UN AUTRE PRETENDANT
Le 23 janvier, à d'Argental :
... Voici bien autre chose. Je marie M^^® Corneille, non pas à un demi-philosophe dégoûté du service, mal avec ses parents, avec lui-même, et chargé de dettes; mais à un jeune cornette de dragons, gentilhomme très-aimable, de mœurs charmantes, d'une très-jolie figure, amoureux, aimé, assez riche. Nous sommes d'accord, et en un moment, et sans discussion, comme on arrange une partie de souper. Je garderai chez moi futur et future; je serai patriarche, si vous nous approuvez. Mes bons anges, vous savez qu'il faut, je ne sais comment, le consentement des père et mère Corneille. Seriez-vous assez adorables pour les envoyer chercher et leur faire signer : Nous consentons au mariage dfe Marie avec N. Dupuits, cornette dans la colonelle générale — et tout est dit. Que dira M. le duc de Praslin de cette négociation si promptement entamée et conclue?... Je pense qu'il conviendrait que Sa Majesté per-
mît qu'on mît dans le contrat, qu'elle donne 8,000 livres à Marie, en forme de dot et pour paiement de ses souscriptions (pour 200 exemplaires des œuvres de Corneille). Je tournerais cette clause; elle me paraît agréable; cela fait un terrible effet en province : le nom du roi dans un contrat de mariage au mont Jura! figurez- vous !... La petite est charmée, et le dit tout naïvement : elle ne pouvoit pas souffrir notre demi-philosophe. Au reste, vous sentez bien que mariage arrêté n'est pas mariage fait, qu'il peut arriver des obstacles, comme mort subite ou autre* accident; mais je. crois l'affaire au rang des plus grandes probabilités équivalentes à certitude. Mes divins anges, mettez tout cela à l'ombre de vos ailes.
Le 24 janvier, à Damilaville :
Nous marions M^^® Corneille à un gentilhomme du voisinage, officier des dragons... possédant 10,000 livres de rente à peu près (en fonds de terre, à Cideville), à la porte de Ferney. Je les loge tous deux. Nous sommes tous heureux. Je finis en patriarche.
Le 26 janvier, à Cideville :
... Avouez, mon ancien ami, que la destinée de ce chiffon d'enfant est singulière. Je voudrais que le bonhomme Pierre revînt au monde, pour être témoin de tout cela, et qu'il vît le bonhomme Voltaire menant à l'église la seule personne qui reste de son nom. Je commente l'oncle, je marie la nièce ; ce mariage est venu tout à propos pour me consoler de n'avoir plus à travailler sur des Cid, des Horaces, des Cinna, des Pompée, des Polyeucte. J'en suis
à Pertharite, ne vous déplaise... M^^® Corneille, avec sa petite mine, a deux yeux noirs qui valent cent fois mieux que les douze dernières pièces de l'oncle. L'avez-vous vue? la connaissez-vous? c'est une enfant gaie, sensible, honnête, douce, le meilleur petit caractère du monde. Il est vrai qu'elle n'est pas encore parvenue à lire les pièces de son oncle ; mais elle a déjà lu quelques romans. Et puis, vous savez comment l'esprit vient aux filles.
Le même jour, à d'Argental :
Il est très-juste de faire un petit présent au père et à la mère; mais, dès que ce père a un louis, il ne l'a plus; il jette l'argent, comme Pierre faisait des vers, très à la hâte. Vous protégez cette famille; pourriez- vous charger quelqu'un de vos gens de donner à Pierre le trotteur 25 louis à plusieurs fois, afin qu'il ne jetât pas tout en un jour.