‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 40 · COMMENCEMENTS DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

COMMENCEMENTS DE VOLTAIRE

Voltaire est né, Voltaire a grandi à une des pires époques de notre histoire. Le règne de Louis XIV était h son déclin, et les grands hommes qui Favaient illustré disparaissaient les uns après les autres. La Fontaine agonisait (169S); Racine allait mourir (1699); la grande voix du siècle, Bossuet, était sur le point de s'éteindre (1704); Boileau n'avait que le temps d'entrevoir Voltaire enfant (1711); Pénelon précédait à peine de quelques mois Louis XTV, qui, menant, comme on l'a dit, le deuil de sa monarchie, la poussait avec lui et^avec toutes les traditions de son règne dans la tombe.

Toutefois, les grands écrivains de son siècle avaient jeté un tel éclat et laissaient une empreinte si profonde sur l'esprit français, que les traditions littéraires lui devaient encore quelque temps survivre ; et Voltaire se trouva juste au confluent des deux siècles pour les recueillir, s'en imprégner, avant qu'un autre courant l'entraînât lui-même, avec tout le reste, dans la décadence.

Mais il n'en fut pas ainsi des traditions monarchiques et chrétiennes. L'esprit de licence réagissait contre un absolutisme affaibli par le malheur et la vieillesse, et allait jusqu'à insulter L i

14 LJVRB PREMIER (1694-1734)

le cercueil du grand roi. Les liens de l'obéissance et du respec, se relâchaient; la critique s'essayait contre le pouvoir, en attendant la révolte.

Les ravages étaient pires encore dans le domaine des croyances et des mœurs. L'incrédulité levait la tête, et Forgie sortait de l'ombre. Sous le grand roi même, il en avait été parfois ainsi. Gomme il y a toujours deux cités en présence dans le monde, il y avait eu deux siècles de Louis XIV à côté l'un de l'autre, ou plutôt l'un sous l'autre : l'un chrétien, solennel, rangé, pur; l'autre impie, débraillé, licencieux, grivois; l'un, longtemps dominateur et seul en vue; l'autre se cachant sous le premier et se montrant quelquefois à la surface et au grand jour, dans la littérature et dans la société. En fece des grands écrivains, des grands poètes, si chrétiens jusque dans le paganisme de leur muse et de leur vie, avaient paru les Molière et les La Fontaine, dont les Chaulieu (1639) et les La Fare (1644), presque leurs contemporains parla naissance, devaient transmettre l'héritage et la tradition de licence au siècle suivant. Vis-à-vis le monde dévot et mêlé d'hypocrites de M"« de Maintenon, s'agitait et s'étalait le monde de Ninon de Lenclos, et la courtisane avait sa cour et presque son trône comme la marquise. Parmi les grands seigneurs toujours dignes, comme les Beauvillîers et les Chevreuse, ou qui tenaient à réparer leurs désordres en mettant un intervalle entre la vie et la mort, se distinguaient déjà les Richelieu et les Guise, qui portèrent jusqu'au bout le scandale de leur impiété et de leurs mauvaises mœurs. Toute la Régence existait à l'état plus que rudimentaire, et les éléments maudits s*en dégageaient peu à peu; son chef était là, déjà flétri du titre de Cui£Bux)a de vices.

C'est le mauvais courant du règne de Louis XIV, dans FEglise, Taristocratie et les lettres, qui reçut le berceau de Voltadre et le porta dans des eaux qui , grossies par d'autres affluents et par Voltaire lui-même, emportèrent tout le siècle.

Bans sa femille, entre un père trop occupé, une mère plus que légère, un frère morose, il ne trouve ni bons conseils, ni exemples isahilaires, et l*infl[uence chrétienne de ses maîtres est

NAISSANGB BT fiDUCÀTIÛN DE VOLTAIRE %i

détruite par Ghâteauneuf et par ceux qui s'emparent de lui au seuil du collège. Il entre dans le monde par le Temple^ par Saint- Ange, par Sully, par Maisons, portes ouvertes sur toutes les cor» ruptions et toutes les Ucences. Un gouvernement insensé Texile en Angleterre» où il va recueillir l'incrédulité pour la marier à la débauche. Ce mariage se conclut à Cire; . Comme pour k rendre plus fécond et en &ire sortir tous les fruits, on le laisse partir pour la Prusse, au lieu de le rendre impuissant par quelles faveurs. A son retour, il était temps encore. Mais non, oû le force de se retirer en Suisse où, pendant vingt ans, il enlalitera tant de productions impies et immondes.

En quatre mots, voilà la vie de Voltaire, gâté par son siècle mvant de le gâter à son tour» Voilà le maUieur de cet homme avant son crime, et voilà en même temps le malheur de le fnmce.

HAtSSAlVCl, fkUtttt S¥ fKf Anes 01 tOtfAlltS

Tout est problème dans la vie de VoUaire, du berceeu à 11 tombe, sa naissance comme sa mort

Où est-il né? Quand est-il n«?

Dans tous ses écrits, & partir de sa lettre à Frédéric di 19 avril 173d, il s'est dit parisien, bmirgeois de Paris, ce qu'il rA«péta encore en 1769, dans son %ttre a Boileau :

Dans la 6oitf âa Pikis je ni^ ioft vokiû.

Tous les biographes et littérateurs ayant vécu avec Voltairei tomme Lougchamp, Wagnière et Collini, ou ayant écrit sous ses yeux» comme Palissot, l'ont &it naître àParis, sans aucune réela* matîon ni de lui ni des contemporains* Son premier historien, le marquis de Ludiet» qui écrivait sur des renseignements ibuf*' nis par la famille, continua, en 1781, la tradition commune, et il y avait sur cepointune sorte de prescription, lonque, en 1789, Ctondoreet s'atte, mais sansaoctine preuve, de le iûre naître i Ch&tenar> pr^ ^6 Cette petite cour de sceata, où il devait passer

plus tard de si beaux jours. De là une tradition nouvelle, une prescription contraire, adoptée sans protestation jusqu'en 1830. Suivant cette version, Voltaire serait né chez madame Marchand, sa tante paternelle, dans une maison portant, en 1830, le n* 70, rue des Vignes, mais bien transformée depuis 1694 (1). Or, deux années seulement après l'assertion de Condorcet, Prudhomme disait s'être transporté à Châtenay, où personne n'avait pu lui montrer le prétendu lieu de la naissance de Voltaire (2). Comment l'aurait-on pu quarante ans plus tard? D'ailleurs, indépendamment de tous les témoignages dignes de foi, nous avons un acte authentique et officiel qui place son berceau à Paris, acte auquel on n'échappe pas en l'entachant de faux sans motifs, ou en expliquant le faux, comme on l'a essayé (3), par le désir qu'aurait eu Arouet père, né bourgeois de Paris y de conservera son fils un titre qui était presque une noblesse.

Voltaire est donc né à Paris. A quelle date? En février, ou en novembre 1694? Rien, sur ce point, à conclure de ses dires, contradictoires et intéressés. S'il écrit à Damilaville, le 20 février 1765 : « Je suis né en 1694, le 20 février, et non le 20 novembre, comme le disent les commentateurs mal instruits ; » il écrit au roi de Prusse, le 25 novembre 1777 : « J'ai aujourd'hui 84 ans. » Dans l'article qu'il envoya aux fi*ères Parfaict pour leur Dictionnaire des théâtres de Paris (4), il se dit né le 20 novembre. Il hésite davantage dans son Commentaire historique (1776), et nous laisse en quelque sorte le choix entre les deux dates : « Les uns font naître François de Voltaire le 20 février 1694, les autres le 20 novembre de la même année. Nous avons des médailles de lui qui portent ces deux dates. Il nous a dit qu'à sa naissance on désespéra de sa vie, et qu'ayant été ondoyé, la cérémonie de son baptême fut diflérée plusieurs mois (5). » Dy a plus : Voltaire a varié non-seulement defévrier à novem-

<i) Œuwret de VoUairê, éd. Beuchot, t. LI, p. 56, note de Beuchot.— (2) Ré- 9ei. de Paru, année HO!, n» 100, p. 448. — (3) M. Oogenson, lettre au Not^ vMUte de Rouen, 23 février 1860. — (4) T. VI, p. 288. — (5) Œuvres, t.XLVIII, p.315.

bre, mais d'une année >à une autre, et il s'est dit né en 1693(1). Inutile d'ajouter que les variantes de Voltaire ont passé chez tous ses historiens, de son vivant et après sa mort, et que, par conséquent, leur témoignage, en l'absence de toute preuve auhentique, n'a d'autre valeur que celle du témoignage de Voltaire lui-même. Or, déjà suspect par ses seules contradictions, ce témoignage l'est bien plus par les motifs intéressés qui le faisaient varier sans cesse. En général. Voltaire s'est toujours vieilli, dans le double intérêt de son repos et de ses rentes viagères. Le premier janvier 1777, il écrit à d'Argental : « Ne dites point que je n'ai que 82 ans; c'est une calomnie cruelle. Quand il serait vrai, selon un maudit acte baptistaire, que je fusse né en 1694, au mois de novembre, il faudrait toujours m'accorder que je suis dans ma 83«» année. Vous me direz que 83 ans ne me sauveront pas plus que 82 de la rage des barbares qui me persécutent; cependant ma remarque subsiste. » Voilà le fond, vingt fois brodé en toute espèce d'arabesques spirituelles. Dès le 20 octobre 1764, il se plaignait à Hénault et à Duclos qu'on ne voulût pas laisser mourir en paix un vieillard de 71 ans, accablé d'infirmités et presque aveugle. En 1770, le 3 janvier, écrivant au même d'Argental, il ne veut pas qu'on lui lésine les années : « Il faut dire que j'en ai 78, et n'y pas manquer; car, après tout, on se fait une conscience d'affliger trop un pauvre homme qui approche de 80. » Et, quelques semaines plus tard, le 19 février, il veut être réputé octogénaire, quoique, au plus fort compte, il ne fût qu'à la veille de ses 76 ans accomplis.

C'est surtout en traitant avec ses débiteurs, en négociant un nouveau contrat de rente viagère ou de bail à vie, qu'il étale son âge, qu'il tire parti de sa vieillesse, faisant suivre du doigt, avec une insistance comique, le chiffre de ses années à mesure qu'il avance , et le grossissant toujours de quelques mois , et même d'un an ou deux. Dans sa supputation , comme dans la supputation ecclésiastique, toute année commencée est une amiée finie. C'est tout ce qu'il a de commun avec l'Église !

Mais il nous a parlé d'un maudit acte baptistaire, qu'il ne

(1) A Bernis, 25 février 1763.

songe jamais à contester. Cet acte, retrouvé et publié en 4880 par Berrlat Saint-Prix, éditeur de Boileau (1), est daté du 22 novembre, et porte : « Né le jour précédent. » D ne fait pa» mention d'ondoiement, circonstance qui paraît avoir été transportée de Tatné au cadet des fils de François Arouet. Serait-îl fondé sur un mensonge? Il peut sembler piquant à quelquesuns que Voltaire, dès l'âge de neuf mois , ait trompé l'Église et s© soit Joué du sacerdoce. Mais on ne comprendra jamais qu'il ait été possible de tromper un prêtre au point de lui présenter un enfant de neuf mois pour un enfant d*ttn jour. On comprend moins encore que le père, ancien notaire, n'ait pas calculé les inconvénients d'une date de naissance incertaine, et se soit hasardé à dicter et à signer un faux en écriture publique.

Sans tenir compte des efforts de Clogenson et de quelques autres contre un acte officiel, [ni de l'obstination de la majorité (Jçs historiens à répéter encore aujourd'hui la légende de Condorcet , disons, avec les registres de la paroisse de Saint- André-des-Arcs (2), que François-Marie Arouet est né le dimanche, 21 novembre 1694, de François Arouet, conseiller du roi , ancien notaire au Ghâtelet , et de demoiselle Marie-Marguerite (3) Daumart. Il eut pour parrain François de Castagner de Châteauneuf, abbé commendataire de Varennes, et pour marraine Marie Parent, épouse de Symphorien Daumart» ôcuyer, contrôleur de la gendarmerie du roi.

Les Arouet et les Daumart, originaires du Poitou, étaient, les uns et les autres , d'une bonne et ancienne famille , dont un membre au moins s'était déjà signalé dans les lettres. Sur la fin du XV* siècle, un René Arouet, homme d'esprit et auteur de poésies ag^réables , s'était acquis dans sa province une telle rè-

(1) Œuvres de BotliMiu, t. I, p. xt. — (î) r>tt¥epncV VXê de FbZIftir», Geaàitt 1786, p. ISi, en 4Ud Iç ffè99 9btfk ^ Vottaifo, «^é jaiv^niata, 01 pl9C0f plwlRld tel» cette églÛQ ua «^ votOj^ ^^v d.ecoaQ<|er pardon à Dieu de llmpiété de lA conduite et dcji écrits de son cadet, et que ce monument se voyait encore ét^ foa temps an-deaftts de k ehaire. *• (S) Beuehot {(S^mns de V^ltmfe^ 1. 1» ji. 1 1 Q, noll) %%>j;<ciiQ (O]:ri0K OM^feli) «A ^ V^n^lei: CM/t^Hae, sîuis doute wir la M d» la noie aux Trères Parfaict, qui né saurait prévaloir sur un aota aulbeutique. — yollali'6 aQ savait même pas le vrai prénom de sa mwè*

NAlSSAIfCB IT ÉDUCATlOîf Df VOLTAIRE 19

pi^atioiit Que deux villes^ Loodun ei Saiiil4joup» se disputèraait rhonneur de lui avoir donné naissance (1). En 1778» quelque jours avant la uiart de Tcdtaire» Domoostier de k Foiids» oîlider au corps royal d*artillerie, «nieur d'une histoire de Lradm» kn s^iprit Torîgîiie de la famille Aniu^ et hn adressa nue pièce 4e vers» composée en 149d par un de ses ancêtres» AntoinB IkinMmstîerySurlamort deceBcnèArou^, son aaai.YoUaire f^midit, le 7 avril 1778» que René pouvait être un des siens» na» que» dans le débat fleré entre Loudun et Saint-Loup» qui voulaient, à rexemple des sept viUes d*Homère, oombattre pour être le lieu de la naissance de ses ancêtres» il n'avait aucuite voie de conciliation i leur proposer. « Si cette découverte ks intéresse, disait-il» elles ne manqueront pas de moyens pour la fidre (9). » Toltaire affectait l'indifférenoe, nâôs il était flatté sans doute de cette tardive révélation de l'andenn^ et de la câébrité locale des siens, lui qui » traite ans auparavant)» avait élé si profondéfn^it blessé et humilié» lorsque Des fontaines favaitai^é fils de pays». Malgré cette ressonhlance nouvelle avec ^^i^e» il s^était bien défendu d'être né dans le p^^s des églogues et des bucoliques.

Un autre de ses ancêtres parait avrâr été enveloppé dans le massacre de le Saint-Bartbâemy (d). Son grand père» François Arouet» originaire de Saint-Loup, vint s'établir mardiand drapet à Paris, rue Saint-Denis, et il y prospéra. Notre bourgeûs gastilhomme ne se vantera jamais de ce grand père drapier» caril n'aurait pas trou^'é de Covîdle pour lui dire : c Votre grand père marchand 1 C'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait» c'est qu'il était fort obligeant » fort officieux; et, comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choàsîr de tous les û6tés , les £adsait apporter chez lui » et en donnait à ses amis pour de Fargent. » Ajoutons que Voltaire avait bien trop d'esprit pour prêter l'oreille à un pai*eîl langage, et pour répondre au flatteur : « Je suis ravi de vous con-

(!) Dttvemet, Vte de Tottaire, Génère, f786,p. îd. — (2/ Luchcl, fltrf. Utt. âc YoUaire, HSl, t I, p. 2. — (3) Artiste du !5 avril 1864, p. iM; «ctnat iVune lettre adreissée par M. Cîogenson i Ronen, âî Juin 18S8.

fO LIVRE PREMIER (1694-1734)

nattre, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon grand père était gentilhomme (1). »

Le vieux drapier mourut vers 1667, laissant deux enfants : madame Marchand et le père de Voltaire. Celui-ci, né le 31 août 1649 (2), fut notaire au Ghâtelet jusqu'en 1693. En 1701 (3), il fut admis au serment de receveur alternatif et triennal des épices, vacations et amendes de la Chambre des comptes, charge dont il ne se démit que la veille de sa mort, en faveur de son fils aîné. Pour relever sa naissance du côté paternel, Voltaire donnera toujours à François Arouet le titre de trésorier de la Chambre des comptes (4); et, sur sa foi. Condorcet adoptera ce petit mensonge de vanité et le transmettra à tous les historiens jusqu'en 1816. Dès 1781, pourtant, Luchet, premier biographe de Voltaire, ne l'avait fait nattre que d'un payeur des épices; mais son témoignage fut dédaigné. En 1816, Lepanleva lui-même, à la Cour des comptes, les expéditions des deux actes de réception d' Arouet père et d' Arouet fils aîné, et il constata qu'ils n'avaient droit qu'au titre de receveur des épices (5). Tel est le titre qui est au$si donné à l'un et à l'autre dans leur acte mortuaire (6).

Du reste, capable et honorable dans ses diverses fonctions, suivant tous les témoignages, François Arouet était encore un homme de goût et de savoir, aimant et recevant la bonne compagnie. Sa femme, épousée le 7 juin 1683, était une personne à la fois agréable et sans austérité. Mieux élevée que la plupart des bourgeoises de son traips, amie de Ninondanssa jeunesse(7),

(!) Le Bourgeois gentilhomme , acte IV, scène 5«. — (2) Acte do baptême, legistrcs de la paroisse de Saint-Germaio-rAuxerrois. ~ (3) Et non en 1696» oomme le dit Beuchot, l. I, p. 119, note. — (4; Voir, notamment, Icllres à MU« Doooyer et Commentaire historique, Œuvres, t. LI, p. 12, et XLVIII, p. 318. —(5) Vie politique, littéraire et morale de Voltaire, 5« édition, Paris, 1837, p. 56. — (6) Dans le procès-verbal d'embastiUement de Vollaire, du 17 mai 1717, aon père est appelé Payeur de la Chambre des comptes ( Delort, Histoire de la dé^ iention des Philosophes, etc., Paris, 1829, t. II, p. 24.) — Ainsi le désignent let Mémoires du temps, notamment Buvat, Journal de la Régence, Paris, 1865, 1 1, p. 277. — Mais , toute puissance de la tradition mensongère I Lepan , si bien renseigné, n*a été suivi que du seul Philarète Chasles {Plutarque français), et loi biographes continuent de donner pour père à Voltnii'e un trésorier de la Chambre des comptes. — (7) Vollaire, Œuvres, t XXXiX, p. 408.

eUe attirait chez elle la foule des courtisans, mais au détriment de sa réputation et de Thonneur de sa famille. On se demanda alors et on peut se demander encore aujourd'hui quel fut le père du dernier de ses cinq enfants, c'est-à-dire de Voltaire. Le mari écarté, restent Châteauneuf et Rochebrune qui, l'un et l'autre, au rapport de Duvemet (1), portaient à l'enfant un intérêt propre à légitimer les soupçons. A piendre au mot le début versifié de la lettre à Richelieu du 8 juin 1744, Voltaire aurait été bâtard de Rochebrune, d'une ancienne et noble Csunille d'Auvergne, chansonnier aimable, auteur d'une cantate d'Orphèe mise en musique par Oérambault, mort seulement en 1732. Sans doute on peut entendre ces vers d'une bâtardise en Apollon; mais ils prêtaient à une vilaine équivoque, que Voltaire, instruit des bruits qui avaient couru sur sa naissance, aurait dû éviter, surtout écrivant à ce Richelieu, si porté à tout prendre dans le sens de ses mœurs personnelles.

Et ce n'était qu'une récidive ; car, dès 1706, croît-on, cet enfant de douze ans, si voisin des faits et des bruits, et la joue encore chaude des caresses que lui prodiguaient Rochebrune et Châteauneuf, caresses qu'on disait adressées à sa mère à travers sa gentillesse, répondait à un poète. Duché, par ce sixain :

Dans tes vers, Duché, je te prie, Ne compare poiut au Messie *Un pauvre diable comme moi. '

Je n'ai de lui que sa misère, Et je suis bien éloigné, ma foi, D'avoir une vierge pour mère (2).

Dîra-t-on qu'il ne voulait parler que de la fécondité de madame Arouet? mais cinq enfants, ce n'est pas là une fécondité phénoménale. Un sens pire se présente toujours h resprit,forcé de voir dans ces vers encore ime allusion malheureuse. Bâtard ou enfant lé^time, Voltaire, au moins, a été peu soucieux de l'honneur maternel. i

L'abbé de Châteauneuf, rival de Rochebrune (3), l'homme qui exerça sur Voltaire enfant une influence déplorable et défini-

(1) Vie de Voltaire, p. 11. — (2) Œuvres, t. XIV, p. 309. — (3) « Ma mère, ^ VolUâre, était foré mnU de l'abbé de* Cbâloauneuf ( t. XXXIX, p. 468). »

22 LIVRE PRBMIM Cî694-.17a4)

live, était, comme son frère l'ambassadeur, originaire de Chamhérf. « C'étaient, dit Saint-Simon (4), deux savoyards, tous deux gens de beaucoup d*esprit et de belles-lettres, et tous deux fort capables d*affiiires, l'aîné (le nôtre) avec plus de man^, l'autre avec encore plus de fond et de sens. » Quand l'abbé mourut, en 1708, Sailit-Simon lui fit »core cette oraison funèbre : « Homme de beaucoup d*esprit, de savoir et de bonne compagnie, désiré dans les meilleures (2). » Malheureusement, les bonnes compagnies où il introduira Ycdtaire, étaient celles de Ninon et des Vendôme; bonnes compagnies pour Saint-Simon, qui juge trop au seul point de vue de la naissance, mais infectées alors d'impiété et d'immoralité. Après avoir rempli lui-même, en 1697, une misi^on politique qui ne lui valut qu'un exil passager, Fabbéde Cbâteauneuf ne vécut plus que pour ses sociétés. C'est lui, dit-on, qui finit Fhistoire amoureuse de Ninon de Lenclos, par un rendez-vous que la courtisane lui aurait fait attendre au jour de ses soixante-et-dix ans (3): anecdote suspecte qu'on a mise encore sur le compte de Fabbé Gédoyn et de tous les derniers famiMei's de Ninon. C'est pour Ninon que Cbâteauneuf écrivit son Dialogue swr Im mmiquê des anciensy seul ouvrage qui nous reste de lui.

Nous venons de nommer l'abbé Gédoyn* Parent de Ninon, il pouvait avoir décemment ses entrées chez elle» et, lui aussi, il y conduira quelquefois le Jeune Voltaire (4). Sorti des Jésuites et pourvu d'un canonicat à la Sainte-Chapelle (1701), en attendant son entrée à FAcadémie des Inscriptions et à FAcadémie Française, il vint habiter la maison canoniale'» et se trouva aini» voisin de François Arouet, qui [habitait Cour du PaUis. De voi^, il devint bientôt son ami, et Fun de ses plus habituels femiliers. « Il n'avait d'autre maison que la nôtre» » a dit Voltaire (&). Suivant Dalembert (6), il aturait partagé avec Fabbé

/ (1) Mémoires, édiUon Hachette» Paria, 1856, t. II, p. 4. — (2) T. VI, p. 44i.

* — (a) Œuvres de Voltaire, t. XXXIX, p. 40», et lettre du 15 avr» 1752 à un membre de rAetdémie de Beriki. — Dk» h jiéfeme de mon ontke^ t XLàlI, p. 336, et Dictionnaire philosophique, t. XXVIII , p. 353, Voltaire ne donne pins à Ninon qne 60 ans à cette époque. — C4) Défense de mon onde, loe. ciL — {V)Défem9ê9mm onclr, lo«. cH. — (6) J5i»9« dt C^édoyn, OHwuru, t Xl,p. ai3.

NAISSANCE ET tDUCATIOW DE tOLTAlRE 13

CUiàleaniieiif le triste woia de donner à Voltaire «ifant sa première édacation philosophique. Toujours est-il qu'il a mérité les éloges de Dalembert et de Voltaire en séparant la morale de la religion» et en développant un système d'éducation dont aurait pu s'emparer l'auteur A'ÉmUê.

Botteau, lié avec Gh&teauneuf, et qui dut aussi fréquenter la maison de l'ancien notaire (1), aurait pu être pour Voltaire un meilleur maître; mais, vieux et morose à cette époque, Une pouvait guère s'accommoder de la pétulance et de la vivacité de fenfiuit;et, un jour môme, dit-on, fatigué de ses questions impitoyables, il le rudoya pour l'en punir. L'enfimt, devenu jiomme et poète, lui en gardera rancune.

Des cinq en&nts issus du mariage de François Arouet et de Maiguerite Daumart, trois seulement vécur^it : deux fils, Armand, Tatné, et François-Marie, le nôtre, et une fille, Marie Arou^ (2), mariée à Pierre-François Mignot, correcteur de la CSiambre des comptes, et mère de deux fils, l'un qui succéda à son pare, et l'autre qui fut l'abbé Mignot, et de deux filles, dont l'alnée sera madame Denis et la cadette madame de Fontaine. François-Mwrie lui-même, qui devait pousser sa carrière jusqu'à 84 ans, fut conservé difficilement à la vie. On l'a- Yftit abandonné, raconte Duvemet, aux soins d'une nourrice qui, pendant plusieurs mois, descendait chaque matin chez la m^e pour lui annoncer que l'enfent était à Tagonie. L^abbé de Gh&teaun«tf suppléait la mère, qui parait avoir négligé la santé de son fils autant que s(m éducation morale, et, tous les jours, û montût dans la diambre de la nourrice pour conférer avec eUe des moyens d'arracher Fenfont à la mort (3). Leurs efforts concertés réussirent, et F^nfiint, quoique toujours frêle et délicat, ne d(mna ph» dlnquiétude pour sa vie. Mais cette santé si&ible fut toujours un obstacle à la ferme et forte éducation

(!) En 16S3, François Arooet signa, avec son coUigne Leclerc^Ie testament du poète. —> (â) Cette sorar est la seule personne de at fiunille que Voltaire paraisse AVoir oUoé» : • Mon gcbut t toi^r» été tooml veit eBe, » éoiivaitHl à TkieFloI, fin décembre 1722. — Elle mourut vei-s le commencement de septembre 1726, et VolUSft, tltfaenAn^etem^til Mf itt» fiâlqiMS owl» «imcètntB. — (9) 1% de VoUaire, p. 11 il |8»

que réclamait son caractère entier et son humeur volontaire. Il est vrai que son parrain, cet impie et débauché abb^ de Chft* teauneuf, qui fut, jusqu'au collège, son maître et son instituteur à peu près unique, tenait peu à son développement moral, et se trouvait suflisamment payé de ses soins par quelque espièglerie ou quelque saillie, qui faisait déjà pressentir le futur Voltaire. Aux fables de la Fontaine, il fît bientôt succéder la Moïsade, dont Voltaire rejettera à tort sur J.-B. Rousseau la triste paternité. Indigne de tous les deux au point de vue du talent, ce poëme, où Ton classe Moïse, — en attendant Jésus-Christ, — parmi les imposteurs, pourrait, sans témérité, être attribué à Fauteur de VÉpitre à Uraniey tandis qu'il répugne de le mettre sur le compte de Jean-Baptiste, immoral en ses mauvais jours, mais jamais incrédule. En réalité, il est l'œuvre d'un nommé Lourdet, « qui n'a peut-être jamais fait en toute sa vie que cette pièce exécrable (1). » Ce poème ignoble, une des premières attaques que l'incrédulité ait risquées ouvertement en France contre la religion, tel fut le catéchisme dont Châteauneuf empoisonna la mémoire de l'enfant. Et il s'en vantait! Un jour que Ninon lui demandait des nouvelles de son filleul : « Ma chère amie, répondit-il triomphant, il a un double baptême, et il n'y a rien qui n'y paraisse, car il n'a que trois ans, et il sait déjà toute la Moïsade par cœur (2). » Du premier baptême, du baptême des chrétiens, le parrain infidèle n'avait aucun souci, et le filleul, infecté de cette p&ture impie, ne gardera nul souvenir. Si, comme l'a dit le comte de Maistre, l'homme moral est formé à trois ans, et formé par la mère, quel sera cet enfant, négligé par la sienne (3), et livré, pendant ses dix premières années, à l'influence presque exclusive d'un vieux libertin, qui, pendant quatre années encore, — puisqu'il n'est mort qu'en 1708, —étouffera, d'accord avec Ninon, vraie commère de Châteauneuf, vraie marraine de son pupille, les germes meilleurs déposés dans cette âme par d'autres maîtres ! C'est à Châteauneuf qu'on doit imputer Voltaire impie.

(1} Des Fontaines, Jttgements sur quelques ottvrages nouveaux^ U I, p. S73« -^ 2) Duvernet, p. 13. — (3)n la perdit, d'ailleurs, en juillet 1101.

Cest à lui paiement, ajoute Duvernet (1 ), qu'on doit Voltaire poêle, xar, en jouant, il lui aurait appris l'art de versifier. Peut-être était-ce pour le mettre en état de lutter avantageusement, sur ce point encore, avec son atné, qui faisait aussi des vers; toujours est-il que, dans la famille, on se plaisait à mettre les deux enfants aux prises; et, pas plus en vers qu'en prose, l'aîné, malgré l'avantage de ses neuf ans de plus, n'était jamais vainqueur. Entre l'élève des Jansénistes et l'élève de Châteauneuf, pas le moindre trait de cette ressemblance qu'on retrouve toujours entre les frères. Sans manquer d'esprit, Armand, un peu lourd et sombre, n'avait rien de la pétulante vivacité de François-Marie, et à l'incrédulité naissante de celui-ci il opposait déjà cette dévotion farouche qui le jettera dans les folies des convulsionnaires. Le père s'alarmait pour l'avenir de ces dispositions de ses deux fils, de ses deux fous, comme il disait, l'un en prose et l'autre en vers; mais trop tard : le pli était pris à jamais.

Page 1