‹ Voltaire's Zaïre and Épîtres;Chapitre 3 sur 54 · ÉPÎTRE DÉDIOATOIRE A M. LE CHEVALIER FALKENER · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE DÉDIOATOIRE A M. LE CHEVALIER FALKENER

AMBASSADEUB D'AKGLETEBBE À LA POBTB OTTOMANE.

Mon cher ami : car votre nouvelle dignité d'ambassadeur rend seulement notre amitié plus respectable, et ne m'empêche pas de me servir ici d'un titre plus sacré que le titre de ministre; le nom d'ami est bien au- 6 dessus de celui d'excellence.

Je dédie à l'ambassadeur d'un grand roi et d'une nation libre le même ouvrage que j'ai dédié au simple citoyen, au négociant anglais. J(/AXA^ui^'^

Ceux qui savent combien le commerce est honoré 10 dans votre patrie n'ignorent pas aussi qu'un négociant y est quelquefois un législateur, un bon officier, un ministre public.

Quelques personnes corrompues par l'indigne usage de ne rendre hommage qu'à la grandeur ont essayé de 16 jeter un ridicule sur la nouveauté d'une dédicace faite à un homme qui n'avait alors que du mérite. On a osé, sur un théâtre consacré au mauvais goût et à la médisance, insulter à l'auteur de cette dédicace, et à celui qml'avaît reçue: on a osé lui reprocher d'être un » négociantP. H ne faut point imputer à notre nation

une grossièreté si hontense, dont les peuples les moins civilisés rougiraient. Les magistrats qui veillent parmi nous sur les mœurs, et qui sont continuellement occupés à réprimer le scandale, furent surpris alors; mais le mépris et Phorreur du public pour l'auteur ss connu de cette indignité sont une nouvelle preuve de la politesse des Français.

Les vertus qui forment le caractère d'un peuple sont souvent démenties par les vices d'un particulier. Il y a eu quelques hommes voluptueux à Lacédémone. H so y a eu des esprits légers et bas en Angleterre. Il y a eu dans Athènes des hommes sans goût, impolis et grossiers; et on en trouve dans Paris.

Oublions-les, comme ils sont oubliés du public; et recevez ce second hommage: je le dois d'autant plus à 85 un Anglais, que cette tragédie vient d'être embellie à Londres. Elle y a été traduite et jouée avec tant de succès, on a parlé de moi sur votre théâtre avec tant de politesse et de bonté, que j'en dois ici un remercîment public à votre nation. 4o

Je ne peux mieux faire, je crois, pour l'honneur des lettres, que d'apprendre ici à mes compatriotes les singularités de la traduction et de la représentation de "Zaïre" sur le théâtre de Londres.

M. Hill, homme de lettres, qui paraît connaître le 45 théâtre mieux qu'aucun auteur anglais, me fit l'honneur de traduire ma pièce, dans le dessein d'introduire sur votre scène quelques nouveautés, et pour la manière d'écrire les tragédies, et pour celle de les réciter. Je parlerai d'abord de la représentation. m

L'art de déclamer était chez vous un peu hors de la

nature: la plupart de vos acteurs tragiques s'expri- ^^ maient souvent plus en poètes saisis d'enthousiasme, >t^qu'en hommes que la passion inspire. Beaucoup de ^^Kcomédiens avaient encore outré ce défaut; ils décla- ' ^ç^^^jfnaient des vers a mpoul és, avec une ferveur et une t^v3 Tlnpétuosité qui est au beau naturel ce que les con- ^ vulsîons sont à Tégard d'une démarche noble et aisée. Cet air d'emportement semblait étranger à votre 4^ nation; car elle est naturellement sageP , et cette sagesse ^|r est quelquefois prise pour de la froideur par les v^ étrangers. Vos prédicateurs ne se permettent jamais ^ V y un ton de dédamateur. On rirait chez vous d'un y^ ^ avocat qui s'échaufferait dans son plaidoyer. Les seuls Vp- 65 comédiens étaient outrés. Nos acteurs, et surtout nos ^ actrices de Paris, avaient ce défaut, il y a quelques années: ce fut Mlle. Le Couvreur qui les en corrigea. Voyez ce qu'en dit un auteur italien de beaucoup d'esprit et de sens :

7D La leggiadra Couvreur sola non trotta

Per quella strada dove i suoi compagni

Van di galoppo tutti quanti in frotta;

Se awien ch' alla pianga, o che si lagni

Senza quegli urli spaventosi loro, 76 Ti muove si ohe in pianger Tacoompagni.

Ce même changement que Mlle. Le Couvreur avait

fait sur notre scène, Mlle. Cibber vient de l'introduire

sur le théâtre anglais, dans le rôle de Zaïre. Chose

étrange, que dans tous les arts ce ne soit qu'après bien

80 du temps qu'on vienne enfin au naturel et au simple I

Une nouveauté qui va paraître plus singulière aux Français, c'est qu'un gentilhomme de votre pays, qui a

de la fortune et de la considération, n'a pas dédaigné de jouer sur votre théâtre le rôle d'Orosmane. C'était un spectacle assez intéressant de voir les deux principaux ss personnages remplis, l'un par un homme de condition, et l'autre par une jeune actrice de dix-huit ans, qui n'avait pas encore récité un vers en sa vie.

Cet exemple d'un citoyen qui a fait usage de son talent pour la déclamation n'est pas le premier parmi oo vous. Tout ce qu'il y a de surprenant en cela, c'est que nous nous en étonnions.

Nous devrions faire réflexion que toutes les choses de ce monde dépendent de l'usage et de l'opinion. La cour de France a dansé sur le théâtre avec les acteurs 95 de l'Opéra, et on n'a rien trouvé en cela d'étrange, sinon que la mode de ces divertissements ait fini. Pourquoi sera-t-il plus étonnant de réciter que de danser en public? Y a-t-il d'autre différence entre ces deux arts, sinon que l'un est autant au-dessus de l'autre, que 100 les talents où l'esprit a quelque part sont au-dessus de ceux du corps? Je le répète encore, et je le dirai toujours: aucun des beaux-arts n'est méprisable; et il n'est véritablement honteux que d'attacher de la honte aux talents. los

Venons à présent à la traduction de ^^Zaïre," et au changement qui vient de se faire chez vous dans l'art dramatique.

Vous aviez une coutume à laquelle M. Addison, le plus sage de vos écrivains, s'est asservi lui-même, tant iio l'usage tient lieu de raison et de loi. Cette coutume peu raisonnable était de finir chaque acte par des vers d'un goût différent du reste de la pièce; et ces vers

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devaient nécessairement renfermer une oomparison.

116 Phèdre, en sortant du théâtre, se comparait poétiquement à une biche; Caton, à un rocher; Cléopâtre, à ^ des enfants qui pleurent jusqu'à ce qu'ils soient y endormis. ^

Le traducteur de "Zaïre" est le premier qui ait osé 5

120 maintenir les droits de la nature contre un goût si ^ éloigné d'elle. D a proscrit cet usage; il a senti que la n^ passion doit parler un langage vrai, et que le poète doit o^ se cacher toujours pour ne laisser paraître que le héros. ^ C'est sur ce principe qu'il a traduit, avec naïveté° et- -<^ sans aucune enflure, tous les vers simples^ âe la pièce, que l'on gâterait, si on voulait les rendre beaux". 1. ^jCÎ>^<'^

On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas. (Acte I., se. i.) J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. (I., i.)

130 Mais Orosmane m'aime, et j'ai tout oublié. (I., i.) Non, la reconnaissance est un faible retour.

Un tribut offensant, trop peu fait pour l'amour. (I., i.) Je me croirais haï d'être aimé faiblement. (I., ii.) Je veux avec excès vous aimer et vous plaire. (I., ii.)

186 L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin. (IV., ii.) L'art le plus innocent tient de la perfidie. (IV., ii.)

Tous les vers qui sont dans ce goût simple et vrai sont rendus mot à mot dans l'anglais. H eût été aisé de les orner, mais le traducteur a jugé autrement que 140 qaelques-uns de mes compatriotes: il a aimé, efc il a rendu toute la naïveté de ces vers. En effet, le style doit être conforme au sujet. "Alzire," **Brutu8" efc ^^Zfure," demandaient, par exemple, trois sortes de versifications différentes.

Si Bérénice se plaignait de Titus, et Ariane de Thésée, i46 dans le style de "Cinna," Bérénice et Ariane ne toucheraient point.

t Jamais on ne parlera bien d'amour, si l'on cherche ^'autres ornements que la simplicité et la yérité. H n'est pas question ici d'examiner s'il est bien de iw mettre tant d'amour dans les pièces de théâtre. Jfty Jj^ veux quecejoit^une faute,»elle est et sera universelleP;lo^ ^ et je ne sais quel nom donner aux fautes qui font le charme du genre humain.

Ce qui est certain, c'est que, dans ce défaut, les iks Français ont réussi plus que toutes les autres nations Qciennes et modernes mises ensemble. L'amour parait sur nos théâtres avec des bienséances, une délicatesse, une vérité qu'on ne trouve point alignes. C'est que de toutes les nations, la française est celle qui ^le plus ifio connu la société. ^/1Sa^*>J^

Le commerce continuel si vif et si poli des deux sexes a introduit en France une politesse assez ignorée ailleurs.

La société dépend des femmes. Tous les peuples qui les ont le malheur de les enfermer sont insociables. Et des mœurs encore austères parmi vous, des querelles politiques, des guerres de religion, qui vous avaient rendus farouches, vous ôtèreut, jusqu'au temps de Charles II, la douceur de la société, au milieu même de la liberté. i70 Les poëtes ne devaient donc savoir^, ni dans aucun pays, ni même chez les Anglais, la manière dont les hoonêtes^j^ gens traitent l'amour. wor»*-^*^

La bonne comédie fut ignorée jusqu'à Molière, comme l'art d'exprimer sur le théâtre des sentiments vrais et i75

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délicats fut ignoré jusqu'à Racine, parce que la société ne fut, pour ainsi dire, dans sa perfection que de leur temps. Un poète, du fond de son cabinet, ne peut peindre des mœurs qu'il n'a point vues; il aura plus tôt

180 fait cent odes et cent épîtres qu'une scène où il faut faire parler la nature.

Votre Dryden, qui d'ailleurs était un très-grand génie, mettait dans la bouche de ses héros amoureux, ou des hyperboles de rhétorique, ou des indécences, deux

185 choses également opposées à la tendresse. Si M. Bacine fait dire à Titus^,

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois. Et crois toujours la voir pour la première fois;

votre Dryden fait dire à Antoine:

190 "Ciel I comme j 'aimai ! Témoin les jours et les nuits qui suivaient en dansant sous vos pieds. Ma seule affaire était de vous parler de ma passion; un jour venait et ne voyait rien qu'amour; un autre venait, et c'était de l'amour encore. Les soleils étaient las de 195 nous regarder, et moi je n'étais point las d'aimer."

n est bien difficile d'imaginer qu'Antoine ait en effet tenu de pareils discours à Cléopâtre.

Dans la ménie pièce, Cléopâtre parle ainsi à Antoine :

"Venez à moi, venez dans mes bras, mon cher soldat;

200 j'ai été trop longtemps privée de vos caresses. Mais

quand je vous embrasserai, quand vous serez tout à

moi, je vous punirai de vos cruautés, en laissant sur vos

lèvres l'impression de mes ardents baisers. "

Il est très-vraisemblable que Cléopâtre parlait souvent

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dans oe goût, mais ce n'est point cette indécence qu'il 205 faut représenter devant une audience respectable.

Quelques-uns de vos compatriotes ont beau dire: "C'est là la pure nature;" on doit leur répondre que c'est précisément cette nature qu'il faut voiler avec soin. 210

Ce n'est pas même connaître le cœur humain, de penser qu'on doit plaire davantage eu présentant ces images licencieuses; au contraire, c'est fermer l'entrée de Pâme aux vrais plaisirs. Si tout est d'abord à découvert, on est rassasié; il ne reste plus rien à 215 désirer, et on arrive tout d'un coup à la langueur en croyant courir à la volupté. Voilà pourquoi la bonne compagnie a des plaisirs que les gens grossiers ne connaissent pas.

Les spectateurs, en ce cas, sont comme les amants 220 qu'une jouissance trop prompte dégoûte: ce n'est qu'à travers cent nuages qu'on doit entrevoir ces idées qui feraient rougir, présentées de trop près. C'est ce voile qui fait le charme des honnêtes gens ; il n'y a point pour eux de plaisir sans bienséance. 225

Les Français ont connu cette règle plus tôt que les autres peuples, non pas parce qulls sont sans génie et sans hardiesse^ comme le dit ridiculement l'inégal et impétueux Dryden, mais parce que, depuis la régence d'Anne d'Autriche, ils ont été le peuple le plus sociable 230 et le plus poli de la terre; et cette politesse n'est point une chose arbitraire, comme ce qu'on appelle civilité; c'est une loi de la nature qu'ils ont heureusement cultivée plus que les autres peuples.

Le traducteur de "Zaïre" a respecté presque partout 235

ces bienséances théâtrales, qui vous doivent être oommânes comme à nous; mais il y a qnelqaes endroits oà il s'est livré encore à d'anciens nsages.

Par exemple, lorsque, dans la pièce anglaise, Oros-

240 mane vient annoncer à Zaïre qu'il croit ne la plus aimer, Zaïre lui répond en se roulant par terre. Le sultan n'est point ému de la voir dans cette posture ridicule et de désespoir, et le moment d'après il est tout étonné que Zaïre pleure.

245 H lui dit cet hémistiche (acte IV., scène ii.) :

Zaïre, vous pleurez!

Il aurait dû lui dire auparavant:

Zaïre, vous vous roulez par terre.

Aussi ces trois mots, Zaïre^ vous pleurez^ qui font un 250 grand effet sur notre théâtre, n'en ont fait aucun sur le vôtre, parce- qu'ils étaient déplacés. Ces expressions familières et naïves tirent toute leur force de la seule manière dont elles sont amenées. Seigneur^ vous changez de visage^ n'est rien par soi-même; mais le 256 moment où ces paroles si simples sont prononcées dans *'Mithridate" (acte III., scène vi.) fait frémir.

Ne dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut, est, ce me semble, un mérite dont les Français, si vous m'en exceptez, ont plus approché que les écrivains 260 des autres pays. C'est, je crois, sur cet art que notre ^M^nation doit en être crue°. Vous nous apprenez des choses plus grandes et plus utiles : il serait honteux i\ nous de ne le pas avouer. Les Français qui ont écrit contre les découvertes du chevalier Newton sur la

lumière en rougissent; ceux qui combattent la grayita- ses tion en rougiront bientôt.

Vous devez vous soumettre aux règles de notre théâtre, comme nous deyons embrasser votre philosophie« Nous avons fait d'aussi bonnes expériences" sur le cœur humain que vous sur la physique. L'art de 270 plaire semble l'art des Français, et l'art de penser parait le vôtre. Heureux, monsieur, qui°, comme vous, les réunit! . * ' ' ^

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TBAGÉDIE EK OIKQ ACTES

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