VOLTAIRE ET LES EVENEMENTS DU MONDE
des philosphes et des personnes cultivées ; les peuples devaient toujours rester imbéciles et barbares, c'étaient des bœufs qui avaient besoin d'un joug, d'un aiguillon et de foin. On voit ainsi clairement que Voltaire, un des principaux fondateurs des temps nouveaux, conserve encore un pied sur le sol de l'époque ancienne, et que, sous ce rapport, Rousseau est fort en avance sur lui. Comme observation du moment, le premier a raison jusqu'à un certain point; mais, selon l'autre, notre but doit être que tous les hommes parviennent à la faculté et à la prétention d'être véritablement hommes.
Le vieillard de Ferney ne perdait pas de vue non plus les événements du monde. Nous avons vu comment il avait suivi les guerres de Frédéric et de Louis XV. Maintenant la paix était autour de lui, et les bruits de guerre n'arrivaient plus que de la Pologne et de la Turquie. Il approuva le partage de la Pologne, en 1772, dans l'intérêt de la civilisation ; mais il prit surtout un intérêt trèsvif à l'entreprise de son impériale protectrice, Catherine, contre les Turcs. Il désirait, écrivait-il à Frédéric, voir ces Turcs barbares chassés san$ retard du pays des Xénophon, des Socrate, des Platon, des Sophocle et des Euripide. 11 fallait entreprendre-contre eux une croisade générale ; au lieu de cela, on laissait tout le fardeau à l'impératrice. Sur quoi Frédéric ne manqua pas de lui faire remarquer la contradiction qui existait entre ces cris de guerre et les sermons d'autrefois en faveur de la paix ; mais Voltaire ne se déconcertait pas et continuait à désirer les Turcs hors de TEurope.
Déjà en 1775 Frédéric avait écrit en plaisantant à Vol-
PROJET d'un voyage A PARIS. 283
taire qu'on entendait dire qu'il irait bientôt à Paris et à Versailles, pour y être couronné de lauriers par Louis XVI. Et, en effet, l'on racontait des choses favorables de la reine et des princes à l'égard du poëte ; le bruit en arrivait jusqu'à Ferney, et tandis que Voltaire y prêtait une oreille attentive, M"»« Denis cherchait à renforcer le son séducteur. Depuis que la solitude s'était faite au château de Ferney, cette femme frivole s'ennuyait à la mort. Elle avait espéré retourner à Paris aussitôt après le trépas de l'oncle et, en riche héritière, y jouir de son automne. Mais l'oncle ne faisait nul préparatif de départ, et pour elle l'automne était devenu le commencement de l'hiver. Il ne restait plus d'autre moyen que de le décider lui-même à se rendre à Paris. Deux alliés adroits s'offrirent à elle dans cette tentative. Avec le consentement de son oncle elle avait retiré près d'elle une demoiselle Varicourt, fille d'un officier sans fortune, et celle-ci s'était mariée en décembre 1777 avec un marquis de Villette, homme vicieux, mais qui s'était fait agréer de Voltaire comme bel esprit. Le jeune couple était resté au château et travaillait avec la nièce à décider le vieillard à cet important voyage. On se fit écrire de Paris des lettres où il n'était question que des excellentes dispositions de personnes considérables. Cela ne fut pas sans effet sur Voltaire, mais ne le décida pas. Bientôt après il envoya à Paris une nouvelle tragédie, Irène, le fruit de sa quatre-vingt-troisième année; et on sut lui faire croire qu'elle ne serait pas bien interprétée s'il n'était présent. Sa tendresse pour ce dernier-né dramatique l'emporta. Le voyage de Paris fut arrêté ; mais il ne devait durer que six semaines. La colonie de