RUE CASSETTE
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Ce livre n*est pas une apologie, non^ certes ; mais ce n'est pas non plus une satire : c'est une histoire. Et c'est là sa raison d'être.
Jusqu'à ce jour, nous n'avions guère, sur Voltaire, que des pamphlets, pour ou contre.
Et cela se conçoit, car il est peu de personnages dont il soit plus aisé, en se plaçant à un point de vue exclusif, de dire un peu de bien et beaucoup de mal.
Dans l'homme, que Ton se laisse aller à la séduction de la plus fascinante créature qui fut jamais, que l'on se laisse prendre par ses quelques bons sentiments et quelques bonnes actions ; dans l'écrivain, qu'on n'envisage que le prodigieux esprit, que les quelques idées saines en littérature, en histoire, en critique, en économie sociale, et voilà le panégyrique.
D'autre part, que l'on ne veuille voir que les roueries, le/ bassesses et les vilenies de l'homme, que les jalousies, ^s mensonges et les déloyautés du polémiste, que les fay^esses et les chutes du poète, que les principes funeste^et les impiétés du philosophe, et voilà aussitôt la satire.
Satire OU panégyrique, pourquoi? parce qu'on a procédé par choix et par exclusion, avec le dessein préconçu de ne dire que ceci et de taire cela.
Ce livre a la prétention de tout dire. Il dira tout, le bien conune le mal, le mal comme le bien. Et si, de compte fait, le bilan du mal l'emporte, la faute n'en sera pas à l'auteur, elle en sera au sujet.
Elle en sera à Voltaire, qui s'y raconte et s'y expose luimême, dans ses œuvres et surtout dans sa correspondance.
Elle en sera à ses amis, c'est-à-dire à lui encore, ses amis n'ayant écrit que sous sa dictée ou sur ses mémoires.
Voltaire et ses amis, voilà les vrais auteurs de ce livre . Les écrits de Voltaire, de ses disciples, de ses adulateurs à gages, de ses biographes panégyristes, en voilà toutes les sources.
Le rédacteur de ce livre a lu tout ce qui a été écrit contre Voltaire, mais il n*en a fait presque aucun usage; ou, s'il y a recouru quelquefois pour éclaircir un point laissé obscur, pour combler une lacune ouverte à dessein par le héros et par ses flatteurs, il en & toujours prévenu^ et il ne Ta donné que pour ce que peut valoir le témoignage d'un enn^m. Pour lui^ il n'a aspiré ;qu'à être un rapporteur complet et fidèle.
Chose impossible, dira-t-on peut-être : vous aviez un parti pris en vous mettant à l'œuvre, et vous vouliez arriver à une ooBcluâon défavorable.
Et vous, répon^rai-je à rinterraptenr, n'est-ce pas aussi v^tre cas? Et quand vous entreprenez de traiter de Voltaire, n'eMrce pas pour arriver à l'éloge? Et qui donc, aujourd'hui, n'a pas mi parti pris pour ou contre cet homme, dont le nom seul est, depuis plus d'un siècle, un signe de conteadictionT
âVANT-PROPOS 7
Le parti pris exclut llndifTéreiice, mais non Timpartialité. Le juge qui vient d'instruire un procès, le président qui en résume les débats, n'ont-ils pas un parti pris pour ou contre Taccusé? Et, néanmoins, ne peuvent-ils pas obéir aux lois de la vérité et delà justice? Et, le plus souvent, ne rend-on pas hommage à Timpartialité de leur parole ou de leur conduite T
L'indifiérence tient du sujet ; Timpartialité, dans un sujet quelconque, est le devoir indispensable de l'écrivain. Quand les croyances et les mœurs, la religion et la société sont en jeu, l'indifférence n'est plus possible; mais Timpartialité est toujours obligatoire, ne fût-ce que par respect pour soimême et par confiance en la cause qu'on défend ; à plus forte raison, quand on vise à l'honneur de défendre la vérité contre le fils de celui qui a été appelé le Père du mensonge !
Le mensonge ! je viens de nommer l'ennemi qu'a toujours à combattre Thistorien de Voltaire et du xviii* siècle. Tous mentaient dans ce siècle du mensonge, les adversabres comme les partisans de la philosophie anti-chrétienne. Ceuxci s'étaient fait du mensonge un principe, une stratégie, une seconde nature; ceux-là, sans vouloir mentir, mais par besoin de lutter à armes égales, adoptaient a priori, sans critique et sans contrôle, tout ce qui pouvait tounaer à la honte de la secte encyclopédique. De là, l'inextricable embarras de l'écrivain qui veut aujourd'hui démêler le vrai à travers tant de contradictions. Pas une assertion dans les écrits du temps, r— ses seuls mémoires, — qu'il doive adopter de confiance, et, sur chaque point, même le moindre, n y a tout xm débat à établir. Un seul terrain solide sur lequel il puisse s'appuyer et bâtir : les correspondances, et même les seules correspondances intimes, c'est-à-dire écrites sans seconde
enveloppe ou sans adresse secrète aux [contemporains et à la postérité.
Et c'est pourquoi ce livre fait un appel incessant à la correspondance de Voltaire. Cette correspondance, — comme tout le reste des œuvres, — est toujours citée d'après l'édition Beuchot, qui, malgré ses défauts, est jusqu'à ce jour la meilleure et celle qui fait le plus autorité. Je l'ai corrigée quelquefois d'après les manuscrits de la Bibliothèque impériale, notamment pour les lettres à l'abbé Moussinot, falsifiées par l'abbé Duvemet, et reproduites aveuglément par Beuchot, sans recours aux autographes.
Et ainsi en pourrait-il être de presque tout le reste, si Ton en possédait encore les manuscrits ou les copies authentiques. Car il est à noter que la plupart des lettres et des écrits de Voltaire ou touchant Voltaire nous viennent des amis, peu scrupuleux, par mauvais goût littéraire, ou par besoin de voiler certaines nudités de leur héros, dans leurs modifications et suppressions. Aussi est- il remarquable que les pièces authentiques, toutes les fois qu'elles nous sont arrivées par un autre chemin, ont tourné à la honte et à la condamnation de Voltaire.
En dehors dés vingt volumes que comprend la correspondance de Voltaire dans l'édition Beuchot, on a publié, soit avant soit après, plusieurs volumes de lettres inédite» qui ne s'y trouvent pas, en tout ou en partie. Tels le volume de Pièces inédites de Voltaire^ Paris, Didot, 1820; — les deux volumes de Lettres inédites^ publiés en 1821 et 1822 chez Mongie et chez Renouard, le dernier comprenant les lettres à M"* Quinault ; — les deux autres volumes de Lettres inédites recueillies par M. de Cayrol; Paris, Didier, 1856; —le
volume publié en 1860 chez le même éditeur, sous le titre de Voltaire à Femey; sa corresponda/nce avec la Duchesse de Saœe-Gotha, etc; — enfin le Dernier Volume des couvres de Voltaire^ Paris, Pion, 1862, qui renferme très-peu d'inédit. Pour abréger, ces volumes seront cités sous le titre de RecueU de iS20, 1821, etc.
Appuyés sur de pareils documents, les faits, tels que les relate ce livre, sont incontestables. Les conclusions seules qu'on en a tirées peuvent être objet de discussion. Au lecteur logicienet impartial de décider lesquelles, de celles-ci ou de celles des fils de Voltaire, sont le plus d'accord avec les prémisses. Pour Fauteur, il ne veut qu'une chose et il ne demande qu'une grâce, c'est qu'on lui permette de n'être pas dupe, comme tant d'autres, de ce grand comédien qu'on appelle Voltaire. Oui, grand comédien. Voltaire n'a guère été que cela; et qui ne se place pas au point de vue de son rôle ne comprendra rien, le plus souvent, à sa conduite. Voltaire, a-t-on dit, n'a jamais réussi à faire une bonne comédie. — Pardon, il en a fait une excellente, dont on va suivre les cent actes divers : c'est sa viel