‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 79 sur 80 · II · texte numérisé non relu

II

pruntés à Grébilion ou à Rousseau. En Tain la plupart des académiciens firent-ils résistance : arec son humeur impérieuse, il fit passer le projet séance tenante , et le minuta lui-même de sa main sur les registres de l'Académie, n ne permit pas qu'on se séparât ayant de s'être partagé les lettres de l'alphabet. Il prit lui-même la lettre À, comme la plus considérable, et gourmanda Foncemagne qui objectait sa Tieillesse pour se dispenser de la tâche. Ce fut avec Foncemagne sa dernière querelle (1). Enchanté d'avoir réussi, il dit, & la fin de la séance : « Je remercie l'Académie au nom de l'alphabet. — Et l'Académie, répondit Chas te 11 tu, tous remercie au nom des lettres (i). »

Ce travail fut dès lors la grande occupation de Voltaire, et aussi pour lui une source de perpétuelle irritation. La négligence ou la mauvaise grâce de ses confrères le mettait en fureur. « Ce sont des fainéants accoutumés à croupir dans l'oisiveté, s'écriait-il; mais je les ferai bien marcher » Et, pour cela, dans l'intervalle de deux séances, il prit en bonne fortune tant de drogues et fit tant de folies, qu'il hâta sa mort. Le travail, l'agitation, le café dont il abusait, lui ayant ôté le sommeil, il reçut de Richelieu un élixir dans lequel il entrait de l'opium ;

(1) Voltaire nvait eu avec Foncemagne une longue dispute an sujet du testament de Richelieu, dont il contestait l'authenticité. En 4749, dans ses Mensonges imprimés {Œuvres, t. XXXIX, p. 307), il avait cherché à établir que cette pièce ne convenait ni au ministre, ni au roi, ni au temps. Foncemagne toi ayant répondu par une Lettre à un anonyme, polie et solide, 0 persista dans ses Doutes nouveaux sur le Testament attribué au cardinal de Richelieu (Œuvres, t. XLII, p. 26), dont 11 a reproduit les arguments dans son Siècle de Louis XiTet son Essai sur Us mmurs. Foncemagne, dans une nouvelle édition de la Lettre à un anonyme, releva ses bévues. Voltaire ne s'avoua pas vaincu, — jamais I — et, dans l'Arbitrage entre M. de Voltaire et M. de Foncemagne {Œuvres, t XLII, p. 92), il Gra tout l'avantage à lui, quoiqu'il eût tort en tout. — (2) Corrresp. secrète. 23 mai 1778, t. VI, p. 235; Grimm, Corresp. Iitt.,mai 1778, t. X, p. 212.

et, au lieu d'en prendre quelques gouttes, il avala la fiole entière. Dès lors, à la colère contre l'Académie se joignit la colère contre son frère Caïn (1). Tout cela augmenta sa strangurie, et il entra, a écrit Tronchin, dans un état affreux de désespoir et de démence.

On ne sait quel parti Tronchin prit dans ce moment critique, mais il eut l'approbation de Dalembert, qui lui écrivit : « Vous avez fait , mon cher et illustre confrère , tout ce que la prudence, les convenances et l'humanité exigeaient , et je ne puis, en vous remerciant d'ailleurs beaucoup , qu'approuver le parti que vous avez pris. Ce que vous avez à présent de plus important à Coure , c'est de le tranquilliser , s'il est possible, sur son état (réel ou supposé); je passai hier quelque temps seul avec lui, et il me parut fort effrayé, non-seulement de cet état, mais des suites désagréables pour lui qu'il pourrait entraîner; vous m'entendez sans doute; et cette disposition morale de notre vieillard a surtout besoin de votre attention et de vos soins (2). »

Quelle attitude Voltaire s'était-il promis de garder devant la mort, et quelle contenance fit-il, le moment venu? Le 9 mai 1764, il avait écrit à madame du Deffand : « Ce n'est pas la mort, c'est l'appareil de la mort qui est horrible , c'est la barbarie de l'extrême-onction... On dit quelquefois d'un homme : Il est mort comme un chien ; mais vraiment un chien est trèsheureux de mourir sans tout cet attirail dont on persécute le dernier moment de notre vie. » Et à Dalembert, le 26 juin 1766 : c Je mourrai, si je puis, en riant. » Il ne mourra pas en riant, mais en frémissant de rage ; ni même comme un chien , mais comme un forcené. De tous ses pronostics , un seul s'accomplira , celui qu'il avait exprimé dans sa lettre à la Clairon du 10 septembre 1764 , au sujet du curé de Saint-Sulpice : « Ce qui est sûr , c'est que ce maraud-là ne m'enterrera pas 1 »

La prophétie de Tronchin se réalisa plus complètement. Le docteur avait écrit à son frère : « Voltaire est très-malade. S'il meurt galment, comme il Ta promis, j'en serai bien trompé ; il

(i) Mémoire* de Bacbanmont du 24 mai 1778, t. XI, p. 232, — (2) Mss du colonel Troncbin, cité par Styoua, XVI !!• siècle à l'étranger, t. II, p. 5I<L

ne se gênera pas pour ses intimes , il se laissera aller à son humeur, à sa poltronnerie, à la peur qu'il aura de quitter le certain pour rincer tain. Le ciel de la vie à venir n'est pas aussi clair que celui des lies d'Hyères ou de Montauban pour un octogénaire né poltron et tant soit peu brouillé avec l'existence éternelle. Je le crois fort affligé de sa fin prochaine; je parie qu'il n'en plaisante point. La fin sera pour Voltaire un fichu moment. S'il conserve sa tête jusqu'au bout , ce sera un plat mourant. »

Tronchin avait signifié au malade son arrêt de mort. « Tirezmoi de là, » avait demandé le malade; à quoi le docteur s'était vu forcé de répondre : « Impossible, il faut mourir! » Le 30 mai, informé de son état, l'abbé Gaultier avait écrit de nouveau à Voltaire; et, le soir, l'abbé Mignot vint le chercher de la part du mourant, qui ne l'avait certainement pas demandé, et n'avait même pas lu son billet. L'abbé était porteur d'une rétractation très-explicite, et avait exigé le curé de Saint- Sulpice pour témoin. La rétractation fut lue et approuvée par l'abbé Mignot, qui s'engagea à la faire signer; lue et approuvée par le marquis de Villette, qui déclara ne s'y opposer pas : l'un et l'autre ils savaient bien que le malade ne voudrait ni ne pourrait signer. Les deux prêtres introduits dans la chambre de Voltaire, le curé parla le premier, mais ne put se faire reconnaître. L'abbé parla à son tour, et, se sentant saisir les mains, il eut un léger espoir, bientôt déçu par cette étrange parole : « M. l'abbé^ Gaultier, je vous prie de faire mes compliments h M. l'abbé Gaultier. » Et le délire continua. L'abbé sortit, en priant la famille de le rappeler si la connaissance revenait au malade. Quelques heures après, le malade était mort.

Tel est tout le récit du prêtre. Les amis ont amplifié la scène , soit par des circonstances vraies, soit par des détails destinés à montrer leur chef fidèle jusqu'au bout à son impiété. A l'annonce de l'arrivée des deux prêtres, le malade dit : « Assurezles de mes respects; » au nom du curé, en lui baisant la main : « Honneur à mon curé ! » au nom de l'abbé Gaultier, son confesseur : « Faites-lui mes compliments et mes remercl-

ments. » Le curé s'approcha alors et demanda : « Reconnaissez-vous la divinité de Jésus-Christ ?» Et le moribond, la main ouverte et le bras tendu, repoussa le pasteur en lui touchant la tête, et répondit d'une voix haute et ferme, en se tournant brusquement de l'autre côté : « Laissez- moi mourir en paix ! » Le curé revenante la charge et reposant sa question, Voltaire, après avoir recueilli toutes ses forces et toute sa violence, le repoussa d'un coup de poing en disant : « Au nom de Dieu, ne me parlez pas de cette homme-là (1) !» — « Vous voyez bien qu'il n'a pas sa tête, » dit alors le curé au confesseur, et ils sortirent l'un et l'autre. La garde s'approcha, et le malade, montrant de la main les deux prêtres qui sortaient, dit d'une voix forte : « Je suis un homme mort (2) ! »

Que se passa-t-il entre la sortie des deux prêtres et le dernier soupir de Voltaire? Les philosophes se sont donné le mot pour dire qu'il s'éteignit doucement ; qu'il mourut comme il avait vécu, sans faiblesse et sans préjugé, avec le calme et la résignation d'un philosophe qui se rejoint au grand Être.

Mais, d'après d'autres récits, beaucoup plus authentiques, il mourut dans la rage et le désespoir, répétant : « Je suis abandonné de Dieu et des hommes I » Il criait aux faux amis qui assiégeaient son antichambre : « Retirez- vous ! c'est vous qui êtes la cause de l'état où je suis. Retirez- vous ! Je pouvais me passer de tous vous autres ; c'est vous qui ne pouviez vous passer de moi ; et quelle malheureuse gloire m'avez-vous donc value I » Et au milieu de ses terreurs et de ses agitations, on l'entendait, simultanément ou tour à tour, invoquer et blasphémer le Dieu qu'il avait poursuivi de ses complots et de sa haine. Tantôt d'une voix lamentable, tantôt avec l'accent du remords, plus souvent dans un accès de fureur, il s'écriait : « Jésus-Christ ! Jésus- Christ ! » Richelieu, témoin de ce spectacle, s'enfuit en disant : < En vérité, cela est trop fort, on ne peut y tenir ! »

(4) Celte horrible antithèse, rapportée par Duvernet et Condorcet, est peu vraisemblable dans la circonstance. — (2) Wagnlère, opuscule cité, p. 161 ; Duvernet, Vie de Voltaire, p. 367; La Harpe, Corretp. litt.t t. II, p. 243; Dalerabert à Frédéric, 1" juillet 1778.

L'horrible drame continua. Le moribond se tordait sur sa couche, se déchirait avec les ongles. H demandait l'abbé Gaultier; mais les adeptes, présents dans l'hôtel, empêchèrent qu'un prêtre, recevant les derniers soupirs de leur patriarche, ne gâtât l'œuvre de la philosophie. A l'approche du moment fatal, une nouvelle crise de désespoir s'empara de son âme. c Je sens, criait-il, une main qui me traîne au tribunal de Dieu. » Et tournant vers la ruelle de son lit des regards effarés : t Le diable est là ; il veut me saisir... Je le vois... Je vois l'enfer... Cachez-les-moi. » Enfin, il se condamna lui-même réellement à ce festin auquel son ignorance et sa passion antibiblique avaient fait asseoir si souvent le prophète Ezéchiel ; et, sans moquerie cette fois, dans un accès de soif ardente, il porta

à sa bouche son vase de nuit et en vida le contenu. Puis il poussa un dernier cri, et expira au milieu de ses ordures et du sang qui lui sortait par la bouche et les narines (1).

Entre ces deux récits, il n'y a pas d'hésitation possible. Les philosophes étaient intéressés à mentir ou à se taire, et il avait été expressément défendu à tous les gens de la maison de parler. Mais Tronchin avait parlé, lui ; et c'est sur les conversations de Tronchin que s'appuyaient tous les narrateurs dont on vient de lire les récits condensés. Non-seulement il avait parlé, mais il avait écrit. Le 20 juin, quelques jours après la mort de Voltaire, il avait adressé à Charles Bonnet cette lettre, conservée en original à Genève : « Si mes principes avaient besoin que j'en resserrasse le nœud, l'homme que j'ai vu dépérir , agoniser et mourir sous mes yeux , en aurait fait un nœud gordien; et en comparant la mort de l'homme de bien, qui n'est que le soir d'un beau jour, à celle de Voltaire, j'ai vu bien sensiblement la différence qu'il y a entre un beau jour et une tempête... Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dès qu'il

(1) H arel, Recueil des particularitéi curieuses de la vie et de la mort de Fol- Mre, p. 126; Barrai, Mémoires sur le Jacobinisme, t. I, p. 266; lettre de Delac, éa 23 octobre 1797; d'Àllooville, Mémoires. 1 1, p. 71. — D'ÀHonvflle tenait m récit du comte de Posée, qui loi avait dtt : « Demande! à ViUerieUle et à VUlette : ils ne le nieront pu devant moi. »

vit que tout ce qu'il avait tenté pour augmenter ses forces avait produit un effet contraire, la mort fut toujours devant ses yeux; dès ce moment, la rage s'est emparée de son ftme. Rappelez vous les fureurs d'Oreste; ainsi est mort Voltaire : FurUs agitaitu oèiit» »

Plus tard, les gens de la maison eurent la langue déliée, et parlèrent à leur tour : « Si le diable pouvait mourir, ont-ils raconté, il ne mourrait pas autrement (i). »

Enfin, Belle-et-Bonne , revenue à de meilleurs sentiments, parla, et, pendant les fréquents séjours que son frère, évêque d'Orléans, fusait chei elle à Paris, le secrétaire de l'évèque, devenu évèque à son tourr recueillit de ses lèvres, dans l'épanchement de l'intimité, tous les détails de la mort de Voltaire. Or, aucune des particularités les pins ignobles relatées par les précédents narrateurs ne manquait à ses récits, pas même les ordures dont se remplit k bouche expirante qui en avait tant vomi (2) f

Ainsi finit, vers onze heures du soir, ce long festin de Balthazar, pendant lequel l'impie avait souillé tous les vases du temple. Mais le sacrilège était mort de terreur en voyant une main vengeresse écrire sur la muraille de la chambre funèbre et lui jeter en défi la formule de ses blasphèmes : « Écrase donc Yinféme! »

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