hui,3 le roi de Naples,4 le duc de Parme,5 doivent 30 leurs États.
Je n'ai pas justifié de même (et Djeu m'en garde!) la guerre contre la Hollande, qui lui attira celle de 1689.9 *
L'Europe a prononcé que c'est une grande faute; il en
fit l'aveu en mourant. Il ne faut pas charger de reproches
ceux qui ont eu la gloire de se repentir.
Le public en général est plus éclairé qu'il ne l'était.
5 Servons-nous donc de nos lumières pour voir les choses
sans passion et sans préjugés.
Vol. XXWII, 331, 332.
DISCOURS DE MH BELLEGUIER.
O toi, qui seras toujours compté parmi les rois les plus illustres; toi qui vis naître le long siècle des héros et des beaux-arts, et qui les conduisis tous dans les divers sen-
10 tiers de la gloire ; toi que la nature avait fait pour régner, Louis XIV, petit-fils de Henri IV, plût au ciel que ta belle âme eût été assez éclairée par la philosophie pour ne point détruire l'ouvrage de ton grand-père!1 Tu n'aurais point vu la huitième partie de ton peuple abandonnei
15 ton royaume, porter chez tes ennemis les manufactures, les arts, et l'industrie de la France; tu n'aurais point vu des Français combattre sous les étendards de Guillaume III2 contre des Français, et leur disputer longtemps la victoire; tu n'aurais point vu un prince catholique3
20 armer contre toi deux régiments de Français protestants; tu aurais sagement prévenu le fanatisme barbare des Cévennes,4 et le châtiment, non moins barbare que le crime. Tu le pouvais: tout t'était soumis; les deux religions t'aimaient, te révéraient également; tu avais
25 devant les yeux l'exemple de tant de nations chez qui les cultes différents n'altèrent point la paix qui doit régner parmi les hommes, unis par la nature. Rien ne t'était
plus aisé que de soutenir et de contenir tous tes sujets. Jaloux du nom de Grand,1 tu ne connus pas ta grandeur. Il eût mieux valu avoir six re'giments de plus de Français protestants que de ménager encore Odescalchi, Innocent XI,2 qui prit si hautement contre toi le parti du prince d*Orange,3 huguenot. Il eût mieux valu te priver des jésuites, qui ne travaillaient qu'à établir la grâce suffisante,4 le congruisme et les lettres de cachet, que te priver de plus de quinze cent mille bras qui enrichissaient ton beau royaume, et qui combattaient pour sa défense.
Ah! Louis XIV, Louis XIV, que n'étais-tu philosophe! Ton siècle a été grand; mais tous les siècles te reprocheront tant de citoyens expatriés, et Arnauld5 sans
sépulture.
Vol. XXIX, 17.