‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 38 sur 40 · ANET · texte numérisé non relu

ANET

Petite femme vive et spirituelle, la duchesse du Maine avait tourné à Vintrigue et au plaisir toute l'ardeur des Condé. Elle avait senti grandir en elle toutes ses prétentions de sang royal par son mariage avec un bâtard de Louis XIV . Aussi faisaitelle de sa petite cour d'Anet ou de Sceaux la rivale de U grande cour de Versailles, et l'ennemie de la cour du duc d'Orléans au Palais-Royal.

Voltaire y avait été introduit un ou deux ans avant la conspiration de Gellamare. Il avait soumis son Œdipe à l'aréopage de Sceaux (1). Un moment même, il aurait pu s'attacher à cette cour par une charge d'écuyer, que madame du DefTand, sans doute autorisée, lui avait fait ofhîr. n ne voulut pas s'en* chaîner; mais, usant de la bienveillance des maîtres de Sceaux, il proposa Linant comme lecteur, ce qui n'était pas, disait-il, ce un bénéfice simple chez madame du Maine comme chez le roi (2). » En effet, la duchesse , qui faisait du jour la jiuit et de la nuit le jour, ne pouvait s'endormir que le matin au bruit assoupissant d'une lecture.

En 1746, Voltaire et madame du Gh&telet vinrent lui faire leur cour à Anet, ancien berceau des amours de Henri U et de Diane de Poitiers, passé aux Condé par héritage des Ven-

(1) Épître dédicatoîre d'Oreste, Œuvres ^ t VI, p. 152. — (2) A madame du Deffand, 1732.

dôme. Anet était le Fontainebleau ou le Marly de madame du Maine, qui y recevait et y donnait des fêtes comme à Sceaux.

A Anet comme partout, le couple philosophique se distingua par toutes sortes de bizarreries et d'excentricités : « Ils ont fait à leiu* ordinaire les philosophes et les fous^ tout comme vous le voudrez; ils étaient toujours tête à tête (1). » Ainsi écrivait, le 18 septembre 1146, Tabbé Le Blanc à la Chaussée.

Peut-être, il est vrai, Le Blanc avait-il quelque petite vengeance à exercer contre Voltaire. Fils d'un geôlier de Dijon, il s'était bien fait, par son esprit, son entregent, son instinct du monde, l'ami des Bouhier , des de Brosses, des Ruffey, des Bufifon, des Crébillon, de tous les honnêtes gens, en un mot» de sa ville natale, moins Piron, qui raillait sa loquacité par des épigrammes; mais, soit vice de naissance, soit toute autre causq, il ne put arriver ni au préceptorat du prince de Gondé, d(mt il fut question un instant pour lui ; ni au poste de censeur, sur lequel il s'était rejeté; ni même à l'Académie, malgré la patronage de Buffon et de madame de Pompadour. En 1735, il avait pourtant réussi à faire jouer une tragédie d'Abensaïd^ dont Voltaire écrivait à Thieriot, le 12 juin : « Je ne suis surpris ni du jugement que vous portez sur la pièce de l'abbé Le Blanc, ni de son succès : il se peut très-bien fadre que la pièce soit détestable et applaudie. » Ce qui ne l'empêchait pas d'écrire à l'auteur lui-même, qui lui avait envoyé sa pièce : « Je trouve que c'est un tableau d'une ordonnance belle et hardie, et dont toutes les figures sont très-animées. Il me parait que vous entendez parfaitement la conduite du théâtre, et je ne conçois pas comment les comédiens ont pu faire quelque difficulté. » Puis, quelques jours après, le 20 mars, à Thieriot : « Savez-vous des nouvelles de la Zaïre anglaise ? Hélas ! sera-t-elle déshonorée par une traduction à^Abensaïdl C'est envoyer ma Zaïre kver la vaisselle, que de la mettre à côté de cet Aben. »

L'abbé Le Blanc avait pu avoir vent de ces injures : de là les injures contre Voltaire dont il remplit sa correspondance iné-

(1) Cité par M. Desnoiresterres, Cours galantes, t IV, p. 290.

dite avec le président Bouhier (1) ; de là son trait contre le couple visiteur de 1746.

Le Blanc était alors secrétaire et comédien ordinaire de madame du Maine, et il resta à Sceaux jusqu'à la mort de la duchesse (2). Il y était encore, et toujours protégé, en 1749, lorsqu'il se porta, en candidat plus sérieux que jamais, à l'Académie. Voltaire, croyant qu'il réussirait, et ne voulant pas blesser son illustre protectrice, écrivit, le 14 août, au président Hénault : « Vous me ferez, mon cher confrère, un plaisir extrême de faire savoir à notre confrère l'abbé Le Blanc combien je m'intéresse à hii, et combien je désirerais qu'il fût des nôtres. On me Mt, je crois, des tracasseries avec ses protecteurs, tandis que je ne suis occupé que des intrigues de Cethegus et de Lentulus. » Il s'occupait aussi de traverser l'abbé Le Blanc, au moment même où il écrivait ces ligues. Il lui en voulait pour sa liaison avec Crébillon, au CaHUna duquel l'abbé avait un peu travaillé, et il cherchait à se venger de l'un et de l'autre par sa Rome sauvée. La preuve qu'il n'y avait rien de sincère dans sa lettre à Hénault se lit dans cette lettre à Dalembert, du 27 février 1761 ; « J'apprends qu'il y a vingt-cinq candidats pour l'Académie; je conseille qu'où fasse l'abbé Le Blanc portier; je vous réponds qu'alors personne ne voudra plus en- être. » A cette époque. Voltaire n'avait plus rien à ménager avec les protecteui3 de l'abbé, et le fils de François Arouet, gentilhomme de fraîche date, avait le mauvais goût de reprocher sa naissance au fils du geôlier de Dijon«

Voltaire et madame du Châtelet ne firent que passer cette fois^ à Anet. Mais ils revinrent au mois d'août de l'année suivante.

De ce second séjour nous avons un témoin et uu narrateur plus q[)irituel que l'abbé Le Blanc, dans madame de Staal, mademoiselle Delaunay, l'ancienne femme de chambre de madame du Maine devenue baronne, et l'auteur des si in-

(1) Bibliothèque Impériale, M*«, t. IV, Correspondance de Bouhier. —(2) H fui, après la mort de la pitoeesse, réctteur des Lettrti gaianiet dt La MotU # de LudwisÊ,

téressants Mémoires^ un diamant du trésor littéraire du xviii* siècle. H faut être femme pour avoir à la fois tant d'esprit et tant de méchanceté; il faut aussi avoir à exercer quelques représailles de parvenue contre telle grande dame qui peut-être autrefois avait refusé à la fille de chambre les égards dus à la femme spirituelle.

Le mardi, 15 août 1747, madame de Staal écrivait à madame du Deffand, — elle s'adressait bien : « Madame du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés : il leur fallut un souper, et qui plus est des Uts qui n'étaient pas préparés. » Voltaire prit le lit du chevalier Gaya, ofScier de la duchesse, et s'en trouva mieux que le dépossédé; pour la dame, elle trouva son lit mal fait, quoique, faute de gens, elle l'eût fait ellemême, et dans les matelas un défaut qui « blessa plus son esprit exact que son corps peu délicat. » Aussi, après cinq jours, elle en était à son troisième logement. « Elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi; il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème). Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit, mais le jour, au fort de son travail : cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses principes : c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper, et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison (le force, et non pas le lieu de leur naissance : c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde. Elle préfère le bon air de cette occupation à tout amusement, et persiste à ne se montrer qu'à la nuit close. » Après une revue exacte de toute la maison, elle s'empara enfin d'un appartement à sa guise, et dévasta, pour le garnir, tous ceux par où elle avait passé : « On y a trouvé six ou sept tables : il lui en faut de toutes les grandeiûrs, d'immenses pour étaler ses papiers, de

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solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les bijoux; et cette belle ordonnance ne Fa pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriya à Philippe II, quand, après avoir passé la nuit à écrire, on répandit une bouteille d'encre sur ses dépêches. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince : aussi n'avait-il écrit que sur des affaire d'État; et ce qu'on lui a barbouillé, c'était de l'algèbre, bien plus difScile à remettre au net. »

Voltaire était plus facile et moins encombrant. Pourvu qu'on ne l'éloignât pas trop d'Emilie, il était content, et faisait des vers galants, soit pour remercier, soit pour réparer un peu le mauvais effet de la conduite de sa dame. Sur un cahier des lettres de la duchesse et de l'aveugle La Motte, il écrivit :

D&Ds ses filets elle savait vous prendre

Sitôt qu'elle se laissait voir :

Un pauvre aveugle aussi ressentit son pouvoir :

Je le crois bien, car il pouvait l'entendre.

Gomme on lui avait donné la chambre du berger de Madame du Maine, du vieux marquis de Saint-Aulaire, il fit ce joli madrigal :

J'ai la chambre de Saint-Aulaire, Sans en avoir les agréments; Peut-être à quatre-vingt-dix ans J'aurai le cœur de sa bergère :

Il faut tout attendre du temps.

Et surtout du désir de plaire (1).

Soumis aux habitudes capricieuses de madame du Ghâtclet, Voltaire partageait sa vie de revenant^ et ne se montrait point de jour. « Ils apparurent hier à dix heures du soir, écrit encore madame de Staal. Je ne pense pas qu'on les voie guère plus tôt aujourd'hui; l'un est à décrire de hauts faits, l'autre à commenter Newton. Ils ne veulent ni jouer ni se promener : ce sont bien des non-valeurs dans une société, où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport. » Voici bien pis : « L'apparition de ce soir a produit une déclamation véhé-

(1) Œuvres de Voltaire , t. XIV, pp. 330^ 395.

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mente contre la licence de se choisir des tableanx an caTagncde; cela a été ponssé snr un ton qui nous est tout à fait inouï, et soutenu ayec une modération non moins surprenante.»

Pressés d'aller faire leurs adieux au duc de Richelieu, qui partait pour G^nes, Voltaire et madame du Chfttelet ne voulaient passer que dix jours à Anet. Mais, ayant à réparer tant d'inconvenances, ils donnèrent, la veille de leur départ, la comédie de Boursouffie (1), dont la pauvre valeur ne suffisait pas à racheter leur conduite. C'était le jeudi, 24 août. Voltaire fit, pour la circonstance, un prologue, qu'il jooa lui-même, et très-bien, avec du Four. Quoique grande et mince, madame du Ghâtelet fit MademoiseUede la Cochonnièrey qui devait être grosse et courte. Au contre-sens entre sa personne et son rôle, elle joignit le contre-sens du costume : « Préférant les intérêts de sa figure à ceux de la pièce, elle a paru siu: le théâtre avec tout l'éclat et l'élégante parure d'une dame de la cour : elle a eu sur ce point maille à partir avec Voltaire; mais c'est la souveraine, et lui l'esclave. »

Ils partirent le vendredi, non sans avoir chargé madame de Staal de leurs dernières volontés, dont ils lui remirent l'exécution. La baronne au moins s'en croyait quitte ; mais, le lendemain du départ, arrive une lettre de quatre pages, plus un billet dans le même paquet, annonçant un grand désarroi. Voltaire avait égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, et perdu le prologue; et il était enjoint à madame de Staal de retrouver le tout, d'envoyer au plus vite le prologue, non par la poste, « parce qu'on le copierait, » de garder les rôles, crainte du même accident, et d'enfermer la pièce « sous cent clefe. » — « J'aurais cru, dit-elle, un loquet suffisant pour garder ce trésor 1 J'ai bien ^ dûment exécuté les ordres reçus (2). »

(1) Jouée pour la première fois sons ce fHreà Cîrey, en 1734; puis représentée, en 1761, à la Comédie-Italienne, arec le sous-titre: €Mnd es#-«; qu'on me marie? et enfin appelée définitivement VÉchange. C'est cette groste farce «ns intérêt sans esprit, qu'on a eu la fantaisie de reprendre à TOdéon en 1862, après qu'elle eut été publiée comme inédite dans le volume d'Œuvres inédites de Voltaire (Paris, Pion). — (2) Lettres des 15, 20, 27 et 36 août 1747.

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