VOLTAIRE ET LE PROTESTANTISME
le théâtre furent bannis , une gravité sombre et triste s'appesantit sur toute Texistence des réformés.
Et là gît réellement la raison intime de l'antipathie de Voltaire pour le protestantisme. Un motif semblable l'éloignait du jansénisme, secte catholique qui, dans sa patrie, avait les tendances du protestantisme ; et dans la querelle entre les jansénistes et les jésuites il ne se mit pas du côté des premiers. Il ne méconnaissait pas ce que les derniers avaient de dangereux ; mais ils ne possédaient pas de convulsionnaires comme leurs adversaires ; ils n'étaient pas ennemis de la devise : Vivre et laisser vivre. Quand les jésuites furent expulsés de France Voltaire répéta souvent qu'on avait chassé les renards, mais pour livrer les philosophes aux loups. On conçoit tout cela de lui, et on conçoit de même qu'il ait trouvé le dogme protestant tout aussi absurde et ridicule que le dogme catholique. En ce qui touche la communion, il distingue les catholiques qui mangent Dieu sans pain, les calvinistes qui mangent le pain sans Dieu et les luthériens, les mieux partagés, qui mangent Dieu et le pain. A ses yeux les protestants ont failli à leur vocation. Ils auraient dû laisser de côté tout dogme et faire de la pratique de la morale l'objet principal de leur religion. Ils auraient dû s'en tenir à la doctrine d'un Dieu juste qui récompense les bons et punit les méchants ; ils auraient ainsi mis fin aux luttes, aux persécutions, aux guerres dont le prétexte est la religion. Au lieu de cela ils conservèrent les vieux dogmes et en ajoutèrent de nouveaux, ouvrant ainsi une fois de plus la porte à toutes ces horreurs et à tous ces maux. Il est étonnant que Voltaire n'ait pas mieux reconnu l'avantage résul-
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tant du protestantisme, qui avait brisé la hiérarchie catholique, ce reptile dont la tête était à Rome et qui enlaçait de ses anneaux tout le monde chrétien. A la vérité, des tronçons avaient subsisté dans les pays protestants même, s'agitant sans cesse et causant encore de grands dommages. Cependant il est plus facile de se défendre contre chacun d'eux que contre l'énorme Léviathan non entamé. Je ne veux pas quitter ce sujet sans appeler l'attention sur une devise qu'on a si souvent reprochée à Voltaire ; je veux dire le fameux : Écrasez Vinfâme , qui était comme son ceteriim censeo, et qu'il écrivait le plus souvent sous une forme abrégée et secrète : écr. Vinf..., comme conclusion de ses lettres à ses intimes, d'Alembert, Damilaville, etc. Dans Xinfâme on a voulu voir rien moins que le Christ et on y trouvait ainsi un blasphème. Mais il ne peut être ici question du Christ, car le refrain de Voltaire n'est pas un, mais une infâme; ce qui résulte de tous les cas où la proposition se poursuit et où le mot infâme est sans exception rappelé par un pronom féminin. Ainsi à d'Alembert : « Adieu, mon cher philosophe ; si vous pouvez écraser l'infâme, écrasez-la et aimez-moi. » Frédéric, qui était au nombre des initiés, écrit à Voltaii*e : « J'approuve fort la méthode de donner des nasardes à l'infâme en la comblant de politesse. » Bon ; mais quelle est cette infâme féminine dont Voltaire et ses amis ont juré la ruine? « Je voudrais que vous écrasassiez rùz/«m^, écrit Voltaire à d'Alembert ; c'est là le grand point. Vous pensez bien que je ne parle que de la superstition, car pour la religion je l'aime et la respecte comme vous. » Et d'Alembert à Voltaire : « Cet infâme fanatisme que vous vou-