‹ Voltaire: six conférencesChapitre 106 sur 257 · OBJET DE CETTE CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

OBJET DE CETTE CORRESPONDANCE

et par degrés, non plus à la grande flamme d'autrefois, mais à une chaleur constante, qui ranime bienfaisante le soir de l'existence de tous deux. Dans cette correspondance, tout est désaccord et réconciliation, dispute et désunion, et sinon purification, du moins apaisement. Après la mélodie aimable, mais souvent aussi légère et maniérée du début, la dissonance du milieu, à laquelle succède une longue pause; puis, pour terminer, une harmonie douce et sérieuse, qui laisse à l'esprit satisfait une impression ineffaçable.

L'objet de la correspondance de Frédéric avec Voltaire est tout d'abord déterminé par les aspirations du prince. Avec des facultés d'un roi, il possédait les facultés d'un écrivain, et alors, pendant ses loisirs, il cherchait à développer surtout les dernières. Les matériaux de l'écrivain sont dans la langue, et celle-ci, Frédéric la voulait prête à être mise en œuvre et non en voie de formation. Il n'y avait donc pour lui que la langue française. Jusque là, il avait appris le français avec les écrits de Voltaire plus qu'avec ceux de tout autre; son auteur classique devait donc mettre la dernière main à ses connaissances, d'abord par lettres, en attendant une façon plus directe. Il lui posait des questions, lui demandait de rendre meilleurs certains travaux, surtout des poésies, au point de vue de la langue, et Voltaire répondait à ses désirs avec une délicatesse qui n'était pas sans flatterie, naturellement, mais aussi avec un humour qu'on ne pourrait dépasser. Il porte si haut son élève, que celui-ci, plein de confiance en lui-même, se hasarde à la critique et veut reprendre son professeur; sur quoi ce dernier le remet à sa place avec

DÉSIR d'une entrevue PERSONNELLE. 107

autant de finesse que de décision. Le prince a formé ses pensées, son goût aux écrits de Voltaire; il a entendu dire que beaucoup restent sans être imprimés, son désir est que Fauteur ait assez de confiance pour les lui communiquer. Voltaire s'y prête de bonne grâce. Ce n'était pas en vain que Frédéric était le petit-fils de cette Sophie -Charlotte qui avait philosophé avec Leibniz dans les allées de Liezenbourg; et le continuateur de celui-ci, Wolff*, l'intéressait par cela même qu'il avait été banni par son père à l'instigation des théologiens. Les questions philosophiques sont donc soulevées entre lui et son maître en littérature. Sur la question du libre arbitre en particulier, ils s'écrivent, pendant les premières années, des traités entiers, où Frédéric, avec pénétration et ténacité, développe les raisons du déterminisme, tandis que Voltaire se tient encore à cette époque du côté opposé. En résumé, nous voyons dans cette correspondance deux hommes hautement doués engagés dans une joute amicale, où, sous le rapport de l'esprit, le prince le cède peu à l'écrivain, et où l'écrivain le cède d'autant plus au prince sous le rapport du caractère ; ou plutôt il y a là, comme dans tout l'ensemble des relations, talent contre talent ; mais au caractère d'un côté est opposé, de l'autre, seulement un tempérament, un naturel vif, sujet à des revirements subits, sur lequel il est presque impossible de compter.

Tant que vécut son père, Frédéric ne put penser à faire personnellement la connaissance de Voltaire, qui était un monstre, selon la manière de penser et de vivre du roi. Mais lorsqu'en mai 1740 Frédéric- Guillaume I«^ mourut, le nouveau roi utilisa un voyage d'intronisation qu'il de-

Page 1