RUPTURE
ces deux hommes. Si Voltaire avait trouvé l'ouvrage de Rousseau sur l'inégalité parmi les hommes un livre contre le genre humain, Rousseau trouvait dans le poëme sur le tremblement de terre de Lisbonne une attaque à la divinité. Au fond tous deux étaient d'accord sur la question du mal dans le monde. Voltaire en particulier, nous le savons, sans être pessimiste dans le sens réellement dogmatique, pensait, quand il était sous l'impression récente d'événements terribles, que les optimistes en prenaient trop à leur aise avec leur théodicée. Et quand Rousseau, dans ses Confessions, dit de Voltaire que sous l'apparence de croire à un Dieu il a, au fond, cru seulement à un diable, car son Dieu est un être méchant, malicieux, il y a là de l'exagération. La lettre que Rousseau avait envoyée à Voltaire, en 1758, à ce sujet, après avoir lu ce poëme, avait été imprimée sans son aveu, et dans celle qu'il lui écrivit en 1760 pour s'en justifier, il se laissa entraîner â cette déclaration : < Je ne vous aime point, monsieur ; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux. C'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie. Je vous hais enfin, puisque vous l'avez voulu; mais je vous hais comme un homme encore plus digne de vous aimer si vous l'aviez voulu. » On peut s'imaginer l'impression produite sur Voltaire par une telle déclaration. Comme par sa Lettre à