‹ Voltaire: six conférencesChapitre 249 sur 257 · PREMIER APPENDICE · texte numérisé non relu

PREMIER APPENDICE

PREMIER ENTRETIEN. — Avant dîner,

L'Abbé Couet. Quoi! monsieur le comte, vous croyez la philosophie aussi utile au genre humain que la religion apostolique, catholique et romaine?

Le Comte de Boulainvilliers. La philosophie étend son empire sur tout Tunivers, et votre église ne domine que

* Voir plus haut, page 226. — Le Diner du Comte de Boulainvilliei^s parut en 1767, d'abord sans nom d'auteur ; puis, comme les soupçons se portèrent sur Voltaire, celui-ci Tattribua à Saint-Hyacinthe, et en fit même imprimer sous ce nom une édition en Hollande, avec le millésime de 1728. Les personnages qu'il met en scène étaient morts lorsqu'il était encore jeune : le comte de Boulainvilliers en 1722, Tabbé Couet en 1736, Tabbé de Saint-Pierre en 1743 et Fréret en 1749. Le comte était auteur de différents ouvrages sur l'histoire de France, mais aussi d'une biographie de Mahomet et de quelques travaux sur la vie et la doctrine de Spinosa, qu'il prétendait n'avoir écrit que pour provoquer des réfutations. Il avait été en outre grand amateur d'horoscopes et avait prédit à Voltaire qu'il mourrait à 32 ans. — Fréret, ami du comte, était un polymathe qui avait surtout des vues critiques très-libres sur les origines du christianisme. — Couet, chanoine de Notre-Dame et grand vicaire du cardinal de Noailles, s'était trouvé deux fois malencontreusement dans le chemin de l'auteur du dialogue. Dans son jeune âge, il lui avait converti une maîtresse, et par conséquent l'avait séparée de lui, ce dont témoigne l'épître à madame de G., et, plus tard, il l'avait mêlé d'une ennuyeuse façon à une histoire de miracle, à laquelle Voltaire s'intéressait en qualité de chercheur. — L'abbé de Saint-Pierre enfin était un philanthrope enthousiaste, connu surtout par son projet de paix perpétuelle.

sur une partie de TEurope, encore y a-t-elle bien des ennemis. Mais vous devez m'avouer que la philosophie est plus salutaire mille fois que votre religion, telle qu'elle est pratiquée depuis longtemps.

L'Abbé. Vous m'étonnez. Qu'entendez -vous donc par philosophie ?

Le Comte. J'entends l'amour éclairé de la sagesse, soutenu par l'amour de l'Etre éternel, rémunérateur de la vertu et vengeur du crime.

L'Abbé. Hé bien, n'est-ce pas là ce que notre religion annonce ?

Le Comte. Si c'est là ce que vous annoncez, nous sommes d'accord; je suis bon catholique, et vous êtes bon philosophe ; n'allons donc pas plus loin ni l'un ni l'autre. Ne déshonorons notre philosophie religieuse et sainte , ni par des sophismes et des absurdités qui outragent la raison, ni par la cupidité effrénée des honneurs et des richesses qui corrompent toutes les vertus. N'écoutons que les vérités et la modération de la philosophie ; alors cette philosophie adoptera la religion pour sa fille.

L'Abbé. Avec votre permission, ce discours sent un peu le fagot.

Le Comte. Tant que vous ne cesserez de nous conter des fagots, et de vous servir de fagots allumés au lieu de raisons, vous n'aurez pour partisans que des hypocrites et des imbéciles. L'opinion d'un seul sage l'emporte sans doute sur les prestiges des fripons, et sur l'asservissement de mille idiots. Vous m'avez demandé ce que j'entends par philosophie, je vous demande à mon tour ce que vous entendez par religion ?

L'Abbé. Il me faudrait bien du temps pour vous expliquer tous nos dogmes.

Le Comte. C'est déjà une grande présomption contre vous. Il vous faut de gros livres; et à moi il ne faut que quatre mots : « Sers Dieu, sois juste. »

L'Abbé. Jamais notre religion n'a dit le contraire.

Le Comte. Je voudrais ne point trouver dans vos livres des idées contraires. Ces paroles cruelles : « Contrains-les d'entrer \ » dont on abuse avec tant de barbarie; et cellesci : « Je suis venu apporter le glaive et non la paix^; » et celles-là encore : « Que celui qui n'écoute pas l'Église soit regardé comme un païen, ou comme un receveur des deniers publics^; » et cent maximes pareilles, effraient le sens commun et l'humanité.

Y a-t-il rien de plus dur et de plus odieux que cet autre discours * : « Je leur parle en paraboles, afin qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en écoutant ils n'entendent point. » Est-ce ainsi que s'expliquent la sagesse et la bonté éternelles ?

Le Dieu de tout l'univers, qui se fait homme pour éclairer et pour favoriser tous les hommes, a-t-il pu dire^ : « Je n'ai été envoyé qu'au troupeau d'Israël, » c'est-à-dire, à un petit pays de trente lieues tout au plus.

Est-il possible que ce Dieu, à ^ui l'on fait payer la capitation, ait dit que ses disciples ne devaient rien payer; que les rois^ « ne reçoivent des impôts que des étrangers, et que les enfants en sont exempts? »

* Luc, chap. XIV, v. 23. — * Matth., chap. x, v. 34.

^ Matth., chap. xviii, v. 17. — * Matth., chap. xiii, v. 18.

'i Matth., chap. xv, v. 24. — ^ Matth., chap. xvii, v. 24, 25, 2ô.

L'Abbé. Ces discours qui scandalisent sont expliqués par des passages tout diflFérents.

Le Cîomte. Juste ciel ! qu'est<îe qu'un Dieu qui a besoin de commentaire, et à qui l'on fait dire perpétuellement le pour et le contre? Qu'est-ce qu'un législateur qui n'a rien écrit? qu'est-ce que quatre livres divins dont la date est inconnue, et dont les auteurs si peu avérés se contredisent à chaque page?

L'Abbé. Tout cela se concilie, vous dis-je. Mais vous m'avouerez du moins que vous êtes très-content du discours sur la montagne.

Le Comte. Oui, on prétend que Jésus a dit qu'on brûlera ceux qui appellent leur frère RacaS comme vos théologiens font tous les jours. Il dit qu'il est venu pour accomplir la loi de Moïse que vous avez en horreur*. Il demande avec quoi l'on salera si le sel s'évanouit^. Il dit que les bienheureux sont les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux esta eux*. Je sais encore qu'on lui fait dire qu'il faut que le blé^ pourrisse et meure en terre pour germer; que le royaume des cieux est un grain de moutarde^; que c'est de l'argent mis à usure ' ; qu'il ne faut pas donner à dînera ses parents quand ils sont riches*. Peut-être ces expressions avaient-elles un sens respectable dans la langue où l'on dit qu'elles furent prononcées. J'adopte tout ce qui peut inspirer la vertu ; mais ayez la bonté de me dire ce que vous pensez d'un autre passage que voici :

» Matth., chap. V, v. 22, — « Matth., v. 17.

^ Matth., V. 13. — 4 Matth., v. 3.

* I. Epttre de Paul aux Corinthiens, chap. xv, v. 36. ^ Luc, chap. XIII, V. 19. — 7 Matth., chap. xxv.

* Luc, chap. XIV, v. 12.

« C'est Dieu qui m'a formé. Dieu est partout et dans moi : oserai-je le souiller par des actions criminelles et basses, par des paroles impures, par d'infâmes désirs? »

« Puissé-je, à mes derniers moments, dire à Dieu : mon maître ! ô mon père ! tu as voulu que je souffrisse, j'ai souffert avec résignation; tu as voulu que je fusse pauvre, j'ai embrassé la pauvreté ; tu m'as mis dans la bassesse, et je n'ai point voulu la grandeur ; tu veux que je meure, je t'adore en mourant. Je sors de ce magnifique spectacle en te rendant grâce de m'y avoir admis pour me faire contempler l'ordre admirable avec lequel tu régis l'univers. »

L'Abbé. Cela est admirable; dans quel père de l'Eglise avez- vous trouvé ce morceau divin? est^îe dans saint Cyprien, dans saint Grégoire de Nazianze, ou dans saint Cyrille?

Le Comte. Non, ce sont les paroles d'un esclave païen, nommé Epictète; et l'empereur Marc-Aurèle n'a jamais pensé autrement que cet esclave.

L'Abbé. Je me souviens en' effet d'avoir lu, dans ma jeunesse, des préceptes de morale dans des auteurs païens, qui me firent une grande impression : je vous avouerai même que les lois de Zaleucus, de Carondas, les conseils de Confucius, les commandements moraux de Zoroastre, les maximes de Pythagore, me parurent dictées par la sagesse pour le bonheur du genre humain : il me semblait que Dieu avait daigné honorer ces grands hommes d'une lumière plus pure que celle des hommes ordinaires, comme il donna plus d'harmonie à Virgile, plus d'éloquence à Cicéron, et plus de sagacité à Archimède qu'à leurs contemporains. J'étais frappé de ces grandes leçons de vertu que l'antiquité nous a laissées. Mais enfin tous ces gens-là

308 LE DiNER

ne connaissent pas la théologie ; ils ne savaient pas quelle est la diflTérence entre un chérubin et un séraphin, entre la grâce efficace à laquelle on peut résister , et la grâce suffisante qui ne suffit pas : ils ignoraient que Dieu était mort, et qu'ayant été crucifié pour tous, il n'avait pourtant été crucifié que pour quelques-uns. Ah! monsieur le comte, si les Scipion, les Cicéron, les Caton, les Epictète, les Antonin avaient su que < le père a engendré le fils, et qu'il ne l'a pas fait ; que l'esprit n'a été engendré ni fait, mais qu'il procède par spiration tantôt du père tantôt du fils ; que le fils a tout ce qui appartient au père, mais qu'il n'a pas la paternité : » si, dis-je, les anciens, nos maîtres en tout, avait pu connaître cent vérités de cette clarté et de cette force; enfin, s'ils avaient été théologiens, quels avantages n'auraient-ils pas procurés aux hommes ! La consubstantialité surtout, monsieur le comte, la transubstantiation, sont de si belles choses! Plut au ciel que Scipion, Cicéron et Marc- Aurèle eussent approfondi ces vérités! ils auraient pu être grands vicaires de monseigneur l'archevêque, ou svndics de la Sorbonne.

Le Comte. Çà, dites-moi en conscience, entre nous et devant Dieu, si vous pensez que les âmes de ces grands hommes soient à la broche, éternellement rôties par les diables, en attendant qu'elles aient trouvé leur corps qui sera éternellement rôti avec elles, et cela pour n'avoir pu être syndics de Sorbonne et grands vicaires de monseigneur l'archevêque?

L'Abbé. Vous m'embarrassez beaucoup, car, « hors de l'Eglise point de salut. »

Nul ne doit plaire au ciel que nous et nos amis.

« Quiconque n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit comme un païen ou comme un fermier général ^ » Scipion et Maro- Aurèle n'ont point écouté l'Église ; ils n'ont point reçu le concile dé Trente : leurs âmes spirituelles seront rôties à jamais ; et quand leurs corps dispersés dans les quatre éléments seront retrouvés, ils seront rôtis à jamais aussi avec leurs âmes. Rien n'est plus clair, comme rien n'est plus juste : cela est positif.

D'un autre côté, il est bien dur de brûler éternellement Socrate, Aristide, Pythagore, Epictète, les Antonins, tous ceux dont la vie a été pure et exemplaire, et d'accorder la béatitude éternelle à l'âme et au corps de François Ravaillac, qui mourut en bon chrétien, bien confessé, et muni d'une grâce efficace et suffisante. Je suis un peu embar- ' rassé dans cette affaire; car enfin je suis juge de tous les hommes ; leur bonheur ou leur malheur éternel dépend de moi, et j'aurais quelque répugnance à sauver Ravaillac et à damner Scipion.

Il y a une chose qui me console, c'est que nous autres théologiens nous pouvons tirer des enfers qui nous voulons; nous lisons dans les Actes de sainte Thècle, grande théologienne, disciple de saint Paul, laquelle se déguisa en

homme pour le suivre, qu'elle délivra de l'enfer son amie Faconille, qui avait eu le malheur de mourir païenne ^

Le grand saint Jean Damascène rapporte que le grand

saint Macaire, le même qui obtint de Dieu la mort d'Arius

par ses ardentes prières, interrogea un jour dans un cime-

' tière le crâne d'un païen sur son salut : le crâne lui répon-

* Matth., chap. xviii, v. 17.

* Voyez Damascène, Orat, de Us qui in pace dormierunt^ p. 585.

dit qne les prières des théologiens soulageaient inâniment les damnés ^

nfin nous savons de science certaine que le grand saint Grégoire, pape, tira de l'enfer Tàme de l'empereur Trajan* : ce sont là de beaux exemples de la miséricorde de Dieu.

Le Comte. Vous êtes un goguenard ; tirez donc de l'enfer par vos saintes prières Henri IV, qui mourut sans sacrement comme un païen, et mettez-le dans le ciel avec Ravaillac le bien confessé; mais mon embarras est de savoir comment ils vivront ensemble, et quelle mine ils feront.

La Comtesse de Boulainvilliers. Le dîner se refroidit; voilà M. Fréret qui arrive; mettons-nous à table, vous tirerez après de l'enfer qui vous voudrez.

SECOND ENTRETIEN. — Pendant le dîn&i\

L'Abbé. Ah! madame, vous mangez gras un vendredi sans avoir la permission expresse de monseigneur l'archevêque ou la mienne! ne savez-vous pas que c'est pécher contre l'Église? H n'était pas permis chez les Juifs de manger du lièvre, parce qu'alors il ruminait, et qu'il n'avait pas le pied fendu ^; c'était un crime horrible de manger de l'ixion et du griffon \

La Comtesse. Vous plaisantez toujours, monsieur l'abbé; dites-moi, de grâce, ce que c'est qu'un ixion?

^ AxMd Grab. spicileg, t. I.

" Eucologe, c. 96. et alii lib. grœc. Damascène, p. 588.

» Deutéronome, chap. xiv, v. 7. — * Idem, v. 12 et 13.

L'Abbé. Je n'en sais rien, madame; mais je sais que quiconque mange le vendredi un aile de poulet sans la permission de son évêque, au lieu de se gorger de saumon et d'esturgeon, pèche mortellenjent; que son âme sera brûlée en attendant son corps, et quand son corps le viendra retrouver, ils seront tous deux brûlés éternellement, sans pouvoir être consumés, comme je disais tout à l'heure.

La Comtesse. Rien n'est assurément plus judicieux, ni plus équitable; il y a plaisir à vivre dans une religion si sage. Voudriez-vous une aile de ce perdreau?

Le Comte. Prenez, croyez -moi; Jésus -Christ a dit : Mangez ce qu'on vous présenterai Mangez, mangez, que la honte ne vous fasse dommage ! -

L'Abbé. Ah! devant vos domestiques, un vendredi, qui est le lendemain du jeudi ! ils Tiraient dire par toute la ville.

Le Comte. Ainsi vous avez plus de respect pour mes laquais que pour Jésus-Christ?

L'Abbé. Il est vrai que notre Sauveur n'a jamais connu les distinctions des jours gras et des jours maigres ; mais nous avons changé toute sa doctrine pour le mieux : il nous a donné tout pouvoir sur la terre et dans le ciel. Savez-vous bien que, dans plus d'une province, il n'y a pas un siècle que l'on condamnait les gens qui mangeaient gras en carême à être pendus? et je vous citerai des exemples.

La Comtesse. Mon Dieu! que cela est édifiant! et qu'on voit bien que votre religion est divine!

L'Abbé. Si divine, que, dans le pays même où l'on faisait pendre ceux qui avaient mangé d'une omelette au lard, on faisait brûler ceux qui avaient ôté le lard d'un poulet piqué,

* Luc, chap. X, V. 8.

312 LE dIner

et que l'Église en use encore ainsi quelquefois, tant elle sait se proportionner aux différentes faiblesses des hommes. — A boire !

Le Comte. A propos, monsieur le grand vicaire, votre Église permet-elle qu'on épouse les deux sœurs?

L'Abbé. Toutes deux à la fois, non; mais l'une après l'autre, selon le besoin, les circonstances, l'argent donné en cour de Rome, et la protection : remarquez bien que tout change toujours, et que tout dépend de notre sainte Eglise. La sainte église juive, notre mère, que nous détestons et que nous citons toujours, trouve très-bon que le patriarche Jacob épouse les deux sœurs à la fois; elle défend dans le Lévitiqiœ de se marier à la veuve de son frère S elle l'ordonne expressément dans le Deutéronome^\ et la coutume de Jérusalem permettait qu'on épousât sa propre sœur; car vous savez que quand Amnon, fils du chaste roi David, viola sa sœur Thamar, cette sœur pudique et avisée lui dit ces paroles : « Mon frère, ne me faites pas de sottises, mais demandez-moi en mariage à notre père, et il ne vous refusera pas ^. »

Mais, pour revenir à notre divine loi sur l'agrément d'épouser les deux sœurs ou la femme de son frère, la chose varie selon le temps, comme je vous l'ai dit. Notre pape Clément VII n'osa pas déclarer invalide le mariage du roi d'Angleterre, Henri VIII, avec la femme du prince Arthur, son frère, de peur que Charles-Quint ne le fit mettre en prison une seconde fois , et ne le fit déclarer bâtard comme il était; mais tenez pour certain qu'en fait de mariage, comme

* Lévit., chap. xviii, v. 16. — * Deutéronome, chap. xxv, v. 5.

* II. Rois, chap. xiii, v. 12 et 13.

dans tout le "reste, le pape et monseigneur l'archevêque sont les maîtres de tout quand ils sont les plus forts. — A boire !

. La Comtesse. Hé bien, monsieur Fréret, vous ne répondez rien à ces beaux discours, vous ne dites rien !

M. Fréret. Je me tais, madame, parce que j'aurais trop à dire.

L'Abbé. Et qu^ pourriez- vous dire, monsieur, qui put ébranler l'autorité, obscurcir la splendeur, infirmer la vérité de notre mère la sainte Église catholique, apostolique et romaine? — A boire!

M. Fréret. Parbleu! je dirais que vous êtes des Juifs et des idolâtres, qui vous moquez de nous et quiemboursez notre argent.

L'A'BBÉ. Des Juifs et des idolâtres ! comme vous y allez !

M. Fréret. Oui, des Juifs et des idolâtres, puisque vous m'y forcez. Votre Dieu n'est-il pas né Juif? n'a-t-il pas été circoncis comme Juif ^? n'a-Wl pas accompli toutes les cérémonies juives ? ne lui faites-vous pas dire plusieurs fois qu'il faut obéir à la loi de Moïse ^? n'a-t-il pas sacrifié dans le temple? votre baptême n'était-il pas une coutume juive prise chez les Orientaux? n'appelez-vous pas encore du mot juif pâques la principale de vos fêtes? ne charilez-vous pas depuis plus de dix-sept cents ans, dans une musique diabolique, des chansons juives que vous attribuez à un roitelet juif, brigand, adultère et homicide, homme selon le cœur de Dieu? ne prêtez-vous pas sur gages à Rome dans vos juiveries, que vous appelez monts de piété i et ne vendez-

* Luc, chap. II, V. 22 et 39.

* Matth., chap. v, v. 17 et 18.

VOUS pas impitoyablement les gages des pauvres quand ils n'ont pas payé au terme?

Le Comte. Il a raison; il n'y a qu'une seule chose qui vous manque de la loi juive : c'est un bon jubilé, un vrai jubilé, par lequel les seigneurs rentreraient dans les terres qu'ils vous ont données comme des sots, dans le temps que vous leur persuadiez qu'Élie et l'antechrisL allaient venir, que le monde allait finir, et qu'il fallait donner tout son bien à l'Eglise, pour le remède de son âme et pour n être point rangé parmi les boucs. Ce jubilé vaudrait mieux que celui auquel vous ne nous donnez que des indulgences plénières; j'y gagnerais pour ma part plus de cent mille livres de rentes.

L'Abbé. Je le veux bien, pourvu que sur ces cent mille livres vous me fassiez une grosse pension. Mais pourquoi M. Fréret nous appelle-t-il idolâtres?

M. Fréret. Pourquoi, monsieur? demandez-le à saint Christophe, qui est la première chose que vous rencontrez dans votre cathédrale , et qui est en même temps le plus vilain monument de barbarie que vous ayez ; demandez-le à sainte Catherine, qu'on invoque pour le mal des yeux, et à qui vous avez bâti des temples; à saint Genou, qui guérit de la goutte ; à saint Janvier, dont le sang se liquéfie si solennellement à Naples quand on l'approche de sa tête; à saint Antoine, qui asperge d'eau bénite les chevaux dans Rome ^ ~ •

Oseriez-vous nier votre idolâtrie, vous qui adorez du culte de dulie dans mille églises le lait de la Vierge, le prépuce et le nombril de son fils, les épines dont vous dites qu'on

* Voyage de Misson, t. II, p. 294; c'est un fait public.

lui fit une couronne, le bois pourri sur lequel vous prétendez que rÉtre éternel est mort? vous enfin qui adorez d'un culte de latrie un morceau de pâte que vous enfermez dans une boite, de peur des souris? Vos catholiques romains ont poussé leur catholique extravagance jusqu'à dire qu'ils changent ce morceau de pâte en Dieu par la vertu de quelques mots latins, et que toutes les miettes de cette pâte deviennent autant de dieux créateurs de l'univers. Un gueux qu'on aura fait prêtre, un moine sortant des bras d'une prostituée, vient, pour douze sous, revêtu d'un habit de comédien, me marmotter en une langue étrangère ce que vous appelez une messe, fendre l'air en quatre avec trois doigts, se courber, se redresser, tourner à droite et à gauche, par devant et par derrière, et faire autant de dieux qu'il lui plaît, les boire et les manger, et les rendre ensuite à son pot de chambre ! Et vous n'avouerez pas que c'est la- plus monstrueuse et la plus ridicule idolâtrie qui ait jamais déshonoré la nature humaine? Ne faut-il pas être changé en bête pour imaginer qu'on change du pain blanc et du vin rouge en Dieu ? Idolâtres nouveaux, ne vous comparez pas aux anciens qui adoraient le Zeus, le Démiourgos, le maître des dieux et des hommes, et qui rendaient hommage à des dieux secondaires ; sachez que Cérès, Pomone et Flore valent mieux que votre Ursule et ses onze mille vierges, et que ce n'est pas aux prêtres de Marie-Madeleine à se moquer des prêtres de Minerve.

La Comtesse. Monsieur l'abbé, vous avez dans M. Fréret un rude adversaire. Pourquoi avez -vous voulu qu'il parlât? c'est votre faute.

L'Abbé. Oh! madame, je suis aguerri, je ne m'effraie

pas pour si peu de chose ; il y a longtemps que j'ai entendu faire tous ces raisonnements contre notre mère la sainte Église.

La Comtesse. Par ma foi! vous ressemblez à certaine duchesse qu'un mécontent appelait catin ; elle lui répondit : Il y a trente ans qu'on me le dit, et je voudrais qu'on me le dît trente ans encore.

L'Abbé. Madame, madame, un bon mot ne prouve rien.

Le Comte. Cela est vrai; mais un bon mot n'empêche pas qu'on ne puisse avoir raison.

L'Abbé. Et quelle raison pourrait-on opposer à l'authenticité des prophéties, aux miracles de Moïse, aux miracles de Jésus, aux martyrs?

Le Comte. Ah! je ne vous conseille pas de parler des prophéties, depuis que les petits garçons et les petites filles savent ce que mangea le prophète Ezéchiel à son déjeuner \ et qu'il ne serait pas honnête de nommer à dîner ; depuis qu'ils savent les aventures d'Oolla et d'Ooliba * , dont il est difficile de parler devant les dames ; depuis qu'ils savent que le Dieu des Juifs ordonna au prophète Osée de prendre une catin ^, et de faire des fils de catin. Hélas! trouverezvous autre chose dans ces misérables que du galimatias et des obscénités ?

Que vos pauvres théologiens cessent désormais de disputer contre les Juifs sur le sens des passages de leurs prophètes, sur quelques lignes hébraïques d'un Amos, d'un Joël , d'un Habacuc , d'un Jérémiah ; sur quelques mots concernant Éliah, transporté aux régions célestes

^ Ezéch., chap. iv, v. 12. — « Idem, chap. xvi et xviii, v. 29. ^ Osée, chap. i, v. 2 ; et chap. m, v. 3 et 4.

orientales dans un chariot de feu, lequel Eliah , par parenthèse, n'a jamais existé.

Qu'ils rougissent surtout des prophéties insérées dans leurs Evangiles. Est-il possible qu'il y ait encore des hommes assez imbéciles et assez lâches pour n'être pas saisis d'indignation quand Jésus prédit dans Luc M « Il y aura des signes dans la lune et dans les étoiles ; des bruits de la mer et des flots ; des hommes séchant de crainte attendront ce qui doit arriver à l'univers entier. Les vertus des cieux seront ébranlées, et alors ils verront le fils de l'homme venant dans une nuée avec grande puissance et grande majesté. En vérité, je vous dis que la génération présente ne passera point que tout cela ne s'accomplisse. »

Il est impossible assurément de voir une prédiction plus marquée, plus circonstanciée et plus fausse. Il faudrait être fou pour oser dire qu'elle fut accomplie, et que le fils de l'homme vint dans une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. D'où vient que Paul, dans son épitre aux Thessaloniciens (première, c. 5, v. 16), confirme celte prédiction ridicule par une autre encore plus impertinente? « Nous qui vivons et qui vous parlons, nous serons emportés dans les nuées pour aller au-devant du Seigneur au milieu de l'air, etc. »

Pour peu qu'on soit instruit^ on sait que le dogme de la fin du monde et de l'établissement d'un monde nouveau était une chimère reçue chez presque tous les peuples. Vous trouverez cette opinion dans Lucrèce, au livre IV; vous la trouverez dans le premier livre des Métamorphoses d'Ovide.

Heraclite, longtemps auparavant, avait dit que ce monde-ci

1 Chap. XXI, V. 25, 26, 27, 32.

serait consommé par le feu. Les stoïciens avaient adopté cette rêverie. Les demi-juifs, demi- chrétiens , qui fabriquèrent les Evangiles, ne manquèrent pas d'adopter un dogme si reçu, et de s'en prévaloir. Mais, comme le monde subsista encore longtemps, et que Jésus ne vint point dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté au premier siècle de l'Eglise, ils dirent que ce serait pour le second siècle, ils le promirent ensuite pour le troisième, et de siècle en siècle cette extravagance s'est renouvelée. Les théologiens ont fait comme un charlatan que j'ai vu au bout du Pont-Neuf, sur le quai de l'École : il montrait au peuple, vers le soir, un coq et quelques bouteilles de baume : Messieurs, disait-il, je vais couper la tête à mon coq, et je le ressusciterai le moment d'après en votre présence ; mais il faut auparavant que vous achetiez mes bouteilles. Il se trouvait des gens toujours assez simples pour en acheter. Je vais donc couper la tête à mon coq, continuait le charlatan; mais, comme il est tard, et que cette opération est digne du grand jour, ce sera pour demain.

Deux membres de l'Académie des sciences eurent la curiosité et la constance de revenir pour voir comment le charlatan se tirerait d'affaire. La farce dura huit jours de suite ; mais la farce de l'attente de la fin du monde dans le christianisme a duré huit siècles entiers. Après cela, monsieur, citez-nous les prophéties juives ou chrétiennes.

M. Fréret. Je ne vous conseille pas de parler des miracles de Moïse devant des gens qui ont de la barbe au menton. Si tous ces prodiges inconcevables avaient été opérés, les Égyptiens en auraient parlé dans leurs histoires. La mémoire de tant de faits prodigieux qui éton-

nent la nature se serait conservée chez toutes les nations. Les Grecs, qui ont été instruits de toutes les fables de l'Egypte et de la Syrie, auraient fait retentir le bruit de ces actions surnaturelles aux deux bouts du monde. Mais aucun historien, ni grec, ni syrien, ni égyptien, n'en a dit un seul mot. Flavien Josèphe, si bon patriote, si entêté de son judaïsme, ce Josèphe qui a recueilli tant de témoignages en faveur de l'antiquité de sa nation , n'en a pu trouver aucun qui attestât les dix "plaies d'Egypte, et le passage à pied sec au milieu de la mer, etc.

Vous savez que l'auteur du Pentatetique est encore incertain : quel homme sensé pourra jamais croire, sur la foi de je ne sais quel Juif, soit Esdras, soit un autre, de si épouvantables merveilles inconnues à tout le reste de la terre? Quand même tous vos prophètes juifs auraient cité mille fois ces événements étranges, il serait impossible de les croire ; mais il n'y a pas un seul de ces prophètes qui cite les paroles du Pentatetique smv ces amas de miracles, pas un seul qui entre dans le moindre détail de ces aventures; expliquez ce silence comme vous pourrez.

Songez qu'il faut des motifs bien graves pour opérer ainsi le renversement de la nature. Quel motif, quelle raison aurait pu avoir le Dieu des Juifs ? Etait-ce de favoriser son petit peuple? de lui donner une terre fertile? Que ne lui donnait-il l'Egypte au lieu de faire des miracles, dont la plupart, dites -vous, furent égalés par les sorciers de Pharaon ? Pourquoi faire égorger par l'ange exterminateur tous les aînés d'Egypte, et faire mourir tous les animaux, afin que les Israélites, au nombre de six cent mille combattants, s'enfuissent comme de lâches voleurs? Pourquoi

leur ouvrir le sein de la mer Rouge, afin qu'ils allassent mourir de faim dans un désert? Vous sentez l'énormité de ces absurdes bêtises ; vous avez trop de sens pour les admettre, et pour croire sérieusement à la religion chrétienne fondée sur Fimposture juive. Vous sentez le ridicule de la réponse triviale qu'il ne faut pas interroger Dieu, qu'il ne faut pas sonder l'abîme de la Providence. Non, il ne faut pas demander à Dieu pourquoi il a créé des poux et des araignées, parce qu'étant sûrs que les poux et les araignées existent, nous ne pouvons savoir pourquoi ils existent; mais nous ne sommes pas si sûrs que Moïse ait changé sa verge en serpent et ait couvert l'Egypte de poux, quoique les poux fussent familiers à son peuple : nous n'interrogeons point Dieu ; nous interrogeons des fous qui osent faire parler Dieu et lui prêter l'excès de leurs extravagances.

La Comtesse. Ma foi, mon cher abbé, je ne vous conseille pas non plus de parler des miracles de Jésus. Le Créateur de l'univers se serait-il fait Juif pour changer l'eau en vin ^ à des noces où tout le monde était déjà ivre ? auraitil été emporté par le diable ^ sur une montagne d'où l'on voit tous les royaumes de la terre? aurait-il envoyé le , diable ^ dans le corps de deux mille cochons dans un pays où il n'y avait point de cochons? aurait-il séché un figuier^ pour n'avoir pas porté des figues, « quand ce n'était pas le temps des figues? » Croyez-moi, ces miracles sont tout aussi ridicules que ceux de Moïse. Convenez hautement de ce que vous pensez au fond du cœur.

* Jean, chap. ii, v. 9. — * Matth., chap. iv, v. 8.

' Matth., chap. viii, v. 32. — * Marc, chap. xi, v. 13.

DU COMTE DE BOULAINViLLIERS. 321

L'Abbé. Madame, un peu de condescendance pour ma robe, s'il vous plaît; laissez-moi faire mon métier : je suis un peu battu peut-être sur les prophéties et sur les miracles; mais, pour les martyrs, il est certain qu'il y en a eu ; et Pascal, le patriarche de Port- Royal des Champs, a dit : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger. »

M. Fréret. Ah ! monsieur, que de mauvaise foi et d'ignorance dans Pascal! On croirait, à l'entendre, qu'il a vu les interrogatoires des apôtres, et qu'il a été témoin de leur supplice. Mais où a-t-il vu qu'ils aient été suppliciés ? Qui lui a dit queSimonBarjone, surnommé Pierre, a été crucifié à Rome, la tête en bas ? qui lui a dit que ce Barjone, un misérable pécheur de Galilée, ait jamais été à Rome, et y ait parlé latin? Hélas ! s'il eût été condamné à Rome, si les chrétiens l'avaient su, la première église qu'ils auraient bâtie depuis à l'honneur des saints aurait été Saint -Pierre de Rome, et non pas Saint- Jean de Latran; les papes n'y eussent pas manqué ; leur ambition y eût trouvé un beau prétexte. A quoi est-on réduit, quand, pour prouver que ce Pierre Barjone a demeuré à Rome, on est obligé de dire qu'une lettre qu'on lui attribue, datée de Babylone\ était en effet écrite de Rome même ; sur quoi un auteur célèbre a très-bien dit que, moyennant une telle explication, une lettre datée de Pétersbourg devait avoir été écrite à Constantinople.

Vous n'ignorez pas quels sont les imposteurs qui ont parlé de ce voyage de Pierre. C'est un Abdias, qui le premier écrivit que Pierre était venu du lac de Génézareth

* I" de saint Pierre, chap. v, v. 13.

droit à Rome chez Tempereur, pour faire assaut de miracles contre Simon le Magicien ; c'est lui qui fait le conte d'un parent de l'empereur, ressuscité à moitié par Simon, et entièrement par l'autre Simon Barjone ; c'est lui qui met aux prises les deux Simons, dont l'un vole dans les airs et se casse les deux jambes par les prières de l'autre ; c'est lui qui fait l'histoire fameuse des deux dogues envoyés par Simon pour manger Pierre. Tout cela est répété par un Marcel, par un Hégésippe. Voilà les fondements de la religion chrétienne. Vous n'y voyez qu'un tissu des plus plates impostures faites par la plus vile canaille, laquelle seule embrassa le christianisme pendant cent années.

C'est une suite non interrompue de faussaires. Ils forgent des lettres de Jésus-Christ, ils forgent des lettres de Pilate, des lettres de Sénèque, des constitutions apostoliques, des vers des sibylles en acrostiches, des évangiles au nombre de plus de quarante, des actes de Barnabe;* des liturgies de Pierre, de Jacques, de Matthieu et de Marc, etc., etc. Vous le savez, monsieur, vous les avez lues, sans doute, ces archives infâmes du mensonge, que vous appelez fraudes pieuses ; et vous n'aurez pas l'honnêteté de convenir, au moins devant vos amis, que le trône du pape n'a été établi que sur d'abominables chimères pour le malheur du genre humain ?

L'Abbé. Mais comment la religion chrétienne aurait-elle pu s'élever si haut, si elle n'avait eu pour base que le fanatisme et le mensonge ?

Le Comte. Et comment le mahométisme s'est-il élevé encore plus haut? Du moins ses mensonges ont été plus nobles, et son fanatisme plus généreux. Du moins Mahomet

DU COMTE DE BÔULAINVILLlERS. 323

a écrit et combattu ; et Jésus n'a su ni écrire ni se défendre. Mahomet avait le courage d'Alexandre avec l'esprit de Numa, et votre Jésus a sué sang et eau dès qu'il a été condamné par ses juges. Le mahométisme n'a jamais changé, et vous autres vous avez changé vingt fois toute votre religion. Il y a plus de différence entre ce qu'elle est aujourd'hui et ce qu'elle était dans vos premiers temps, qu'entre vos usages et ceux du roi Dagobert. Misérables chrétiens ! non, vous n'adorez pas votre Jésus, vous lui insultez en substituant vos nouvelles lois aux siennes. Vous vous moquez plus de lui avec vos mystères, vos agnuSy vos re- * liques, vos indulgences, vos bénéfices simples et votre papauté, que vous ne vous en moquez tous les ans, le cinq janvier, par vos noëls dissolus, dans lesquels vous couvrez de ridicule la vierge Marie, l'ange qui la salue, le pigeon qui l'engrosse, le charpentier qui en est jaloux, et le poupon que les trois rois viennent complimenter entre un bœuf et un âne, digne compagnie d'une telle famille.

L'Abbé. C'est pourtant ce ridicule que saint Augustin a trouvé divin; il disait : «Je le crois, parce que cela est absurde ; je le crois, parce que cela est impossible. »

M. Fréret. Eh ! que nous importent les rêveries d'un Africain, tantôt manichéen, tantôt chrétien, tantôt débauché, tantôt dévot, tantôt tolérant, tantôt persécuteur? que nous fait son galimatias théologique? Voudriez-vous que je respectasse cet insensé rhéteur, quand il dit, dans son sermon XXII, que l'ange fit un enfant à Marie par l'oreille? imprœgnavit per aurem.

La Comtesse. En effet, je vois l'absurde; mais je ne vois pas le divin. Je trouve très-simple que le christianisme

se soit formé dans la populace, comme les prophètes du Vi- Yarais et des Cévennes se sont formés, comme la faction des convulsionnaires prend déjà des forces. L'enthousiasme commence, la fourberie achève. Il en est de la religion comme du jeu :

On commence par être dupe, On finit par être fripon.

M. Fréret. Il n'est que trop vrai, madame. Ce qui résulte de plus probable du chaos des histoires de Jésus, écrites contre lui par les Juifs, et en sa faveur par les chrétiens, c'est qu'il était un Juif de bonne foi, qui voulait se faire valoir auprès du peuple, comme les fondateurs des récabites, des esséniens, des saducéens, des pharisiens, desjudaïtes, des hérodiens, desjoannistes, des thérapeutes, et de tant d'autres petites factions élevées dans la Syrie, qui était la patrie du fanatisme. Il est probable qu'il mit quelques femmes dans son parti, ainsi que tous ceux qui voulurent être chefs de secte ; qu'il lui échappa plusieurs discours indiscrets contre les magistrats, et qu'il fut puni cruellement du dernier supplice. Mais qu'il ait été condamné, ou sous le règne d'Hérode-le-Grand, comme le prétendent les talmudistes,ou sous Hérode-le-Tétrarque,comme le disent quelques évangiles, cela est fort indifférent. Il est avéré que ses disciples furent très-obscurs jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré quelques platoniciens dans Alexandrie, qui étayèrent les rêveries des galiléens par les rêveries de Platon. Les peuples alors étaient infatués de démons, de mauvais génies, d'obsessions, de possessions, de magie, comme le sont aujourd'hui les sauvages, Presque toutes

les maladies étaient des possessions d'esprits malins. Les Juifs, de temps immémorial, s'étaient vantés de chasser les diables avec la racine barath, mise sous le nez des malades, et quelques paroles attribuées à Salomon. Le jeune Tobie chassait les diables avec la fumée d'un poisson sur le gril. Voilà l'origine des miracles dont les galiléens se vantèrent.

Les gentils étaient assez fanatiques pour convenir que les galiléens pouvaient faire ces beaux prodiges; car les gentils croyaient en faire eux-mêmes. Ils croyaient à la magie comme les disciples de Jésus. Si quelques malades guérissaient par les forces de la nature, ils ne manquaient pas d'assurer qu'ils avaient été délivrés d'un mal de tête par la force des enchantements. Ils disaient aux chrétiens : Vous avez de beaux secrets, et nous aussi : vous guérissez avec des paroles, et nous aussi; vous n'avez sur nous aucun avantage.

Mais quand les galiléens, ayant gagné une nombreuse populace, commencèrent à prêcher contre la religion de l'Etat; quand, après avoir demandé la tolérance, ils osèrent être intolérants ; quand ils voulurent élever leur nouveau fanatisme sur les ruines du fanatisme ancien, alors les prêtres et les magistrats romains les eurent en horreur; alors on réprima leur audace. Que firent-ils? ils supposèrent, comme nous l'avons vu, mille ouvrages en leur faveur; de dupes ils devinrent fripons, ils devinrent faussaires, ils se défendirent par les plus indignes fraudes, ne pouvant employer d'autres armes, jusqu'au temps où Constantin, devenu empereur avec leur argent, mit leur religion sur le trône. Alors les fripons furent sanguinaires.

J'ose vous assurer que, depuis le concile de Nicée jusqu'à la sédition des Cévennes, il ne s'est pas écoulé une seule année où le christianisme n'ait versé le sang.

L'Abbé. Ah ! monsieur, c'est beaucoup dire.

M. Fréret. Non, ce n'est pas assez dire. Relisez seulement V Histoire ecclésiastique ; voyez les donatistes et leurs adversaires s'assommant à coups de bâton ; les athanasiens et les ariens remplissant l'empire romain de carnage pour une diphtongue. Voyez ces barbares chrétiens se plaindre amèrement que le sage empereur Julien les empêche de s'égorger et de se détruire. Regardez cette suite épouvantable de massacres ; tant de citoyens mourant dans les supplices, tant de princes assassinés , les bûchers allumés dans vos conciles ; douze millions d'innocents, habitants d'un nouvel hémisphère, tués comme des bêtes fauves dans un parc, sous prétexte qu'ils ne voulaient pas être chrétiens ; et, dans notre ancien hémisphère, les chrétiens immolés sans cesse les uns par les autres, vieillards, enfants, mères, femmes, filles, expirant en foule dans les croisades des Albigeois, dans les guerres des hussites, dans celles des luthériens, des calvinistes, des anabaptistes, à la Saint- Barthélemi, aux massacres d'Irlande, à ceux du Piémont, à ceux des Cévennes ; tandis qu'un évêque de Rome, mollement couché sur un lit de repos, se fait baiser les pieds, et que cinquante châtrés lui font entendre leurs fredons pour le désennuyer. Dieu m'est témoin que ce portrait est fidèle, et vous n'oseriez me contredire.

L'Abbé. J'avoue qu'il y a quelque chose de vrai; mais, comme dis^t l'évêque de Noyon, ce ne sont pas là des matières de table; ce sont des tables de matières. Les dîners

seraient trop tristes si la conversation roulait longtemps sur les horreurs du genre humain. L'histoire de l'Église trouble la digestion.

Le Comte. Les faits l'ont troublée davantage.

L'Abbé. Ce n'est pas la faute de la religion chrétienne, c'est celle des abus.

Le Comte. Cela serait bon s'il n'y avait eu que peu d'abus. Mais si les prêtres ont voulu vivre à nos dépens depuis que Paul, ou celui qui a pris son nom, a écrit : « Ne suis-je pas en ^ droit de me faire nourrir et vêtir par vous, moi, ma femme et ma sœur? » si l'Église a voulu tout envahir, si elle a employé toujours toutes les armes possibles pous nous ôter nos biens et nos vies, depuis la prétendue aventure d'Ananie et de Saphire, qui avaient, diton, apporté aux pieds de Simon Barjone le prix de leurs héritages, et qui avaient gardé quelques dragmes pour leur subsistance^; s'il est évident que l'histoire de l'Église est une suite continuelle de querelles, d'impostures, de vexations, de fourberies, de rapines et de meurtres ; alors il est démontré que l'abus est dans la chose même, comme il est démontré qu'un loup a toujours été carnassier, et que ce n'est point par quelques abus passagers qu'il a sucé le sang de nos moutons.

L'Abbé. Vous en pourriez dire autant de toutes les religions.

Le Comte. Point du tout; je vous défie de me montrer une seule guerre excitée par le dogme dans une seule secte de l'antiquité. Je vous défie de me montrer chez les

• I" aux Corinthiens, chap. ix, v. 4 et 5.

* Actes des apôtres, chap. v.

Romains un seul homme persécuté pour ses opinions, depuis Romulus jusqu'au temps où les chrétiens vinrent tout bouleverser. Cette absurde barbarie n'était réservée qu'a nous. Vous sentez, en rougissant, la vérité qui vous presse, et vous n'avez rien à répondre.

L'Abbé. Aussi je ne réponds rien. Je conviens que les disputes sont absurdes et funestes.

M. Fréret. Convenez donc aussi qu'il faut couper par la racine un arbre qui a toujours porté des poisons.

L'Abbé. C'est ce que je ne vous accorderai point; car cet arbre a aussi quelquefois porté de bons fruits. Si une république a toujours été dans les dissensions, je ne veux pas pour cela qu'on détruise la république. On peut réformer les lois.

Le Comte. Il n'en est pas d'un Etat comme d'une religion. Venise a réformé ses lois, et a été florissante; mais, quand on a voulu réformer le catholicisme, l'Europe a nagé dans le sang; et, en dernier lieu, quand le célèbre Locke, voulant ménager à la fois les impostures de cette religion et les droits de l'humanité, a écrit son livre du Christianisme raisonnable^ il n'a pas eu quatre disciples; preuve assez forte que le christianisme et la raison ne peuvent subsister ensemble. Il ne reste qu'un seul remède dans l'état où sont les choses, encore n'est-il qu'un palliatif : c'est de rendre la religion absolument dépendante du souverain et des magistrats.

M. Fréret. Oui, pourvu que le souverain et les magistrats soient éclairés, pourvu qu'ils sachent tolérer également toute religion , regarder tous les hommes comme leurs frères, n'avoir aucun égard à ce qu'ils pensent, et en

avoir beaucoup à ce qu'ils font ; les laisser libres dans leur commerce avec Dieu, et ne les enchaîner qu'aux lois dans tout ce qu'ils doivent aux hommes. Car il faudrait traiter comme des bêtes féroces des magistrats qui soutiendraient leur religion par des bourreaux.

L'Abbé. Et si toutes les religions étant autorisées, elles

se battent toutes les unes contre les autres? §i le catholique, le protestant, le grec, le turc, le juif, se prennent par les oreilles en sortant de la messe, du prêche, de la mosquée et de la synagogue ?

M. Fréret. Alors il faut qu'un régiment de dragons les dissipe.

Le Comte. J'aimerais mieux encore leur donner des leçons de modération que de leur envoyer des régiments ; je voudrais commencer par instruire les hommes avant de les punir.

L'Abbé. Instruire les hommes! que dites-vous, monsieur le comte? les en croyez- vous dignes?

Le Comte. J'entends; vous pensez toujours qu'il ne faut que les tromper : vous n'êtes qu'à moitié guéri; votre ancien mal vous reprend toujours.

La Comtesse. A propos, j'ai oublié de vous demander votre avis sur une chose que je lus hier dans l'histoire de ces bons mahométans, qui m'a beaucoup frappée. Assan, fils d'Ali, étant au bain, un de ses esclaves lui jeta par mégarde une chaudière d'eau bouillante sur le corps. Les domestiques d' Assan voulurent empaler le coupable. Assan, au lieu de le faire empaler, lui fit donner vingt pièces d'or. « Il y a, dit-il, un degré de gloire dans le paradis pour ceux qui paient les services, un plus grand pour ceux qui

pardonnent le mal, et un plus grand encore pour ceux qui récompensent le mal involontaire. » Comment trouvez-vous cette action et ce discours ?

Le Comte. Je reconnais là mes bons musulmans du premier siècle.

L'Abbé. Et moi, mes bons chrétiens.

M. Frérbt. Et moi, je suis fâché qu'Assan Téchaudé, fils d'Ali, ait donné vingt pièces d'or pour avoir de la gloire au paradis. Je n'aime point les belles actions intéressées. J'aurais voulu qu'Assan eût été vertueux et assez humain pour consoler le désespoir de l'esclave, sans songer à être placé dans le paradis au troisième degré.

La Comtesse. Allons prendre du café. J'imagine que, si à tous les dîners de Paris, de Madrid, de Lisbonne, de Rome et de Moscou, on avait des conversations aussi instructives, le monde n'en irait que mieux.

TROISIÈME ENTRETIEN. — Après dîner,

L'Abbé. Voilà d'excellent café, madame; c'est du Moka tout pur.

La Comtesse. Oui, il vient du pays des musulmans; n'est-ce pas grand dommage?

L'Abbé. Raillerie à part, madame, il faut une religion aux hommes.

Le Comte. Oui, sans doute; et Dieu leur en a donné une divine, éternelle, gravée dans tous les cœurs : c'est celle que, selon vous, pratiquaient Enoch, les noachides et Abraham ; c'est elle que les lettrés chinois ont conservée

depuis plus de quatre mille ans, l'adoration d'un Dieu, Tamour de la justice, et Thorreur du crime.

La Comtesse. Est-il possible qu'on ait abandonné une religion si pure et si sainte pour les sectes abominables qui ont inondé la terre?

M. Fréret. En fait de religion, madame, on a eu une conduite directement contraire à celle qu'on a eue en fait de vêtement, de logement et de nourriture. Nous avons commencé par des cavernes, des huttes, des habits de peaux de bêtes et du gland. Nous avons eu ensuite du pain, des mets salutaires, des habits de laine et de soie filées, des maisons propres et commodes ; mais, dans ce qui concerne la religion, nous sommes revenus au gland, aux peaux de bêtes et aux cavernes.

L'Abbe. Il serait bien difficile de vous en tirer. Vous voyez que la religion chrétienne, par exemple, est partout incorporée à l'Etat; et que, depuis le pape jusqu'au dernier capucin, chacun fonde son trône ou sa cuisine sur elle. Je vous ai déjà dit que les hommes ne sont pas assez raisonnables pour se contenter d'une religion pure et digne de Dieu.

La Comtesse. Vous n'y pensez pas, vous avouez vousmême qu'ils s'en sont tenus à cette religion pure du temps de votre Enoch, de votre Noé et de votre Abraham. Pourquoi ne serait-on pas aussi raisonnable aujourd'hui qu'on l'était alors ?

L'Abbé. Il faut bien que je le dise : c'est qu'alors il n'y avait ni chanoine à gr'osse prébende, ni abbé de Corbie avec cent mille écus de rente, ni évêque de Vurtzbourg avec un million, ni pape avec seize ou dix-huit millions.

H faudrait peut-être, pour rendre à la société humaine tous ces biens, des guerres aussi sanglantes qu'il en a fallu pour les lui arracher.

Le Comte. Quoique j'aie été militaire, je ne veux point faire la guerre aux prêtres et aux moines; je ne veux point établir la vérité par le meurtre, comme ils ont établi Terreur; mais je voudrais au moins que cette vérité éclairât un peu les hommes, qu'ils fussent plus doux et plus heureux, que les peuples cessassent d'être superstitieux, et que les chefs de l'Église tremblassent d'être persécuteurs.

L'Abbé. Il est bien malaisé (puisqu'il faut enfin m'expliquer) d'ôter à des insensés des chaînes qu'ils révèrent. Vous vous feriez peut-être lapider par le peuple de Paris si, dans un temps de pluie, vous empêchiez qu'on ne promenât la prétendue carcasse de sainte Geneviève dans les rues pour avoir du beau temps.

M. Fréret. Je ne crois point ce que vous dites; la raison a déjà fait tant de progrès, que depuis plus de dix ans on n'a fait promener cette prétendue carcasse et celle de Marcel dans Paris. Je pense qu'il est très-aisé de déraciner par degrés toiites les superstitions qui nous ont abrutis. On ne croit plus aux sorciers, on n'exorcise plus les diables S aucun prêtre parmi nous n'est ni assez fou ni assez sot pour se vanter de les chasser ; les reliques de saint François sont devenues ridicules, et celles de saint Ignace peut-être seront un jour traînées dans la boue avec les jésuites euxmêmes. On laisse à la vérité au pape le duché de Ferrare qu'il a usurpé, les domaines que César Borgia ravit par le

ï Matt., chap..x, v. 3; Marc, chap. vi, v. 13,

fer et le poison, et qui sont retournés à Téglise de Rome, pour laquelle il ne travaillait pas ; on laisse Rome même aux papes, parce qu'on ne veut pas que l'empereur s'en empare; ou veut bien lui payer encore des annates, quoique ce soit un ridicule honteux et une simonie évidente ; on ne veut pas faire d'éclat pour un subside si modique. Les hommes, subjugués par la coutume, ne rompent pas tout d'un coup un mauvais marché fait depuis près de trois siècles. Mais que les papes aient l'insolence d'envoyer, comme autrefois, des légats à latere pour imposer des décimes sur les peuples, pour excommunier les rois, pour mettre leurs Etats en interdit, pour donner leurs couronnes à d'autres, vous verrez comme on recevra un légat à latere : je ne désespérerais pas que le parlement d'Aix ou de Paris ne le fît pendre.

Le Comte. Vous voyez combien de préjugés honteux nous avons secoués. Jetez les yeux à présent sur la partie la plus opulente de la Suisse, sur les sept Provinces-Unies, aussi puissantes que l'Espagne ; sur la Grande-Bretagne, dont les forces maritimes tiendraient seules , avec avantage, contre les forces réunies de toutes les autres nations : regardez tout le nord de l'Allemagne et la Scandinavie, ces pépinières intarissables de guerriers, tous ces peuples nous ont passé de bien loin dans les progrès de la raison. Le sang de chaque tête de l'hydre qu'ils ont abattue a fertilisé leurs campagnes ; l'abolition des moines a peuplé et enrichi leurs États : on peut certainement faire en France ce qu'on a fait ailleurs; la France sera plus opulente et plus peuplée.

L'Abbé. Hé bien, quand vous auriez secoué en France la vermine des moines, quand on ne verrait plus de ridi-

cules reliques, quand nous ne paierions plus à 1 evêque de Rome un tribut honteux ; quand même on mépriserait assez la consubstantialité et la procession du Saint-Esprit par le père et par le fils, et la transsubstantiation, pour n'en plus parler, quand ces mystères resteraient ensevelis dans la Somme de saint Thomas, et quand les contemptibles théologiens seraient réduits à se taire, vous resteriez encore chrétiens ; vous voudriez en vain aller plus loin, c'est ce que vous n'obtiendrez jamais. Une religion de philosophes n'est pas faite pour les hommes.

M. Fréret.

Est quodam prodire tenus, si non datur ultra.

(Hor., liv. I, ép. I, V. 32.)

Je vous dirai, avec Horace : votre médecin ne vous donnera jamais la vue du lynx, mais souffrez qu'il vous ôte une taie de vos yeux. Nous gémissons sous le po;ds de cent livres de chaînes , permettez qu'on nous délivre des trois quarts. Le mot de chrétien a prévalu , il restera; mais peu à peu on adorera Dieu sans mélange, sans lui donner une mère, ni un fils, ni un père putatif, sans lui dire qu'il est mort par un supplice infâme, sans croire qu'on fasse des dieux avec de la farine, enfin sans cet amas de superstitions qui mettent des peuples policés si au-dessous des sauvages. L'adoration pure de l'Etre suprême commence à être aujourd'hui la religion de tous les honnêtes gens, et bientôt elle descendra dans une partie saine du peuple même.

L'Abbé. Ne craignez-vous point que l'incrédulité (dont je vois les immenses progrès) ne soit funeste au peuple en

descendant jusqu'à lui, et ne le conduise au crime? Les hommes sont assujettis à de cruelles passions et à d'horribles malheurs; il leur faut un frein qui les retienne, et une erreur qui les console.

M. Fréret. Le culte raisonnable d'un Dieu juste, qui punit et qui récompense, ferait sans doute le bonheur de la société ; mais quand cette connaissance salutaire d'un Dieu juste est défigurée par des mensonges absurdes et par des superstitions dangereuses, alors le remède se tourne en poison, et ce qui devrait effrayer le crime l'encourage. Un niéchant qui ne raisonne qu'à demi (et il y en a beaucoup de cette espèce) ose nier souvent le Dieu dont on lui a fait une peinture révoltante.

Un autre méchant, qui a de grandes passions dans une âme faible, est souvent invité à l'iniquité par la sûreté du pardon que les prêtres lui offrent. « De quelque multitude énorme de crimes que vous soyez souillé, confessez-vous à moi, et tout vous sera pardonné par les mérites d'un homme qui fut pendu en Judée il y a plusieurs siècles. Plongezvous après cela dans de nouveaux crimes sept fois soixante et sept fois, et tout vous sera pardonné encore. » N'est-ce pas là véritablement induire en tentation? n'est-ce pas aplanir toutes les voies de l'iniquité? La Brinvilliers ne se confessait-elle pas à chaque empoisonnement qu'elle commettait? Louis XI autrefois n'en usait-il pas de même?

Les anciens avaient, comme nous, leur confession et leurs expiations, mais on n'était pas expié pour un second crime. On ne pardonnait point deux parricides. Nous avons tout pris des Grecs et des Romains, et nous avons tout gâté.

Leur enfer était impertinent, je l'avoue; mais nos

diables sont plus sots que leurs furies. Ces furies n'étaient pas elles-mêmes damnées; on les regardait comme les exécutrices, et non comme les victimes des vengeances divines. Être à la fois bourreaux et patients, brûlants et brûlés, comme le sont nos diables, c'est une contradiction absurde, digne de nous, et d'autant plus absurde que la chute des anges, ce fondement du christianisme, ne se trouve ni dans la Genèse, ni dans l'Evangile. C'est une ancienne fable des brahmanes.

Enfin, monsieur, tout le monde rit aujourd'hui de votre enfer, parce qu'il est ridicule; mais personne ne rirait d'un Dieu rémunérateur et vengeur, dont on espérerait le prix de la vertu, dont on craindrait le châtiment du crime, en ignorant l'espèce des châtiments et des récompenses, mais en étant persuadé qu'il y en aura parce que Dieu est juste.

Le Comte. Il me semble que M. Fréret a fait assez entendre comment la religion peut être un frein salutaire. Je veux essayer de vous prouver qu'une religion pure est infiniment plus consolante que la vôtre.

Il y a des douceurs, dites-vous, dans les illusions des âmes dévotes, je le crgis; il y en a aussi aux Petites- Maisons. Mais quels tourments quand ces âmes viennent à s'éclairer! dans quel doute et dans quel désespoir certaines religieuses passent leurs tristes jours! Vous en avez été témoin, vous mè l'avez dit vous-même : les cloîtres sont le séjour du repentir; mais, chez les hommes surtout, un cloître est le repaire de la discorde et de l'envie. Les moines sont des forçats volontaires qui se battent en ramant ensemble; j'en excepte un très-petit nombre

qui sont ou véritablement pénitents ou utiles; mais, en vérité, Dieu a-t-il mis l'homme et la femme sur la terre pour qu'ils traînassent leur vie dans des cachots, séparés les uns des autres à jamais? Est-ce là le but dé la nature? Tout le monde crie contre les moines, et moi je les plains. La plupart, au sortir de l'enfance, ont fait pour jamais le sacrifice de leur liberté ; et sur cent il y en a quatre-vingts au moins qui sèchent dans l'amertume. Où sont donc ces grandes consolations que votre religion donne aux hommes? Un riche bénéficier est consolé, sans doute, mais c'est par son argent, et non par sa foi. S'il jouit de quelque bonheur, il ne le goûte qu'en violant les règles de son état. Il n'est heureux que comme homme du monde, et non pas comme homme d'Église. Un père de faucille, sage, résigné à Dieu, attaché à sa patrie, environné d'enfants et d'amis, reçoit de Dieu des bénédictions mille fois plus sensibles ♦

De plus, tout ce que vous pourriez dire en faveur des mérites de vos moines, je le dirais à bien plus forte raison des derviches, des marabouts, des fakirs, des bonzes. Ils font des pénitences cent îois plus rigoureuses ; ils se sont voués à des austérités plus efi'rayantes; et ces chaînes de fer sous lesquelles ils sont courbés, ces bras toujours étendus dans la même situation, ces macérations épouvantables ne sont rien encore en comparaison des jeunes femmes de l'Inde qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris, dans le fol espoir de renaître ensemble.

Ne vantez ^onc plus ni les peines ni les consolations que la religion chrétienne fait éprouver. Convenez hautement qu'elle n'approche en rien du culte raisonnable qu'une famille honnête rend à l'Être suprême sans superstition.

Laissez là les cachots des couvents ; laissez là vos mystères contradictoires et inutiles, Tobjet de la risée universelle; prêchez Dieu et la morale, et je vous réponds qu'il y aura plus de vertu et plus de félicité sur la terre.

La Comtesse. Je suis fort de cette opinion.

M. Fréret. Et moi aussi, sans doute.

L'Abbé. Hé bien, puisqu'il faut vous dire mon secret, j'en suis aussi.

Alors le président de Maisons, l'abbé de Saint-Pierre, M. du Fay , M. du Mafsais, arrivèrent : et M. l'abbé de Saint- Pierre lut, selon sa coutume, ses Pensées du matin, sur chacune desquelles on pourrait faire un bon ouvrage.

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