FONTAINEBLEAU ET SCEAUX — COMÉDIES ET ROMANS
ZADI&
Ridicule et comédie, voilà le séjour à Anet; le séjour à Fontainebleau, vers la fin de cette même année, &illit devenir tragique.
La reine s'y était rendue le 14 ou le 15 octobre (1). Voltaire et madame du Ghâtelet y rejoignirent la cour vers la fin du môme mois. N'ayant plus leurs domestiques, qui les avaient tous quittés pour insuffisance de gages, ils logèrent chez Richelieu, d'où ils allaient chaque soir au château. On y jouait un jeu d'enfer. Le premier jour de son arrivée, madame du Ghâtelet perdit 400 louis au jeu de la reine. Voulant se rattraper, elle envoie demander de nouveaux fonds à son intendant et à ses amis; et, en attendant, le lendemain, elle perd encore 200 louis avancés par Voltaire, « non sans quelques représentations de celui-ci, qui était sensible à sa perte (2). » L'envoyé rapporte encore 200 louis empnmtés à gros intérêts, plus 180 louis prêtés par mademoiselle du Thil, amie de madame du Ghâtelet, et les nouveaux venus prennent aussitôt le chemin des autres. Piquée au jeu, madame du Ghâtelet joue sur parole, cave au plus fort, et perd 84,000 livres. Voltaire lui dit alors en anglais : « Vos distractions au jeu vous empêchent de voir que vous jouez avec des fripons. j> L'avis est entendu et répété aux intéres-
(1) Ltiynes, Mémoires j t. VIII, pp. 308, 321. — (2) Nous allons suivre, presque jusqu'à la fin du volume, les Mémoires du valet de chambre Longchamp. Mais notons bien que ces Mémoires ont été arrangés, altérés et adoucis par les éditeurs de 1826 , Decroix et Beuchot. En 1863, M. d'Albanès Havard en a publié une édition aibrégée et coi^use, sans en conn^tre Tauteur, connu de tous pourtant depuis plus de trente années, et le manuscrit qu'il a reproduit parait être ou l'original on une copie authentique. Aussi préférerons-nous plus d'une fois sa leçon à celle de 1826, et nous prévenons une fois pour toutes que les passages guiilemétés, à moins d'avis contraire , sont empruntés à son livre, intitulé : Voltaire et madame du CUtelet, etc. — Ici, p, 180.
ses. Voyant quelque agitation dans l'assemblée, Voltaire et la dame quittent le ch&teau, rentrent à Thôtel Richelieu, et ordonnent le départ immédiat. A grand'peine on trouve un cocher et une femme de chambre; on bâcle quelques paquets, et on part au milieu de la nuit.
Près d'Essonne, une roue casse, heureusement vis-à-vis d'un charron. L'accident réparé. Voltaire et la dame veulent remonter en voiture, mais ils n'ont pas d'argent pour payer, et le charron refuse de les laisser partir. Passe fort à propos un marquis allant à Fontainebleau, qui paye le charron et donne aux voyageurs quelque argent de route. A Villejuif, ils se séparent. Pendant que madame du Gh&telet file sur Paris, Voltaire écrit à la duchesse du Maine pour lui demander asile. La duchesse renvoie le commissionnaire avec une lettre lui annonçant qu'un ofQcier de confiance le viendrait prendre à l'entrée de la nuit pour le conduire à Sceaux ; ce qui fut foit.
A Sceaux, Voltaire se confine dans un appàrtemeilt écarté, oà il passe tous ses jours, volets fermés, inconnu à tous, et d'où, chaque nuit, vers une heure du matin, il descend che? la duchesse, qui l'attend au lit, tous ses gens retirés. Un seul valet, mis dans la confidence, lui dresse une table dans la ruelle et lui sert à souper. Sa faim apaisée, il paye son écot en sa monnaie, et charme la duchesse par sa conversation, ou par la lecture de ce qu'il a écrit dans la journée, conte ou roman, Babouc, Scarmentfido, Mioromégasj Zadig^ dont il lui donne la primeur. Rentré chez lui un peu avant le jour^ il dort quelques heures, et, le reste de la journée, il travaille aux bougies, malade et ennuyé. Deux mois se passent ainsi.
De son côté, madame du Ch&telet reste enfermée six semaines chez elle à Paris, n'ayant pour confident de sa retraite que le seul d'Argental. Cependant elle s'arrange pour payer sa dette de jeu. Dans un renouvellement du bail des fermes, elle obtient la moitié d'un bon de fermier général, qu'elle vend aussitôt, moitié comptant, avec quoi elle s'ac-
quitte envers son créancier qui se contente de vingt-quatre mille livres, moitié en une rente annuelle de quatre mille livres, payable pendant toute la durée du bail. Bel emploi de la fortune publique I
Elle songe alors à rejoindre Voltaire, qu'on disait passé en Prusse, nul ne sachant ce qu'il était devenu. Seuls dans le secret, madame du Châtelet et d'Argental ne communiquaient avec lui que par exprès, ou sous le couvert de la duchesse. Mais on n'est plus tenu au même mystère. On a apaisé les offensés de Fontainebleau, dont les uns n'osent plus déclarer qu'ils s'étaient reconnus à l'épithète de fripons, et dont l'autre a été payé pour se taire. Madame du Châtelet en vient apporter la nouvelle à Sceaux, et est retenue par la duchesse.
Sceaux change alors d'aspect. Le bruit et l'éclat des fêtes succèdent au silence et à l'obscurité qui venaient d'envelopper cette prison provisoire. Chaque jour, c'est une comédie, un opéra, un ballet ou un concert. On joue la Prude, fort peu prude, comédie plus immorale que comique, déjà représentée à Anet. Madame du Châtelet et madame de Staal remplissent les principaux rôles, et Voltaire fait un nouveau prologue pour la circonstance. On joue hsé, pastorale de La Motte, et madame du Châtelet, actrice et musicienne, reçoit de Voltaire, au sortir de la représentation, le nom du rôle qu'elle a rempli, dans les vers a charmante Issé, etc., » parodie de la sarabande de la pastorale (1). On joue Zelindor, opéra de Moncrif, et les Origi" naux de Voltaire, déjà représentés à Cirey, et madame du Châtelet, sous les traits de Zerphi et de Fanchon, reçoit les mêmes hommages. Dans les Originaux, elle a pour vis-à-vis les Chabot, les d'Asfeld, les de Croix, les Courtanvaux, les plus grands seigneurs de la cour. Puis, ce sont des ballets, où figurent les danseurs et danseuses de l'Opéra de Paris (2).
Une des actrices oubliées par Longchamp est madame de Jaucourt, qui jouait dans Issé. Madame de Malause avait &it
(1) Œuvres de Voltaire, t. XIV, pp. 395 et 396. — (2) Ici, Longchamp nomme la Guimardy qa'U dit âgée de treize ans; mais hf Guimard, née le 17 septembre 1745, était encore au berceau.
les frais de cet opéra, qui attira une affluence si importune^ que la duchesse ne voulut plus que des comédies. Mais l'affluence fut la même, ce qui l'ebuta la princesse. Des billets inconvenants appelaient la foule : « De nouveaux acteurs représenteront, vendredi IS décembre, sur le théâtre de Sceaux, une comédie nouvelle, en vers et en cinq actes. Entre qui veut, sans aucune cérémonie ; il feiut y être à 6 heures précises, et donner ordre que son carrosse soit dans la cour à 1 heures et demie, 8 heures. Passé 6 heures, la porte ne s'ouvre à personne (1). »
A en croire d'Argenson, Voltaire fit pire, car il écrit : « Madame du Châtelet et Voltaire ont perdu les entrées de la cour de Sceaux, à cause des invitations qu'ils faisaient 4 leurs pièces, fl y a cinq cents billets d'invitation où Voltaire offi^it à ses amis, pour plus agréable engagement, qu'on ne verrait pas madame la duchesse du Maine (2)« » C'est le témoignage d'un ami et d'un homme bien informé, que l'insolence bien connue de Voltaire rend, du reste, fort croyable. La comédie ainsi annoncée était la Prude*
Après souper, c'étaient des lectures publiques des ouvrages lus déjà dans la ruelle de la duchesse. Voltaire {»*omit de les livrer à l'impression et d'en distribuer des exemplaires à la noble compagnie, avant d'en rien répandre dj&as le public*
Ainsi s'écoulèrent trois semaines de février, après lesquelles le couple revint à Parts. Voltaire s'occupa aussitôt de l'impression de Zadig. Il en partagea le manusmt entre deux libraires, Prault de Paris et Machuel de Rouen, et il réunit ensuite les deux moitiés imprimées pour en composer un tout. Son double but était de faire ses distributions avant que Touvrage pût être mis en vente, et d'échapper aux comp^isatkuis des libraires, qui tiraient au-delà du noml^re convenu peor se dédommager des pertes que leur imposait sa lésinme dans le règlement des frais d'impression^ IL ne resta pour ressource à Prault et à Machuel que de compléter mutuellement les^
motTM, éd. Jannet, t III, p. 190, 21 décembre 1747.
exemplaires tirés en sus, ou de feire une édition nouTelle. Bon tour, mais peu loyal, dont Voltaire s*applaudit, et que Prault ne pardonna jamais (1).
Voltaire entrait par Zadig dans la voie du conte et du roman, et il y entrait avec facilité, n'y portant pour tout bagage que son merveilleux esprit, et laissant à d'autres les qualités plus solides de l'iavention, du plan et d'un style travaillé.
Déjà il avait publié ou composé le Monde comme il t^a, Vision . de Baboue, satire de Paris sous le nom de Persépolis, et particulièrement de tout ce qui tient aux idées religieuses; — le CrocheUuT borgne, histoire impudique sous forme de rêve ; — Cosi'Sanctaj vilain jeu de société, d'où il ressort qu'wn petit malj comme la prostitution, est permis pour arriver à un grand bien^ comme la conservation d'un mari ou d'un père; — Micromégas, imité de GuUiver, et dirigé contre Fontenelle, rapetissé en nain de Saturne, ou plutôt contre la nature et l'hiunanité, tournées en ridicule par l'idée de l'infini; — Scarmentado, début de ces sortes d'Odyssées, moule uniforme désormais de tous les romans de Voltaire, où le héros parcourt le monde, non pas, comme le héros du vieux poëte, pour y étudier pieusement les. cités, la civilisation et les mœurs des hommes, mais pour fedre de tous les peuples et de toutes les institutions, principalement des institutions religieuses, im tableau aux couleurs les plus horribles et les plus révol- Wtes(2),
Zadig, le sage Zadig, c'est Voltaire, surtout avec les additicHis considérables qu'il fît plus tardjà son roman, allusions ou allégories où il se peint lui-même et où il se venge de ses ennemis. Et c'est pourquoi, même i^rès la publication qu'il en avait faite, il le renia avec insistance : « Je serais trèsfâché, écrit-il le 10 octobre 1748 à d'Argental, de passer pour l'auteur de Zadig y qu'on veut décrier par les interprétations les
(1) Les deaz éditions des Mémoif^g de Longohamp, d'icoord sur le ftât, ioter- ▼ertissent Tordre des parties li^vées à Praolt et à MtchneL — (2)Toasces contas sont an t. XXXIII des Œuwm d9 VoUairt, pp. i, 27, 39, 169, 198; Zadig, à la p. 49.
plus odieuses, et qu'on ose accuser de contenir des dogmes téméraires contre notre sainte religion. Voyez quelle apparence! »
Zadig, ou la Destinée, sous-titre qui dit tout, est un plaidoyer contre la Providence et une thèse fataliste; plaidoyer et thèse que Fauteur ne cessera de reproduire dans dix ouvrages en prose ou en vers. Du reste, nul intérêt dans les aventures, la plupart très-communes, excepté dans quelques*chapitres dont ridée n'appartient pas à l'auteur. Ainsi le chapitre du Nez est imité d'un conte chinois; le chapitre du Chien et du Cheval est pris d'un Voyage du chevalier de Mailly (1); le joli chapitre de ï Ermite est tiré presque mot pour mot d'un poëme anglais de Pamell (2); enfin le chapitre des Combats ou du chevalier aux armes vertes, appartient à l'Arioste. Mais ce qui appartient bien à Voltaire, c'est son esprit étincelant, son style si vif, ses peintures si piquantes, et aussi ses gravelures.
RETOUR A CIRET — COMMERCT ET LUNÉVILLK SAINT- LAMBERT
De retour à Paris en janvier 1748, Voltaire et sa compagne n'y restèrent que quelques jours (3). Soit pour oublier ses pertes de jeu, soit pour &ire des économies, madame du Châtelet voulut aller passer le reste de l'hiver à Cirey. On partit de nuit, suivant le goût de la dame, par un temps de gelée et de neige. Un laquais avait été envoyé en avant pour préparer les relais de poste. On devait faire halte à La Chapelle, château de M. de Chauvelin, à trois lieues au-dessus de Nangis. Mais, un peu avant Nangis, l'essieu casse du côté de Voltaire,
(1) Préron, Année littéraire^ 1767, t. I, p. 145. — (2) Fréron, ibid., p. 30. — (3) Ce départ précipité donna ]iea aa bruit que Voltaire avait été exilé par I^tre de cachet pour des vers imprimés sous l'adresse de la dauphine qui semblaient être une critique de la cour de F^tmce. En réalité, ces vers avaient été adressés, dès Tannée précédente, à la princesse de Suède, Ulrique de Prusse, sœur de Frédéric {Œuwei, t. XII, p. 523). — Voir les lettres à d'Ai^ental et à Héoault, da 14 février et de février 1748.
sur qui roulent Emilie, et la femme de chambre, et les paquets, et les cartons; étouffé sous cette montagne, il pousse des cris aigus. Pour le délivrer, il faut tirer de bas en haut, comme d'un puits, par la portière demeurée libre, femmes et paquets, et enfin le pauvre Encelade. En attendant du secours, les deux savants s'asseyent au bord du chemin neigeux, sur les coussins de la voiture, bayant aux étoiles et faisant de l'astronomie grelotante. Enfin, du secours arrive. On relève la voiture, on la répare tant bien que mal, et une bagatelle de douze francs est donnée aux gens pour leur peine, et acceptée avec murmure. Aussi, la voiture étant retombée à cinquante pas plus loin, ils ne veulent se remettre à la besogne et faire escorte jusqu'à Nangis que sur la promesse d'un plus fort salaire. Cahin-caha, on arrive à La Chapelle, mais seulement au jour. Bon repas, bon lit, bon somme pendant la meilleure partie de la journée, et nos voyageurs ont réparé leurs forces. Il n'en est pas ainsi de la voiture, tellement endommagée, qu'il faut deux jours pour la remettre en état passable. Enfin, on arrive sans autre accident à Cirey.
C'est d'abord une solitude profonde. Bientôt prévenue, madame de Champbonin arrive, avec une jolie nièce de quinze ans; puis les voisins, hobereaux du canton, bailli de l'endroit et son grand benêt de fils, accourent de tous côtés. Le train recommence, comédies et fêtes. A défaut d'acteurs, les domestiques sont mis de la partie. On joue* le petit et le grand Boursouffle. Madame préfère les rôles d'Agnès, — quelle Agnès! — mais elle aime aussi beaucoup, — ce qui lui va mieux, — les rôles de poissarde, et, pour lui plaire. Voltaire trempe sa plume dans l'écritoire de Vadé, et en tire les propos les plus libres et les plus crus; s'il ne le fait, elle improvise des polissonneries que les spectateurs badauds croient être de son rôle. On donne encore des farces et des parades, où les campagnards se jouent eux-mêmes sans s'en douter, mais au grand plaisir de la galerie mise dans le secret.
Ainsi janvier se passe. En février, on va à Commercy, où Stanislas tenait alors» sa petite cour, puis à Lunéville, où on
reprend une vie d'étude et de plaisirs. De Lunéville, Voltaire, le 13 février, écrit à; Dom Galmet, abbé de Senones, pour lui demander l'ho^itaUté de son couvent et de sa bibliothèque, n voulait s'instruire avec celui dont les livres l'avaient formé, et aller puiser à la source. Une cellule chaude, du potage çras, un peu de mouton et des œufs, il préférerait cette heu- ••euse et saine firugaUté à la chère royale. Du reste, il serait •m des moines de Dom Calmet : « Ce serait Paul qui irait visiter Antoine. » Pour cette fois, le projet n'eut pas de suite.
C'était Stanislas qui avait invité notre couqple à venir grossir sa cour; suivant Voltaire (1), ce serait le Père Menoux. Ce )ésuite, dit-il, « le plus intrigant et le plus hardi prêtre que j'aie jamais connu, » avide, de plus, et envieux, après avoir extorqué à Stanislas des sommes immenses, de k portion, congrue de madame de Boufflers, qui « tirait à peine alors du roi de Pologne de quoi avoir des jupes ; » enfin, « furieusement jaloux de la marquise, » brouillé avec elle, tellement que le pauvre roi, tous les jours, au sortir de la messe, avait bien de la peine à rapatrier sa maîtresse et son confesseur, — ce jésuite, dit-il, avait imaginé de substituer à la marquise madame du Ghâtelet, encore assez belle, et, de plus, capable, en sa qualité d'auteur, de servir d'aide au roi dans la composition de ses mauvais petits ouvrages; il était alors venu à Cirey pour ourdir cette trame, qu'il avait achevée à Lunéville; mais il était arrivé tout le contraire de ce que voulait le révérend Père : le couple de Cirey s'attacha à madame de Boufflers, « et le jésuite eut deux femmes à combattre. »
Voltaire écrivait ainsi en 1789; cinq ans plus tôt, il avait détruit d'avance ces odieuses imputations contre le Père Menoux, en lui adressant de Colmar, le 17 février 17S4, dans les embarras de son retour de Prusse, ime lettre toute remplie d'estime et de tendresse pour sa personne ; et le Père Menoux s'était justifié lui-même, en hii faisant, le 23, une réponse pleine d'affection, de noWesse et d'aut(»rité, où il re-
(1) Mémoireê; Œuvreg de VoJtaif, t. XU Pw 82»
jetait sur ses écrits irréligieux toutes les persécutions de sa vie. « Je me suis toujours étonué, ajoutait-il, qu'un aussi grand homnae que vous, qui a taut d'admirateurs, n'ait pas encore trouvé un ami. Si vous m'aviez cru, vous vous série? épargné cette foule de chagrins qui ont troublé la gloire et la douceur de vos jours. Je sens quelquefois couler mes larmes en lisant vos ouvrages; plus je les admire, plus je vous plains. Ah! si Dieu pouvait exaucer mes vœux!... Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime (1)! »
Ainsi n'aurait jamais osé s'exprimer, parlant à Voltaire luimême, le cupide et vil entremetteur des Mémoires^
On resservit à Stanislas les pièces déjà représentées à Sceaux, d'autant plus que quelques-uns des seigneurs avec qui on les ^vait jouées se trouvaient à LunéviUe, Le marquis-Dandin, M. du Chàtelet, passant par là, fut enchanté des succès de sa femme. Celle-ci avait été encore excitée dans son jeu par la présence de Saint-Lambert, qu'elle venait de voir pour la première fois. Peu aimé du roi à cause de ses assiduités auprès de madame de Boufflers, Saint-Lambert, pour rester bien avec lui sans contrarier son cœur, allait se tourner du côté de madame du Chàtelet.
Les rapports, à cette première entrevue, n'eurent pas le temps de devenir très-intimes. Distraite de ses études par les plaisirs de Lunéville, la docte Emilie voulut retourner à Paris pour s'y replonger dans les sciences et y imprimer son Ccmmentain de Newton, Mais, avant de le publier, elle le soumit à Clairault. Chaque jour, le couple géomètre s'enfermait au second de l'hôtel de 1* rue Traversière, et y passait de longues heures en savante calculs. Voltaire occupait le premier, et on soupaitavec lui^ Mais, depuis quelques jours, on n'avait même pas à se déranger pour lui tenir compagnie à souper, car U s'était mis à la diète, son remède ordinaire, et ne vivait que d'une boisson abondante de thé léger. Un soir, toutefois, après de longues courses, il se sent appétit, '^ ^ fait avertir les savants. On lui demande le quart d'heure
(1) £e<m#a <)d iSaS, pp. 32^31^.
de grâce. Une demi-heure se passe , et les calculs ne finissent pas. Nouvelle instance de Voltaire , nouvelle réponse : « Nous descendons! » Voltaire fait servir, et se met à table, n attend; personne : la géométrie continue. Furieux, il se lève, monte au second, trouve la porte fermée, Tenfonce d'un coup de pied, soupçonnant autre chose, et s*écrie : « Vous êtes donc de concert pour me faire mourir! » Le souper fut court et triste. De plusieurs jours Clairault ne revint pas, et il fallut toute la tendre diplomatie d'Emilie pour calmer et réconcilier les deux rivaux.
La nuit se passe, inquiète et agitée. Le lendemain, madame du Châtelet envoie prendre des nouvelles de Voltaire, et lui demander si elle viendra déjeuner près de lui. En ayant obtenu la permission, elle descend, tenant à la main un bean déjeuner de porcelaine de Saxe, présent de Voltaire. Elle debout. Voltaire assis, on parle de la scène de la veille. Soudain, Voltaire se lève, « la repousse rudement, » et le déjeuner tombe et se brise. Après une dispute en anglais, langue ordinaire de leurs querelles, Emilie remonte irritée. Voltaire fait ramasser un échantillon du déjeuner, et envoie en chercher un semblable chez un bijoutier du Palais-Royal. On lui en appointe six. Il a beau marchander; il lui faut verser dix louis, qu'il regrette beaucoup, disant que madame du Ghâtelet aurait bien dû déjeuner chez elle. Cependant il envoie lui porter le déjeuner avec des excuses, et la dame daigne recevoir le tout en souriant. Voilà encore un épisode de la vie intime du couple philosophique.
C'est pendant ce séjour à Paps, que le duc de Richelieu pria Voltaire de lui composer le discours qu'il devait adresser au roi, au nom de l'Académie, à l'occasion de la paix de 1748. Le discours fait, Voltaire le montre à madame du Châtelet, qui le montre à madame de Roufiflers, laquelle en prend copie et le répand. Au jour de la séance royale, Richelieu se met en devoir de réciter son discours, et est fort étonné d'être prévenu, à chaque phrase, par les courtisans. Irrité contre Voltaire, qu'il croit l'avoir joué, il ne remet au roi ni
le discours, ni un panégyrique de Louis XV polyglotte, œuvre de Voltaire encore (1), dont des exemplaires magnifiques avaient été préparés pour la circonstance. Croyant que la remise en avait été faite le matin au roi, Voltaire, dans l'aprèsmidi, distribue son panégyrique à ses amis. Le lendemain, il reçoit le paquet de Richelieu, avec avis qu'on n'avait pas voulu de sa besogne. Dans l'impuissance de retirer les exemplaires qu'il avait distribués, il se trouve compromis, et perd tout espoir d'une récompense royale. Aussi, dans un moment de fureur, il déchire, foule aux pieds et jette au feu une espèce d'apothéose de Richelieu qu'il tenait du duc lui-même, et qu'il avait placée dans son cabinet. Quelques jours après, il y eut explication et réconciliation entre ces deux hommes si bien faits l'im pour l'autre.
De cette année 1748 date encore un prologue singulier pour la mort de César, que des religieuses de Beaune, parmi lesquelles madame du Châtelet avait une parente, voulaient jouer pour la fête de leur supérieure. Les religieuses avaient écrit à Voltaire, au nombre de vingt-trois, et toutes, jusqu'à la tourière, protestaient qu'elles se feraient pulvériser pour sa gloire. — Les bonnes filles! — A la prière de madame du Châtelet, avec un baiser pour merci, elles eurent leur prologue, écrit en dix minutes, sur un coin de cheminée , au moment d'un départ pour Lunéville (2). Un détail curieux de cette petite histoire, c'est que, pendant que de jeunes filles, habillées en conjurés, représentaient la mort de César devant leurs parents et les notables émerveillés, un bataillon, en garnison à Beaune, piqu6 de rivalité, donna ZaJirey et ce fut un jeune dragon qui fit le rôle de la fille de Lusignan, et un grenadier à noire moustache et à voix douce qui fit Orosmane. Il n'y eut, malgré le sujet, ni pleurs ni terreur, mais rires des deux côtés.
Dans l'été de 1748, Voltaire et madame du Châtelet re-
(1) Œwores de Voltaire, t. XXXIX, p. 49. — (2) Voir ce prologue, dans une lettre d'envoi datée de Paris, 7 juin 1748, où Voltaire se recommande aux prières de la iainte maison.
tournèrent à Commercy (1). Madame du Châtelet logeait au rez-de-chaussée, sur la grande cour; Voltaire au second, sur les jardins. Depuis la mort de la reine, madame de Bouf- Qers lEadsait, avec Stanislas, les honneurs de la table royale, et, le soir, elle tenait seule la table des étrangers, le roi ne soupant jamais et se retirant à neuf ou dix heures. Elle occupait le petit appartement des bains, près de l'orangerie, sur la voûte de laquelle était un passage qui conduisait de l'appartement au château.
Saint-Lambert, capitaine dans le régiment des gardes lorraines, dont le prince de Beauvau, frère de madame de Boufflers, était colonel, ami du frère et de la sœur, était là encore, malgré la jalousie du roi, mais réduit à se cacher. Logé chez le curé, il dormait tout le jour, et, le soir, par une porte dérobée donnant du presbytère sous la voûte de Vorangerie, au signal d'une bougie allumée ou éteinte, annonçant la présence ou le départ du roi, il se rendait chez madame de Boufflers, où il trouvait les initiés et les intimes, qui soupaient là, servis par leurs gens, mais des cuisines royales. En attendant le souper, il allait tous les soirs chez madame du Chàtelet, dont un domestique affidé gardait la porte.
Un soir, Voltaire, descendu avant l'heure, entre chez naadame, dont par hasard la porte n'était ni fermée ni gardée, et, sans se liEure annoncer, il pénètre jusqu'au fond de l'appar* tement, où il trouve le couple sur un sopha dans une attitude et une conversation très-peu philosophique. Surprise des deux parts, apostrophes et menaces. Saint-Lambert invite Voltaire à sortir, ajoutant qu'il va lui rendre raison. Pâle de colère, suffoquant de rage, mais très-peu disposé à se mesurer avec le capitaine. Voltaire remonte chez lui, et ordonne à Longchamp de lui chercher à l'instant une chaise de poste pour Paris. Avertie par Longchamp, madame du Xihâtelet veut à tout prix empêcher un départ scandaleux. Elle monte chez Voltaire qu'elle trouve couché, elle s'assied sur le pied du
(1) Ce Yoytge avait pour but on ne saU quel f coBuntndemeDt de Lomte. m que madame du Chàtelet voulait obtenir (à d'Argental» 10 juin 1748).
lit, l'appelle en anglais d'un nom d'amitié, et commence des excuses. « — Quoi! interrompt Voltaire, après ce que j'ai vu! santé, fortune, pour vous, j'ai tout sacrifié, et vous me trom* pez! — Non, répond la dame, et je vous aime toujours! mais vous vous plaignez d'être malade et de n'en pouvoir plus. Or, vous connaissez mon tempérament, qui exige ce que le v«!»tre me refuse. Au lieu de vous fâcher ccmtre moi, vous devriez me remercier de ménager votre santé, et de vous donner pour suppléant un de vos amis. — Ah ! vous avez toujours raison; mais, au moins, que je ne le voie plus! »
Quand on veut connaître à fond le xviii* siècle, il faut se feire un tempérament à digérer les crudités les plus grossières; autrement, on ne saurait pas tout ce que valent les pères et les mères de l'Église philosophique.
Voltaii'e apaisé, la charmante dame court à Saint-Lambert, qui ne veut d'abord ni faire d'excuses, ni se prêter à une réconciliation. Cependant, le lendemain, il monte chez Voltaire malade et balbutie quelques mots d'excuse. Voltaire l'arrête, l'embrassç : a Mon enfant, lui dit-il, j'ai tout oublié; c'est moi qui ai tort. Vous êtes jeune, je suis vieux. A vous les roses, à moi les épines! » Et il mit cela en vers, dans une Epitre au Chantre des Saisons; il le mit même en comédie, dans un acte aujourd'hui perdu, et dont quelques vers seulement sont passés dans Nanine. — Tout, chez Voltaire, finissait par une comédie ou une chanson. — On soupa ensemble, et il n'y parut plus. Seulement, le nouveau couple amoureux ne laissa plus la porte ouverte !
Allons, Voltaire était quelquefois bonhomme. Il était de plus facile accommodement avec ses rivaux d*amour qu'avec ses rivaux littéraires. Il pardonnait à qui lui ôtait sa maîtresse ; il ne pardonna jamais à qui lui disputait le mérite de la plus mauvaise ode.
Que disons-nous pardonner ! Il va se faire le sigisbée de Saint-Lambert; le sigisbée des amours de cet honune qui n'aima jamais ni madame du Ghâtelet, comme le prouve l'extrait de leur correspondance récemment publié, ni ma»
dame d'Houdetot, Fobjet du second roman de sa vie; le sîgîsbée de la gloire de ce philosophe athée, de ce poëte froid et fastidieux, habile versificateur, mais pas plus poëte qu'il n'était philosophe. Et il fera l'éloge de cet homme en maint endroit de ses Epîtres; il lui adressera trois Épîtres à lui-même; il prendra sa défense contre Clément de Dijon, en vers et en prose; vingt ans avant la publication des Saisons, dont il a entendu lire des fragments à Lunéville, il sonnera la cloche pour annoncer le poëme et le poëte : « Il fait des vers aussi difficilement que Despréaux; il les fait aussi bien, et, à mon gré, beaucoup plus agréables. J'ai là un terrible élève. Tespère que la postérité m'en remerciera. » — Elle a été ingrate! — Le poëme paru, il écrit à l'avocat Dupont une longue lettre destinée à être répandue, un vrai article de journal, où il met Saint-Lambert au-dessus de Thomson, et se défend « de rendre éloges pour éloges, et de faire trafic d'amour-propre. » Et à Saint-Lambert lui-même, 7 mars 1769 : « J'ai un remords, c'est d'avoir insinué à la fin du Siècle présent, qui termine le grand Siècle de Louis XIV ^ que les beaux-arts dégénéraient; je ne me serais pas ainsi exprimé si j'avais eu vos Quatre saisons un peu plus tôt. Votre ouvrage est un chef-d'œuvre; les Quatre saisons et le quinzième chapitre de Bélisaire (sur la tolérance) sont deux morceaux au-dessus du siècle. » Phrase quMltransporta, pour se guérir de son remords, dans la seconde édition de son Siècle de Louis XV. H faut bien dire que Voltaire faisait son propre éloge en même temps que celui de Saint-Lambert, car il prétendait pratiquer, comme seigneur campagnard, tout ce que celui-ci conseillait dans ses rimes. — Le 4 avril suivant, il écrivait encore : « Quand je vous dis que votre ouvrage est le meilleur qu'on ait fait depuis cinquante ans, je vous dis vrai. Quelques personnes vous reprochent un peu trop de flots d'azur, quelques répétitions, quelques longueurs, et souhaiteraient dans les premiers chants des épisodes plus frappants. Je ne peux ici entrer dans aucun détail, parce que votre ouvrage court tout Genève, et qu'on ne le rend point ; mais soyez très-certain ijue c'est le seul de notre
siècle qui passera à la postérité, parce que le fond en est utile, parce que tout y est vrai, parce qu'il brille presque partout d'une poésie charmante , parce qu'il y a une imagination toujours renaissante dans l'expression. » — Autant de contrevérités! — Enfin, le 1" novembre 1773 : « Je fus certainement l'avocat d'une cause gagnée quand je fus si charmé du poème des Saisons : soyez sûr que cet ouvrage restera à la postérité, comme un beau monument du siècle. » — Il y tient : pas de jugement plus persistant. Mais, ne s'oubliant jamais lui-même, il prie Saint-Lambert d'ajouter, dans une nouvelle édition, <K l'image d'un vieux fou de poète, mangeant, dans sa chaumière assez belle, le pain dont il a semé le blé dans des landes qui n'en avaient jamais porté depuis la création, et établissant une colonie très-utile et très-florissante dans un hameau abominable, où il n'y avait d'autre colonie que celle de la vermine. » — C'était le temps où l'on disait :
Voltaire est laboureur et Choiseul est fermier.
Voltaire laboureur demande un peu grâce pour Voltaire critique, ce qui n'ôte pas le droit de dire qu'il avait un trèspetit goût en fait de grande poésie.
fV
SÉMIRAMIS -* NANINE — LA FEMME Qui A RAISON
De Commercy, la petite cour de Stanislas se rendit à Lunéville pour y passer le reste de l'été. Quinze jours après, d'Argental écrit à Voltaire que les comédiens préparent Semvramis (1). Voltaire part pour Paris. En route, il s'arrête à la maison de campagne de l'évêque de Ghâlons, Ghoiseul- Beaupré, où il reste trois jours. De là il va à Reims. A michemin, éclate un tel orage, qu'il fait arrêter la voiture au milieu de la chaussée, « souffrant beaucoup, disent les
(1) Avant son départ de Paris, Voltaire avait déjà assisté à une répétition de SémiramU (à d'Argental, 27 juin).
arraDgeurs des Mémoires de Longchamp, de voir postill<m et chevaux inondés tandis qu'il est à oonvert, » nuûs, en réalité, suivant les Mémoires authentiques [c souriant » de la comparaison, ce qui ^ait plus philosophique : Suave mari magno, etc.
Arrivé le soir à Reims, où l'attendait une nombreuse compagnie, il descaid chez Lévesque de Pouilly, frère de Lèvesque de Burigny, que nous connaissons. Il est le soir du ssorlendemain à Paris.
n £adt répéter devant lui sa pièce. Tout va bien. Néanmoins, craignant Piron et sa cabale, renforcée encore du groupe des soldats de Corbulon, partisans du vieux Grébillon (1), auteur aussi lui d'une Sémiramis, il prend un grand noml»*e de billets de parterre, qu'il distribue, outre les siens, à ses amis et claqueurs, et il range toutes ses troupes en bataille sous le commandement de ses C2q)itaines, Thieriot, Dumolard, Fimprimeur Lambert, qu'on disait être son fils, les chevaliers de la Morlière et de Mouhy. La bataille se livre le 39 août 1748 (2). Pendant plusieurs représentations, la lutte est acharnée entre les deux partis. Enfin la victoire reste à l'auteur, et Piron se retire en décochant la flèche du Parthe de quelque épigramme.
Collé, ennemi de Voltaire, constate, sans le vouloir ou le pouvoir comprendre, le succès de quinze représentations, dont la dernière eut lieu le S octobre, et il avoue que la pièce en aurait eu davantage, sans le départ des comédiens pour Fontainebleau; mais il ajoute, d'après le témoignage des c(»nédiens, qu'elle coûta à l'auteur 800 livres de saa argent (3).
Voltaire lut-méme, malgré le succès éa premier jour, n*é-
(1) C'est encore Crélrîlloii q«d tvaité(é]ec0neiirde SênUramis. HaJs Vdtaire Itû avait fait ordonner , en qnelqne aorte, d'approuver par l'intmentioii da lieutenant de police, et avait obtenu, par le même moyen, le rétablissement de quel- ÇMB Yers retranchés par le censeur (Étuda sur la Russie, pp. 145 eft soir.). — (2) Le doo d'Anmont avait obtam dn roi, pour Sémkwmis^ une déoontioii magnifique (à Lanoue, 27 juillet; à d'Argental, 15 août 1748). — (3) Journal, t. I, pp. 7 et 98. — Voltaire dit hR-mème à d'Argentaî. 4 octobre : « Le cbevali» de Mouhy et d'autres ne doivent pas être oubliés. »
bëpârt pour la prussb 459
tait pas sûr d'une yictoire ccffliplète et durable. Aussi) le jour de la deuxième représentation, il emprunta le costume de Tabbé de Villevieille, sans oublier le bréviaire; et, affuUé d'une ample perruque mal peignée, qui laissait voir seukm^t le bout de son long nez, il entra au café Procope, Vantrt de Pro- €oi?e, comme il disait, vis-à*vis de la comédie, où l'on discutait les pièces nouvelles ^itre partisans et adversaires. Lunettes sur le nex et nez sur la gazette, il écouta pendant près de deuï heures, ayant peine à se contenir, et profita de ce qu'il enlendit pour quelques corrections.
Sûr du succès, il retourna à Lunéville, mais, de là, il ne perdit pas de vue sa pièce. Ayant appris qu'une parodie, œuvre de Montigny, approuvée par OrébiUon, devait être jouée k Fontainebleau, sur le théfttre de la cour, et à Paris, sur le théâtre des Italiens, il mit le monde entier en mouvement pour en empêcher la représentation. Son honneur, sa fortune, sa famille, son avenir, disait-il, y étaient intéressés; et même le bfôn public et la morale universelle ! U écrivit à la reine et lui fit écrire par son père ; il écrivit à madame de Pompadour, à madame d'Aiguillon, à Maurepas, à madame de Yil* lars, à madame de Luynes, au président Etoault, au duc de ïleury, au duc de Gèvres, au duc d'Aumont, à Baryer, lieu^ triant général de police, i d'Argental; et, s'il ne put empé- (^r l'impression de la parodie, pas plus que de plusieurs autres écrits satiriques, il empêcha du moins,, gr&ce surtout à madame de Pompadour, qu'elle fût jouée (1).
Sa pièce fut reprise, avec des changements, le 10 avril 1749, puis en 1786. Voltaire l'imprima en 17S2, avec une longue dissertation adressée au cardinal Quirini suï* la tragédie ancienne et moderne, et, en particulier, sur Sémvramis (2).
Par Sémîramis, Voltaire entrait dans sa lutte contre Crébillon, protégé alors de madame de Pompadour, dont il était
(1) Voir ea lettre du 10 octobre à la reine, dont ses amis lui firent rQ[>ro6he, et dont il dit : « SI j'ai écrit une capucinade, c'est à une capucine. » — Voîp èneore les tettws à rAfC«Blal des 1^ H, Î8, 30 octobre et i« iici«aVre; «t à d'Arnaud, du 28 novembre 1748. —Voir surtout Études sur la Russie ^ pp. 464« 467. — (2) Œuvres de Voltaire, t. V, p. 473»
jaloux et dont il prétendait avoir à se plaindre. Censeur, Grébillon avait refusé son approbation à Mahomet^ et l'avait accordée à la parodie de Sémiramis. Voltaire saisit le moment de la décadence du vieux poôte pour refaire toutes ses pièces avec une évidente supériorité. La Sémiramis de Grébillon était abandonnée quand il composa la sienne; Catilina tombait, et il se disposait à faire Rome sauvée. Il ne voulait laisser à Grébillon, disait-il, redoutant la lutte sur ce double terrain, que Rhadamiste et Electre ; et, lorsqu'il écrivait ainsi à Frédéric, le 17 mars 1749, il avait commencé son Oreste^ ne laissant plus définitivement à Grébillon que Rhadamiste.
Si, dans Sémiramis, il refaisait Grébillon, il se refaisait lui-même, car c'était la reprise du sujet A'Eriphyle, et une seconde imitation de VHamUt de Shake^eare. Gomme Ta bien remarqué M. Villemain (1), l'inculte Shakespeare avait donné à Voltaire, brillant génie, prodigieux esprit, une leçon de goût dont celui-ci ne sut pas profiter. Pendant que Shakespeare choisit une plage déserte et l'heure de minuit pour l'apparition du roi de Danemark assassiné par Gertrude, c'est en plein midi et devant tout un peuple que Voltaire, contre toute vraisemblance, fait apparaître l'ombre d'Amphiaraûs ou de Ninus. Sans attendre les plaisanteries de Lessing, le goût, même étroit, du xviii* siècle, badina beaucoup sur cette ombre infortunée, et saisit avec empressement l'occasion que lui en offrait le poète lui-même. Au V acte, Azéma s'écriait : « Quoi !
. . . .Tous les morts, en cet affreux séjour, Pour nous persécuter reviennent-ils au jour?
Le parterre s'empara de ces vers, et les tourna en satire contre la pièce. Aussi, dès la troisième représentation. Voltaire désarma-t-il son acte de ce trait de ridicule.
Malgré ce défaut, malgré quelques leçons intempestives sur les prétendus devoirs du sacerdoce; malgré la longueur des trois premiers actes, vides d'intérêt, S^fmiroinw, avec ses re-
(!) Littérature au x?iu« siècle ^ t. I, p. 215. .
mords mêlés à son ambition, à sa fierté, à son génie de gouvernement, offre un caractère grand et original. Il y â aussi une source profonde de pitié et de terreur dans la situation d'une mère criminelle, qui ne retrouve son fils qu'au moment où les dieux le lui montrent comme le vengeur de Ninus, et dans la situation d'un fils tendre et respectueux, qui ne retrouve une mère qu'au moment où les dieux lui ordonnent de la punir. « Le génie de Voltaire n'est pas resté au-dessous de cette combinaison, et l'on convient que le quatrième acte de Sémiramts est un des morceaux les plus tragiques qu'il ait mis sur la scène. Le cinquième, quoique répréhensible dans les moyens, se soutient après le quatrième par l'effet théâtral, par le tableau frappant et neuf de Ninias sortant du tombeau de Ninus, les mains teintes d'un sang qu'il croit être celui d'Assur, et qu'il reconnaît pour celui de sa mère, lorsque cette infortunée reine se traîne expirante sur les marches du tombeau, appelant à son secours le fils qui vient de l'immoler : un tel spectacle est vraiment celui de la tragédie (1). »
Malade en arrivant à Paris vers la fin d'août, et accablé par les peines qu'il s'était données pour la représentation de sa pièce. Voltaire en partit plus malade encore au commencement de septembre, et fut forcé de s'arrêter à Gh&lons. Malgré l'intendant et l'évêque, qui lui offraient un asile plus commode et des remèdes plus entendus, il s'obstina à rester à l'hôtel de la Poste et à se gouverner lui-même. Seulement, il conjura Longchamp de demeurer auprès de lui « pour jeter un peu de terre sur son corps; » et, afin d'y déterminer le valet de chambre, il lui remit une bourse d'or, à garder s'il mourait, mais à rendre s'il revenait à la vie. Le sixième jour, malade encore, il déclara qu'il voulait repartir. On le porta dans sa chaise, où on l'attacha, pour l'empêcher de balloter , comme on fera plus tard pour son cadavre. Ainsi on le traîna jusqu'à Nancy, d'où, après quelque nourriture et un long sommeil, il put se rendre à LunéviUe.
(1) La Harpe, Cours de UtUrature, édition Didot, en 2 yolonies, t. II, p. 1S9 -l. ' 29
L'automne se partagea entre Lunéville, Gommercy, Malgrange, château de Stanislas prèSj de Nancy, Loisey, près Bar, où le frère du marquis du Ghâtelet possédait un château, et on quitta la Lorraine pour Tenir passer les fêtes de Noél à Girey, où la dame avait des affaires.
A Girey, la dame s'aperçut des suites de ses intimités avec Saint-Lambert, et la tristesse et l'effroi s'emparèrent d'elle. Elle avait quarante-trois ans, et il y en avait quinze qu'dle avait cessé tous rapports avec son mari. Elle redoutait à la fois le marquis et la mort. Que faire? On prévient Saint- Lambert, qui accourt à Girey. Le trio tient conseil et délibère au milieu de plaisanteries cyniques. A qui imputer l'enfuit? « Eh ! dit Voltaire, nous le mettrons au nombre des œuvres mêlées de madame du Ghâtelet. » Le plus prudent était de le mettre au compte du mari, en lui laissant le bénéfice de Taxiome de droit : Is pater est quem nuptiœ demonstrant. Mais comment lui Mre accepter ime telle paternité ? On l'invite à venir de Dijon, où il était alors, sous prétexte d'affiedres et de fonds à prendre pour la campagne prochaine, dans laquelle il devait avoir un commandement supérieur que sa femme lui avait obtenu. Amadoué déjà par ces marques de êendresse conjugale, il est reçu encore avec des transports hypocrites. On lui donne des fêtes, on lui joue la comédie, on le fait surtout bien souper. Un soir, madame £sdt une toilette agaçante et s'arme de ses plus irrésistibles provocations. Piqué au jeu et excité par le vin, le marquis veut ramasser le mouchoir qu'on semble lui jeter. La dame lui oppose d'abord une feinte pudeur qui l'enflamme davantage. D'ailleurs, il tient à vaincre en présence de Voltaire et de Saint-Lambert, qui suiveAt la scène d'un regard et d'un sourire lubriques. La dame cède peu & peu ; le marquis se croit de plus en plus rajeuni de vingt ans : bref, ils se remarient ! Trois semaines plu% tard, la dame annonce au mari son prétendu succès , et le mari en pleure d'orgueil et de tendresse. De partout il reçoit des compliments, et il se vante lui-même partout.
Quels ignobles Tartufes ! Quel sot DandinI
On n'avait plus rien à faire à Girey : la farce impure était jouée. Le marquis retourne à Tarmée, Saint-Lambert à Lunéville, et Voltaire et la dame vont passer le reste de l'hiver à Paris.
Pendant six mois, Voltaire ne s'occupa guère que de travaux dramatiques. Il acheva Oreste et en distribua les rôles pour l'hiver suivant; il prépara la représentation immédiate de Nanine, faite à Gommercy l'année précédente, et probablement jouée déjà sur un théâtre particulier. Elle parut pour la première fois au Théâtre -Français, le 16 juin 1749, sous les yeux de l'auteur. Gomme pour Sémiramis, Voltaire remplit le parterre de ses claqueurs à gages, et donna les deux tiers dçs loges à ses nièces ou à quelques amies. Grâce à ces moyens, Nanine eut une apparence de succès et [douze représentations ; néanmoins, la voix générale fut que la pièce était ennuyeuse à périr, et qu'on n'y reviendrait pas.
Ainsi raconte Gollé (1) ; ainsi avait dit Piron à Voltaire luimême , qui lui demandait sa pensée au sortir du spectacle : « Je pense, répondit le malin, que vous voudriez bien que ce fût Piron qui l'eût faite. — Eh pourquoi ? On n'y a pas sifQé. — Ah ! peut-on silKler quand on baiUe (2) ? »
Nanine, non-seulement appartient au genre de La Chaussée; mais c'est le sujet même de la Paméla manquée du comique larmoyant. Quoique, pour l'intérêt, la grâce et quelques jolis détails, ce soit ce que Voltaire a fait de plus passable en ce genre, c'est encore très-médiocre.
Vers la lin de juin 1749, on s'apprêtait à retourner à Girey, quand l'abbé d'Arty fut amené à Voltaire par sa tante, madame Dupin, bâtarde du financier Samuel Bernard et amie de madame du Ghâtelet. L'abbé d'Arty avait été désigné pour prononcer, le 25 août suivant, le panégyrique de saint Louis, d'abord devant l'Académie, au Louvre , ensuite devant le roi, à Versailles, et il voulait avoir l'avis de Voltaire sur un discours dont il attendait au moins quelque évêché. Après refus. Voltaire consent à recevoir le manuscrit, le lit, le
(1) Joumalj t. I, p. 97. —^ (2) Anecdotes dramatiqueSf t. II, p. 2.
46'i LIVRE SECOND (1734-1750)
Jjatonne, et le jette dans un coin de sa cheminée, comme pièce dont on ne pouvait rien tirer de passable. Le lendemain, Fabbé revient ; et, à la vue de Fétat piteux de son manuscrit, il entre en un profond désespoir. La tante et le neveu tombent aux genoux de Voltaire, et le conjurent avec larmes de venir au secours de leur fortune compromise. Madame du Ghâtelet intervient, et s'engage à faire composer à Voltaire , dès son arrivée à Cirey, un nouveau panégyrique. En effet, après lui avoir laissé deux jours de repos, elle lui rappelle sa promesse, et il se met à Tœuvre. Commencé le matin, le discours était achevé dans la nuit, copié le lendemain, et envoyé aussitôt à Tabbé, avec un billet qui le laissait libre de le modifier à sa guise, pourvu qu'il ne changeât rien au style. L'abbé lit le discours, le trouve excellent, et n'y ajoute que VAne Maria de l'exorde et Y Amen de la péroraison. Il obtient grand succès à l'Académie, et gagne son évèché à la cour. L'auteur eut un remercîment avec un exemplaire imprimé ; mais Fabbé eut la gloire et le profit, le secret n'ayant jamais été trahi ni par lui naturellement, ni même par Voltaire (1).
Après une quinzaine passée à Cirey, sur l'invitation de Stanislas, on retourna en Lorraine; d'ailleurs, madame du Châtelet voulait faire ses couches à Liméville. On s'arrêta d'abord à Commercy, où on consacra quelques semaines à la joie et aux plaisirs. On joua Nanincy puis la Femme qui a raison (2), comédie sans bienséance et sans goût, composée pour une fête qu'on donnait au roi; impromptu de société où plusieurs personnes mirent la main, entre autres Saint-Lambert, et dont la dernière partie et l'arrangement appartiennent seuls à Voltaire.
(1) Voir ce Panégyrique, Œw>r$$ de VoUaire, t. XXXIX, p. 127. — (2) Œw iores de Voltaire, t. VI, p. 89.
MORT DE MADAME DU CHATELET — VOLTAIRE CHASSE DE LUNiviLLE — BILAN DE SON SÉJOUR A CIREY
La pièce fut jouée par les premières personnes de la petite cour, et madame du Châtelet fut applaudie dans le rôle de la Femme qui a raison. Elle cherchait à faire diversion à ses inquiétudes ; mais, arrivée à Luné ville, elle fut reprise de la pensée de la mort, et mit ordre à ses affaires et à ses papiers. D'une telle femme, inutile d'ajouter qu'elle ne songea point à son âme.
Dans la nuit du 3 au 4 septembre, elle accoucha, sans accident, d'une fille qui survivra peu à sa mère. Tout à la joie d'une délivrance qu'il redoutait aussi (1), Voltaire en écrivit à tous ses amis, d'Argental, l'abbé de Voisenon, le marquis d'Argenson, le président Hénault, madame du Deflfand, sur le ton de la plaisanterie : c'était pendant que madame griffonnait son Newton^ que la petite fille était venue; on l'avait mise sur un livre de géométrie in-4'» qui se trouvait là, et la mère était allée tranquillement se coucher. Mais survient la fièvre, augmentée encore par une chaleur excessive. La malade avale de l'orgeat à la glace, et une congestion se déclare. Les remèdes sont d'abord efficaces, si bien qu'on va souper chez madame de Boufflers, et qu'il ne reste auprès de l'accouchée que Saint-Lambert, mademoiselle du Thil, une femme de chambre et Longchamp. La voyant assoupie, tous s'étaient retirés dans un coin de la chambre, lorsqu'ils entendent un hoquet et un râle. Saint-Lambert court au lit et n'y trouve qu'une morte. On n'avait songé « à faire venir ni curé, ni jésuite, ni sacrement (2). »
Avertis en hâte, le mari et Voltaire accourent aussitôt : il n'était plus temps. On emmène le mari. Voltaire sort de
(1) A Frédéric, S9 juin. — (2) Œuwreê de Voltaire, t. XL, p. 84,
la chambre et du château, errant au hasard ; il tombe, se heurte contre un pavé et demeure là immobile. Trouvé en cet état par Saint-Lambert, il lui dit, dès qu'il a repris ses sens : « Oh! mon ami, c'est vous qui me l'avez tuée! » et, tout à coup, entrant en fureur: « Eh, monsieur, de quoi vous avisiez- vous de la rendre mère! » Tout cela sent encore la comédie. Il écrivit bien à tous les amis à qui il avait annoncé la naissance pour leur annoncer la mort, et il le fit en des termes d'autant plus douloureux» qu'il avait à racheter les plaisanteries des jours précédents ; mais qu'y avait-il en tout cela de bien senti et de bien sincère? Madame du Châtelet et lui ne s'aimaient plus, et n'étaient plus retenus l'un à l'autre que par une sorte de convenance et d'habitude. Madame du Châtelet en fait l'aveu à la fin de ses Réflexions sv/r le bonheur (1), tout en ajoutant, pour la forme , quelques paroles de regret; et d'ailleurs sa conduite l'exemptait de cette confession bien inutile. Quant à Voltaire, nous verrons combien vite il se consola, s'il avait vraiment besoin de se consoler : cette mort était plutôt pour lui une délivrance.
Madame du Châtelet mourut le 10 septembre 1749, dans sa quarante-quatrième année. On lui fit de belles funérailles, qu'une circonstance rendit doublement lugubres. Il fallait que le cercueil traversât la salle de spectacle. Le brancard cassa, et le cadavre tomba sur le théâtre, à la place même où, quelques jours auparavant, l'actrice recueillait les applaudissements de l'assemblée. « Le dénouement est toujours tragique^ quelque belle qu'ait été la comédie en tout le reste (2) I »
Sur l'ordre de madame de Boufflers, Longchamp avait ôté du doigt de la morte une bague qu'il lui apporta devant Saint- Lambert. Madame de BoufQers en souleva le chaton à secret,, en tira un portrait de Saint-Lambert qu'elle remit à celuici, et chargea Longchamp de rendre la bague au mari. Deux jours après, Voltaire, dont le portrait avait occupé la même place, s'informa de la bague, et ordonna à Longchamp de
(1) Dans ses Lettres inédites, pp. 3W-375. — (2) Pascal.
la lui rapporter. Longchamp raconta ce qu'il avait déjà fait : « Ohl ciel, s'écria Voltaire, voilà bien les femmes! J'en avais 6té Richelieu, Saint-Lambert m'en a expulsé : c'est dans l'ordre ; un clou chasse l'autre !»
Longchamp avait remis encore au mari une cassette remplie de papiers , avec prière écrite de la morte de les brûler sans les lire. Malgré les représentations de son frère de Lomont, le mari prend qudlques lettres, en commence la lecture, et fait la grimace et secoue les oreilles, «c C'est bien fait, lui dit son frère, pourquoi lisiez-vous? » La cassette est vidée dans le foyer. Longchamp, qui attisait le feu, en soustrait quelques papiers, quelques lettres, où il lit le nom de Voltaire assez mal accompagné, et il les met en réserve pour une occasion favorable.
Voltaire ne pouvait plus rester à LunéviUe. Il dit bien dans ses Mémoires (p. 84) : « Le bon roi Stanislas vint dans ma chambre me consoler et pleurer avec moi. Il voulut me retenir; je ne pouvais plus supporter Lunéville, et je retournai à Paris. » Mais il ne dit rien de tel dans ses lettres du temps, où il n'aurait pas manqué de faire montre de la sympathie royale, et il vaut mieux en croire l'abbé Proyart, qui, dans sa 7te de Stanislas, raconte que les domestiques du palais lui refusèrent, pour le chasser, chandelle et bois, pain et vin; d'autant plus que nous trouvons dans sa correspondance trois lettres, deux à AUiot, intendant de la maison du roi, la troisième au roi lui-même, en parfait accord avec le récit de Proyart. Ces lettres sont datées du 29 août, à un quart d'heure l'une de l'autre, tant la disette était pressante. Or, que dit Voltaire à AUiot? Il lui demande d'abord de le faire servir chez lui, sa santé ne lui permettant pas de manger aux tables servies à un temps précis; lui rappelant ensuite les bontés du roi de Prusse, il l'assure qu'à Berlin, il n'était pas obligé « à importuner pour avoir du pain, du vin et de la chandelle. » — Ce sont les termes mêmes de l'abbé Proyart. — Et, à l'appui de sa demande, il fait sonner bien haut sa qualité « d'officier de la cour du roi de France, ayant l'honneur de venir rendre ses respects au roi de P<do-
gne. » A Stanislas il écrit dans le même sens et les mêmes termes : « Les rois sont, depuis Alexandre, en possession de nourrir les gens de lettres, et quand Virgile était chez Auguste, AlliotiLS^ conseiller aulique d'Auguste, faisait donner à Virgile du pain, du vin et de la chandelle. » S'il en était ain^ dès le 29 août, que dut-ce être après la mort de madame du Ghl^ telet(l)?
C'était pire que la privation du feu, et de Feau des Anciens, et il fallait s'exiler de Lunéville. Où aller? Suivant Longchamp, Voltaire hésita entre l'abbaye de Dom Galmet, le généalogiste de la maison du Gh&telet, toujours bien accueilli à Girey, et une abbaye d'une autre nature, la Source, ch&teau de Boling* broke. Puis il se décida pour Cirey, moins, quoi qu'il en dise, pour ne pas abandonner le marquis et pour revdr les lieux remplis encore d'Emilie, que pour retirer du ch&teau tout ce qu'il y avait mis. Dès le 14, il est à mi-chemin, et le 21 il date de Cirey. Il n'y resta que quatre ou cinq jours, juste le temps nécessaire pour enlever meubles, instruments de physique, livres, effets, statues, tableaux, etc. Tout était déjà emballé, lorsque arrivent le marquis et son frère de Lomont. A la vue du vide ouvert par le dépouillement, ils regrettent, disent les éditeurs de 1826, de n'avoir pas proposé un arrangement auquel Voltaire eût consenti; ou plutôt, suivant les Uémoireê authentiques, « ils se rappellent que le ch&teau appartenait à M. du Châtelet, et qu'ils auraient pu empêcher l'enlèvement des meubles qui le garnissaient ; i)e l'ayant point loué à M. de Voltaire, il n'avait aucun droit à les réclamer*
(1) Si tant est qne ces lettres aient été bien datées, et ne scient pas, ce qui sorait assez vraisemblable , postérieures à la mort de madame du Cbâtelet. On raconte, en effet, dans un Sssai sur le jugement qu^on peut porter sur if. de Vol^ tairef suivi de Notes historiques et anecdotes (1780), que Stanislas, ImpaGent de se débarrasser de Voltaire, fit appeler Alliot et lui dit : « Ne pourriez-vous pa^ me délivrer de cet bomme?» — «Sire, aurait répondu Alliot, hoe genus chï>ito-> niorumnon ejicitur nisiin oratione etjejunio; mais Je soupçonne que Voratione serait peu efficace. » — « Eh bien, reprit le roi, emplo]fei le jejunio. » Dès lo lendernain. Voltaire aurait épuisé tous les bureaux de la bouche sans trouver à déjeuner, et c'est alors que se serait entamée la correspondance dont on a lu quel* ques fragments. Ni Alliot , ni Stanislas n'ayant répondu à ses requêtes , il serait parti le Jour même.
Notre diligence, ajoute le vrailiongchamp, évita un procès, y» C*est ici le lieu d'établir le bilan de Voltaire pour les quinze années de son séjour à Girey, ou de sa vie commune avec madame du Ghâtelet.
A part la petite dépense de quelques laquaîs à tout faire, ménage et commissions, lectures et copies (1), Voltaire parait avoir été, pendant ces quinze années, à la charge de la marquise. D'autre part, il ne se ruinait pas en présents. Le 14 décembre 4737, une Moussinot, sœur ou nièce, eut commission d'acheter de « beaux joujoux d'enfeints » pour les petits du Ghâtelet; mais il ne Mlait pas que le prix dépassât « une pistole, ou douze ou quinze livres. » L'année suivante, 5 juin, c'est à l'àbbé lui-même que Voltaire écrit : « Je vous supplie, si vous trouvez quelque petite montre jolie, bonne ou mauvaise, simple, d'argent seulement, avec un joli cordon soie et or ou ortrait; trois louis tout au plus doivent payer cela; je vous demande en grâce de me l'envoyer subito, subito. G'est un petit présent que je veux faire au fils de Madame la marquise du Ghâtelet. C'est un enfant de dix ans. Il la cassera, mais il en veut une, et j'ai peur d'être prévenu. » Ainsi, en présents et en frais personnels, il ne dépensa guère.
On a dit qu'il avait fait bâtir et meubler à ses frais une aile du château. L'exposé net de cette affaire est dans une lettre du 18 novembre 1749, à une sœur du marquis, la comtesse de Montrevel. De cette lettre il résulte que Voltaire avait prêté au marquis 40,000 livres pour bâtir Girey et pour quelques autres dépenses; qu'il restreignit sa créance à 30,000 livres, qu'il
(1) Il eut d'abord Céran, qui, le soir, lui lisait Virgile et Horace sans les entendre, et lui copiait ses vers en y introduisant des variantes grotesques (à Cideville, décembre 1734), ce qui faisait pouffer de rire à Girey (madame de Grafligny, p. 70). Aussi, dès le 22 mars précédent Ta Gideville), il avait cherché un autre Amanuensis ; mais il garda encore Céran, qui avait Thonneur d'ôtre parent de J.-B. Rousseau. En 1735 (à Thieriot, 17 décembre), Thieriot lui offrit un autre « valet de chambre écrivain, » qu'il accepta à la double condition qu'il ne serait « ni dévot, ni ivrogne, deux qualités également abominables. » Le 2 août 1738, il écrivit à Moussinot : « Connaîtriez- vous quelqu'un qui veuille servir de valet de chambre et qui sache bien écrire? Il y a 200 fr. de fixe, beaucoup de présents en babils, et un honnête ordinaire. » — Nous avons vu ailleurs ses négociations pour se procurer un garçon philosophe et un chimiste aumônier.
échangea contre une promesse de 2,000 livres de rente viagère, dont il ne tcnicha pas un sou; qu'après un certain arrangement d'afiTaires à Bruxelles, il proposa de transiger pour une somme de 1S,000 livres une fois payées, sur laquelle il en reçut 10,000 ; que les 8,000 livres restantes devaient avoir un emploi convenu, dont la mort de la marquise empêcha la réalisation; qu'il céda ces 5,000 livres pour cent louis, et encore payés en meubles, et en meubles venant de lui (1) ; que, quant aux autres meubles de la maison de Paris, rue Traversière, il offrait à les payer argent comptant. Ainâ, Voltaire, de son propre aveu, fut quitte de ces quinze années pour une somme de vingt-cinq à trente mille livres, deux mille livres par année pour ime vie de grand seigneur, ce qui n'était pas ch^, et ce qui dut lui permettre d'augmenter singulièrement sa fortune.
Pour éviter des frais, pour éviter une visite que certains livres rendaient périlleuse. Voltaire, une fois ses paquets faits, les adressa au fermier-général de la Reynière, et tout arriva franco et directement à l'hôtel de la rue Traversière-Saint- Honoré (2). Il voyagea lui-même, de Cirey à Paris, à petites journées, s'arrêta à Ghâlons, passa quelques jours à Reims chez Lévesque de Pouilly, et arriva à Paris vers le 12 octobre (3). n y eut alors à l'hôtel im encombrement qui faillit lui être fatal. Une nuit que, malade et triste, et poursuivi par l'ombre d'Emilie, il s'était levé sans lumière, il se heurta contre les meubles et tomba évanoui. Longchamp accourut au bruit de la chute, le releva, et, voyant son chagrin durer toujours, il crut que le moment était venu d'user des pièces sauvées des flammes. Il commença par lui dire qu'il était bien bon de regretter ainsi une ingrate et une infidèle. « Comment, mordieu ! interrompit Voltaire, elle ne m'aimait pas ! » — « Non, et en voici la preuve. » Et Longchamp lui met certaines lettres sous les yeux. Voltaire lit, et, pâlissant, frémissant de
(1) Ceci est douteux, après renlèvement des meubles de Cirey que nous avons ▼u. —(2) Maintenant, rue Fontaine-Molière, n© 35. — (2) A d'Argental, 3 et S octobre; à madame du Booage» 12 octobre 1749.
colère et de dépit : « Elle me trompait ! s'écrie-t-iL Ah ! qui Fam-ait cru ! » Et il reprit soa train de \ie.
Du reste, encore une fois, la douleur de Voltaire était tout extérieure ; c'était im rôle qu'il avait cru devoir s'imposer, et qu'il jouait à merveille comme tous les autres. Marmontel lui ayant fait ime visite de condoléance : a Venez, lui dit-il en le voyant, venez partager ma douleur ; j'ai perdu mon illustre amie ; je suis au désespoir, je suis inconsolable. » — a Moi, ajoute Marmontel, à qui il avait dit si souvent qu'elle était comme une furie attachée à ses pas, et qui savais qu'ils avaient été plus d'une fois dans leurs querelles. aux couteaux tirés l'un contre l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'affliger avec lui. » Rencontrant un acteur qui lui donnait si bien la réplique. Voltaire continuait son éloge d'Emilie, et redoublait de pleurs et de sanglots. Survient l'intendant Chauvelin, qui lui fait un bon conte ; et Voltaire de sécher soudain ses pleurs, et de rire aux éclats avec lui (1) ! — Comediante !
Le marquis du Châtelet ayant informé son hôte qu'il songeait à rendre au propriétaire la maison de la rue Traversière- Saint-Honoré, Voltaire en voulut passer une partie à d'Aigueberre, conseiller au Parlement de Toulouse (2), et, n'ayant pu réussir, il la garda tout entière à son compte, et y appela sa nièce, madame Denis, avec qui il venait de se raccommoder. Celle-ci, passionnée pour la compagnie, le plaisir et la représentation, accepta avec joie, et, vers Noël, elle vint partager la vie de son oncle.
VOLTAIRE A PARIS — LE KAIN — ORESTE ET ROME SAUVÉE l'orphelin et TANCRÈDE — STSTÊME DRAMATIQUE BS VOLTAIRE
Voltaire ne voyait d'abord que son neveu Mignot, son notaire Delaleu, et ses amis Richelieu et d'Argental. Ceux-ci, pour (1) Mannontel, M^noiret, 1. 1, p. 360. — (2) Lettre du 26 octobre 1749.
achever, s'il était besoin, de le détourner de toute pensée triste, le rappelèrent à son théâtre. Brouillé alors avec les comédiens, il transforma en salle de spectacle le second étage de la maison, et fit chercher des artistes de société. Longchamp parcourut tous les théâtres d'amateurs, et finit par découvrir, à l'entrée de la ViciUe-rue-du-Temple, un tapissier, chez qui un ouvrier nommé Mandron dùrigeait une petite troupe. A cette troupe appartenaient Le Kain, mademoiselle Bâton et Heurtaux, que Voltaire introduisit plus tard chez la margrave de Baireuth, puis chez le roi de Prusse. Voltaire les fit venir, ïes interrogea, les essaya, et les invita à retourner le lendemain pour jouer ime de ses pièces.
Le Kain a raconté un peu autrement l'origii^e de sa liaison avec Voltaire (1). Celui-ci l'aurait vu la première fois, en février 1750, à son théâtre de société, à la représentation du Mauvais riche d'Arnaud, et, fi^ppé de son talent, il l'aurait maiidé chez lui le surlendemain. Là, tout en partageant une douzaine de tasses de chocolat mélangé avec du café, seule noiu-riture de Voltaire jusqu'à trois heures de l'après-midi, heure de son dîner, Le Kain aurait subi un interrogatoire bienveillant sur sa famille, son état, ses projets d'avenir ; et, ayant répondu qu'avec un petit patrimoine de 750 livres, D croyait pouvoir abandonner Torfèvrerie paternelle, jusqu'à son admission parmi les comédiens du roi, il en aurait été détourné par Voltaire, lui conseillant de faire de la comédie un plaisir et jamais un métier. Voltaire lui aurait alors proposé un prêt de 10,000 livres, à rendre quand il pourrait, pour commencer un établissement; et, après la récitation, par manière d'essai, de quelques morceaux ^'Athalie^ il l'aurait renvoyé à la semaine suivante, pour lui laisser le temps de la réflexion. A la seconde visite, tout se serait décidé : Voltaire l'aiwait reçu chez lui comme pensionnaire, défrayé de tout, et, dans la suite, l'aurait gratifié de plus de 2,000 écus. Le Kain conclut son récit en exaltant avec quelque raison la générosité de Voltaire, qui ne pouvait pourtant guère faire
(1) Mémoires, Paris, !825, pp. 422 et suiv.
moins pour un acteur dont il disposait absolument, et qui était r&me de ses pièces.
Quoi qu'il en soit, les artiste de la Vieille-rue-du-Temple, revenus le lendemain rue Traversière, choisirent Mahomet^ qu'ils jouèrent devant un petit nombre d'amis. Content de de leur jeu, Voltaire les retint à souper, et leur distribua les rôles de Zulime^ du duc de Foix et de Kome sauvée.
Mais, dès le 12 janvier précédent, il avait donné Oreste sur le Théâtre-Français. C'étaient les secondes dépouilles opimes qu'il voulait conquérir sur le vieux Crébillon, dont il refaisait VElectre^ et, du même coup, il croyait bien triompher de Sophocle, rival que Racine lui-même n'avait jamais osé aborder. Sophocle n'était plus là pour réclamer ; mais Crébillon ne se crut pas si aisément vaincu. Censeur alors, il dit à Voltaire, en lui rendant sa tragédie : « Monsieur, j'ai été content du succès à* Electre; je souhaite que le frère vous fasse autant d'honneur que la sœur m'en a fait (1). » Voltaire lui-même crut devoir ménager un poète et une tragédie /lui étaient encore en possession du théâtre, et, avant la première représentation de son Oreste^ il fit prononcer par un acteur un discours où il se défendait de « la vanité téméraire de vouloir lutter contre la pièce d'Electre^ justement honorée des suffrages du public, encore moins contre un confrère qu'il avait si souvent appelé son maître ; » il n'avait été inspiré que par a une noble émulation, également éloignée du découragement et de Fenvie ; » il voulait enfin soumettre aux Français une imitation de l'antique, « bien plus sûr de trouver en eux des Athéniens qu'il ne se flattait d'avoir rendu Sophocle. »
A ces précautions oratoires, il en joignit de matérielles. H remplit encore le parterre d'un public payé par lui , à qui il avait distribué, comme signe de reconnaissance, des billets imprimés portant les initiales du vers d'Horace :
Omne Tulit Punctum Qui Miscuit Utile Dulci;
(4) C'est encore par rentremise du lientenaDt de police Berryer, qne Volljffre t>btintrapprobatioD,et TapprobatiOD accélérée, de GrébmoQ (Études sur la Rusiiie, pp. .467 etsniv.}*
ce qu'un plaisant traduisit : « Oreste, Tragédie Pitoyable Que Monsieur Voltaire Donne (1). » Il se mit lui-même à l'œuvre, animant ses partisans, et distribuant aux bons endroits ses fanatiques et ses daqueurs soudoyés. Et, malgré tout, à la première représentation, la pièce fiit sifQée presque d'un bout à l'autre, excepté du parterre voltairien, et on finit par demander Y Electre de Crébillon. A la vue du désordre. Voltaire abandonna sa loge grillée, courut au foyer, jurant que c'était à Sophocle et non à lui qu'on refusait des louanges; il se rendit à l'amphithé&tre, et, plongeant sur le parterre : « Ah ! les barbares, murmurait-il; ils ne sentent pas la beauté de cette scène; » et, se retournant yers les siens : « Battons des mains mes amis! Courage, mes chers Athéniens; c'est du Sophocle tout pur! » Et il donnait l'exemple en claquant de toutes ses forces. Voyant un nommé Rousseau, les mains dans son manchon, il le gourmanda de sa nonchalance et voulut le forcer d'applaudir. C'était la comédie dans la tragédie, et l'une plaisait au public plus que l'autre. On parodia ces feurces de Voltaire aux Marionnettes; Piron les aiguisa en épigrammes contre lui; les faiseurs de calottes les tournèrent en polissonneries; il n'est pas de quolibets que ne lui ait valus Oreste (2).
Le cinquième acte et le dénouement surtout avaient déplu. Voltaire les voulut refiBtire, ce qui l'obligea à renvoyer au 19 la seconde représentation. C'est alors que Fontenelle dit : c Voltaire est un auteur bien rare; il Mt ses pièces à mesure qu'on les joue. » A cette seconde représentation, il invita, avant de lui dédier la pièce (3), madame du Maine, par une lettre comme il les savait écrire, où il lui donnait « de l'àme du grand Condé, » lui attribuait le patronage des beauxarts et le réveil du goût, et où il se disait « son admirateur, son protégé, son courtisan, son idolâtre. »
La pièce remaniée réussit mieux que la première fois; néanmoins, elle ne fit pas longue route, et elle s'arrêta le 7 février, à la neuvième représentation. Comparée à VElectre de Cré-
(1) Collé donne un fac-omile de ces billets, m t !,{>. U8, de son JoumaL — (2) Collé, Journal, t. I, pp. 146-154. — (3) Œuvres de VoUaire, t VI, p. 150.
billon et à quelques autres tragédies, à la fois plus médiocres et plus heureuses, de Voltaire, elle méritait un meilleur sort. Voltaire n'était pas tombé dans le double défaut de Crébillon, et il n*ayait pas fait Electre amoureux d'un Ity s, ni mis Oreste en galanterie avec une Iphianasse, comprenant bien que l'amour était déplacé dans ce sujet terrible, et qu'une faiblesse de cœur était incompatible avec la passion parricide de la sœur et du frère. Mais CrébiUon avait gardé son avantage dans son cinquième acte, plus tragique, et où il avait laissé quelque rôle au Fatum et aux dieux, vrais acteurs de la tragédie grecque, notamment dans ces vers à Oreste parricide :
Vous ayez d*Qn seul C0Dp> qu'ils conduisaient peut-^re. Fait couler tout le saug dont ils vous firent naître ;
vers qui préparaient admirablement les furem^ d'Oreste à la vue du fmtôme d'Ëgisthe :
Que Tois-je? Dans ses mains la tête de ma mèrel
En somme , néanmoins , Voltaire était bien le vainqueur de CrébiUon ; mais il restait le vaincu de Sophocle. La Harpe a écrit cette phrase incroyable : « Voltaire ne pouvait faire plus d'honneur à Sophocle qu'en l'imitant, ni s'en faire plus à lui-même qu'en le surpassant! » Et c'est au nom des « convenances théâtrales » qu'il lui adjuge la palme; convenances prétendues théâtrales qui ont poussé Voltaire, non pas à corriger et embellir, mais à gâter Sophocle, par la substitution d'un pathétique vulgaire à la terreur de la fatalité antique. De la Clytemnestre du Destin, adultère, homicide, et tranquille dans son double crime, il a fait une femme repentie cherchant à réparer le meurtre d'Agamemnon dans une vie paisible avec son complice Egisthe, et une mère tendre voulant racheter à force de tendresse pour ses enfants le crime commis sur leur père; de l'Oreste, de l'Electre du Destin, ces génies de la vengeance, il a fait des enfants respectueux, qu'une méprise seule rend meurtriers de leur mère. Dès lors, avec la terreur et l'épouvante, disparaît la tragédie
g^recque; disparaît en même temps, malgi-é un plan régulier et des scènes pathétiques, la tragédie française, car ce qui est faux n*est d'aucune littérature.
Le 8 juin 1750, Voltaire donna chez lui sa Rome sauvée (1). C'était une lutte contre « la farce monstrueuse » du Catilina de Crébillon, une dernière campagne contre « les barbares. » Jlais Catilina était déjà à terre, et il était aisé d'achever la victoire. La Rome sauvée avait été composée à ^lUnéville, l'année précédente, « en huit jours et non en neuf. » Dans la conviction intéressée de l'auteur, qui en frémissait encore, il y avait là un tableau terrible de Rome. Fulvie allait déchirer le cœur; on adorerait Gicéron; on aimerait César; on dirait : « Voilà Caton! » Et Lucullus, et Crassus, on ne saurait qu'en dire; en un mot, c'était « la vraie tragédie. » Songeant déjà à la taire jouer à Paris, il commença par écrire à la protectrice de Crébillon, à madame de Pompadour, c car il ne fallait pas braver les Grâces, » et il lui rappela l'exemple de Madame, qui fit travailler Racine et Corneille à Bérénice. D'ailleurs, faisant la guerre, il la voulait feire ouvertement, et non par embuscades nocturnes, et il criait à ses amis : « Armez-vous, je vous en prie, pour des batailles rangées, et faites-moi des troupes, enrôlez-moi des soldats, créez des officiers (2). » La mort de madame du Châtelet suspendit tout, et ce fut partie remise. Mais, dès le commencement de 1750, Voltaire rentra en campagne, et y fit rentrer toutes ses troupes , y compris madame du Maine , qu'il dit lui avoir donné l'idée de la pièce et en avoir indiqué les corrections (3). La représentation du 8 juin fat très-brillante. Par Richelieu, gentilhomme de la ^chambre en exercice. Voltaire obtint les costumes historiques qui avaient servi au Catilina de Crébillon, pour le battre avec ses propres armes. La salle, pouvant contenir une centaine de personnes, était pleine. Là étaient, parmi les gens de lettres, Dalemberl, Diderot, Marmontel, Hénault, Voisenon, Raynal, d'Olivet et d'autres académiciens;
(1) Œuww, t. V, p. 291. —(2) A d'Apgenlal, 12, 21 et 23 août 1749— (3) A d'ÀrgCDtal, 28 août 1749; à madame du Maine, novembre 1749.
parmi les grands seigneurs, les ducs de Richelieu et de la Vallière; on remarquait particulièrement, accompagné de son soeius, le P. de La Tour, -qui avait lu et approuvé la tragédie. Voltaire fit Cicéron, et fut fort applaudi à ce vers ;
Romains, J'aime la gloire, et ne yenx point m'en taire,
dont on lui fit l'application. D'Olivet surtout, fanatique de Cicéron et retrouvant là son cher orateur, applaudissait à tout rompre. Et il est inconstestable que la Rome sauvée, croquis passable d'après les Catilinai/res, Salluste et Plutarque, reproduisait assez bien Tillustre consul, et le farouche conspirateur, et le républicanisme de Caton; moins bien le génie naissant de César. Languissante d'action, ce qui tenait au sujet, elle avait un quatrième acte dramatique et se soutenait du reste par les mœurs et les caractères. Voltaire avait mieux saisi et reproduit le génie romain que le génie grec.
Le bruit de la séance du 8 juin fit la réputation de Rome sauvée. Ambassadeurs et ministres sollicitèrent la faveur d'être admis à une seconde représentation, et il fallut, le 22 juin, transporter la pièce sur le théâtre de Sceaux (1), A cette occasion, les comédiens voulurent revenir à Voltaire. Par l'intermédiaire du comte d'Argental et de son frère Pont-de-Veyle, ils furent admis près de lui; ils lui promirent, par l'organe de Grandval, soumission et déférence, et ils reçurent de ses mains successivement non-seulement Rome sauvée, mais Zulime, le Duc de Foix, l'Orphelin et Tancrède, pièces qui ne furent îouées sur le Théâtre-Français que pendant son séjour en Prusse ou en Suisse. Rom>e sauvée n'eut sa première représentation publique à Paris que le 24 février 1732, à peu près en
(1) La pièce ne fut pas jouée à Sceaux sans quelque résistance de la princesse, qui godait rancune à l'auteur de ses insolences de 1747. Voltaire dut faire intervenir madame de Malause et prier VaimaUe Colette d*assuper Son Altesse qu'il n'y aurait pas, en tout, cinquante personnes au-delà de ce qui venait journellement à Sceaux. Et il fallait bien que la princesse eût de forts motifs pour résister à l'attrait d'une nouvelle tragédie , elle dont Voltaire écrivait : « C'est une âme prédestinée; elle aimera la comédie jusqu'au dernier moment (à Tbibou ville, 18 décembre 1752). »
même temps que les princes et princesses de la famille royale la jouaient à Berlin.
V Orphelin de la Chine fut représenté le 20 août 1753, Voltaire étant aux Délices. Dans sa dédicace à Richelieu (1), Voltaire dit en avoir conçu l'idée à la laotupe d,'une tragédie chinoise de même titre, traduite par le P. Prémare, et il en prend occasion d'exalter ses chers Chinois- Il avait composé cette pièce à Plombières et à Colmar, en 4754, à son retour de Prusse, et il Toulait la faire jouer immédiatement, et s'en faire une espèce de passeport pour rentrer à Paris. Mais il craignit que, dans la conduite d'Idamé, à qui Gengis propose de divorcer d'avec Zamti pour devenir sultane, on ne vît « la condamnation d'une personne qui n'était point chinoise, » madame de Pompadour; et, malgré la suppression de quelques vers qui prêtaient davantage aux allusions, il crut phis prudent de la laisser dans le cercle de ses amis (2). L'année suivante, établi aux Délices, et n'ayant plus rien à espérer ni à craindre, il reprit ses trois ou ses cinq magots^ comme il disait, suivant que sa pièce était en trois ou en cinq actes, et il en pressa la représentation pour détourner l'attention de la PuceUCy qui commençait à courir. Pour détruire entièrement la pensée qu'il eût peint madame de Pompadour dans la personne d'Idamé, il lui en envoya une « copie bien musquée, avec de la jolie non-pareille et un petit mot (3). »
Voltaire, dans sa pièce, a délayé et changé le sujet chinois. Tandis que, dans YOrphelin de Tchaoy il ne s'agit que de l'orphelin, auquel tous se sacrifient, et sa m^e et son gardien qiii se tuent, et son sauveur qui immole un fils à sa conservation, dans YOrphelin de la Chine, il est peu question de l'orphelin, sur qui, du moins, ne se concentre pas l'intérêt, et tout roule sur une opposition entre l'amour du père cédant au devoir supérieur du citoyen, et l'amour de la mère ne connaissant pas de devoir plus sacré que celui de sauver un fils. Ge change-
(1) Œuvres de Voltaire, t. VI, p. 402. —(2) A d'Argental, 26 juillet, 3 et 27 août, 8 et 21 septembre, 6 octobie i'i54. — ^3) A d*Argenlal, 8 mare, 8 et 30 uillet, 13 août 1755.
ment de sujet était plus dans les mœurs monarchiques et françaises que dans les mœurs chinoises; mais, pour cela même, H pouvait être bien accueilli sur notre théâtre. On n'en saurait dire autant de cet amour parasite entre Gengis et Idamé, qu'a supposé Voltaire pour conduire sa pièce de trois actes à cinq : par là il l'a visiblement affaiblie en lui ôtant son unité. Néanmoins, le personnage dldamé est une belle conception, qu'il ne faut pourtant pas comparer, quoi qu'en dise Laharpe, à la Clytemnestre de Racine, si l'on veut lui garder toute son admiration (1).
Tancrède, commencé le 22 avriH759 et fini le 18 mai suivant, ne fut représenté sur le Théâtre-Français que le 3 septembre 1760. Voltaire, après de grandes corrections, l'avait déjà fait jouer trois fois, et joué lui-même, en octobre 1759, sur son théâtre de Toumey (2).
Dans une dédicace à madame de Pompadour(3), il dit qu'il composa cette tragédie dès qu'il sut que le théâtre de Paris était changé. Il y avait longtemps qu'il réclamait contre l'usage ridicule de placer les spectateurs sur le théâtre, et de rétrécir l'avant-scène par des banquettes, et à cet usage il attribuait le manque d'action et d'appareil de nos tragédies, qui n'étaient souvent que de longpes conversations en cinq actes, a Comment, disait-il, hasarder ces spectacles pompeux, ces tableaux frappants, ces actions grandes et terribles, qui, bien ménagées, sont un des plus grands ressorts de la tragédie; comment apporter le corps de César sanglant sur la scène; comment faire descendre une reine éperdue dans le tombeau de son époux, et Fen faire sortir mourante de la main de son fils, au milieu d'une foule qui cache, et le tombeau, et le fils, et la mèrCj et qui énerve la terreur du spectacle par le contraste du ridicule (4)? » Le comte de Lauraguais, au prix
(1) Grimm, Correspondance littéraire, t. I, p. 435; Laharpe, Cours de littérature, t. II, pp. 174 et suiv ; M. Saint-Marc Girardîo, Cours de littérature dramatique, t. I, pp. 340 et suiv. — (2) A d'Argental, 19 mai et 5 novembre 1759. — (3) Œuvres de Voltaire, t. VII, p. 121. — (4) Epître dédicatoire de VÉcossaise, Œuvres, t. Vil. p. 9.
de 30,000 fr., dédommagea les comédiens, et les banquettes disparurent pour toujours.
Pour Tancrèdej autant que pour la Mort de César et Sémiramisy une scène entièrement vide était nécessaire à la vraisemblance et à l'effet théâtral. Ces boucliers, ces armes suspendues dans la lice et faisant une partie de Fintrigue, ne pouvaient évidemment être placés au-dessus de la tête d'un marquis en perruque poudrée, d*un petit maître coiffé au Rhinocéros et à VOiseau royal.
Voltaire ajoute que les comédiens de Paris ne donnèrent Tancrède que parce qu'il en coiu-ait, par l'indiscrétion de Ghoiseul, une grande quantité de copies infidèles, et que c'est d'après une de ces copies, ne portant pas ses corrections, et surchargée, en revanche, d'une soixantaine de vers de leur cru, qu'ils la jouèrent.
Tancrède réussit comme il le méritait, malgré ses défauts. Empruntée à YOrlando de l'Arioste, et à la Comtesse de Savoie de madame de Fontaine, l'idée mère d'un amant qui combat pour sauver l'honneur et la vie d'une maîtresse qu'il croit infidèle, prêtait à des développements dramatiques. Puis, conune dans Zaïre il avait jeté la croisade. Voltaire jetait là toute la chevalerie, et offrait ainsi un spectacle tout neuf. De là le nom de chevalerie, de chevaliers, qu'il donne à la pièce dans sa correspondance. Mais, comme dans Zaïre encore, et plus que dans ZoAre, le nœud était faible et tenait de l'escamotage. Une lettre surprise, qu'il était si facile d'expliquer dès le commencement, amenait et la condamnation d'Aménaïde et la mort de Tancrède. Qu'une explication eût lieu, explication tout d'abord nécessaire et dont le retard est invraisemblable, et il n'y avait plus de tragédie. Toute la critique de Tancrède est dans le titre d'un pamphlet de Riccoboni : Quand parlerat-elle ? En effet, qu'Aménaïde parlât comme elle le devait feire, et l'édifice croulait avec son faible fondement. Ajoutons que le style plus négligé que jamais, et que le système de versification en vers croisés adopté par le poëte, répandent sur la pièce une teinte uniforme de pros£usme. La rime, et encore la rime
mauvaise, distingue seule bien souvent le vers de Voltaire de la prose. Or, la rime disparaissait dans cette versification croisée, et il ne restait plus qu'une prose lâche et traînante.
Voltaire fera encore une dizaine de tragédies, et pourtant on doit dire que sa carrière tragique est close par Tmicrède. Les pièces qu'il décorera de ce nom, d^Olympie à Irène^ et particulièrement les Guèbres et les Lois de Minosy ne seront plus que des pamphlets dialogues et insipides contre ce qu'il appelle le îfanatisme sacerdotal. On ne dira jamais assez quel tort la manie de l'impiété a fait au génie de cet homme.
De ce point culminant du talent dramatique de Voltaire, et avant de tomber dans les bas-fonds de sa décadence, nous pouvons embrasser son système théâtral et en juger le mérite.
Voltaire avait sur la tragédie une idée fausse, fausse parce qu'elle était incomplète : c'est que la tragédie est destinée à la représentation ; ce serait une idée fausse en sens contraire, et pour la même raison, que de dire qu'elle n'est destinée qu'à la lecture. Mais, de ces deux idées, la première est plus dangereuse que la seconde, parce que l'une ne produira que des ouvrages tout extérieurs, à l'adresse exclusive d'une génération et d'un temps, tandis que l'autre , moins féconde en gloire immédiate et présente, enfante ces œuvres profondes, durables, immortelles comme la nature humaine. Corneille et Racine, sans oublier les contemporains, travaillaient surtout pour euxmêmes, pour la satisfaction de leur génie, pour quelques connaisseurs et pour la postérité ; et voilà pourquoi on a pu dire que leurs ouvrages, qui semblent plus faits pour le lecteur que pour le spectateur, plaisaient plus du moins à la lecture qu'à la représentation. Toujours est-il qu'il ne suffît pas de les voir, qu'il faut les lire, les relire et les méditer pour en pénétrer tout le mérite, tandis qu'il suffit de voir les œuvres de l'autre genre, et que la lecture attentive leur est fatale. La perfection, impossible à atteindre peut-être, serait d'embrasser à la fois le présent et l'avenir, et, l'œil fixé tour à tour sur le parterre et sur le cabinet, de travailler pour le spectateur et pour l'homme d'étude, d'enlever les applaudissements du théâtre et de se mé-
nager Tadmiration du lecteur, de séduire une génération et d'enrichir à jamais une littérature.
Génie peu fait pour la perfection, pressé d'innover et de jouir comme tout son siècle, Voltaire, malgré son admiration pour Corneille et pour Racine, leur laissa, tout en les recommandant, la vérité des caractères, le développement des passions, la simplicité lente et une de l'action, la perfection du style, en un mot, toutes les qualités essentiellement littéraires et qui font les œuvres d'avenir, Pour lui , visant à l'effet nouveau et immédiat, et escomptant la gloire , il demanda tout à une action plus rapide, à des incidents plus romanesques, à un spectacle plus pompeux, c'est-à-dire à des moyens capables de frapper la foule, plus facile à prendre par les yeux, Timagination et la sensibilité physique, que par l'esprit et par le cœur. C'est pour rendre l'action plus rapide, qu'il écarta peu à peu le monologue et débarrassa le dialogue des trop longues tirades ; c'est pour déployer toute la pompe du spectacle, qu'il obtint du duc de Lauraguais une scène entièrement vide : innovations louables, et qu'il faut mettre à l'actif de son bilan dramatique.
Tout à la pensée de la représentation , il songeait plus à l'acteur qu'au poëte. Il donnait moins de soin et d'attention à son travail qu'au jeu d'une Lecouvreur, d'un Le Kain, d'une Gaussin ou d'une Clairon. Dans ce travail, du resce, rien de sérieux, de senti, de profond, d'absorbant. Une tragédie ne lui était qu'une distraction à quelque ouvrage d'histoire ou de philosophie ; qu'un jeu qu'il préparait pour une fête, comme on prépare un feu d'artifice; qu'un placet pour obtenir un retour à Paris ou quelque faveur de la cour; qu'une machine de guerre contre ses ennemis et ses rivaux, ou qu'un pilier poétique de Y Encyclopédie, Pour nn intérêt d'un moment, le travail d'un moment suffisait, et une pièce était bâclée en six jours. Elle était finie et elle n'était pas faite, disait-il sans doute, et il la travaillait et la corrigeait longtemps; mais c'était l'opinion de Paris, l'opinion d'un lieu et d'un jour, et non la loi éternelle du beau, qu'il consultait pour ses changements,
DÉPART POUn LA Ï^RUSSK 41^3
quand U n'attendait pas la rq[)résentation elle-même; c'était quelquefois le caprice de ceux quiTentouraient, madame du Ghâtelet ou madame Denis, ou la vanité d'un acteur dont il avait besoin. Tout cela se faisait par correspondance, avec d'Argental, Formont ou GideviUe, et le bureau de poste était le cabinet où se modifiait la tragédie en collaboration. Les vers nouveaux volaient d'un point à l'autre sur les ailes de plaisanteries souvent indécentes, et qui du moins trahissaient la légèreté du travail. Le mot de tripot revient à chaque instant, dans la correspondance avec d'Argental, pour désigner la comédie : comprend-on Ck)rneille et Racine, traitant de tripot leur art sublime?
Aussi, encore une fois, ni sérieux, ni profondeur dans la tragédie de Voltaire. La conception en est faible, et les pièces d'un plan tout romanesque ne tiennent que psu* un fil. Empruntés au fond commun, les personnages n'ont pas la vérité de l'histoire ou delà tradition; inventés par le poëte, ils n'ont pas la vérité de la nature humaine. Et que dire du style ? Y a-t-il même là un style ? Quelques tirades brillantes suffisentelles à racheter tant de rimes formées par des épithètes parasites, tant de scènes flasques et lâches, tant de déclamations fausses et redondantes ? Dans tout le théâtre de Voltaire, pourrait-on trouver vingt vers de suite, où il n'y ait pas à relever quelque faute de grammaire, de versification ou de poésie?
DISGRACE DU COURtIsAN — NEGOCIATION AVEC FRÉDÉRIC
Voltaire avait fait remettre son Tancrède à madame de Pompadour par les mains de Choiseul et le lui avait dédié. Il tenait à cette dédicace : « Je veux, écrivait-il, que les prêtres sachent que je suis bien en cour... Ceci n'est point affaire de théâtre, c'est affaire d'État (1). »
(1) A d'Argentnl, 23 et 29 juin 1759.
C'était d'abord pour faire pièce jusqu'au bout à Crébîllon, « son confrère à l'Académie et son premier maître (1), » qui avait dédié son Catilina à la courtisane, en reconnaissance de l'impression de ses œuvres au Louvre, qu'elle avait procurée ; c'était bien plus pour se remettre en grâce avec elle, et obtenir par son entremise de rentrer à Paris, espoir auquel il n'avait pas encore renoncé. Mais il acheva de tout gâter par cette phrase malencontreuse : « Si quelque censeur pouvait désapprouver l'hommage que je vous rends, ce ne pourrait être qu'un cœur né ingrat. » Un ennemi anonyme s'empressa d'écrire à madame de Pompadour que la phrase renfermait ime insulte; que l'écrivain, sentant que l'objet de ses louanges n'en était pas digne, ou était jugé peu estimable, cherchait, aux yeux du public, une excuse dans le sentiment de la reconnaissance. Consultés, Marigny, frère de madame de Pompadour, Colin, son intendant, Quesnay, son médecin, trouvèrent que l'anonyme était très-méchant, qu'il blessait madame, et voulait nuire à Voltaire, mais qu'au fond il avait raison. Voltaire, dès ce moment, fut définitivement perdu dans l'esprit de madame de Pompadour et dans celui du roi (2).
Mais le commencement de sa double disgrâce datait de plus loin. Après une représentation de V Enfant prodigue au spectacle des petits cabinets du roi, où madame de Pompadour avait joué un rôle, il y avait obtenu ses entrées, et il crut devoir adresser à la maîtresse royale un remercîment qui se terminait par ces deux vers :
Vivez tous deux sans ennemis,
Et gardez tous deux vos conquêtes (3)i
Madame de Pompadour fut enchantée de ce petit morceau, et se hâta de le faire circuler; mais les sociétés ennemies, celle de madame de Talard, où la reine passait ses soirées, celle de Mesdames, filles du roi, le tournèrent contre l'auteur, et présentèrent comme le comble de la témérité et de l'insolence la
(1) « Crébillon mon mattre; bonne plaisanterie que Crébillon prend pour du sérieux (à madame d'Argental, 26 novembre 1760.) » — (2) Mémoires de madame du Hausset, Paris, 1824, p. 136. — (3) Œuvres de Voltaire, t. XIV, p. 390.
comparaison entre les conquêtes militaires du roi et la conquête amoureuse de sa maîtresse. Mesdames ne manquèrent pas d'inspirer le même sentiment à leur père, qui se confirma dans sa répugnance pour le poôte.
Voltaire acheva sa disgrâce en blessant la favorite elle-même. Un jour qu'il assistait à son dîner, et qu'elle mangeait une caille qu'elle trouvait grassouillette, il s'approcha d'elle, et lui dit assez haut pour être entendu :
Grassouillette y entre nous, me semble un pea caillette t Je vous le dis tout bas , belle Pompadourette.
Les courtisans se hâtèrent de taxer le leste propos d'impertinence, et, dès le lendemain. Voltaire s'aperçut d'un refroidissement marqué.
De son côté, Louis XV, répétons-le, était las de lui. Pendant quelque temps, sans l'estimer, il avait été fier de l'éclat qu'un tel talent répandait sur son règne, et, jaloux de suivre les exemples de Louis XIV, il l'avait accueilli comme le grand roi accueillait Boileau et Racine. Mais, à la fin, il ne put s'empêcher de dire : « Je l'ai aussi bien traité que Louis XIV a traité Racine et Boileau; je lui ai donné, comme Louis XIV à Racine, une charge de gentilhomme ordinaire et des pensions; ce n'est pas ma faute s'il a fait des sottises, et s'il a la prétention d'être chambellan, d'avoir une croix et de souper avec un roi. Ce n'est pas la mode en France; et comme il y a un peu plus de beaux esprits et de grands seigneurs qu'en Prusse, il me faudrait une bien grande table pour les réunir tous. » Et il compta sur ses doigts : « Maupertuis, Fontenelle, La Motte, Voltaire, Piron, Destouches, Montesquieu, le cardinal de Polignac. » — « Votre Majesté oublie, lui dit-on, Dalembert et Clairault. » — « Et Crébillon, reprit-il, et La Chaussée. » — « Et Crébillon le fils, dit quelqu'un, il doit être plus aimable que son père; et ily a encore l'abbé Prévost, l'abbé d'Olivet... » — « Eh bien, dit le roi, depuis vingt-cinq ans, tout cela aurait dîné ou soupe avec moi. » Marigny ajoutait : « La fantaisie de Voltaire a toujours été d'être ambassadeur, et il a fait ce qu'il a pu pour
qu'on le crût chargé d'affaires politiques, quand il a été pour la première fois en Prusse (i). »
Quoique disgracié, Voltaire, en 1750, lit encore quelques démarches pour se rapprocher de la cour. 11 écrivit trois fois à la favorite ; mais, n'ayant reçu d'elle que des réponses vagues, il se retourna du côté de la Prusse. Depuis 1748, il y avait bien eu, entre Frédéric et lui, un petit refroidissement, et leurs rapports épistolaires avaient été plus rares, mais sans être jamais interrompus. Voltaire continuait de corriger par lettres les mauvais vers du roi; et, pour se ménager un retour possible à Berlin, il lui écrivait, dès le 19 avril 1749 : « Il faudrait que vous eussiez la bonté de travailler avec moi deux heures par jour, pendant six semaines ou deux mois. » Frédéric ne demandait pas mieux, et il le pressait, avec toutes sortes de promesses, de retourner à Berlin pour lui servir de maître de français (2). Emilie vivante. Voltaire ne pouvait accepter les propositions royales; mais, en avancement d'hoirie, prétextant que d'Argens avait écrit et môme imprimé qu'il était très-mal dans la cour de Potsdam, et que sa charge de gentilhomme le rendait digne de V Ordre du mérite , il pria le roi de lui « envoyer une demi-aune de ruban noir, qui lui servirait mieux qu'un scapulaire, » et il promettait que rien alors ne le pourrait arrêter, ni Stanislas, ni môme madame du Châtelet (3). La demande tut mal accueillie, et, après la mort de madame du Châtelet, Voltaire, qui, plus que jamais, avait besoin de l'en-cas de Berlin, dut s'en excuser auprès de Frédéric; et, pour se faire désirer davantage, il faisait étalage du brillant état de maison qu'il avait monté à Paris, où il feignait de vouloir se fixer (4). Toutefois, il promettait toujours d'aller en Prusse, et il redoublait ses promesses à mesure que diminuaient ses espérances du côté de Versailles.
Enfin, malgré son échec pour le ruban noir, il aborda une
(1) Madame du Hausset, Mémoires, t^. 137;et, àift snile, Laajon, Spectacles des petits cabinets de Louis ZF, pp. 235-246.— (2j Lettres des 15 août et 4 septembre 1749. — (3) Lettre du 31 août 1749. — (4) Lettres des 15 octobre et 10 novembre 1749.
question beaucoup plus délicate auprès de l'avare Frédéric, s'adressant ici, « non pas au roi, mais à l'homme qui entrait dans le détail des misères humaines. » Il s'avouait riche, et même très-riche, pour un homme de lettres ; mais cette maison montée dont il se vantait tout à l'heure, puis les affaires de madame du Ghâtelet mêlées aux siennes (1), lui avaient coûté beaucoup, et il lui était impossible de faire actuellement une dépense extraordinaire. Or, pour un bon carrosse de voyage, pour les frais de route nécessaires à un malade, pour l'entretien de son ménage pendant son absence, il lui fallait au moins quatre mille écus d'Allemagne. -Il ne les demandait pas en pur don au roi, fi donc! mais en simple prêt, offrant une obligation remboursable sur la partie la plus claire de son bien ; et, cette avance faite, il s'engageait à partir quatre jours après (2). Le Jupiter de Potsdam vit bien que sa vieille Danaé ne se laisserait séduire que par une pluie d'or, et il envoya une lettre de change (3). Danaé répondit que ce qu'elle aimait, c'était « Jupiter, et non sa pluie ; » tout en ajoutant qu'au siècle de fer où elle vivait, les gouttes d'or étaient fort nécessaires.
Muni de sa lettre de change, Voltaire ne fut plus aussi pressé de partir, et il ne promit d'arriver dans le ciel de Frédéric que vers les premiers jours de juillet. En attendant, il demandait im vorspann pour qu'on lui préparât des chevaux de poste, ce qui lui fut accordé (4).
Une seconde question d'argent retardait son départ, qu'une aventure comique décida. Nous avons ici le témoignage peu suspect d'un ami, de Marmontel, que Voltaire avait appelé
(1) Mensonge, nous l'avons vu. — (2) A Frédéric, 8 mai 1720. — (3) Frédéric à Voltaire, 24 mai 1750. — Le roi lui fit sentir, toutefois, qu'il n'était pas dupe : « Vous êtes comme Horace, lui dit-il ; vous aimez à réunir l'utile à l'agréable ; pour moi, je crois qu'on ne saurait assez payer le plaisir, et je compte avoir fait un très-bon marché. » Mais le roi fat bien dupe de l'état de gêne où Voltaire se disait être. Il ne pouvait traduire par 80,000 livres de rente le riche, ni même le très-riche de la lettre du 8 mai. Or, 80,000 livres de rente au moins, telle était bien alors la fortune de Voltaire, d'après l'état qu'adressé Longchamp de ce qu'il a tou-» ché pour lui en 1749 {MémoireSf t. II, p. 334). — (4) Voltaire à Frédéric, 9 juiûj Frédéric à Voltaire, 26 juin 1750.
de son Limousin à Paris, dont il avait aidé et encouragé les premiers succès dans la carrière des lettres, et chez qui il trouva toujours admiration reconnaissante.
Or, Marmontel raconte (1) que Frédéric, à une nouvelle demande d'argent, se faisait tirer l'oreille. Il avait bien consenti à donner mille louis (2) pour défrayer sa Danaé poétique, mais il refusait d'en faire autant pour madame Denis, qui voulait accompagner son oncle, et pour laquelle celui-ci demandait mille louis encore. Frédéric écrivait : « Je serai fort aise que madame Denis vous accompagne; mais je ne le demande pas. » — « Voyez- vous cette lésinerie dans un roi! disait Voltaire à Marmontel. Il a des tonnes d'or, et il ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir madame Denis à Berlin I 11 les donnera, ou moi-même je n'irai point. »
C'est alors qu^m incident ridicule mit un terme à ses irrésolutions, en mettant aux prises le vaniteux et l'avare; or, Voltaire était beaucoup moins avare que vaniteux. Un matin, Marmontel et Thieriot lui firent visite. Il travaillait au lit, suivant sa coutume. « Quelles nouvelles? » leur cria-t-il. — « Oh ! très-curieuses et qui vous feront grand plaisir, » répondit Thieriot avec son sourire sardonique et son nazillement de capucin — « Eh quoi donc? » — « Arnaud Baculard est arrivé à Potsdam, où le roi l'a reçu à bras ouverts. » — « A bras ouverts! » — a Oui, et Arnaud lui a présenté une épître. » — « Bien boursoufflée et bien maussade! » — « Point du tout, fort belle, et si belle que le roi y a répondu par une autre épître, » — « Le roi de Prusse, une épître à Arnaud ! vous vous moquez, ou on s'est moqué de vous. » — « Je ne sais si l'on s'est moqué de moi, mais je ne me moque point; et la preuve, c'est que voilà les deux épttres. » — « Donnez vite, que je lise ces chefe-d'œuvre. » Voltaire prend l'épître d'Arnaud : « Quelle fadeur, quelle platitude, quelle bassesse ! » n passe à l'épître royale, et lit en silence et d'un air de pitié; puis, arrivé à ces vers :
(!) Mémoires, i, I, pp. 374 et suiv. — (2) 16,000 livres, dit Duvernet, p. 158 •
Voltaire est à aon couchant ; Vous êtes à votre aurore (1) ;
il saute de son lit, et, bondissant de fureur : « Voltaire à son couchant, et Baculard à son aurore! Et c'est un roi qui écrit cette sottise monstrueuse! Ah! qu'il se môle de régner! » Marmontel et Thieriot avaient peine à ne pas éclater de rire, le voyant en chemise, gambadant de colère, et apostrophant le roi de Prusse : « J*irai, oui, j'irai lui apprendre à se connaître en hommes! » Et son voyage fut décidé.
Marmontel soupçonne Frédéric d'avoir voulu par là lui donner un coup d'éperon, car, autrement, il iie serait pas parti, moins par lésine, que par dépit de n'avoir pu obtenir les mille louis de sa nièce. Et il raconte à l'appui l'histoire d'un couteau de chasse, dont le marchand demandait un louis, et dont Voltaire ne voulait donner que dix-huit francs. Pour l'obtenir à ce prix, il fit pendant un quart d'heure tous les frais de séduction possibles : compliments au marchand, promesse de placer ses garçons et de marier ses filles. En fin de compte, il fut obUgé, confus et dépité, de jeter sur la table ce louis qu'il avait eu tant de peine à Iftdier. « J'en suis bien aise, » dit tout bas Marmontel, témoin de la scène. — « De quoi, demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc ôtesvous bien aise? » — « De ce que la famille de cet honnête homme n'est plus à plaindre. Voilà bientôt ses fils placés, ses filles mariées; et lui, en attendant, il a vendu son couteau de chasse ce qu'il voulait, et vous l'avez payé malgré toute votre éloquence. » — « Et voilà de quoi tu es bien aise, têtu de limosinî » — « Oh! oui, j'en suis content. S*il vous avait cédé, je crois que je l'aurais battu. » — « Savez-vous, ajouta Voltaire en riant dans sa barbe, après im moment de silence, que, si Molière avait été témoin d'une pareille scène, il en aurait fait son profit?» — « Vraiment, répondit Marmontel, c'eût été le pendant de celle de M. Dimanche. » — Que voulait Voltaire? Gagner quelques francs? Un peu peut-être, mais beaucoup plus ne pas céder et exercer l'empire de sa persuasion.
(1) n y a une variante dans la lettre à Frédéric où ces vers sont rapportés.
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BACULARD d'aRNAUD. — DÉPART POUR BERLIN
Ce Baculard d'Arnaud, qui eut l'honneur d'exciter la jalousie de Voltaire, est le même dont il a été parlé déjà si souvent dans cette histoire. Au commencement de mai 1736, pendant qu'il était étudiant en philosophie au collège d'Hareourt. Voltaire lui envoya, par Moussinot, un manuscrit, auquel il ordonnait de joindre un petit présent de douze francs: c'était YÉpître sur la calomnie. Moussinot n'ayant pas fait aussitôt la commission, il le condamna à donner à d'Arnaud, au lieu de douze francs, un louis d'or, et même trente livres, et il se hâta de fermer sa lettre de peur d'augmenter la somme.
Quel était ce d'Arnaud? Né à Paris en 1718, d'une famille noble, dit-on, du comtat Venaissin, ruinée en une de ces spéculations où d'autres s'enrichissent (1), il avait eu de bonne heure la passion des vers. Dès l'âge de neuf ans, il en adressait à Voltaire; et, un peu plus tard, il tirait du deuxième chant de la Henriade une tragédie de Coligny (2). Voltaire répondait modestement à ses vers flatteurs (3), l'encourageait dans ses débauches d'esprit, comme YÉpitre à Manon (A) ^ dont il écrivait en même temps à Moussinot : « J'ai lu Fépître d'Arnaud; je ne crois pas que cela soit imprimé, ni doive Têtre. » Cette épître fera pourtant la fortune du jeune poëte, d'abord auprès de Voltaire, ensuite auprès de Frédéric. En attendant, Voltaire continua de lui faire de petits présents 4'un louis, de cinquante ou de soixante livres, jusqu'au 25 février 1741, jour où il écrivait à Moussinot : « Ayez la bonté de donner dix écus à d'Arnaud, s'il est toujours dans le même état de misère où son oisiveté et sa vanité ont la mine de le laisser longtemps. » D'Arnaud était alors à la
(i) A Helvétius, 28 janvier 1739. —(2) Duvernet. Préface des lettres à Moussinot. — (3) Œuvres de Voîtairey t. XIV, t. p. 408. — (4) On n'en peut décemment citer le titre tout entier.
Bastille pour un ouvrage à titre et contenu obscènes (1). Outre les quelques louis, Voltaire lui faisait donner encore quelques dîners, dont il payait les poulardes (2). Il lui avait permis même de le venir voir à Cirey aveo, Helvétius; mais d'Arnaud commit l'imprudence de prévenir la permission, ce que madame du Châtelet trouva fort mauvais, et ce que Voltaire pardonna à son peu d'éducation (3). Il le recommanda, avec les plus grands éloges, à Helvétius, qu'il remerciait, quelques jours après, de ce qu'il avait déjà fait pour « son fils (4). » Grâce à lui, d'Arnaud, en 1748, devint le correspondant du duc de Wurtemberg, puis du roi de Prusse, en remplacement de Thieriot, et, en 1750, Frédéric, content de ses services, l'appela à sa cour (5).
Quand Voltaire se fut brouillé avec lui, il se plaignit, comme toujours, de l'ingratitude d'un homme qu'il avait « nourri, élevé, pendant deux ou trois ans (6). » Ses faveurs avaient même duré cinq années, mais sans jamais avoir le caractère d'une pension alimentaire. Duvemet, qui en a fait le compte sur les registres de Moussinot, en porte la somme, enflée peut être, à 600 livres, ce qui revient à une centaine de livres par année, et il n'y avait pas là de quoi faire vivre même un anachorète. Encore Duvernet dit-il que d'Arnaud n'y vit que des avances, car il ajoute : « M. d'Arnaud, étant entré dans le monde, voulut rendre ces 600 livres à M. de Voltaire, qui lui répondit que c'était une bagatelle, et qu'un enfant ne rendait pas des dragées à son père (7). » En tout cas, ce n'était pas un don gratuit : c'était le salaire d'abord de l'éditeur de VÉpître sut la calomnie, ensuite du préfacier d'une édition de Hollande (8), enfin du scribe et du coureur dans
(1) Deloft, Détention des philosophes, i. JI, p. 148.— (2) A Moussinot, 28 octobre 1737. (3) A Mcussinot, 3 et 25 avril 1739.— (4) A Helvétius, 28 janvier et 25 février 1738. — (5) Suivant une note de police, d'Arnaud commença par manger les 2000 livres que Frédéric lui avait envoyées pour son voyage, et , pour partir, il fut obligé de vendre tous ses ouvrages à un libraire (Delort , D^^en^t on <i«» philosophes, t. II, p. 152. — (6) A madame Denis, 20 décembre 1753; à Le Brun, 6 février 1761. —(7) Préface des lettres à Moussinot. — (8) A Moussinot, 12 et 17 ju.n; 3 et 21 juillet 1738.
l'affaire de Des Fontaines. Voltaire avait même eu d'autres prétentions sur lui : il aurait voulu en faire soit son correspondant, soit son secrétaire; mais d'Arnaud continuait d'écrire comme un chat, malgré toutes les recommandations à lui faites de soigner son écriture. En 1748, d'Arnaud paya ses dernières faveurs par une longue préface historique et apologétique (1), destinée à une édition de Rouen, en 12 volumes, des œuvres de Voltaire. Hélas! cette préface devint un champ de bataille où, naturellement, le plus faible succomba.
Après les vers de Frédéric sur l'aurore et le soleil couchant, Voltaire affecta de faire bonne figure et de répondre par des plaisanteries; il défendit même le poëte couronné, et parla de Baculard d'Arnaud comme « d'un bon diable, » indigne sans doute de l'éloge royal, mais qui « par-ci par-là, ne laissait pas de rencontrer de bonnes tirades (2). » De son côté, d'Arnaud associait Voltaire à Frédéric dans une pièce dédicatoire au roi de Prusse (3), où il l'appelait son Apollon. Cependant couvait entre eux une guerre à mort.
Que se passa- 1- il? Les gazettes publiaient des vers de Baculard, qu'elles mettaient sur le compte de Voltaire, ce qui irritait Apollon (4). D'autre part, les tragédies de Voltaire étaient mieux reçues à^ Berlin que le Mauvais riche de Baculard, et l'élève concevait contre le maître « la plus noble jalousie (8). » En même temps. Voltaire écrivait à Frédéric : « D'Arnaud a semé la zizanie dans le champ du repos et de la paix, » et il indisposait contre d'Arnaud le royal protecteur. Pour se défendre ou pour se venger, d'Arnaud désavoua alors sa Préface, sous prétexte que Voltaire l'avait falsifiée et y avait ajouté des choses horribles contre la France;
(1) La Toiràla fin des Mémoires de Longchamp. — Cette préface ne servît pas parce que Voltaire, non seulement n'approuva pas Tédition pour laqueUe elle avait été faite, mais qu'il la dénonça à Rouen et à Paris, au premier président de Normandie et au lieutenant de police Hérault; et, une fois de plus, à cette oocasion, il fit, contre de pauvres libraires, le bas et vil office de délateur et d'agent secret de la police {Études sur la Russie, pp. 409 et suiv.). — (2) A Frédéric, 26 juin; à madame de Fontaine, 23 septembre 1750. — (3) Dans les Mémoires de Longchamp, t. II, p. 513. — (4) A madame Denis, 24 août; à d'Argental, 23 septembre 1750. — (5) A d'Argental, 14 novembre 1750.
puis il écrivit à Fréron que Voltaire l'avait perdu à la cour et dans Tesprit du roi, ce que Fréron publia partcmt (1).
n doit y avoir du vrai dans ce récit de Voltaire ; mais, pour s'en faire une arme mortelle contre d'Arnaud, il se fit écrire tout cela dans une lettre fabriquée par lui-même, et qui était censée être de l'ami d'Argental. Formey, qui l'a publiée dans ses Souvenirs d'un citoyen (2), d'après une copie qu'il tenait de Voltaire, dit positivement qu'elle était son œuvre ; et les dates seules prouvent que Formey a raison. Voltaire, qui, dès le 14 novembre, avait écrit toute cette histoire au comte d'Argental, n'avait pas besoin d'en être informé par lui le 24, date de la pseudo-lettre du comte. C'était une pièce qu'il voulait montrer à Frédéric, et qu'il lui montra en effet, en lui mettant sans doute le marché à la main; car, le même jour, 34 novembre, il écrivait à sa nièce : « Le soleil levant s'est aUé coucher. » Malgré toutes ses plaisanteries, ce mot manebat alta mente repostum.
Oui, il dut mettre au roi le marché h la main, et nom en avons la preuve dans cette lettre de Frédéric, du 24 février de l'année suivante : « Vous avez d'abord, d'une &çon assez singulière, exigé de moi de ne point prendre Fréron pour m'écrire des nouveUes. » Ainsi Voltaire avait fait sans doute pour d'Arnaud. Et Frédéric ajoute : « D'Arnaud a eu des torts envers vous ; un homme généreux les lui eût pardonnes : un homme vindicatif poursuit ceux qu'il prend en haine. Enfin, quoique d'Arnaud ne m'ait rien fait, c'est par rapport à vous qu'il est parti d'ici. »
En tout cas, d'Arnaud était quitte envers Voltaire, dont il payait les 600 livres de présents de la perte d'une place de 8,000 livres ; et Voltaire avait encore l'impudence d'écrire à ce sujet à madame Denis (24 novembre 1750) : « Ce d'Arnaud avait une des plus belles places du royaume.. Il était garçon poète du roi, et sa Majesté prussienne avait Ésdt pour lui des versiculets très-galants. Nous n'avons point, depuis Bélisaire, de plus terrible chute (3). »
(1) A d'Argental, i4 novembre 1750. — (2) T. I, p. 320. -(3) D'Arnaud se I. 31
494 LITRB SECOND (17^4-1750)
Retenons sur nos pas pour accompagna Voltaire 4ans son voyage à Berlin.
Pour quitter k France, il M fdlait une pennissiiHi de sa oonr« Le 25 juin, il se rendit à Gompiègne, où elle était. La permission n'était pas Tunique objet de son to juge ; il espérait enc(»re oblmir une déoomtkm et un caract^ <^[teiel auprès de Frédéric Mais ses ennemis, ayant prévu le coup, avaient gagné madame de Pompadour, qui dissuada le roi de lui accorder la moindre iaveur. Me le reçut dle-méme froî* dément, et CoUlkm U le chargea de compliments plus froids encore pour le roi de Prusse. Louis XY, quand il se présenta, kd tourna le dos, et dit à ses courtisans : « Ge s»« un Idu de mmns dans mon royaume. ^
C'est une grande Êiute à Louis XV de n*avoir passunn<mté sa répugnance pour Voltaire. Nous connaissons désormais les aptitudes courtisanesques de c^ homme, la flexibilité de ses courbettes, l'abondance intarissable de ses flattecieSy sa démangeaison d'honneurs et d'ut rMeoIScieL Avec des cardons il était iourile d'enchaîner son bras, avec des compliments de lui fermer la bouche, avec une mission politique d'abs(»rber une partie de sa mauvaise ai^vité. Ah! vraiment, avec tout cela, on n'en eût pas fiût un bon chrétien ni un bon citoyen , un défenseur de l'autel et du trtee; maison feût empêché de nuire. En le laissant partir pour laPnisse, on l'envoyaiià sa d^ nière
rciani)'àbordàDmâe,o6fl devint c^xiseUlBr ae lèsatioD; p^flrentniàPvfe; el, o'ajantplasiienè méngor avec Voiture, ils'aMO(^àFiiéioD,iiitii tu» jaoaii faire de libelles contre son ancien bienfaiteur. Cependant, Voltaire montrait plos de rancune, et le traitait de scélérat (à Walther, 6 décembre 1752) et de dbytie (à Tbleriot ; Bovenfare 1758). A Paiit, d'Ànimd «nlnt une extateoce misembla. 11 se mit «ux ^ges des libraires et des comédiens, et composa une infinité de pièces, de contes, de romans et de vers. Dans ses Lamentations is Jirémie^ fi « cSMmté «propre mîsôre, nisère dm laquelle il mourat en I8t5, à 81 ans. Bin a'avait maaqoé à son iafortcne, pas même le ridicule : oo se nippelle comment Beaumarcbais le bafoua dans un de ses Mémoires. Personnage peu eâtimable , soit comme auteur, soit comme bomme. Auteur, il n'eut qu'âne féooDdité déplorable: lOi temos sont feost m speotooley «t en ^eclide koRilrie$ ses romans (Épreuves du sentiment» Délassements de Vhomme sensible^ ^c.) sont tout en sentiment , |ou plutôt en sensiblerie, ce qui lui vakt Téloge de J.-J. Rousseau, ce grand dédamateur sentimental. Homme > «o seul mot le riverait, et il n'est pas authentique : interpellé par Frédéric dans une conversatioD athées tt aunlt r^oodtt : m yripaàflr^w à m Atie iwpfriear tm Rois.»
BBPÀRT FOUR Ll f II08SK 495
to)le de oomqyfioii; en lui fermant Paris au r^ur, on kiorçtàt à b&tir cette fc»rteres8e de Feme;, d'où» pendant ¥ingt um^ il lancera tant àft traits mortels contre toutes nos insUtations ciYÎies ^ religieuses. C'est ainsi que Louis XY est coupable d'une partie du mal que Voltaire a &it à la France.
Voltaire retint à Paris ht rage dans le coNir, ^ a?ant son départ, il voulut se venger de la favorite. H lui écrivit une lettre, où « il la traitait [ocNoime une négresse et comme la ^temiëre des créatures. » Mais il voulut se vengor sans s*eqkQK ser hû^même à la vengeance réciproque de madame de Pom* padour, et il eut la lâcheté d'y exposer à sa place un malhei^ reuxvalrtcte chambre. B fit cqpier sa lettre par Longchamp, et lui demanda de la agner. Comme Loogdianq» refusait , quoi* qu'il en ignor&t la destination : c Je n'ai pas besœn avec m(^ dit rimpérienx mattre^ de gens qui r^iaent de foire ma volonté. » Poussé par la maiace, Longchamp signe ; mais il A&rehe à se procurer l'original, que Voltaire, [après ravoir tortillé longtonps, avait jeté au feu. La jurédeuse minute était heu* reusonent tombée sur une bûche, d'où ^leavait roulé dans va coin de la cheminée. Fâgnant de raccommoda* le fm^ Longchamp r^ retire, la serre soigneusement ; et bien lui en prit
Parti trois jours après. Voltaire avait laissé Longchamp à Paris, pour y suivre un procès d'agio avec André et d'autres affaires, et pour y prendre le gouvernement de sa maison et de ses domestiques, — il n'emmenait avec lui qu*un seul laquais, — promettant de l'appeler à Berlin dans deux mois, s'il n'était pas lui-même de retour.
Cependant le valet signataire n'était pas tranquille. Il se r^pelait avec terreur un avis du comte d'Âigental, qui coBnaissait si bien l'homme : « Prenez garde à vous, surtout si M. de Voltaire veut vous faire écrire ou signer des papiers <;ontre quelqu'un! » Six semaines après, il est mandé par d'Argenson, qui lui présente la lettre en lui demandant s'il en connaissait l'écriture — « Elle est de moi, » répond le valetsecrétaire. — a A quelle occasion et à qui a-t-elle été adressée? » poursuit le ministre. — « J'ignore absolument tout, »
réplique Longchamp; et, en effet/ le rusé Voltaire avait fait écrire l'adresse d'une autre main. D'Argenson demande des preuves; Longchamp va chercher l'original et le lui apporte. A la vue de cette écriture bien connue, d'Argenson dit au valet : c Vous êtes bien heureux; car, à dé&ut de cette pièce, je vous fidsais enfermer pour toute votre vie. — Allez, et prenez garde de recommencer ! »
Longchamp écrivit tout à Voltaire , pour qu'il eAt à se pourvoir. Mais, sans doute, l'ami d'Argenson avait étoufiTé l'affaire , dont Longchamp n'ouit plus parler ni à Paris ni . de Berlin (1).
Voltaire partit de Paris ou de Gompiègne le 28 juin 17S0. c En bon historiographe et en bon citoyen (2), » il visita en passant les champs de Fontenoy, de Raucoux et de Laufeldt, et arriva à Clèves, où il reprit, le 2 juillet, la lettre à Frédéric commencée le 26 juin à Gompiègne. Il ne put quitter Glèves que vers le 18 juillet, le vorspann de Sa Majesté prusienne étant resté à Wesel « entre les mains d'un homme qui l'avait reçu, comme les Espagnols reçoivent les bulles des papes, avec le plus profond respect, et sans en faire usage. » Enfin, l'ordre du roi lui étant parvenu, il quitta Glèves et « sa princesse (3), » passa par Wesel, et, le 24 juillet, « il saluait ses anges du ciel de Berlin. »
(i) Nous aTODS suivi, dans ce récit, la leçon des Mémoires (pp. 76-78) qae nous croyons originale; ainsi ne racontent pas, naturellement, les arrangeurs de 1826. Ils font dire à Longchamp : « U l'avait cachetée lui-même, et je n'en ai poini vu U contenu. Je pense qu'elle était plus remplie de vifs reproches , adroitement tournés, que de jolis vers, pleins de galanterie, tels qu'il lui en adressait quelquefois , et dont elle paraissait alors si flattée (p. 295). » C'est ainsi que les amis de Voltaire, pour les faits les plus odieux, ont arrangé les matériaux de son histoire. — (2) Voyage à Berlin, à madame Denis, pièce moitié prose et moitié vers, dans le genre de Chapelle et Bachaumont, Œuvres, t. XII, p. 383. — (3) Allusion au roman de madame de la Fayette.