COMMENTAIRE SUR L'ESPRIT DES LOIS
Avant-propos. — Montesquieu fut compté parmi les hommes les plus illustres du XVIIIe siècle, et cependant il ne fut pas persécuté: il ne fut qu'un peu molesté pour
15 ses Lettres persanes, ouvrage imité du Siamois de Dufresny, et de V Espion turc;* imitation très supérieure aux originaux, mais au-dessous de son génie. Sa gloire fut l'Esprit des lois; les ouvrages des Grotius s et des Puffendorf5 n'étaient que des compilations; celui de
20 Montesquieu parut être celui d'un homme d'État, d'un philosophe, d'un bel esprit, d'un citoyen. Presque tous ceux qui étaient les juges naturels d'un tel livre, gens de lettres, gens de loi de tous les pays, le regardèrent et le regardent encore comme le code de la raison et de la
25 liberté. Vol. XXX, 405, 406.
Commentaire sur quelques principales via xi mes de F Esprit des lois. — « La vénalité des charges est bonne dans les
États monarchiques, parce qu'elle fait faire, comme un me'tier de famille, ce qu'on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu.» (Page 79, liv. v, chap. xix.)
La fonction divine de rendre justice, de disposer de la fortune et de la vie des hommes, un me'tier de famille! 5 De quelles raisons l'ingénieux auteur soutient-il une thèse si indigne de lui? Voici comme il s'explique: «Platon ne peut souffrir cette vénalité'; c'est, dit-il, comme si dans un navire on faisait quelqu'un pilote pour son argent. . . . Mais Platon parle d'une repu- 10 blique fonde'e sur la vertu, et nous parlons d'une monarchie.» (Page 79, liv. v, chap. xix.)
Une monarchie, selon Montesquieu, n'est donc fondée que sur des vices? Mais pourquoi la France est-elle la seule monarchie de l'univers qui soit souillée de cet op- 15 probre de la vénalité passée en loi de l'État? Pourquoi cet étrange abus ne fut-il introduit qu'au bout de onze cents années? On sait assez que ce monstre naquit d'un roi alors indigent et prodigue,1 et de la vanité de quelques citoyens, dont les pères avaient amassé de l'argent. On 20 a toujours attaqué cet abus par des cris impuissants, parce qu'il eût fallu rembourser les offices qu'on avait vendus. Il eût mieux valu mille fois, dit un sage jurisconsulte, vendre les trésors de tous les couvents et l'argenterie de toutes les églises que de vendre la justice. Lorsque 25 François Ier prit la grille d'argent de Saint-Martin,2 il ne fit tort à personne; saint Martin ne se plaignit point; il se passa très bien de sa grille. Mais vendre publiquement la place de juge, et faire jurer à ce juge qu'il ne l'a point achetée, c'est une sottise sacrilège qui a été l'une 30
de nos modes.
Vol. XXX, 425, 426.