‹ Voltaire: six conférencesChapitre 207 sur 257 · VOLTAIRE ET ROUSSEAU · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET ROUSSEAU

teur eût fait de bon. En tant qu'homme il appelait Rousseau non-seulement un fou, mais, tandis que les fous ont coutume d'être bons, lui était un fou méchant, un petit monstre, un bâtard de Diogène, qui avait retrouvé quelques douves pourries du tonneau de celui-ci et se mettait dedans pour aboyer. Et lorsqu'en 1766 la conduite de Rousseau à l'égard de David Hume eut paru justifier toutes les critiques de Voltaire sur son caractère, ce dernier se crut autorisé, dans son épopée sur la Guerre civile de Genève, à le livrer aux sarcasmes et à l'horreur du public comme un composé de contradiction, de noirceur et d'ingratitude. Selon sa manière, Voltaire se manifestait plus hautement que Rousseau ; mais la haine et l'injustice étaient égales des deux côtés. Pour fondre ensemble dans une union amicale et compléter l'une par l'autre leurs deux natures contraires , il leur eût fallu la noblesse d'un Goethe et d'un Schiller ; et ni l'un ni l'autre ne la possédait.

Voltaire, du reste, ne se laissait nullement troubler dans sa passion du théâtre par ces tracasseries. Si les Genevois pouvaient lui créer des difficultés aux Délices, ils étaient sans pouvoir dans ses autres résidences. « S'ils osaient, écrit-il en 1759 à d'Alembert, vos sociniens (c'est sous ce nom que ce dernier les avait désignés dans son article sur Genève) reconnaîtraient Jésus-Christ pour Dieu, s'ils pouvaient à ce prix assister à mes spectacles et être admis au petit théâtre que j'ai fait àTournay, tout près des Délices. Les Genevois se battent pour avoir des rôles. » Et deux ans plus tard de Ferney il écrivait qu'il avait le plus beau théâtre de France, qu'ils y avaient joué Mérope dans laque W^^ Corneille avait été applaudie et où M"*® Denis

avait touché les Anglaises jusqu'aux larmes. ^ Les ministres, écrit-il une autre fois, n'ont pas osé y venir, mais ils ont envoyé leurs filles. »

Cette demoiselle Corneille n'était pas venue fort à propos seulement accroître le personnel théâtral, mais aussi animer la vie domestique de Voltaire. En 1760, d'abord un certain Titon du Tillet, puis un monsieur Le Brun, ce dernier en vers, avaient attiré l'attention de Voltaire sur une petite-fille du grand Corneille, âgée de seize ans, qui se trouvait dans une situation difficile en un couvent de Paris ; ils ajoutaient que ce serait une bonne œuvre à lui de se charger de cette enfant. Voltaire, après informations, répondit qu'il convenait assez qu'un vieux soldat du grand Corneille tâchât d'être utile à la petite-fille de son général ; mais un homme qui bâtissait des châteaux et des églises et qui avait des parents pauvres à soutenir ne pouvait pas faire tout ce qu'il aurait voulu. Si cependant la petite Corneille voulait accepter près de sa nièce l'éducation la plus honnête, elle en aurait soin comme de sa fille; luimême chercherait à lui servir de père, et le sien n'aurait absolument rien à* dépenser pour elle; on lui paierait son voyage. Après que son offre eut été acceptée. Voltaire apprit que la jeune fille n'était pas descendante du grand Pierre, mais appartenait à une branche collatérale; il en fut fâché, mais pensa que le nom de Corneille suffisait et que la chose paraîtrait « décente ». On voit qu'il se plaisait dans le rôle de patron de la jeune fille pour le nom du poêle, et cette arrière-pensée ne fut pas sans influence sur son empressement; mais écoutez ce qu'il fit ensuite.

La petite vint et se montra comme une bonne et naïve

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