‹ Voltaire: six conférencesChapitre 248 sur 257 · CE QUE DEVINRENT LES CENDRES DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

CE QUE DEVINRENT LES CENDRES DE VOLTAIRE

nue le Panthéon. Mais vingt-neuf ans plus tard rinconstance des temps refit du Panthéon l'église Sainte-Geneviève, et les cendres profanes de ces deux hommes furent enlevées des cryptes et reléguées dans un caveau sous le porche. Bientôt après, la révolution de Juillet rendit à ces ossements tant de fois dérangés leur ancienne placé. Au reste, les journaux racontèrent plus tard que cette fois on n'avait plus rien trouvé; sous la Restauration, lors du dernier transport, le clergé avait fait répandre sur eux de la chaux, afin de les anéantir complètement. Par les soins et contre la volonté de ce clergé, l'Antéchrist devenait ainsi semblable au Christ, dont nul reste terrestre n'a été, parait-il, conservé sur notre globe.

De cet homme qui s'appela Voltaire, il ne nous apparaît plus, si nous jetons sur sa vie un rapide regard rétrospectif, que des restes puissants , mais dont nous devons dire, avec les anges dans la seconde partie de Faust : « Cela n'est pas pur. » Et non pas seulement parce que nous trouvons dans les plus nobles natures certains défauts qui font souvenir de la faiblesse de l'humanité. Chez Voltaire, à côté des choses qui manquent, il y a aussi des choses mauvaises, et ces taches , bien loin de disparaître sous l'éclat de sa supériorité, n'en ressortent que mieux, procurant à tout l'ensemble une teinte inégale et suspecte. Quand nous lisons dans l'Epitre de Jude la description du combat soutenu par l'archange Michel contre le diable pour le corps de Moïse, la victoire se décide bientôt en faveur du premier; mais si une semblable querelle s'était élevée à

propos du corps de Voltaire, il est à présumer qu'elle ne serait pas vidée aujourd'hui. Si son image est encore mal assurée devant l'histoire, il faut un peu s'en prendre, il est vrai, à l'engouement ou à la haine des partis, qui ont tout dénaturé; mais, au fond, la cause en est surtout dans les contradictions qui composèrent la nature de l'homme, et qui, à notre grand déplaisir, se sont sans cesse heurtées à nos yeux dans tout le cours de son existence.

Le mot de l'énigme ne se trouve pas non plus dans le jugement auquel semble s'être enfin arrêté le roi Frédéric, séparant le talent du caractère, mettant tout ce qui est lumière au compte du premier, tout ce qui est ombre au compte du second, et regrettant qu'un si grand esprit ait été un si petit homme. C'est accorder trop au talent, trop peu au caractère. Le talent de Voltaire a aussi ses lacunes, comme son caractère a son bon côté, et les défauts et les mérites dans le premier cas coïncident d'une façon remarquable avec les défauts et les mérites dans le second. De la longue liste des qualités que Goethe énumère dans l'art de l'écrivain, il n'en voit que deux qui soient absentes chez Voltaire : la profondeur et l'achèvement ; Schiller pensait qu'il aurait pu encore ajouter le sentiment. Mais le sentiment appartient au caractère, et, ici, répond à peu près à ce qui est la profondeur sous le rapport du talent. Comparé à ces deux Allemands, il manque au Français, en tant qu'écrivain, la profondeur; en tant qu'homme, le sentiment. Et l'achèvement des productions, dont Goethe remarquait l'absence chez l'écrivain, répond à la pureté du caractère, qui faisait également défaut chez l'homme.

Il ne faudrait cependant pas pousser trop loin ce parai-

lèle de récrivain et de Thomine à propos de Voltaire. C'est ici le cas de reconnaître qu'il est plus facile de saisir et de jiiger un talent par ses productions qu'un caractère par ses actes. Nous savons par de nombreux exemples que la clarté n'est pas toujours unie à la profondeur, ni la souplesse et la grâce de la forme avec le fini de cette même forme, et nous n'avons nullement l'intention de trouver là une contradiction. Quand, au contraire, nous voyons le même homme donner des preuves suffisantes d'avidité et d'avarice, et des preuves décisives de libéralité et de générosité; quand celui-là même qui, à l'aspect de l'injustice, se sent emporter par la sympathie humaine et emploie pour la réparer tout ce qu'il a d'activité ; quand celui-là même se laisse aller à des haines irréconciliables, à de mesquins désirs de vengeance pour une blessure faite à sa vanité ; quand nous ne pouvons pas lui refuser dans un cas la bonté, ni dans un autre la méchanceté, cela n'est pas certes sans précédents ; mais il nous est bien difficile de faire un tout de ces attributs divers et de porter un jugement sur un caractère qui les réunit tous. Le Socrate de Platon dit quelque part qu'il se demande s'il n'est pas un animal plus féroce et plus complexe que le typhon , ou un être doux et simple , participant d'une divine et pure nature. Il nous faut malheureusement dire de Voltaire : il appartenait à la première classe ; mais les traces de nature divine qui ne manquaient pas en lui étaient tellement enlacées dans le labyrinthe de la nature du démon ou du typhon, qu'il est impossible de les en séparer.

Chose remarquable d'ailleurs : autant le caractère de Voltaire reste pour nous énigmatique lorsque nous le consi-

dérons en soi, pour en faire l'objet d'une biographie, autant l'homme se montre à nous dégagé de toute obscurité, lorsque nous le plaçons historiquement en face du monde dans lequel il a vécu. Il nous est beaucoup plus facile d'indiquer ce qu'il a dû accomplir et ce qu'il a accompli que ce qu'il a été. Quelque étrange qu'il paraisse de se servir, pour un homme comme Voltaire, d'une expression de la langue pieuse, l'idée d'un envoyé de Dieu nous vient malgré nous à l'esprit quand nous le considérons au milieu de son siècle. S'il y eh a jamais eu, nul ne fut mieux pourvu ni mieux préparé pour faction. Nous entendons par là purerement et simplement un esprit engendré par une époque quelconque, formé sous l'influence des propriétés et des besoins de cette époque, et qui, possédant le vif sentiment de ces mêmes besoins, fait tous ses efibrts pour y remédier. Plus un tel esprit est doué, plus il l'est en conformité du monde qui l'entoure, plus il a réuni en lui les éléments de culture qui distinguent son temps, et plus il en ressent les besoins, plus alors son action sera profonde et étendue. Ce fut tout particulièrement le cas pour Voltaire. Et dès lors ses défauts se placent pour nous à un autre point de vue. Ils nous apparaissent en partie comme le produit naturel d'un siècle dont la culture était mauvaise ; mais aussi en partie comme un moyen de travail pour sa transformation. Ce qu'il fallait alors, ce n'était pas une pure et tranquille lumière, mais une vive flamme, lançant partout des étincelles. H ne s'agissait pas alors d'aller chercher une vérité nouvelle dans les profondeurs de la nature ou de l'esprit humain, mais de répandre celles déjà connues, de les rendre compréhensibles et attrayantes pour le plus

grand nombre, et surtout de dégager la voie de tout ce qui s'opposait à cette extension, de tout ce qui était suranné et usé, de tous les abus et de tous les préjugés. Il fallait donc dans le premier cas des exposés pleins de grâce et de légèreté; dans le second, la raillerie et la satire; et qui fut dans ces deux genres plus grand que Voltaire? Beaucoup se mirent à l'œuvre, les attaques partirent de tous les points et sous les formes les plus diverses, — elles revêtirent une fois la plus impétueuse passion; — mais qui fut plus varié, plus prompt et plus infatigable que Voltaire ? Comment cette vivacité aurait-elle été possible sans irritabilité? comment la gravité calme, la dignité dans les rapports se serait-elle unie à la satire, au sarcasme, à Ja colère et à la haine? Je dis que les défauts mêmes de Voltaires furent pour lui dei? moyens d'action, je ne dis point que pour cela ils ne furent point des défauts. Ce qui le montre bien, c'est qu'ils furent à eux-mêmes leur propre punition. Voltaire a beaucoup souffert de sa vanité, de ses haines et de son ambition. Il vécut rarement dans le complet sentiment de sa puissance, de son action, de sa valeur; le plus souvent, il fut rongé de soucis pour des choses sans importance, indignes de lui. Comme nous tous, il n'a été heureux qu'autant qu'il a été bon.

Maintenant que nous savons que la peine de ce qui était en lui de répréhensible ne lui a pas été épargnée, nous pouvons nous laisser aller sans arrière-pensée à admirer la supériorité de son esprit, à proclamer la grandeur de son œuvre. Il n'a pas enfoui son talent, mais l'a fait produire en V consacrant toutes ses forces. Il a travaillé comme peu d'hommes, et le travail mérite en tout temps le respect.

Moins d'hommes encore ont eu une action semblable à la sienne, et puisque cette action nous profite aussi, à nous, il a droit, avant beaucoup d'autres, à notre reconnaissance. Il a brisé, ou tout au moins afiaibli^ mainte chaîne qui enserrait l'humanité. Son point de vue n'est plus le nôtre; depuis lui nous avons progressé, le devançant de beaucoup; mais nous n'aurions point marché d'un pas aussi sûr et aussi rapide, s'il ne nous avait frayé la voie par ses coups puissants. D'autres sont venus après lui qui ont fait ce qu'il ne lui avait pas été donné de faire ; des Allemands, des protestants ont donné ce qui ne pouvait être demandé à un Français ayant grandi sur un sol catholique. Si ce fut un juste instinct du peuple français de placer dans le Panthéon Voltaire à côté de Rousseau, de celui qui fut son autre moitié, son complément, et qui lui avait été cependant si antipathique, notre Lessing, après s'être senti sur cette terre de l'éloignement pour lui, sous le rapport moral, après lui avoir si peu accordé comme poëte, ne se refuserait pas, dans l'Elysée, à le reconnaître comme son collaborateur français. Quelque chose enfin que Marguerite trouve à reprendre à la physionomie de celui qu'elle voyait avec tant de peine le compagnon de son Henri, Faust a raison de penser qu'il faut bien qu'il y ait de ces oiseaux-là, et lui-même a dit que parmi les esprits qui attaquent le Seigneur les fins matois lui sont le moins désagréables.

-(>çoo«5rNp-

Page 1