‹ Voltaire: six conférencesChapitre 16 sur 257 · GOETHE JUGEANT VOLTAIRE · texte numérisé non relu

GOETHE JUGEANT VOLTAIRE

historique de Voltaire , se sert , comme on sait , de cette comparaison : De même que parfois, dans les familles qui se sont longtemps maintenues, la nature met au jour une individualité qui résume en elle les qualités de tous ses aïeux, qui réunit et reflète la totalité des facultés jusque-là accidentelles et isolées dans la famille, ainsi en est-il des nations, dont les mérites (et les imperfections) peuvent se condenser, une fois par hasard, dans un même individu. Tel est Louis XIV, ce roi français par excellence; tel est Voltaire, le plus grand parmi les penseurs français, Técrivain le plus en harmonie avec sa nation. Nous pouvons compléter cette vue par un autre côté, en l'étendant à l'époque où se développa l'activité de Voltaire. Ce fut le dixhuitième siècle ; et nous sommes autorisés à appeler Voltaire l'écrivain par excellence du dix-huitième siècle, au même sens que Goethe l'appelle l'écrivain français par excellence. Ces deux caractères concordent d'ailleurs, comme nous le prouve l'examen de la part qui revient à chacun des peuples de l'Europe dans le travail de la civilisation pendant les trois derniers siècles. La grande œuvre du seizième siècle, la réforme, est surtout le fait des Allemands ; pendant l'époque de transition marquée par le dixseptième siècle, tandis que l'Allemagne était déchirée par les luttes civiles , la Hollande et l'Angleterre jetaient les assises de la politique et de la pensée modernes; au dixhuitième siècle , des Anglais dispersés en France , comme lord Brolingbroke , • des Français visitant l'Angleterre , comme Voltaire et Montesquieu, apportèrent l'étincelle de la nouvelle lumière, qui, grâce aux eflbrts de Voltaire, devait partir de la France pour resplendir sur le monde.

comme lumière du siècle de la vulgarisation. Si les Français et surtout les Parisiens furent le peuple élu pour ce sacerdoce intellectuel , Voltaire en fut le grand prêtre, et nous dirons avec une égale vérité : En France seule, le dix-huitième siècle pouvait trouver son représentant littéraire, ou au dix-huitième siècle seul, la France pouvait produire l'écrivain qui reflétât en lui toutes ses propriétés nationales.

Pour prétendre à une aussi haute situation, qui domine tout un siècle, et pour y atteindre, avec les dons naturels et la faveur des conditions sociales, une longue vie est encore particulièrement nécessaire. Ni Louis XIV en France, ni Frédéric le Grand en Allemagne n'auraient imprimé à leur époque le sceau de leur génie distinctif, si le premier était mort au temps de la paix de Nimègue, ou si le second était tombé à KoUin ou à Hochkirch. Goethe aurait pu tout aussi peu devenir le prince de la poésie allemande s'il avait cessé de vivre après Gœtz o\x Werther, s'il n'avait pas traversé trois générations d'hommes, jeune, adulte avec elle, vieillard quand elle touchait à la décadence. A l'égard de la poésie française , Voltaire fut un des fils de sa période classique; mais il suivit le siècle de la vulgarisation, et l'accompagna jusqu'à l'heure où il déposa ses conquêtes sur le seuil de la révolution. Son enfance et sa première jeunesse coïncident avec les dernières années de Louis XIV ; les dernières années de celle-ci et les premières de son âge d'homme s'écoulent sous la régence de Philippe d'Orléans; le long règne de Louis XV s'étend sur le milieu et sur le déclin de sa vie, et, octogénaire, il put saluer l'aurore de Louis XVI, qui, bien peu le pressentaient alors, annonçait un

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