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LE MARIAGE ET LE MÉNAGE

Le 29 janvier, à d'Argental :

Vraiment, mes anges, j'avais oublié de vous supplier d'empêcher François Corneille le père de venir à la noce. Si c'était l'oncle Pierre, ou même l'oncle Thomas, je les prierais en grande cérémonie; mais pour François, il n'y a pas moyen. Il est singulier qu'un père soit un troublefête dans une noce; mais la chose est ainsi, comme vous savez. On prétend que la première chose que fera le père, dès qu'il aura reçu quelque argent, ce sera de venir vite à Ferney ; Dieu nous en préserve ! . . . Sa personne, ses pro-

pos, son emploi (il était facteur à Paris) ne réussiraient pas auprès de la famille dans laquelle entre M}^^ Corneille; M. le duc de Villars et les autres Français qui seront de la cérémonie feraient quelques mauvaises plaisanteries. Si je ne consultais que moi, je n'aurais assurément aucune répugnance ; mais tout le monde n'est pas aussi philosophe que votre serviteur ; et, patriarcalement parlant, je serais fort aise de rendre le père et la mère témoins du bonheur de leur fille.

Le 9 février, à la comtesse d'Argental :

J'ai reçu aujourd'hui une lettre de M™® de C. (la mère du premier prétendant). Elle demande pardon pour son dur mari (qui avait fait attendre en vain pendant un mois son consentement) ; elle me conjure de donner M^^® Corneille à son fils. Je lui réponds que la chose est diflicile, attendu que M^i® Corneille est fiancée à un autre (à quoi s'ajoutait encore, comme il l'avait écrit auparavant à d'Argental, que le jeune C. n'était point aimé, et notre petit Dupuits l'est; il n'y a pas à répondre à cela).

Le 14 février, au marquis de Ghauvelin :

Je deviens à peu près aveugle. Monsieur. Un petit garçon qui passe pour être plus aveugle que moi. . . s'est un peu mêlé dans les affaires de Ferney . Ce fut hier que le mariage fut consommé; je comptais avoir l'honneur d'en écrire à votre Excellence... Je goûte le seul bonheur convenable à mon âge, celui de voir des heureux. Il y a de la destinée dans tout ceci; et où n'y en a-t-il point? J'arrive au pied des Alpes, je m'y établis, Dieu m'envoie M}^^ Corneille, je

la marie à un gentilhomme qui se trouve tout juste mon plus proche voisin, je me fais deux enfants que la nature ne m'avait point donnés; ma famille, loin d'en murmurer, en est charmée : tout cela tient un peu du roman.

Le 5 mars, à Damilaville :

...Mon frère Thieriot est prié de me dire combien il y a encore de petits Corneilles dans le monde ; il vient de m'en arriver un qui est réellement arrière-petit-fils de Pierre... Il a été longtemps soldat et manœuvre, il a une sœur cuisinière en province , et il s'est imaginé que W^^ Corneille, qui est chez moi, était cette sœur...

Le 9 mars, à d'Argental :

Le pauvre diable arrive mourant de faim, et ressemblant au Lazare ou à moi. Il entre dans la maison et demande d'abord à manger et à boire... Quand il est un peu refait, il dit son nom et demande à embrasser sa cousine. Il montre les papiers qull a en poche; ils sont en très-bonne forme. Nous n'avons pas jugé à propos de le présenter à sa cousine ni à son cousin M. Dupuits, et je crois que nous nous en déferons avec quelque argent comptant... On nous menace d'une douzaine d'autres petits cornillons... qui viendront l'un après l'autre demander la becquée. Mais Marie Corneille est comme Marie sœur de Marthe, elle a pris la meilleure part.

Le 11 mars, au même :

Je reviens toujours à la destinée. L'arrière-petit-fils de Pierre Corneille demande l'aumône ; Marie Corneille, qui

est à peine sa parente, a fait fortune sans le savoir. . . L'empereur Iwan (de Russie) est enfermé chez des moines (il fut mis à mort l'année suivante), et la fille de cette princesse de Zerbst que vous avez vue à Paris (Catherine II) gouverne gaiement 2,000 lieues de pays... Ne voilà-t-il pas un monde bien arrangé?

Le 13 août, à la comtesse d'Argental :

M™® Denis et ma petite famille (les Dupuits), qui rit et saute tout le jour, baisent humblement le bout de vos ailes.

1764. Le 6 juin, à d'Argental :

Anges célestes, quoi! je ne vous ai pas mandé que Cornélie-chiffon, que Chimène-marmotte nous avait donné une fille ; il faut donc qu'il y ait eu une lettre de perdue...

Le 29 novembre, au marquis de Florian qui s'était marié depuis peu avec la seconde nièce de Voltaire, veuve de M. de Fontaine :

Vous serez très-bien reçu, vous et les vôtres, dans le petit château de Ferney... Vous serez contents de M. Dupuits et de sa petite femme. Il a très-bien fait de l'épouser. S'il avait eu le malheur de n'être pas réformé, il était ruiné sans ressource ; ses tuteurs avaient bouleversé toute sa petite fortune.

1765. Le 27 novembre, à Damil avilie :

Notre enfant, M"*« Dupuits, vient d'accoucher, à 7 mois, d'un garçon, qui est mort au bout de deux heures. Il a été heureusement baptisé, c'est une grande consolation. Il est triste que père Adam (il me dit la messe et joue aux

échecs, écrit plus tard Voltaire, en vérité, les deux seules choses dont il se mêle) n'ait pas fait cette fonction salutaire dont il se serait acquitté avec une extrême dignité.

Le 29 novembre, au comte d'Argental :

Comme mes anges daignent s'intéresser à la nièce de Corneille, il est juste que je leur dise que notre enfant en a fait un autre, gros comme mon poing, que nous avons mis dans une boite à tabac doublée de coton, et qui n'a pas vécu trois heures. L'enfant-mère se porte bien, et toute la famille est aux pieds et aux ailes de mes anges.

Le 4 décembre, au marquis d'Argence de Dirac ;

Notre petite Dupuîts... s'est avisée d'accoucher avant 7 mois d'un petit drôle, gros comme le pouce, qui a vécu environ deux heures. On était fort en peine de savoir s'il avait l'honneur de posséder une âme; père Adam, qui doit s'y connaître et qui ne s'y connaît guère, n'était pas là pour décider la question ; une fille l'a baptisé à tout hasard, après quoi il est allé tout droit en paradis, où votre archevêque d'Auch prétend que je n'irai jamais.

1766. Le 22 janvier, à la marquise de Florian, sa nièce :

Le père Corneille est venu voir sa fille. Je ne crois pas qu'à eux deux ils viennent à bout de faire une tragédie; mais le père est un bon homme et la fille une bonne enfant.

Le 10 février, à d'Argental :

Nous avons toujours ici Pierre Corneille ; mais il ne donnera point de tragédie cette année.

Le 18 février, à la comtesse d'Argèntal :

M™o Denis et moi nous vous remercions d'avoir lavé la tête à Pierre (le vieux Corneille, qui s'appelait réellement François). M. Dupuits n'en sait encore rien, parce qu'il est en Franche-Comté; sa petite femme, qui en sait quelque chose, est à vos pieds ; elle est très-avisée.

1768. Le 30 mars, à Madame du Deffand :

Mon âge de 74 ans et des maladies continuelles me condamnent au régime et à la retraite. Cette vie ne peut convenir à M™® Denis, qui avait forcé la nature pour vivre avec moi à la campagne... M™® Denis avait besoin de Paris ; la petite Corneille en avait encore plus besoin ; elle ne l'a vu que dans un temps où ni son âge ni sa situation ne lui permettaient de le connaître. J'ai fait un effort pour me séparer d'elles et pour leur procurer des plaisirs... (M. Dupuits, que Voltaire appelle son gendre ou son fils adoptif, était déjà à Paris, pour obtenir du duc de Choiseul, encore premier ministre, sa rentrée dans l'armée. « Je souhaite à M. de Choiseul, avait écrit Voltaire à d'Argental le 23 janvier 1768, que tous les officiers qu'il emploie soient aussi sages et aussi attachés à leur devoir. »)

1770. Le 24 février, à la duchesse de Choiseul ;

Je ne crois pas que ce soit en abuser (vos extrêmes bontés précédait) que de vous présenter les respects et la reconnaissance de mon gendre Dupuits, et d'oser même vous supplier de daigner le recommander en général à M» le duc. Mon gendre est votre ouvrage; c'est vous,

Madame, qui l'avez placé. Il ne s'est pas assurément rendu indigne de votre protection. Il sert bien, il est actif, sage, intelligent, et de la meilleure volonté du monde.

1771. Le 9 novembre, à d'Argental ;

M. Dupuits, ci -devant employé dans l'état- major, va solliciter la faveur d'être replacé. Je ne crois pas qu'on puisse trouver un meilleur officier, plus instruit, plus attaché à ses devoirs et plus sage. Je m'applaudis tous les jours de l'avoir marié avec notre Corneille; ils font tous deux un petit ménage charmant. . . Mon gendre Dupuits a déjà quinze ans de service. Comme le temps va ! ... Ce serait une grande consolation pour moi de le voir bien établi avant que je finisse ma chétive carrière. Je vous prie donc, et très-instamment, de le protéger tant que vous pourrez auprès du ministre.

1772. Le 29 septembre, à La Harpe :

M^"® Denis est uniquement occupée de l'éducation de la fille de M. Dupuits, qui a de singuliers talents. M. de Boufflefs ne dirait pas d'elle qu'elle tient plus d'une corneille que du grand Corneille.

1774. Le 9 février, au marquis de Florian :

Le déplacement de M. Monteynard cpupe la gorge et la bourse à notre voisin Dupuits. Ce ministre l'avait employé deux années de suite sans le payer ; il a fallu qu'il empruntât pour servir, et le voilà ruiné.

Le 12 août, à Madame du Deffand :

M™e Denis, qui montre la musique à l'arrière-petitc-

nièce de Corneille, née chez nous, prétend que le chevalier Gluck module infiniment mieux que le chevalier LuUi, etc.

En ce qui touche Torigine de la petite Corneille, on trouve dams la, Nouvelle biographie générale, tom. 46, p. 432, note 3, une notice sur Marie C, parente collatérale du grand C. Elle descendait de Françoise C, cousine germaine de Pierre C. Son père, François C, qui vivait encore, avait été successivement mouleur de bois, employé dans les hôpitaux, et enfin facteur de la petite poste de Paris. Retiré à Evreux, après l'adoption de sa fille, il y tomba de nouveau dans la misère.

FIK.

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