SÉPULTURE ET JUGEMENT
Une telle mort après une telle vie rendait impossible la sépulture chrétienne. La famille le savait bien, et, pendant l'agonie même, elle avait prisses précautions» L'abbé Mignot, digne neveu du prince des menteurs et des fourbes, avait joué l'É-
(1) Hiêtoir* de Jf. Vuarin> par l'abbé Martin, 1 1, p. 372. — (2) Biographie de$ homme* célèbre* du département de Y Ain (p. 163), par Pabbé Depery, depuis éiéqne de Gap/
g lise. Dès le 27 mai, il avait fait légaliser la profession de foi insuffisante et menteuse du 2 mars pour s'en Eure un titre contre elle. Le 30 mai, avant la sortie des deux prêtres de l'hôtel Villette, il se fit donner cet en-cas du curé de Saint-Sulpice : « Je consens que le corps de M. de Voltaire soit emporté sans cérémonie, et je me dépars à cet égard de tous droits curiaux; » puis ce certificat de l'abbé Gaultier : « Je certifie à qui il appartiendra que je suis venu à la réquisition de M. de Voltaire, et que je l'ai trouvé hors d'état de l'entendre en confession. *
Tout cela, répétons-le, était un coup monté de l'abbé Mignot, c magistrat respectable, dit cette bonne dupe d'abbé Gaultier, qui mit tout en œuvre pour engager Voltaire à mourir en vrai chrétien. » Muni de ces pièces, Mignot voulait extorquer une sépulture ecclésiastique. Pour se donner le temps de négocier, il cacha soigneusement la mort de son oncle. Le Journal de Paris, qui annonçait toutes les morts, n'annonça pas celleci, et la Gazette de France ne l'enregistra que le 8 de juin. Le 31 mai, madame du Deffand, la bonne amie visitée plus d'une fois par Voltaire, écrivait à Horace Walpole : « Vraiment, j'oubliais un fait important, c'est que Voltaire est mort; on ne sait ni l'heure ni le jour; il y en a qui disent que ce fut hier, d'autres avant-hier. L'obscurité qu'il y a sur cet événement vient, à ce qu'on dit, que l'on ne sait ce que l'on fera de son corps. » Pendant plusieurs jours, les nouvellistes les mieux informés ne surent ni ce qu'était devenu, ni ce que deviendrait le cadavre, et il était déjà inhumé qu'on en ignorait encore le détail (1).
Cependant l'abbé Mignot, armé de la profession de foi hypocrite, du billet de confession menteur, de la réquisition menteuse que le mourant avait faite d'un prêtre, sommait le curé de Saint-Sulpice d'enterrer son oncle. Le curé refusa. L'abbé fit intervenir Amelot, ministre de Paris. Au ministre comme au neveu, le curé, appuyé de l'archevêque, répondit qu'il avait tout fait pour pallier et sauver les apparences; mais que, poussé à bout par une incrédulité persévérante, aucune puissance ne le contraindrait à donner la sépulture chrétienne à
(1) Mémoires de Bachaumont, 2, 5 et 11 juin 1778, t. XII, pp. 5r 6 cl 10.
l'ennemi du christianisme. Le roi, consulté, avait dit : « Il faut laisser faire les prêtres. » Toutefois, il avait ajouté : « Qu'où tâche d'éviter l'éclat et le scandale ! » C'est pourquoi Àmelot conseilla à Mignot d'éviter le scandale du procès dont il menaçait le curé, procès, disait avec raison le ministre, qui le compromettrait lui-même, et nuirait plus qu'il ne servirait à la mémoire de son oncle. Et il lui délivra un permis de transporter le cadavre pour être inhumé « à Perney ou ailleurs. »
Cet ailleurs était encore une précaution nécessaire. Ce qu'avait été Voltaire avec l'évêque d'Annecy, nous le savons, et il était à craindre que la sépulture chrétienne fût refusée à Perney comme à Paris. De plus, Christophe de Beaumont avait engagé, dit-on, l'évêque d'Annecy, qui n'avait pas besoiu du conseil, à faire défense au curé de Ferney d'enterrer Voltaire dans le tombeau qu'il s'était préparé, et de lui célébrer aucun service dans son église.
Pendant ces négociations, dont on ne prévoyait pas le terme, on avait procédé à l'embaumement du cadavre (1). Le chirurgien Try, chargé de l'opération, jeta, disent les uns (2), dans les latrines les entrailles, qui, suivant les autres, furent enfouies obscurément par un fossoyeur de St-Sulpice. Le cervelet fut distrait par l'apothicaire Mitouard, dont le fils, assure-t-on, le conservait encore, plongé dans de l'esprit de vin, il y a quelques années (3). Quant au viscère racorni qu'on a appelé le cœur d'un homme qui n'eut jamais de cœur, Villette s'en empara sur une permission verbale de madame Denis, contre laquelle la famille protesta ensuite vainement (4), et on en sait la curieuse odyssée des mains des Villette aux mains d'un évêque, jusqu'à sa récente arrivée à la Bibliothèque impériale.
Une fois embaumé et assemblé, le cadavre, enveloppé d'une robe de chambre et coiffé d'une perruque, fut porté dans un
(i) Voir le procès-verbal, Recueil de 1862, p. 26. —(2) Journal d'un 6ourgeois de Paris; Nouvelle Revue encyclopédique, décembre 1847, p. 645. — (3) L7ntermédiairr, avril 1864, p. 62; Œuvres de Voltaire, t. I, p. 311. — (4) Recueil de 1862, pp. 26, 28.
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carrosse, où on-1'assujettit, comme vivant, avec des courroies, et dirigé ensuite, cahin-caha, sur la roule de Lyon.
(Tétait dans la nuit du 31 mai a» 4» juin. L'ahbé IfigaoL avait pris les devants. An moment que partait le cadavre, il arrivait en poste i l'abbaye de Seellières, ordre de Giteau, diocèse de Troyes, dont il était commendataire. Il dit au religieux que son oncle, quoique moribond, avait désiré, par une fent^u*» de malade, venir dans son abbaye, qu'il n'avait pu refuser, et qu'il allait, avec la crainte que ce fût en vain, lui préparer un appartement. Le lendemain arrivait le carrosse mortuaire, dont le conducteur déclara que H. de Voltaire était mort en route, et même depuis plusieurs heures, puisqu'il sentait déjà mauvais, et qu'il était urgent de l'enterrer. Cette déclaration ayant été confirmée par le médecin et le chirurgien du couvent, sans doute pratiqués d'avance, il ne restait {dus qu'à procéder à l'inhumation (1).
Tel est le premier acte de cette comédie funèbre, selon le récit, très-vraisemblable, des nouvellistes. Tel n'est pas le récit de l'abbé Mignot, dans les pièces signées de lui ou dictées par lui que nous allons analyser. A son arrivée à Seellières, a-t-il raconté, et après les premiers compliments, il dit qu'il avait eu le malheur de perdre son oncle; que cet oncle, à sa mort, avait demandé à être porté à Ferney; mais que le corps, non enseveli, ne serait pas en état, quoique embaumé, de faire un aussi long voyage; qu'il désirait donc, ainsi que sa famille, qu'on voulût bien le recevoir en déptt dans le caveau de l'église du couvent; que le corps était en marche, et ne tarderait pas à arriver.
En effet, le lundi, 1" juin, à midi, entrèrent dans la cour de l'abbaye deux carrosses, dont l'un contenait le cadavre de Voltaire, et l'autre son petit neveu d'Hornoy, et ses cousins Marchant de Varennes, maître d'hôtel du roi, et Marchant de la Houlière, brigadier des armées. Mignot et d'Hornoy montrèrent alors les pièces susmentionnées, et obtinrent aisément tout ce qu'ils demandaient.
(1) Mémoires de Baohaumont, il juin 1778, t. XII, p. 10.
Le bruit d'un projet d'enlèvement du cadavre avait couru, répandu peut-être à dessein par l'abbé Mignot pour cacher le refus de sépulture et expliquer cette course en poste à la recherche d'un tombeau. Le cadavre à peine arrivé, Mignot le fit transporter, à F insu de tous les postillons et de tous les domestiques de l'abbaye, dans une salle basse, où il l'enferma sous clef jusqu'au moment de l'ensevelir. La dernière toilette fut faite par un fossoyeur du village de Romilly, paroisse de Scelliéres, en présence d'un valet de chambre de l'abbé et d'un domestique de madame Denis. A trois heures, Mignot fit la présentation solennelle du cadavre, enfermé dans un cercueil ordinaire, et on chanta les vêpres des morts. Le corps, environné de flambeaux, resta exposé dans le chœur le reste du jour, et fut gardé toute la nuit par un religieux et deux serviteurs de l'abbaye. Pendant cette nuit, a-t-on raconté, éclata un orage épouvantable.
Le lendemain, S juin, de cinq heures du matin à onze heures, les prêtres du voisinage, invités par Mignot, célébrèrent des messes basses, après quoi on chanta les vigiles et une messe de Requiem. Toutes les cérémonies achevées, le corps fut descendu dans une fosse creusée au milieu de l'église (1).
Suivant une tradition à laquelle donnent quelque vraisemblance des menaces d'enlèvement constatées par Mignot luimême (2), cet abbé, pour le, rendre imposable, fit consumer aussitôt le cadavre par de la chaux vive, en sorte que ce serait, non le corps de Voltaire, mais celui d'un moine, qui, en 1791, aurait été transféré au Panthéon (3). Un moine, recevant les honneurs de l'apothéose en lien et place du gTand ennemi des moines, voilà le vrai dénouement de cette comédie sépulcrale; voilà, pour reprendre une expression de Voltaire, le plus beau cinquième acte qui se soit jamais vu. Mais le pauvre moine au-
(!) Voir le procès verbal, Pièces justificative» de te TU i* VoUmirw, par Gondorcet, n* LIV; Œuvra de Voltaire, t 1, p. 4J5. — (2)Oid., n» LV, p. 439. — (3) Let véritablet autour* de la Révolution de France de 1789, à Neufchitei, chez les libraire» associés , et se trouve i Paris chez les libraires marchands de nouveautés (1797). — Voir encore le récit d'on témoin oculaire de te translation de 1791, dans VHittoire de Voltaire, par Paillet-de-Waicy, t. II, p. 427.
rait expié cruellement ces honneurs idolâtriques et usurpés, s'il est vrai qu'en 1814, on Tait jeté à la voirie, toujours en lieu et place de Voltaire !
De Barrai, évoque de Troyes, secrètement informé, après en avoir conféré avec l'archevêque de Paris, intima défense aa prieur de l'abbaye, Potberat de Corbicrre, de procéder à l'inhumation sans des ordres exprès de sa part. Soit qu'il s'y fût pris trop tardivement, soit qu'il eût attendu à dessein pour protester, sa lettre n'arriva à Scellières que vingt-quatre heure> après l'inhumation. Le prieur, sous la dictée de Mignot, adressa à l'évêque une lettre insolente sous des formes respectueuses, et fut destitué par le général (1). Mais Voltaire restait en possession de son tombeau. Entré dans l'Eglise, comme le veulent quelques-uns, par un faux, il y demeurait par des faux multipliés, menteur et faussaire dans la mort comme dans la vie.
Pendant que ces choses se passaient à Scellières, Paris était toujours dans l'ignorance. Le gouvernement avait fait défense à tous les journalistes de faire mention de Voltaire, et aux comédiens de jouer aucune de ses pièces jusqu'à nouvel ordre. L'embargo ne fut levé que le 20 juin. Ce jour-là, les comédiens donnèrent Namnc, et, pour bénéficier des circonstances, ils se proposèrent de jouer successivement tout le théâtre de Voltaire. Mais, à deux mois du couronnement, suivant le calendrier, on en était à un siècle au thermomètre de l'enthousiasme. De retour à Paris le l*r juin, Vagnière constate lui-même que k peuple ne prononçait pas plus le nom de Voltaire que s'il n'eût jamais existé (â).
On le prononça encore, mais à sa honte, lorsque se fit l'ouverture de son testament. Fait et refait plusieurs fois pendant sa vie, ce testament olographe avait été fermé le 30 septembre 1776 ; il avait donc deux ans de date et de confirmation.
(1) Mémoire* de Baohanmont, il et 27 juin 1778, t. XII, p. 10 et 26; WV gnière, Mémoires, t I, p. 502 ; Dtlemberi à Frédéric, 1" juillet 1778. — Voir ta lettre de l'évêque et la réponse du prieur, Pièces justificatives de k VU é> Voltaire, par Coodorcet, n°« LU et LUI, Œuvres de Voltaire, L l, p. 432. — (2) Wagoière, t. I, p. 165; Mémoires de Bachaumont, 11, 13 et 20 juin 177*. t. XII, pp. 10, 15 et 22.
Quoique la pudeur de la famille en ait empêché la publication jusqu'à 1862 (1), les dispositions en étaient connues dès MIS (2). Pour les amis, les domestiques , et même les parents , excepté pour madame Denis, le jour de l'ouverture fut une vraie Journée des dupes. Madame Denis, instituée légataire universelle, recueillait à peu près seule cette immense fortune, qu'elle allait, à 68 ans, porter au sieur François, dit du Vivier. Une somme de cent mille francs seulement était allouée à chacun des deux neveux Mignot et d'Hornoy. Collini, à qui tant de promesses avaient été faites (3), n'eut pas un sou, et, en bon renard, il feignit d'être content et lier de la seule intention (4). Wagnière, pour un service de vingt-cinq ans, à deux cents francs de gages par année, n'eut que 8,000 francs , et le bon imbécile s'attacha longuement à justifier son généreux maître (8). La fidèle Barbara n'obtint qu'un legs de huit cents livres , avec habits de velours et vestes de brocard à partager avec la femme Wagnière. Les autres domestiques , quelle que fût leur ancienneté de service, n'eurent qu'une année de gages. Enfin, aux pauvres de Perney, trois cents livres, et encore dans le cas qu'il y eût des pauvres ! Vanité du seigneur qui voulut faire croire qu'il avait enrichi tout son village; dureté du bourgeois enrichi, qui, sachant bien qu'il y avait des pauvres ailleurs, ne sentit pas le besoin de réparer par la charité les lésineries de sa vie , de racheter par l'aumône ses injustices et ses fautes, et de purifier en même temps les sources souillées de sa fortune ! Testament très-plat, comme on l'observa dans le temps, qui ne faisait honneur ni à l'esprit ni au cœur de Voltaire !
Les encyclopédistes cherchèrent à ramener à leur chef, par de nouveaux honneurs, l'opinion distraite ou contraire. Par l'organe de Dalembert , les philosophes de l'Académie s'adressèrent aux Cordeliers, en possession de faire le service pour chacun des membres décédés de la Compagnie. Les Cordeliers répondirent
(I) Le voir en fac-similé dans le Recueil de 1862, p. 2. — (2) La Harpe, Cor~ resp., lit t., t. II, p. 211 \ Mémoires de Bachaumont, 42 juin 1778, t. XII, p. 12. — (3) 20 février et 20 octobre 1770, 8 décembre 1773. —(4) Mon séjour ■, etc., p. 320. — (5) Mémoires, t. I, pp. 496 et raiv«
qu'ils avaient défense de célébrer celui-ci. Dalembert recourut à Maurepas, et de Maurepas lui-même il n'obtint qu'une exhortation à la patience. Aurait-on ri, dans les banquets philosophiques, d'une messe chantée pour de l'argent par des moines, à la réquisition de Dalembert et en l'honneur de Voltaire (1) ! Dalembert fit alors décréter qu'aucun service ne serait célébré pour un académicien avant celui de Voltaire , et il complota une vengeance éclatante. Trois semaines avant la séance solennelle de la Saint-Louis, il réunit une assemblée particulière de douze frères, à qui il fit part de son dessein en leur demandant le secret. Secret nécessaire, car si son intention eût été derinée, le gouvernement 7 eût certainement mis opposition. Le 25 août, le fauteuil du directeur apparut surmonté du buste de Voltaire, par Houdon, donné par Dalembert et décoré de vers de Le Brun-Pindare. Puis Dalembert, comme secrétaire perpétuel, proposa l'éloge de Voltaire pour sujet du prix de poésie, et ajouta six cents livres aux cinq cents d'usage. Il donna en prose la note du chant en vers, en faisant, sous le nom de CrébiUon, Téloge de Voltaire ; il adressa une verte leçon au gouvernement, et fit applaudir l'éloge et la satire. Le clergé , absent encore ce jour-là, s'opposa vainement au projet de cette apothéose poétique. Inconséquent, et obéissant à la leçon , ou plutôt à linjonction donnée, le gouvernement laissa faire (2). La Harpe, qui avait besoin de se bien remettre avec la mémoire de Voltaire, assez maltraitée par lui dans un article du Jfercvrt, et avec ses admirateurs, concourut sous le voile de l'anonyme. Il lut lui-même sa pièce avec des entrailles paternelles, et, content d'être couronné, il abandonna le prix , suivant le règlement , à
(I) Ne pouvait obtenir de service à Paris, Dalembert en roulât un à Berfio. Muni de toutes les pièces que nous connaissons, Frédéric, à la réquisition de Dalembert, négocia avec les chapelains de l'église catholique de sa capitale, et y fit célébrer le service. Mais fl n'accorda pas à Dnlembert d'y dresser un '^«^phf^ avec une statue de Voltaire foulant aux pieds le fanatisme et la superstition; fl plaça seulement son buste dans l'Académie de Berlin, et y lut son éloge, comme il avait fait pour l'ignoble La Métrie (Dalembert i Frédéric, 29 février, 14 avril et 8 Juin 1780). — (2) Mémoiret de Bachaumont, 25 août 1778, t. XII, p. *8 ; Grimm, Corretp. UU., août 1778, t. X, p. 284; La Harpe, Corretp. XitL, U n, p. 281 ; Dalembert à Frédéric, 9 octobre 1778.-
celui qui avait eu l'accessit. Presque en même temps, il donna, en gardant encore l'anonyme jusqu'à la quatrième représentation, les Muses rivales, un acte en vers libres, à la fin duquel la statue de Voltaire recevait l'apothéose. U fit enfin son Éloge de Voltaire, pièce obligatoire alors pour tout littérateur. L'excellent Ducis lui-même ( i ), le plus religieux des hommes de lettres du temps, nommé par calcul successeur de Voltaire, fut condamné, le 4 mars 1779, à des louanges que son cœur désavouait; mais il n'avait pas le courage du sifflet, comme l'abbé de Radonviltiers, qui lui répondit, et qui ne craignit pas d'affronter une tempête par des protestations contre des œuvres licencieuses et par la demande d'un Voltaire expurgé. — Enfin, pour complément d'honneurs littéraires, on donna, le jour anniversaire de la mort du poète, AgathocU, qu'il fallut, hélas! retirer après quatre représentations (2).
En fait d'honneurs religieux à Paris, Voltaire dut se contenter de la cérémonie funèbre célébrée, le 28 novembre 1778, à la loge des Neuf-Sœurs. On entrait dans la salle par une voûte obscure et tendue de noir, au-dessus de laquelle se tenait l'orchestre, dirigé par Piccini. La salle était également tendue de noir et éclairée par des lampes sépulcrales. La tenture était relevée par des guirlandes or et argent, formant des arcs de distance en distance, et séparées par huit transparents , où se lisaient des devises tirées de Voltaire et relatives à la fôte. Audessus des grands officiers, se dressait un tombeau, surmonté d'une grande pyramide gardée par vingt-sept frères, l'épée nue à la main. Sur le tombeau, on voyait la Poésie et l'Histoire en larmes. En avant, sur des tronçons de colonne, étaient placés des vases où brûlaient des parfums, les Œuvres de Voltaire
(!) En H78 , au moment que la cour et b Tille étalent aux pieds de l'idole, Ducis écrivait : « Je n'ai point tu M. de Voltaire. M. Thomas, que j'ai consulté, m'a dit que, n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui , je pouvais, sans lui manquer, ne point me présenter à son hôtel... Bon Dieu ! comme je fuirais la capitale, si j'avais la oentième partie de la gloire de M. de Voltaire , avec ses 84 ans ! Comme je me tiendrais sur mon pré, auprès de mon ruisseau, car j'aurais un ruisseau alors! Cette insatiable soif de gloire an bord du tombes*, cette inquiétude fiévreuse, oette complexkxi voltairienue, je ne comprends rien de tout cela. » — (2) Mémoirm de Bacbaumoot, l« et 8 juin 1779, L XIV, pp. 72, 77.
et des couronnes de laurier. Les frères en place, les visiteurs furent introduits au son des instruments, et parmi eux madame Denis et madame de Villette, admises par exception. Commencèrent les discours, entrecoupés de musique. A la voix de La Dixmerie, la pyramide sépulcrale disparut, frappée par le tonnerre; une grande clarté succéda aux ténèbres, une symphonie agréable aux chants lugubres, et, dans un immense tableau, se dessina l'apothéose de Voltaire. Cependant La Dixmerie parlait toujours ! C'était une immense farce ! Dans la salle du banquet, on avait dressé un arc de triomphe, surmonté du buste de Houdon, donné à la loge par madame Denis. Roucher lut un fragment de son poème des Mois retranché par la censure. Quelques années après, Roucher devait apprendre sur l'échafaud ce qu'il en coûtait d'avoir travaillé au triomphe de Voltaire et de ses doctrines (1) !
Ils étaient venus ces jours dont Condorcet a dit : « Voltaire n'a pas vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. » A une reprise de Bru tus, en 1790, le ci-devant marquis de Villette demanda, au nom de la patrie, et au bruit des applaudissements, que le cercueil de Voltaire fût apporté à Paris (2). Au mois de mars de l'année suivante, il renouvela sa demande par une lettre adressée au maire de Paris. L'abbaye de Scellières allait être vendue. Le grand chasseur de moines était chassé à son tour par les moines évincés. Un décret du 8 mai 1791, rendu sur la pétition du citoyen Charron, ordonna que ses restes seraient provisoirement transportés dans l'église paroissiale de Romilly, en attendant que l'Assemblée nationale eût statué sur les honneurs à leur rendre. Un autre décret du 30 mai prononça leur translation au Panthéon. Malgré les réclamations d'hommes sages, adressées tant à lui qu'à l'Assemblée, l'infortuné Louis XVI sanctionna ces décrets : il sanctionnait sa déchéance !
Le dimanche, 10 juillet, vers les dix heures du soir, les res-
(1) Grimm, Corre$p. iilt-, décembre 1778, t. X, p. 327; Espion anglais da 30 novembre 1778, t. X, p. 108; Mémoires de Bachaumontdu 29 novembre 1778 t. XII, p. 173. — (2) Grimm, Corrssp. litt., novembre 1790, t. XVI, p. 688.
tes de Voltaire furent déposés sur les décombres de la Bastille, et gardés toute la nuit au bruit d'hymnes en son honneur. Le lendemain matin, on hésitait, à cause du mauvais temps, à procéder à la translation ; mais l'agitation du peuple fit donner le signal de la marche triomphale. Le cortège partit de la Bastille à trois heures de l'après-midi. Membres de toutes les Académies et comédiens de tous les théâtres ; femmes de toutes les sortes, et surtout de la pire ; citoyens honnêtes et clubistcs; membres de l'Assemblée et forts de la Halle ; gens de justice et gens de sac et de corde ; rimailleurs et écrivailleurs de tout papier et de toute encre; garde nationale àpied et à cheval ; corps de vieillards et d'enfants sous les armes : tout cela pataugeait dans la boue au son des tambours et des trompettes, et formait une immense mascarade. Au milieu du cortège étaient des brancards portés par des femmes vêtues de blanc ou par des goujats en tunique, et portant, avec devises explicatives, la statue de la liberté, les œuvres de Voltaire, l'image de la Bastille, des pierres et des ferrailles de l'ex-prison, le portrait de Mirabeau, les bustes de Franklin, de Désilles, et môme celui de Jean-Jacques, qui eût été tout aussi indigné de se trouver à pareille fête, que Voltaire ravi de le voir comme enchaîné à son char triomphal. Venait enfin ce char, sur lequel était, enfermé dans un cercueil , le je ne sais quoi qu'on appelait les restes de Voltaire, peut-être un squelette de moine, et une statue en cire du dieu, couchée dans l'attitude de sommeil. Le char était traîné par douze chevaux, dont deux fournis par la pauvre Marie-Antoinette, qui ne verra qu'une haridelle attelée à la fatale charrette du 16 octobre. Station à l'Opéra, station à la place Louis XV, à l'endroit même où se dressera l'échafaud du 21 janvier : ramenés naguères de Varennes et captifs aux Tuileries, le roi et la reine avaient pu, grâce à la marche ralentie à dessein, voir passer le deuil de la monarchie. Station encore, et plus solennelle, à l'hôtel du citoyen Villette (1). Là, dôme de verdure, au-dessous duquel une cou- Ci) Extrait da Moniteur du 7 novembre 1792 : « Le 4 nwembrn, Charles Villetlc, député à la Convention nationale, assisté de témoins, a présenté à la muniti-
ronne ; amphithéâtre couvert de femmes et de jeunes filles vêtues de blanc avec ceinture bleue (couleurs de Voltaire!), une couronne de roses blanches sur la tète et une couronne civique à la main ; entre les deux filles Galas, Belle-et -Bonne, en costume de deuil, barriolé de roses blanches, et tenant par la main une petite fille, la sienne; sur la maison, en gros caractères, le mauvais vers :
Son esprit est partout, et son cœur est Sri.
D y eut là un contre-temps : la couronne du dôme fut récalcitrante aux ressorts secrets ; il fallut la faire descendre de force pour que Belle-et-Bonne la fixât sur la tète de Voltaire. Avec la couronne, elle déposa ses baisers à la place tiède encore des baisers impurs d'une fille d'Opéra; puis elle prit sa fille dans ses bras, et l'offrit, la consacra au dieu de la PuceUe. Elle aurait pu ne le pas faire elle-même : le prêtre convenable à une pareille consécration était là dans la personne de Talleyrand, l'ancien évêque d'Autun.
Le cortège se remit en marche, grossi cette fois de Belle-et- Bonne et de sa fille, des deux filles Galas, de toutes les femmes de l'amphithéâtre, du citoyen La Harpe et du citoyen Villette, qui, à quarante pas plus loin, succomba sous son émotion ou sous une pluie battante. Il était temps d'arriver au théâtre de la Nation, où. l'on se sécha au son de la poésie de Chénier et de la musique de Gossec. Hélas ! la pluie n'avait pas respecté la statue du dieu, dont la tète détrempée se détacha bientôt et se brisa en éclats sur le pavé. On en ramassa ce qu'on put, et on se précipita vers le Panthéon, où le cortège arriva, à dix heures du soir, avec un enthousiasme bien crotté, bien mouillé, bien harassé! On y déposa bien vite ce qu'on appelait toujours les restes de Voltaire, et on alla se reposer des fatigues d'une si laide journée (1).
paUté un garçon (le dernier marquis de Villette î), né la veille de son légitime minage avec la citoyenne VaricourL II l'a nommé Voltaire Villette. Le patron choisi par Charles Villette a fait des miracles plus certains, et surtout plus utiles, que les Dominique, les Thomas d'Aquin, et tant d'autres inscrits an martyrologe. > — (1) Voir les récits officiels. Pièces justification de la VU de Voltaire, par Cou-
MORT DE TOLTAIRE 631
Ces restes prétendus restèrent là jusqu'en 1814. Il parait bien prouvé qu'une nuit, en mai de cette année, on vida les cercueils dits de Voltaire et de Rousseau dans un trou creusé du côté de Bercy (1). Ce seraient donc des cercueils vides qui auraient été déplacés en 1821 et en 1830 (2), et qui seraient encore exposés, dans les souterrains du Panthéon, au boniment des cicéroni et à la curiosité des badauds. Dispensons-nous de discuter cette question. Nous suivons avec respect et amour les reliques des saints, qui répandent toujours le parfum de la vertu et en sont la semence toujours féconde ; mais nous laissons à d'autres les reliques de Voltaire, foyer de miasmes malsains, et trop souvent, — dernière punition de cet homme d'esprit, — graine de niais !
Voilà Voltaire dans sa vie et dans ses œuvres, homme et écrivain. Ce que nous avons évité de faire dans tout le cours de ce livre, nous nous garderons de le faire en finissant, et nous ne forcerons point le jugement du lecteur. Résumons seulement quelques traits.
Homme, Voltaire est peu estimable par le caractère et par le cœur. Beaucoup de nos gens de lettres ne valent pas mieux, aucun n'oserait dire tout haut qu'il lui ressemble. Ses meilleurs actes sont entachés de calcul, d'ostentation et d'égolsme, sans parler de ladreries mesquines et de friponneries notoires. C'est dans sa correspondance qu'il le faut voir, mais dans sa correspondance bien lue et bien comprise. Or, qui la lit aujourd'hui, et surtout qui la sait lire ? Nous l'avons dépouillée tout entière, et, en la dépouillant, nous avons mis Voltaire à nu, comme a fait Pigalle. Qu'il est laid et ignoble ! Partout le mensonge, le mépris de l'humanité sont érigés en principe et en système, et les lettres écrites à divers sous la même date mon* trent combien la pratique était conforme à la théorie. Partout ce n'est que parjure, trahison de conscience. Ici, on désavoue
dorcet , n" LXII et LXIII ( Œuvra de Voltaire , t. I, pp. 454 et 457), et le récit d'un témoin oculaire, dans V Histoire de Voltaire, par Paillet-de-Warcy, t. II, p. 420. — (t) L'Intermédiaire, t. I, pp. 25, 42, 49, 71, 97, 161. — (2) En voir les procès-verbaux, Pièces justificatives de la Vie de Voltaire, par Condorcet, n" LXV et LXVI; Œuvres de Voltaire, t. I, pp. 464 et 467.
des ouvrages dont ailleurs on se vante ; là, on accable de flatteries et de caresses le môme homme que, dans d'autres lettres on couvre de ridicule, ou qu'on déchire en même temps dans des écrits clandestins. Et que dire de cette basse, jalousie, de cette vanité blessée, de ces rancunes, de ces haines qui éclatent ensuite en colères furibondes, en personnalités grossières, en vengeances homicides, contre tous ceux dont la gloire l'offusque, dont les écrits le convainquent d'ignorance, d'erreur ou de mensonge ! Et cela, sans aucun égard pour le talent et le caractère, pas même pour le malheur, qui, pour être quelquefois mérité, n'en est pas moins digne de réserve et de commisération ! En présence d'un tel spectacle, ne revient-on pas malgré soi au mot de madame Denis : « Le dernier des hommes par le cœur ; » ou bien aux jugements de Frédéric, et ne répète-t-on pas avec M. Sainte-Beuve : « Jugements d'une précision définitive et terrible! »
Écrivain, il aspira à la monarchie universelle des lettres, qui était toute la monarchie de son temps, En effet, il n'est pas une région du domaine de l'esprit qu'il n'ait explorée, et où il n'ait voulu laisser un monument de son passage et comme un souvenir de ses conquêtes. Mais il est loin d'avoir partout également réussi; ou, pour mieux dire, excepté dans les genres secondaires, il n'a réussi nulle part. A les regarder de loin, les cent volumes de Voltaire forment une gigantesque pyramide; qu'on s'approche, et presque tout cela croule et s'évanouit en poussière. Tranchons tout d'un mot : dans aucun des grands genres littéraires, Voltaire n'a composé un seul ouvrage .à la hauteur de ceux qui l'ont précédé ou suivi, aucun ouvrage à la mesure du génie. Si le génie est essentiellement créateur ; si, concentrant ses efforts et sa patience, il tend toujours à s'exprimer tout entier et comme à se personnifier dans un monument vers lequel ensuite l'humanité se retourne pour y reconnaître la trace et le signe d'une* de ses glorieuses étapes dans la marche des siècles, disons-le hardiment, Voltaire, malgré toutes fes ressources de son prodigieux esprit, n'est pas un homme de génie. — Nous sourions toujours involontairement quand nous
ï l'entendons saluer du beau nom de philosophe, et ce nom, si
k nous le prononçons à notre tour, renferme malgré nous, appli-
i que à un tel homme, toute l'injure de l'ironie. Voltaire philoso-
s phe ! Où trouver chez lui cette puissance de conception, cette
s rectitude de jugement, cette indépendance de pensée, cette mo-
t dération et ce respect, ces affirmations et ces croyances, qui
r sont les conditions essentielles du génie philosophique ? Esprit
ï: sans étendue et sans profondeur, toujours emporté par la
i violence des passions ou la légèreté du caractère, asservi tou-
\ jours par des préjugés misérables, il n'a su que nier et détruire,
i Mais nier, ce n'est que le propre de l'orgueil, et surtout de Fi-
i gnorance et de la sottise; détruire, ce n'est que l'œuvre de la
barbarie ; tandis que le génie, s'il sait douter où il faut, comme dit Pascal, renverser quand il faut, tend surtout à affirmer et à édifier. A quel titre donc introduire Voltaire dans cette race patricienne des Aristote et des Platon, des Gicéron et des Sénèque, des Descartes et des Leibnitz? nous n'osons ajouter des Augustin et des Bossuet; car si, d'un côté, il y a outrage pour ces noms glorieux dans leur rapprochement avec le nom futile de Voltaire, de l'autre, il y aurait une sorte de sacrilège.
Du reste, qu'on examine. Voltaire a énormément écrit sur les matières philosophiques. Mais d'abord notons deux choses : la première, que ses nombreux écrits en ce genre se réduiraient à quelques pages, si l'on en retranchait les continuelles répétitions. Sans doute, ces écrits, publiés chacun à plusieurs années de distance, ne \ durent pas fatiguer les contemporains comme ils fatiguent aujourd'hui le lecteur qui les parcourt à la suite les uns des autres dans la collection des Œuvres ; sans doute encore, la monotonie du fond est rachetée par l'inépuisable variété de la forme; mais, malgré tout, — et nous en appelons à Fexpôrience de chacun, — il n'y a guère de lecture moins instructive et plus fastidieuse que la lecture prolongée et suivie des Œuvres philosophiques de Voltaire ; c'est un dédale uniforme et sans issue, où l'on n'a pour guide que le scepticisme; c'est un désert monotone et interminable, où l'on ne rencontre que les mômes ruines.
Notons, en second lieu, que non-seulement Voltaire n'a an* eune œuvre philosophique où soient réunies et traitées toutes les grandes questions que la philosophie agite sur Dieu, sur l'homme et sur le monde, mais que, de toutes ses œuvres, même prises dans leur ensemble, on ne réussirait pas à extraire des réponses précises à ces questions, une synthèse plus ou moins adéquate à la science.
Pour entrer dans quelques détails , ramenons tout à ce que nous pouvons appeler la question religieuse et. philosophique, et la question humanitaire.
Gomme son siècle, dont il est l'exécuteur et la voix, Voltaire s'attaque non pas i une religion particulière, à un dogme spécial, mais à tout dogme et à toute religion. Ne voulant plus reconnaître d'intermédiaire entre Dieu et l'homme, il détruit dans l'humanité la raison religieuse, comme on détruirait la raison humaine en supprimant toute transmission de langage et d'idées. Peu lui importe que la foi soit une faculté essentielle de l'âme humaine : il tronquera l'âme humaine ; peu lui importe que la religion soit nécessaire, comme règle, comme consolation et comme espérance, à la vie des nations, au moins au peuple, c'est-à-dire i l'immense majorité du genre humain : périsse le genre humain, pourvu qu'en même temps périsse Yinfdmef Dans sa haine i la fois infernale et stupide, cet homme s'en est pris à Dieu, seul adversaire, croit-il, à la hauteur de son orgueil et de sa puissance. Que lui a fait Dieu, nous ne disons pas par lui-même, mais par ceux qui sont ses représentants ici-bas? Nul ne pourrait le dire; ou plutôt, depuis les maîtres qui soignèrent son enfonce, jusqu'aux évêques et an Pontife suprême qui accueillirent les productions de son âge mûr, il ne trouva chez tous qu'admiration, tolérance excessive, et il fallut les excès de l'impiété et du sacrilège pour les tourner enfin contre lui. N'importe: sans autre motif qu'une haine satanique, cet homme, ne pouvant détruire Dieu en lui-même, le détruira au cœur des populations. Par quoi le remplacera-t-il? par la philosophie. Mais, encore une fois, a-t-il une philosophie? 11 a nié toujours, ou, s'il a affirmé quelquefois, bientôt il
s'est rétracté par des négations nouvelles; de sorte que chez lui tout se détruit l'un par l'autre, et qu'affirmations et négations se résolvent en un scepticisme universel. Croyait-il à l'existence de Dieu? qui le dira? Toujours est-il qu'il aurait bien voulu n'y pas croire, et qu'en tout cas, son théisme n'était que l'affirmation d'un être abstrait, sans providence, sans rapports avec l'homme, ni dans ce monde ni dans l'autre. Voltaire n'a jamais franchement proclamé la spiritualité, la liberté, l'immortalité de l'âme ; plus souvent il les a présentées dans un nuage de doutes et de ténèbres; presque toujours il les a attaquées et niées. — Voilà donc l'homme et le monde, jouet du temps, du hasard et des passions, partis d'une origine inconnue pour aboutir à une fin plus inconnue encore, et, en attendant, cheminant dans l'ombre, la douleur, le; désespoir, à l'exception de quelques individus qui, per fus et nefas, ont été assez habiles pour se faire une prospérité de 160,000 livres de rentes 1 Voilà ce qu'a détruit, voilà ce qu'a édifié Voltaire ! Tout et rien! Ces deux mots résument son œuvre et sa philosophie. Et l'on veut que nous le proclamions philosophe !
Oui, reprend-on, sinon au nom de la religion et des doctrines positives, au moins au nom de son amour pour l'humanité, des principes de tolérance, de liberté de penser, de liberté de conscience, qu'il a introduits, après de longs siècles de fanatisme, de persécution et d'esclavage, dans le monde moderne. — L'amour de l'humanité chez l'homme qui, lors du démembrement de la Pologne, applaudissait à l'assassinat d'une grande nation, et, par ses cajoleries cruelles, s'en faisait, autant qull était en lui, le complice ! L'amour de l'humanité, et peut-être aussi l'amour de la patrie, chez l'homme qui insultait à la France vain eue, et félicitait, en petits vers plaisants, le vainqueur de Rosbach! L'amour, et l'amour éclairé, sans doute, de l'humanité, chez l'homme qui, en présence des grands problèmes de h législation et de la politique , attribuait aux querelles du quiétisme et du jansénisme les malheurs de la société, aux dîmes et aux biens du clergé les souffrances de l'agriculture, aux couvents de moines et de religieuses la fainéantise générale et
l'amaigrissement de la population! Malgré quelques idées saines répandues çà et là dans ses œuvres sur les diverses questions de la vie sociale, Voltaire ne fut qu'un mauvais citoyen de la France et du monde.
Mais, répète-t-on, la liberté de penser, la liberté de conscience! — Libertés précieuses, répondrons-nous, si on les entend bien; mais qui, dans ce sens vrai et légitime, auraient été détruites, s'il eût été possible, plutôt que fondées par Voltaire. L'une et l'autre, en effet, supposent un objet sur lequel elles s'exercent, pour tourner ensuite au plus grand bien de l'intelligence et de la moralité humaine. Or, encore une fois, en détruisant toute vérité religieuse, philosophique et morale, Voltaire leur a ôté toute arène et tout aliment, en sorte que la liberté de pensée et de conscience, au milieu du scepticisme voltairien, nous semble équivaloir à la liberté de la richesse et de la jouissance proclamée après qu'on aurait fait l'appauvrissement et la misère universelle. C'est la liberté de s'agiter dans le vide, sans rien étreindre ni rien fonder. D'ailleurs, la liberté de penser, la liberté de conscience, vont-elles sans la liberté de croire, qui est la liberté intellectuelle et morale appliquée aux plus grands problèmes de l'esprit et du cœur, qui est la liberté, non plus seulement de quelques prétendus philosophes, mais de l'immense majorité du genre humain? Or, à ce point de vue, quel apôtre de la liberté que l'homme qui a usé sa vie à tuer la foi au sein des populations !
Reste la tolérance, dernier fleuron de la couronne de Voltaire. Mais c'est toujours la même question. Tolérance pour l'erreur sous le nom de philosophie, intolérance pour la vérité sous le nom de fanatisme et de superstition ; tolérance pour soi, intolérance pour les autres; liberté des cultes faux, asservissement du culte vrai ou de l'Église dans les mains de l'État : voilà la tolérance qu'il a pratiquée lui-même par la plume, voilà la tolérance que ses disciples et ses successeurs pratiquèrent ensuite par le sabre et par l'échafaud. Quant à ses actes tant vantés de tolérance, nous savons qu'ils cachaient encore la guerre et la
persécution : la guerre contre l'Église, la persécution contre tout ce qui voulait venger ses croyances insultées.
Voilà le philosophe chez Voltaire; arrivons à l'écrivain, soit prosateur, soit poôte.
Voltaire est-il un grand écrivain ? Il en a de belles parties, et dans une mesure distinguée, mais non pas toutes, ni jusqu'à ce comble qui fait l'écrivain de génie. En lui prodiguant ses dons, la nature le gâta. Elle lui avait donné une facilité merveilleuse, qui lui devint fatale. Au lieu de cultiver son esprit, de le féconder, de le fortifier par le travail, il se contenta presque toujours de ce que produisait presque spontanément cette terre si heureuse, et aussi il ne porta jamais ces fruits solides et brillants qui demeurent ensuite pour l'aliment et le charme de la postérité. Si, comme l'a dit Buffon, le génie est une longue patience, impatient de la peine et du travail, Voltaire n'eut pas ce don, et c'est autant de dérobé à sa gloire. Homme d'action plutôt qu'artiste, il ne voyait dans ses écrits qu'une campagne, et, dans son impatiente stratégie, il se portait sur mille points à la fois, sans prendre le temps de s'établir solidement nulle part. Il avait simultanément vingt ouvrages sur le métier, passant de l'un à l'autre suivant le caprice du moment, les provocations faites à sa vanité ou les besoins de sa polémique. Avec cela on fait des tours de force, des tragédies en six jours par exemple, mais non des coups de maître, ni de ces compositions auxquelles un lent et patieiït travail assure la perfection et l'immortalité. Aussi, dans aucun de ses ouvrages, Voltaire n'a atteint la perfection, si ce n'est dans ces ouvrages futiles et légers qui ne l'exigent pas, comme une lettre ou une satire. Rien n'est parfait que ce qui coûte de longs labeurs, rien ne dure que ce qui vient lentement.
De cette facilité à laquelle toujours s'abandonna Voltaire, de sa maturité trop précoce, naquit cette uniformité qui plane sur tous ses écrits. Il a abordé et traité les genres les plus divers, et toujours dans le même style, ce qui, joint au peu de richesse et de variété des idées, contribue encore à rendre peu ogréabWune longue et habituelle lecture de ses Œuvres. C'est
que si on naît poète on orateur, par le travail, et par le travail seulement, on devient penseur, savant et écrivain. Écrire est un art, a dit Chateaubriand, et tout art ne s'acquiert que par de pénibles et persévérants efforts. Aussi, voyez le style de Voltaire : il ne porte pas plus le cachet du génie que le fond et le plan même de sa composition. Son vers est brillant, mais trop souvent flasque et peu solide, chargé d'épithètes et de mots parasites, enflé d'expressions impropres, sans compter les impardonnables négligences du mètre et de la rime. Rien de plus rare qu'une tirade parfaite dans Voltaire : toujours quelque chose y offense la sévérité du goût. Et il devait en être ainsi, puisque, à raison de la contrainte du rhythme, la perfection en vers exige un redoublement de travail. C'est pourquoi la prose, avec l'indépendance et la rapidité de son allure, allait mieux à la paresseuse impatience de Voltaire. En prose, il est un maître. Il a ajouté à la langue française quelque chose de clair et de facile, de leste et de prompt, d'imprévu et de saccadé, d'abondant et d'impétueux, qui est bien dans le caractère du peuple qui la parle ; mais, le dirons-nous? c'est un peu au détriment de la simplicité et de la noblesse, du développement et de l'ampleur, de la grandeur et de l'originalité de l'âge précédent, c'est-à-dire de l'âge du génie. En général, le style de Voltaire, sans saillies, sans hardiesses, sans tours ni mots trouvés, plus timide que le style de Racine et de Boileau lui-même, si riches en alliances de mots, ne respire pas cet esprit créateur qui tressaille dans les vers de Corneille et dans les pages de Pascal et de Bossuet.
Au fond, Voltaire n'a ni élévation, ni émotion, ni grandeur; ce singe du génie amuse et divertit par la prestesse de ses tours : il n'enlève et ne touche jamais. Par l'incrédulité de son esprit et la haine de son cœur, il s'est fermé les régions de l'idéal et ces sources fécondes d'où descend le sublime, d'où jaillit le grand pathétique. Ghex lui, l'âme est toujours froide et stérile ; l'imagination et la tête seules prennent une certaine chaleur, seules elles agissent. Aussi ne réussit-il à répandre sur ses écrits quelque chose qui ressemble à la passion, — sans en avoir tou-
tefois la réalité, — que lorsque, par une illusion calculée et non sentie, il se dépouille lui-même pour revêtir un personnage étranger. Et, encore ici, ce n'est qu'un jeu : il se moque des autres et de lui-même, comme on le voit dans sa correspondance, où il nous fait assister en ricanant à la composition de ses tragédies. Ce n'est qu'un homme d'esprit, ou plutôt un grand railleur, car il n'a le plus souvent qu'un esprit tout en dehors, toujours le même, et presque jamais celui qui natt du fond des idées et des choses ; un esprit de tête, jamais en même temps l'esprit de l'imagination et du cœur, l'esprit de madame de Sévigné, qui dilate l'âme entière qui l'enfante, l'âme entière qui le reçoit. C'est une prestidigitation, ou l'application de certaines recettes qui ne sont qu'à lui. C'est encore de l'insolence qui lui vient de sa supériorité reconnue ; si bien que si quelqu'un capable de lui tenir tête entre en lice avec lui, cet homme d'esprit est aussitôt désarçonné, ou ne peut plus se défendre que par de grossières injures. L'esprit véritable, l'esprit de bon aloi, suppose de la profondeur, du sérieux, et même un peu de tristesse dans l'âme : c'est l'esprit de Pascal et de Molière; ce n'est pas celui de Voltaire. Encore une fois, Voltaire est toujours tout en dehors, sautillant d'une surface à l'autre , ne discutant, n'approfondissant jamais ; tranchant les plus grandes questions par des bons mots, plus souvent par des injures; entr'ouvrant quelquefois d'assez vastes horizons; répandant sur ses plans une certaine régularité ; mais tout cela est extérieur, et manque de grandeur et d'étendue véritables. Aussi, ne craignons-nous pas de dire en conclusion que, parmi les innombrables ouvrages de Voltaire , il n'en est pas un seul qui mérite ce grand nom de chef-d'œuvre, et il en est bien peu qu'on relirait encore, si la passion irréligieuse ne leur assurait une vie factice. Ces ouvrages, tant en prose qu'en vers> nous les avons tous mentionnés et jugés en détail. Ce que vaut Voltaire, épique, tragique, comique, lyrique, satirique, nous le savons désormais. En somme, sans élan et sans idéal, sans élévation et sans grandeur, en dehors de la poésie légère, où il n'avait qu'à se moquer et à rire, il n'est pas poète; il ne l'est ni par le fond, man-
quant toujours d'inspiration et d'enthousiasme, ni par la forme, chez lui si habituellement négligée. Qu'il ne soit pas poète, la preuve en est dans une des qualités de sa prose, où Ton ne trouverait peut-être pas une phrase poétique.
En prose comme en poésie, il s'est exercé dans tous les genres, et il a réussi dans tous, sans jamais s'élever, ici non plus, au premier rang. Historien, philosophe, romancier, il n'a été qu'on pamphlétaire ; critique, il n'a pas le sens de l'admiration, ni le goût du grand.
Et c'est toujours là qu'il faut en venir quand on parle de Voltaire ; il n'est jamais grand dans ses appréciations ni dans ses œuvres. Aussi n'y a-t-il rien à gagner, tandis qu'il y a beaucoup à perdre dans son commerce. L'esprit et le cœur ne s'y dilateront, ne s'y élèveront jamais, elle plus souvent ils s'y fausseront et s'y corrompront. Du reste, aujourd'hui son nom est plus populaire que ses ouvrages, que tout le monde possède et que presque personne ne lit. Il n'est plus qu'un signe de contradiction et qu'un drapeau. C'est beaucoup déjà pour un homme qui nous a fait, qui pourrait nous faire encore tant de mal. Pour lui ôter ce dernier prestige, sans lui ravir celui qu'il mérite de conserver, nous oserions provoquer à la lecture de sa seule correspondance, la partie, sans contredit, la plus curieuse et la plus utile de ses Œuvres. On y verrait l'écrivain avec toutes les ressources de son esprit, mais aussi l'homme avec toutes les bassesses et toutes les turpitudes de son caractère. De cette façon, si, d'un côté, il gardait l'admiration qui lui est due, de l'autre, il perdrait son autorité. Tout y gagnerait : la philosophie et la religion, l'art et la morale.