PARIS
CHAKPENTIBH ET C", LIBHAIRKS-KDITEOES
38, QCAI DU LOOTRE
L,n;.3L.G00glc
Le véritable objet de ce.livre est l'aaaljae d'uu penchoDl,
d'une passion, d'un vice mâme, et de tout le cOté de l'âme que ce vice domine, et auquel il donne le ton, du cOté languissant, oiaif, attachant, secret et privé, mystérieux et furtiT, réveuT jusqu'à la tubtilité, tendre Jusqu'à la mollesse, voluptueux enffn. De là, ce titre de Volupté, qui a l'inconvénient touterois de ne pas s'offrir de lui-mâme dans le juste sens, et de faire naître à l'idée quelque chose de plus attrapant qu'il ne convient. Hais ce titre, a;aat été d'abord publié un peu à la légère, n'a pu être ensuite retiré. L'éditeur de cet ouvrage a jugé d'ailleurs que les pereonnea assez ecrupuleuEes pour s'éloigner sur un titre équivoque perd raient peu, réellement, à ne pas lire un écrit dont la moralité, toute sérieuse qu'elle est, ne s'adresse qu'à des cœurs moins purs et moins précautionnés. Quant & ceux, au contraire, qui seraient attirés précisément par ce qui pourrait éloigner les autres, comme ib u'j trouveront guère ce qu'ils cherchent, le mal n'est pas grand. L'auteur, le personnage non fictif du récit, est mort, U 7 a un petit nombre d'années, dans l'Amérique du Nord, oA il. occupait un siège émincut : nous ne l'iudiquerons pas davantage. Le dépositaire, l'éditeur, et, s'il est permis de le dire, le rapsode à quelques égards, mais le rapsode toujours fidèle et respectueux de ces pages, a été retenu,avant deles livrer au public, par des circonstances autres encore que des soins de Torme et d'arrangement. Au nombre des questions de conscience qu'il s'est longuement posées, il faut mettre celle-ci : une telle pensée décrite, détaillée & bonne Bn, oiaiB *
2 PBSFACS.
toute confidentielle, une sorte de conressioa géaérale sur un point si chetouilleuK de l'âme, et dans laquelle le grave et tendre persoanage s'accuse si souvent lui-mâme de dévier de la Bëvérité du but, n'ira-t-elle pas contre les inlcntiODS du clurâtien, en sortant ainsi incoasidérêoient du sein malade où il l'avait déposée, et qu'il voulait par là guérir î Celte guérison délicate d'un tel vice par son semblable doit-elle se tenterautrementqueâftDsrombreetpour uncag tout à fait déterminé et d'exception} Voilà ce que je me suis demandé longtemps. Puis, quand j'ai reporté les yeui sur les temps où nous vivons, sur cette conrusiod de sjstèmes, de désirs, de sentiments éperdus, de confessions et de nudités de toutes sortes, J'ai fini par croire que la publication d'un livre vrai aurait peine à être un mal de plus, et qu'il en pourrait même sortir çà et là quelque bien ^ur quelques-iws.
Mon ami, vous désespérez de vous j avec l'idée du bien et le désir d'y atteindre, vous vous croyez sans retour emporté dans un cercle d'entraînements inférieurs et d'habitudes mauvaises. Vous vous dites que le pli en est pris, que votre passé pèse sur vous et vous &it choir, et, invoquant une expérience malheureuse, il vous semble que vos résolutions les plus fermes doivent céder toujours au moindre choc, comme ces portes banales dont les gonds polis et trop usés bq savent que tourner indifféremment et n'ont pas méoie assez de résistance pour gémir. Pourtant, vous me l'avez assez de fois confié, votre mal est simple, votre plaie unique. C e n'est ni'de la fausse science, ni de l'orgueilleux amour de là domination, ni du besoin factice d'éblouir et de paraître, que vous êtes travaillé. ViSs goûts sont humbles; votre cœur niodeste, après le premier enivrement des doctrines diverses, vous a averti que la vérité n'était pas là, bien qu'il y en eût partout des fragments épars. Vous savez que les disputés fourvoient, que l'étude la plus saine, pour fructitier, doit s'échauffer à quelque chose de plus intime et de plus vif; que la science n'est qu'un amas mobile qui a besoin de support et de dôme ; océan plein de périls et d'abîmes, dès qu'il ne réfléchit pas les deux. Vous savez cela, mon ami, et vous me l'avez exprimé souvent dans vos lettres ou dans nos dernières causeries, mieux que je ne le pourrais reproduire. Vous n'avez non plus aucune de ces sottes passion; artificielles qui s'incrustent comme Aes superiéta-
4 1 I TOLTIPTS,
fions monsfmetises ou grotesques à l'écorce des sociétés vieillies; vous êtes une nature vraie, et vous avez su demeurer sincère. Arrivé jeune à un degré honorable dans l'estime publique par votre esprit et vos talents, vous appréciez ces succès à leur valeur ; vous ne prenez pas là votre point d'appui pour vous élever plus haut, et ce ,' n'est nullement par cette anse fragile que voua cherches à mettro la naain sur votre avenir. Exempt de tant de fausses vues, libre de tant de lourdes chaînes, avec des ressources si nombreuses, ce semble, pour accomplir votre destination et vous sauver du naufrage, vous vous plaignez toutefois ; vous ne croyez plus à votre pouvoir, à votre direction, à vous-même, et sans qu'il y ait pour vous encore de quoi désespérer ainsi, vous avez, je l'avoue, quelque raison de craindre. Un seul attrait, mais le plus perSde, le plus insinuant de tous, vous a séduit dès longt^nps, et vous vous y êtes livré avec imprudence. La volupté vous tient. Don corrompu du Créateur, vestige, emblème et gage d'un autre amour, trésor pernicieux et cher qu'il nous faut porter dans une sainte ignorance, ensevelir à jamais, "s'il se peut, sous nos manteaus obscurs, et. qu'on doit, si l'on en fait usage, ménager chastement comme le sel le plus blanc de l'autel, la volupté a été pour vous de bonne heure un vœu brillant, une fleur humide, une grappe savoureuse où montaient vos désirs, l'aliment unique en idée, la couronne de votre jeunesse. Votre jeunesse l'a donc cueillie, et elle n'a pas été satisfaite de ce fruit étrange, et, noyée dans ce parfum, elle ne s'est pas trouvée plus fraîche ni plus belle. Vous avez continué néanmoins de poursuivre ce qui vous avait fui ; d'exprimer de ces calices de nouvelles odeurs toujours aussi vite dissipées. La volupté, qui vous était d'abord une inexprimable séduction, s'est convertie par degrés en habitude; mais sa fatigue monotone n'ôte rien à son empire. Vous sav^ à l'avance ce qu'elle vaut, ce qu'elle
VOUS garde, à chaque fois, de mécomptes amers et de regrets ; mais qu'y faire ? Elle a rompu son lien qui la refoulait aux parties iniërieures et inconnues ; elle a saisi votre chair, elle flotte dans votre sang, serpente en vos veines, scintille et nage au bord de vos yeux ; un regard échangé où elle se mêle suffit à déjouer les plus austères promesses. C'est là votre mal. Le premier' - .entraînement a fait place à l'habitude, et l'habitude, après quelque durée, et quand aucune violence analogue à l'âge ne ia motive plus, s'appelle un vice. Vous sentez la pente, et lentement vous y glissez. Hâtez-vous de vous relever, mon ami, il le faut, et vous le pouvez en le voulant. Sevrez-vous une fois, et vous admirerez combien il vous est concevable de guérir. Je n'ai pas toujours été tel moi-même que vous me voyez : avant d'arriver à la base solide, au terme des erreurs et au développement de mes faibles facultés dans un but plus conforme au dessein suprême, — avant celte ardeur décidée pour le vrai dont vous faites honneur à ma nature, et cette existence rude, active et pourtant sereine, qui ne m'est pas venue par enchantement, j'ai vécu, mon jeune ami, d'une vie sans doute assez pareille à la vôtre ; j'ai subi, comme vous, -un long et lâche malaise provenant delà même cause: les accidents particuliers qui en ont marqué et changé le cours ressemblent peut-être à votre cas plus que vous ne le croyez. Quand on a un peu vieilli et comparé, cela rabat rojjgueil de voir à quel point le fond de nos destinées, en ce qu'elle* ont de misérable, est le même. On croit posséder en son sein d'incomparables secrets ; on se flatte dCavoir été l'objet de fatalités singulières, et, . pour peu que le cœur des autres, le cceur de ceux qui nous coudoient dans la rue, s'ouvre à nous, on s'étonne d'y apercevoir des misères toutes semblables, des combinaisons équivalentes. Au point de départ, dans l'essor commun d'une même génération de jeunesse, il semble,
TTOLUPTÉ.
à voir ces activif^s contemporaines qui se projettent diversement, qu'il va en résulter des différences inouïes. Mais un peu de patience, et bientôt toutes c€s courbes diverses se seront abaissées avec une sorte d'uniformité ; tous les épis de cette gerbe retomberont, les uns à droite, les autres igauche, égalemen) penchés: heureux le grain mùr qui, en se détachant, résonnera sur l'aire, et qui trouvera grâce dans le van du Vanneur!'
Les éléments de nos destinées, mon ami, étant à"peu près semblables, et tout cœur humain complet, dans la société actuelle, passant par des phases secrètes dont les formes et le caprice même ne varient que légèrement, il ne faut pas plus se désespérer que s'enorgueillir des situations extrêmes, des affaissements profonds oii l'on se trouve réduit en sa jeunesse. C'est à l'issue qu'il convient de s'attacher ; c'est dans le mode d'impression intime qu'on reçoit de ces traverses, et dans la moralité pratique qu'on en tire, que consiste notre signe original et dbtinctif, notre mérite propre, notre vertu avec l'aide de Dieti. Vous m'avez plus d'une fois sondé indirectement, mon ami, sur l'époque déjà bien éloignée où j'ai dû subir cette crise, pour moi salutaire: je veux vous répondre à loisir aujourd'hui. Dans cette espèce de retraite forcée où des circonstances passagères me confinent, privé d'études suivies, entouré d'étrangers dont je parle mal la langue, je m'entretiendra chaque jour quelques heures avec vous ; je recommencerai, une dernière fois, de feuilleter en mon cœur ces pages trop émouvantes auxquelles je n'ai pas osé toucher depuis si longtemps ; je vous les mettrai de côté, une à une, sans art, sans peinture, dans l'ordre un peu confus où elles me viendront, et si plus tard*en Hsan cela, vous en déduisez quelque profitable application à vous-même, je ne croirai pas avoir tout à fait perdu, pour les devoirs de mon état, ces deux ou trois mois d'inaction et de solitude.
J'avais dix-sept où dix-huit ans quand j'entrai dans le monde ; le monde lui-même alors se rouvrait à peine et tâchait de se recomposer après les désastres de la Révolution. J'étais resté jusque-là isolé, au fond d'une campagne, étudiant et rêvant beaucoup ; grave, pieux et pur. J'avais fait une bonne première communion, et, durant les deux ou trois années qui suivirent, ma ferveur religieuse ne s'était pas attiédie. Mes sentimSîI? politiques se rapportaient à ceux de ma famille, de ma province, de la minorité dépouillée et proscrite ; je me les étais appropriés dans une méditaliop précoce et douloureuse, cherchant de moi-m^me la cause supérieure, le sens de ces catastrophes qu'autour de moi j'entendais accuser comme de soudains accidents. C'est une école inappréciable pour une enfance recueillie de ne pas se trouver dès sa naissance, et par la position de ses entours, dans le mouvement du siècle, de ne pas faire ses premiers pas avec la foule au milieu de la fête, et d'aborder à î'écait la société présente par une contradiction de sentiments qui double la vigueur native et bâte la maturité. Les enfances venues en plein siècle, et que tout prédispose à l'opinion régnante, s'y épuisent plus vite et confondent longtemps eu pure perte leur premier feu dans l'enthousiasme général. Le trop de facilité qu'elles trouvent à se rendre compte de ce qui triomphe les disperse souvent et tes évapore. La résistance, au contraire, refoule, éprouve, et fait de bonne heure que la volonté dit Moi. De même, pour la vigueur physique, il n'est pas indifférent de naitre et de grandir le long de quelque plage, en lutte assidue avec l'Océan.
.Ces chastes années, qui sont comme une solide éparr gne amassée sans labeur et prélevée sur la corruption
de la vie, se prolongèrent donc chez moi fort avant dans la puberté, et maintinrent en mon âme, au ^in d'une pensée déjà forte, quelque chose de simple, d'humble et d'ingénument puéril. Quand je m'y reporte aujourd'hui, malgré ce que Dieu m'a rendu de calme, je les envie presque, tant il me fallait peu alors pour le plus saint bonheur ! Silence, régularité,- travail et prière; allée favorite où j'allais lire et méditer vers le milieu du jour, où je passais (sans croire redeaœndre) de Montesquieu à Rollin; pauvre petite chambre, tout au haut de la maison, où je me réfugiais loin des visiteurs, et dont chaque objet à sa place me rappelait mille tâches successives d'étude et de piété'; toit de tuiles où tombait éternellement ma vue, et dont elle aimait la mousse rouillée plus que la verdure des pelouses; coin de ciel inégal à l'angle des deux toits, qui m'ouvrait son azur profond aux heures de tristesse, et dans lequel je me peignais les visions du pudique amour ! Ainsi discret et docile, avec une nourriture d'esprit croissante, on m'eût cru à l'abri de tout mal. Cela me touche encore et me fait sourire d'enchantement, quand je songe avec quelle anxiété personnelle je suivais dans l'histoire ancienne les héros louables, les conquérants favorisés de Dieu, quoique païens, Gyrus, pir exemple, ou Alexandre " avant ses débauches. Quant à ceux qui vinrent après Jésus-Christ, et dont la carrière eut des'variations, mon intérêt redoublait pour eux. J'étais sur les épines tant qu'ils restaient païens ou dès qu'ils inclinaient à l'hérésie : Constantin, Théodose, me causaient de vives alarmes ; la fausse route de Tertullien m'affligeait, et j'avais de la joie d'apprendre que Zénobie était morte chrétienne. Mais les héros & qui je m'attachais surtout, en qui je m'iilentiûais avec une foi passionnée et libre de crainte, c'étaient les missionnaires des Indes, les Jésuites des Réductions, les humbles et h>irdis confesseura des Lettres édifiantes. Ils étaient pour moi, ce qu'à
VOLDPTÉ. 9
VOUS, mon ami, et aux enfants du siècle étaient les noms les plus glorieux et les plus décevants, ceux que votre bouche m'a si souvent cités, Ip-s Barnave, les Hoche, madame Roland et Vergniaud. Dites aujourd'hui vous-même, croyez-vous mes personnages moins grands que les plus grands des vôtres? ne les croyez-vous pas plus purs que les plus purs? En fait de vie sédentaire et reposée, j'avais une prédilection particulière pour celle de M. Daguesseau écrite par son ûh. Et, à ce sujet, je- vous dirai encore : le désir de savoir le grec m'étant venu par suite des récits qu'en font Daguesseau et Rollin, et personne autour de moi ne pouvant guère en déchiffrer que les caractères, je l'abordai sans secours, opiniâtrement, et, tout en l'étudiant ainsi, je me berçais dans ma tête d'aller l'apprendre bientôt en co Paris oîi seulement on le savait. Paris, pour moi, c'était le lieu du moade où le grec m'aurait été le plus facile; je n'y voyais que cela. Il y eut à ce début des moments où je mettais tout mon avenir d'ambition et de bonheur à lire un jour couramment Ésope, seul, par un temps gris, au retour des leçons savantes, sous un pauvre petit toit qui m'aurait rappelé le mien, en quelqu'une de ces rues désertes oîi Descartes était resté enseveli trois années. Or, comment avec ces goûts réglés, cette frugalité d'imagination et dans cette saine discipline, l'idée de volupté vint-elle à s'engendrer doucement? Car elle naquit dès lors, elle gagna peu à peu en moi par mille détours et sous de perfides dissimulations.
J'avais eu pour maître, pour professeur de latin, jusqu'à treize ans environ, un homme d'une simplicité extrême, d'une parfaite ignorance du monde, d'ailleurs fort capable de ce qu'il se chargeait de m'enseigner. Le bon M, Ploa, retardé par un événement de famille au moment d'entrerdans les Ordres, n'avait jamais été que tonsuré. En esprit, en mœurs, en savoir, il s'était arrêté justement à cette limite qu'il est dans la loi de toute
organisation compli^te de franchir, afin que l'épreuve humaine ait son cours. Lui, par une exception heureuse, depuis des années qu'un simple contre-temps l'avait retenu, il demeurait sans effort à la modestie de ses goûts, à ses auteurs de classe, à ses vertus d'ëcolier, à son plain-chant dont il ne perdait pas l'usagé, aux jugements généraux qiie l'enseignement de ses maîtres lui avait transmis. Nul doute ne lui était jamais venu, nulle passion ne s'était jamais éveillée en cette âme égale où l'on ne pouvait apercevoir d'un peu remuant qu'une chatouilleuse et bien justifiable vanité dès qu'il s'agissait d'un sens de Virgile ou de Cicéron. La Révolution, en le conAnant quelque l^mps au fond de notre contrée, m'avait permis de profiter de ses soins : plus tai-d, quand l'aspect des choses parut s'éclaircir, il nous avait quittés pour devenir professeur de rhétorique au collège de la petite ville d'O... De mon côté, tout soumis que j'aimais à être et plein de confiance en ses décisions, j'allais plus loin pourtant que l'excellent M. Ploa, et je me risquais quelquefois avec une pointe de fierté à des lectures qu'il se fut interdites. Sur ce chapitre, au reste, il était d'une candeur singulière. N'ayant 'jamais lu jusqu'alors, par je ne sais quel scrupule aidé de paresse, le quatrième chant de \' Enéide, bien que l'Enéide ne sortît guère depuis dix ans de sa poche ni de ses mains, il imagina, pour lire plus commodément ce livre, de me le faire expliquer; ce dont je me tirai parfaitement. 11 me le fit même apprendre et réciter par cceur. Je traduisis de la sorte, avec lui, les odes voluptueuses d'Horace à Pyrrha, à Lydé; je connus les Tristes d'Ovide, et, comme il s'y rencontre .fréquemment certaines expressions latines que M. Ploa rendait en général par privautés, moi, qui ne savais pas la signification de ce mot, je la lui demandai un jour à l'étourdie; il me fut répondu que • , j'apprendrai cela plus tard, et je me tins ço[, rougis-
sant au vif. Après deux ou trois questions pareilles où se mordit ma langue, je n'en fis plus. Mais quandj'expliquais tout haut devant lui les poètes, il y avait des passages obscurs et suspects pour moi de volupté, qui me donnaient d'avance la sueur au front, et sur lesquels je courais comme sur des charbons de feu.
Un séjour de six semaines que je fis vers quinze ans au château du comte de... , ancien ami de mon père, et durant lequel je me trouvai tout triste et dépaysé, développa en moi ce penchant dangereux à la tendresse, que mes habitudes régulières avaient jusque-là contenu. Un inexplicable ennui du logis natal s'empara de mon ^ être : j'allais au fond des bosquets, récitant avec des pleurs abondants le psaume Saper fiumim Babylmis ;. mes heures s'écoulaient dans un monotone oubli, et il fallait souvent qu'on m'appelât en criant par tout le parc pour m'avertir des repas. Le soir, au salon, j'entendais en cercle Clarisse, que l'estimable demoiselle de Perkes se faisait lire à haute voix par son neveu, et ma distraction s'y continuait à l'aise comme au travers d'une musique languissante et plaintive. De retour à la maison après cette absence, j'abordai les élégiaques latins autres qu'Ovide ; les passages mélancoliques m'en plaisaient surtout, et je redisais à l'infini, le long de mon sentier, comme un doux air qu'on module involODt^rement, ces quatre vers de Properce :
Ae veluH folia arentet tiquêre eorollai,
Qam patiim calatbit itratanatnre videi, SU Oûbii qui nunc magnum ipiramut amantei
FoTtilau includet croëlina fala dies.
Je me répétais aussi, sans trop le comprendre, et comme motif aimable de rêverie, ce début d'une chanson d'Anacréon : Balhyle est un riant ombrage. Un nouveau monde inconnu remuait déjà dans mon cœur.
Je n'avais pourtant aucune occasion de voir des per-
sonnes du sexe qui fussent de mon âge, ou desquelles mon âge put être touché. J'eusse d'ailleurs été trèssauvage à la l'encontre, précisément à cause de mon naissant désir, La moindre allusion à ces sortes de matières dans le discours était pour moi un supplice et comme un trait personnel qui me déconcertait : je me troublais alorsetdevenais de milje couleurs. J'avais fini par être d'une telle susceptibilité sur. ce point, que la craint« de perdre contenance, si la conversation venait à effleurer des sujets de mœurs et d'honnête volupté, m'ohsédait perpétuellement et empoisonnait à l'avance pour moi les causeries du dineret de la veillée. Une si excessive pudeur tenait déjà elle-même à une maladie : cette honte superstitieuse accusait quelque chosederépréhensible. Et en effet, si, devant l'univers, je refoulais ces vagues et inquiétantes sources d'émotions jusqu'au troisième puits de mon Âme, j'y revenais ensuite trop complaisamment en secret; j'appliquais ^vne oreille trop curieuse et trop charmée à leurs murtnures.
De dix-sept â dix-huit ans, lorsque j'entamai, un genre de vie un peu différent; que je me mis -à cultiver davantage, et pour mon propre compte, plusieurs de nos voisins de campagne, et à faire des courses fréquentes, des haltes de quelques jours à la ville, cette idée fixe, touchant le côté voluptueux des choses, ne me quitta pas; mais, en devenant plus profonde, elle se maté- ■ rialisa pour moi sous une forme bizarre, chimérique, tout à fait malicieuse, qui ne saurait s'exprimer en détail dans sa singularité. Qu'il me suffise de vous dire, que je m'avisai un jour de me soupçonner atteint d'une espèce de laideur qui devait rapidement s'accroître et me défigurer. Un désespoir glacé suivit cette prétendue découverte. J'affectais le mouvement, je souriais encore et composais mes attitudes, mais au fond je ne vivais plus. Je m'étonnais par moments que d'autres
n'eussent pas déjà saisi à ma face la même altération que i'y croyais sentir; les regards qu'on m'adressait me semblaient de jour en jour plus curieux ou légèrement railfeurs-' Parmi les jennes gens de ma connaissance, j'étais sans cesse occupé de comparer au mien et d'envier les plus sots visages. Il y avait des semaines entières où je redoublais de déraison, et où la crainte de ii'ïlre pas aimé à temps, de me voir retranché de toute volupté par une rapide laideur, ne me laissait pas de relâche. Tétais comme un homme au commencement \d'un festin, qui a reçu une lettre secrète par laquelle , il apprend son déshonneur, et qui pourtant tient tête aux autres convives, prévoyant à chaque personne qui entre que la nouvelle va se répandre et le démasquer. Mais ce n'était là, mon ami, qu'un détour particulier, une ruso inattendue de la sirène née avec nous, qui s'est glissée à l'origine et veut triompher en nos cœurs ; . ce n'était qu'un moyen perfide de m' arracher brusquement aux simples images de l'idéale et continente beauté; de m'amener [^us vite à l'attrait sensuel en m'opposant la difformité en perspective. C'était une manière moins suspecte et toute saisissante de rajeunir l'étemelle flatterie qui nous pousse à nos penchants, et de m'inculquer d'un air d'effroi, sans trop révolter mes principes, ces langoureux conseils, au fond toujours semblables, de se hâter, de cueillir à son temps la première fleur, et d'employer dès ce soir même la grâce passagère de la vie.
L'unique résultat de cette folle préoccupation fut donc de me jeter à l'improviste bien loin du point où elle m'avait trouvé. Mon doux régime moral ne se rétablit pas; mes habitudes saines s'altérèrent. Cette idée de femme, une fois évoquée à mes regards, me demeura présente, envahit mon être et y rompit la trace des impressions antérieures. Ma religion se sentU pâlir. Je me disait que, pour le moment, l'essentiel était d'être
VOLDPTÊ.
le. d'appliquer quelque part (n'importe oii?)mes ' i passionnées^ de prendre possession de moimême et d'un des objets que toute jeunesse désiie ; — sauf à me repentir après, et à confesser l'abus. Une difficulté particulière
, s'étant tout d'un coupi
riJvélée à moi par les lectures techniques que je lis à cetteépoque, ajoutait encore à mon embarraset le cornpliquait plus que je ne saurais rendre; j'étais averti d'un obstacle réel, obscur, quand toutes les chimères de l'imagination me criaient de me hâter. le ne crains pas, mon ami, d'entr'ouvrir à vos yeux ces misères honteuses pour que vous ne désespériez pas des vôtres,' qui ne sont peut-être pas moins petites, et parce que bien souvent tant d'hommes qui font les superbes n'obéissent pas, dans les chances décisives de leur destinée, à des mobiles secrets plus considérables. Oo serait . stupéfait si l'on voyait à nu combien ont d'influence sur la moralité et les premières déterminations des natures les mieux douées quelques circonstances à peine avouables, le pois chiche ou le pied bot, une taille ccoquée, une ligne inégale, un pli de l'épiderme; on devient bon ou fat, mystique ou libertin à cause de cela. Dans l'état - de faiblesse étrange oii, par suite des désordres de nos pères et des nôtres, nous est arrivée notre volonté, de tels grains de sable, placés ici ou là, au début du chemin, la font broncher et la retournent : on recouvre ensuite cette pauvreté de sophisme» magnifiques. Pour moi, qui sais combien d'heures d'ardente manie, en cet âge d'intelligence et de force, j'ai passées seul, navré, à remuer, à ronger de l'ongle, à enfoncer dans ma chair ce gravier imaginaire que j'y croyais sentir; qui eusse payé joyeusement alors, du prix de mon éternité, l'obstacle évanoui, la séduction facile, la beauté de la chevelure et du visage, répétant avec le poète ce mot du
Troyen adultère : « Il n'est pas permis de repousser les aimables dons de Vénus;» — pour moi qui de ces lâchetés idolâtres me relevais, par courts accès, jusqu'à l'elfort du clotti-e et aux aspérités du Calvaire; qui ai donc éprouvé, dans ce désarroi chétif des puissances de l'âme, ce qui se hallotte en nous de monstrueusement contradictoire, ce qui s'y dépose au hasard de contagieux, d'impur, et d'ofi peut résulter notre perte, 3 mon Dieu ! — je na crois plus tant aux explications fastueuses des hommes; Je ne vais pas chercher bien haut, même dans les plus nobles coeurs^ l'origine secrète de ces misères qu'on dissimule ou qu'on amplifie. Mais, sans trop presser, mon ami, ce qui serait la rougeur de bien des fronts, sans croire surtout dérober ses mystères à Celui qui seul sait sonder nos reins, je ne vous parlerai ici que de moi. A ce premier bouleversement
gf chimérique que nul n'a jamais soupçonné, se rattachent le principe de mes erreurs et la trop longue dé- "
r viation de ma vie. L'amour-propre fit honte dès lors à }a docile simplicité, et, sans entreprendre de révolte en règle, il ne perdit aucune occasion de jeter en se jouant ses doutes, comme des pierres capricieuses, à travers l'ombrage révéré oii s'était nourrie mon en-
*■ fance. L'activité politique se substitua insensiblement chez moi à la piété, et mes rapports personnels avec les gentilshommes du pays m'initièrent aux tentatives de l'Émigration et des princes. Ainsi j'allais me modifiant d'un tour rapide, par diversion à mon idée dominante; et, quimd cette espèce d'hystérie morale, qui dura bien un an en tout, fut dissipée, quand je reconnus, en riant aux éclats, que j'avais cru en dupe à ma seule fantaisie, mon courant d'idées n'était déjà plus le même, et les impressions acquises me demeurèrent.
Dana le trajet de ces fréquentes allées ei venues, et durant mes courses à cheval de chaque jour à la campagne, je m'étais accoutumé volontiers à rabattre par la Gastine, grande et vieille ferme à deux petites lieues de chez nous. La famille de Greneuc, qui en était propriétaire, y habitait depuis quelques années^ et son bon accueil m'y ramenait toujours. Je n'oserais dire toutefois que l'attrait de cette compagnie dût être uniquement attribué à M. et à madame de Greneuc, vénérable couple, éprouvé par le malheur, olîrant le spectacle d'antiques et sérieuses vertus, bon à entendre sur quelques chapitres des choses d'autrefois : la femme sur Mesdames Royales auxquelles, dans le temps, elle avait été présentée ; le mari sur M. de Penthièvre, qu'il avait servi en qualité de second écuyer, et dont il érigeait en culte la sainte mémoire. M. de Greneuc, du reste, avec sa haute taille parfaitement conservée, sa tête de loup blanc qui fléchissait à peine, son coup d'œil fermeet la justesse encore vive de ses mouvements, faisait un excellent compagnon de chasse qui redressait à merveille mon inexpérience etiassaîtsouvent mesjeunesjambes. Mais ce qui me le faisait surtout rechercher, je le sens bien, c'est que dans sa maison, sous la tutelle du digne gentilhomme et de sa femme, habitait, âgée de dix-sept ans, leur petite-âlle, mademoiselle Amélie de Liniers. Il y avait aussi une autre petite-fille, cousine germaine de celle-ci, mais tout enfant encore, la gentille Madeleine de GuémiOi ayant de six à sept ans au plus, à laquelle sa jeune cousine servait de gouvernante et de mère. Les parents de ces orphelines étaient tombés victimes de l'affreuse tourmente, les deux pères, ainsi que madame de Guémio elle-même, sur l'écha&ud : ma-
■,n;.aL,G00glc
dame de Liniei-s avait survécu deux ans à son mari, et ses yeux mourants s'étaient du moins reposés sur sa fille déjà éclose et à l'abri de l'orage. Ainsi deux vieillards et deux enfants composaient cette maison; entre ces âges extrêmes une révolution avait passé, et la florissante génération destinée à les unir s'était engloutie: quatre têtes dans une famille, et les mieux affermies et les plus entières, avaient disparu. C'était une vue pleine de charmes et de fécondes réflexions que celle de mademoiselle Amélie entre les fauteuils de ses grands parents et la chaise basse de sa petite Madeleine, occupée sans cesse des uns et de l'autre, inaltérable de patience etd'humeur, d'une complaisance égale, soit qu'elle répondit aux questions de l'enfant, sott qu'à son tour elle en adressât pour la centième fois sur le cérémonial de 1770 ou sur les aumônes de M. de Penthièvre. Je vois encore la chambre écrasée, sombre, au rez-dechaussée {le bâtiment n'avait pas d'étage), ou même plus bas que le rez-de-chaussée, puisqu'on y descendait par deux marches, avec des croisées à tout petits carreaux plombés, donnant sur le jardin, et des barreaux de fer en dehors. En choisissant, ce lieu assez incommode pour résidence, M. de Greneuc, dont la tortune était restée considérable, avait voulu surtout éviter le péril d'un séjour plus apparent en des conjectures encore mal assurées. C'est au fond de cette chambre bien connue qu'à chaque visite, en entrant, j'admirais dès le seuil le contraste d'une si fraîche jeunesse au milieu de tantdevétusté, et la réelle harmonie de vertus, de calme et d'affections^ qui régnait entre ces êtres unis par le sang et rapprochés, plus près même qu'il n'était naturel, par des infortunes violentes. Quand j'entrais, ma chaise était déjà mise, prête à me recevoir, tournant le dos à la porte, vis-à-vis de M. de Greneuc, à gauche de madame, à droite de la petite Madeleine qui me séparait de mademoiselle Amélie : celle-ci, en effet, avait
St.
. .uogic
18 VOLDPTÉ.
entendu le pas du cheval dans la cour, quoique les fenêtres de la chambre ne donnassent pas de ce côté; elle avait placé la chaise d'avance et s'était rassise, de sorte que, loi-sque je paraissais, j'étais toujours attendu et qu'on ne se levait pas. En réponse à mon profond salut, un signe gracieux de la main me montrait la place destinée. Ainsi accueilli sur un pied de familiarité douce et d'habitude affectueuse, il me semblait dès l'abord que ce n'était que la conversation de la veille ou de l'avant-veille qui se continuait entre nous. Je disais les récentes nouvelles de la ville, les grands événements politiques et militaires qui ne faisaient pas faute, ou les actives combinaisons de nos amis dans la contrée. J'apportais quelques livres à mademoiselle Amélie, de piété, de voyages ou d'histoire ; car elle avait l'esprit solide, orné, et, grâce aux soins de sa languissante mère, sa première éducation avait été exquise, quoique nécessairement depuis fort simplifiée dans cette solitude. Après un quart d'heure passé dans ces nouveautés et ces échanges, c'était d'ordinaire à notre tour d'écouter les récits des grands-parents et de rentrer dans le détail des anciennes mœurs; nous nous y prêtions, mademoiselle Amélie et moi, avec enjouement, et nous y poussions même de concert par une légère conspiration tant soit peu malicieuse. Dans cette espèce de jeu de causerie où nous étions partners, nos vénérables vis-à-vis n'avaient garde de s'apercevoir du piège et puis leur mémoire d'autrefois y trouvait trop son compte pour qu'ils eussent à s'en plaindre. Mais quand, de proche en proche, étendant leurs souvenirs, M. et madame de Greneuc en venaient à toucher ces circonstances funèbres oii une si large portion d'eux-mêmes s'était déchirée, là, par degrés, expirait tout suurire et se brisait toute question. Unis en un même sentiment d'inexprimable deiiil, nous écoutions comme à genoux ; des larmes roulaient à toutes les
paugières, et il n'y avait que la petite de Guémio qui sût rompre ce t embarras par quelque innocente et naïve gentillesse.
Ne vous étonnez pas, mon ami, de m'entrevoir déjà sous un jour si ditîérent de ce que mon âge et ma condition actuelle- autorisent à supposer. J'ai subi la loi commune. A moins d'avoir été soustrait tout à fait au monde, d'avoir passé sans intervalle de la première retraite studieuse de l'enfance aux engagements successifs et aux redO¥f ables degrés du ministère, à moinsd'avoir été élevé, édifié, consacré dans la même enceinte et de n'avoir connu Jamais pour extrêmes plaisirs, après Tallégresse divine de l'autel, que la partie de paume deux " foisle jour et les longues promenades du mercredi; hors de là, je ne conçois guère que des cas* de fragilité qui, presque tous, par leur marche et leur début, se ressemblent. Il est difficile à une oi^anisation sensible, dans sa plus courte entrevue avec le monde, de n'en pas recevoir de tendres empreintes, de ne pas rendre aux objets certains témoignages. Les yeux une fois dirigés vers ce genre d'attrait, le reste suit; l'éveil est donné ; le cœur s'engage en se flattant de rester libre. C'est bientôt une blessure qui s'irrite, qui triomphe, ou qu'on ne guérit qu'en la traitant par d'autres blessures : on se trouve ainsi jeté loin de la douceur légère et de l'insouciance des commencements.
Mademoiselle de Liniers n'était pas une de ces beautés dont la simple apparition confond les sens et enlève, bien que ce fût réellement une beauté. Noble de maintien, régulière de traits, unie et pure de ton, elle apportait dans la société de ses grands parents, et dans ses soins auprès de la petite Madeleine, une soumission parfaitement douce de toute sa personne, et la seusibilité passionnée, l'enthousiasme dont elle était pourvue^ avait de bonne heure appris à obéir en elle à une sévère loi. J'appréciais ces mérites intérieurs, et le
SO VOLDPTfil
charme que j'éprouvais à la voir s'en augmentait. Quelquefois, quand j'étais venu au matin prendre M. de Greneuc pour la chasse, j'avais aperçu sa petite-fille agenouillée laçant les guêtres aux jambes du vieillard : cette pose d'un moment exprimait k mes yeux toute sa vie de devoir et de simplicité. D'autres iois aussi, à ces mêmes heures du matin, arrivant par un frais soleil de septembre le fusil sur l'épaule, je l'avais surprise au jardin, en négligé encore, du côté de ses ruches. L'essaim apprivoisé voltigeait autour d'elle, blond au-dessus de sa blonde tête, et semblait applaudir à sa vois. Mais mon chien, qui m'avait suivi par le jardin malgré ma défense, la reconnaissant,s'élançaiten joyeuit aboiements vers elle et sautait follement après l'essaim pour le saisir; celui-ci, tournoyant alors et redoublant de murmure, s'élevait avec une lenteur cadencée dans un rayon de soleil .
Notre familiarité avait cela d'attrayant qu'elle était indéfinie, et que le lien délicat qui flottait entre nous, n'ayant jamais été pressé, pouvait indifféremment se laisser ignorer ou sentir, et fuyait à volonté sous ce mutuel enjouement qui favorise les tendresses naissantes. Le plus souvent, dans le tête-à-tête, nous ne nous donnions pas de noms en causant, parce qu'aucun ne serait allé juste à la mesure du vague et particulier sentiment qui nous animait. Devant le monde, l'accent était toujours là pour corriger ce quel'usage imposait de trop cérémonieux, et l'affectation légère qu'on mettait alors dans le ton semblait sous-entendre qu'on aurait eu droit entre soi à de moindres formules. Mais, seuls, nous nous gardions d'ordinaire, nous nous dispensions de tout nom, heureux de suivre bien uniment l'un à côté de l'autre le fil de notre causerie, et cette aisance même, qui au fond ne manquait pas de quelque embarras, était une grâce de plus dans notre situation, une mystérieuse nuance^ Il venait peu de monde à la
Gastine et rarement, sans quoi cette vie d'abandon paisible ne se fût pas tant prolongée, et l'excitation du dehors en eût vite tiré ce qu'elle recelait de passion future. Un jour, à une partie de chasse, — à une Saint- Hubert, — il y avait eu, au rond-point de la forêt voisine, rendez-vous d'une quinzaine de personnes des environs: quelques femmes étaient venues à cheval en amazones, parmi lesquelles mademoiselle Amélie. Le mouvement de la course, la fraîcheur matinale de l'air et du ciel, l'entrain d'une conversation à chaque instant reprise et variée, l'amour-propre qui s'éveille si gaiement en ces circonstances, une pointe de rivalité enSn comme il est inévitable dans une réunion d'hommes et de jeunes femmes, fout m'avait enivré, enhardi, au point que, saisissant un moment oii la'compagnie au galop s'était un peu brisée, j'essayai, sous un prétexte assez gauche de soudaine jalousie, d'entamer vivement ce qui jusqu'alors était demeuré entre nous inexpliqué et obscur. Mais elle, au lieu de m' écouter avec sérieux suivant sa coutume, et de me faire honte s'il le fallait, excitée aussi de son côté par l'humeur folâtre de ce jour, dès qu'elle vit où j'en voulais venir, lança brusquement son cheval en avant du mien et m'échappa ; et à chaque fois que je tentais de renouer, le cheval partait toujours avant le troisième mot de la phrase ; les -vents emportaient le reste. Cette espièglerie, prolongée jusqu'aux éclats, avait fini par m'irrifer. De retour vers le soir à la Gastine, où une portion de la chasse nous accompagna, je Jouai la supériorité, l'indifférence, et parus fort occupé de causer avec la jeune dame du Breuil, à laquelle je m'étais rattaché. Mademoiselle Amélie, sérieuse et presque inquiète alors, passait et repassait dans le petit salon où nous nous tenions à l'écart; mais moi, laissant errer comme par distraction mes doigts sur le clavecin, près duquel j'étais debout, je couvrais ainsi ma conversation futile, de ma-
. '.oogic
nière qu'il ne lui en arrivât rien. Puis, ce manège me semblant trop misérable, je rentrai dans la chambre oh presque toute la société se trouvait réunie, et là, comme il ne restait qu'une chaise libre et que mademoiselle Amélie me l'indiquait pour m'y asseoir, je la lui indiquai moi-même avec un coup-d'œil expressif; eUe refusait d'abord, j'insistai par le même coup d'œil ; elle s'y assit à l'instant comme subjuguée d'une rapide pensée, et en prononçant oui à voix basse. tJn demiquart d'heure après, je fis un mouvement pour me lever et sortir; elle s'approcha de moi et me dit de ce ton doux et fwme, certain d'être obéi : Vous ne vous en allez pas; et je restai. Ce furent là les seules réponses que j'obtins jamais d'elle à mes questions de ce jour ; ce furent là ses aveux.
Je ne voulais, mon ami, que vous raconter ma jeunesse dans ses crises principales et ses résultats, d'une manière profitable à la vôtre, et voilà que, dèsles premiers pas, je me laisse rentralner à l'enchantement volage des souvenirs. Ils sommeillaient, on les croyait disparus ; mais, au moindre mouvement qu'on fait dans ces recoins de soi-même, au moindre rayon qu'on y dirige, c'est comme une poussière d'innombrables atomes qui s'élève et redemande à briller. Dans toute Sme qui de bonne heure a vécu, le passé a déposé ses débris en sépultures successives que le gazon delà surface' peut faire oublier ; mais, dès qu'on se replonge en son cœur et qu'on en scrute les âges, on est effrayé de ce qu'il contient et de ce qu'il conserve: il y a en nous des mondes!
Ces souvenirs, du moins, que je me surprends ainsi à poursuivre jusqu'en leur tendre badinage, ne sonf-ils pas trop coupables dans un homme de renoncement, et n'ont-ils plus pour moi de péril, ô mon Dieu? Est-il jamais assez tard dans la vie, est-on jamais assez avant dans la voie, pour pouvoir tourner impuîiément la tête
VOLUPTé. S3
Ters ce qu'on a quitté, pour D'âvoir plus à craindre l'amollissement qui se glisse en qu dernier regard? Moi, qui ai la prétention de redresser ici et de fortifier la jeunesse d'un autre, n'ai-je paa à veiller plutôt sur ' mes cicatrices glacées, à tenir m^ doux mains à m$ poitrine et à mes entrailles, de peur de quelque violent assaut toujours menaçant? Sanadoutei à Seigneur, le «œur où vous habitez n'a rien de ferouclie; il abonde en douceur et en tolérance aimable ; il lui est ordonné d'aimer. liais ce doit être finalement en vue de voua qu'il aime ; mais, s'il lui arrive de ranimer l'ombre des créatures chéries et de se répandre en mémoire vers le passé, le repentir sérieux doit mêler «lors son intercession et ses larmes aux soupirs involontaires que uotr^ faiblesse éternise ; la-prière doit > jeter aa-rosée qui purifie : à ce prii seulement, il est permis au chrétien de se souvenir, et je ne puis rendre justifiable que par là le retour que j'entreprends pour «4te foi^ çpoore, pour cette dernière fois, à mon Dieu I
Durant la chaleur de cerveau qui, au sortir de ma simple enfance, m'avait tout d'un coup rempli de fumées grossières, j'avais pêle-mêle entassé bten des rêves, et d'étranges idées sur L'amour m'étaient survenues. En même temps que la erainted' arriver trop tard m'embrasait en secret d'un désir immédiat et brutal, qui, s'il avait osé se piioduire, ne se fût guère embarrassé du choix, je me livrais en revanche, dans les intervalles, au raffinement des plans romanesques; je me proposais des passions subtiles relevées de toutes sortes d'amorces. Mais, à aucun moment de cette alternative, le sentiment permis, modeste et pur, ne trouvait de place, et je perdais par degrés l'idée facile d'y rapporter le bonheur. Cet effet se fit cruellement sentir h moi dansla liaison dont je vous parle, mon ami, liaison si propre, ce semble, à contenir un cœur comme le mien, élevé dans une pieuse wlitade et novice au
. .oogic
a* VOLUPTÉ.
monde. Quelque charme croissant que je trouvasse à la cultiver, à la resserrer tous les jours, je m'aperçus viteque mon vœu définitif ne s'y laissait pas enchaîner. Par delà l'horizon d'un astre si charmant, derrière la vapeur d'une si blanche nuée, mon âme inquiète entrevoyait une destinée encore, les orages et l'avenir. Je ne me disais pas sans doute que ma vie pût se passer de mademoiselle Amélie et se couronner de félicité sans elle; mais, tout en me prêtant à une agréable espérance d'union et à l'habitude insensible qui la devait nourrir, j'en ajournais dans ma pensée le terme jusqu'après des événements inconnus. Les vertus mêmes de cette noble personne, son régime égal d'ordre et de devoir, sa prudence naturelle qui s'enveloppait au besoin de quelque froideur, tout ce qui l'eût rendue actuellement souhaitable à qui l'eût méritée, opérait pluttît en sens coo- ■ traire sur une im agination déjà fantasque et pervertie. Cette paix dans le mafîâgëT^precêdéCll'im acûoid iniii* '^ terrompu dans l'amour, ne répondait en rien au tumulte enivrant que j'avais invoqué. Pour me faire illusion à moi-même sur mes motifs et m'en déguiser honnêtement le caprice déréglé, je m'objectais que mademoiselle de Liniers était très-riche par sa mère et par ses grands-parents, beaucoup trop riche pour moi qui, avec peu de bien de famille, n'avais d'ailleurs nulle consistance acquise encore, nulle distinction person* nelie à lui offrir. Ainsi mon plus tiiste côté se décorait à mes propres yeux d'un voile de délicatesse, et, lorsque par instants ce voile recouvrait mal toute l'arrièrepensée, je ne manquais pas d'autres sophismes commodes à y joindre, et de bien des raisons également changeantes eftaensongères.
a Ce que je souhaite, ce qu'il me faut pour me conu ûrmer vraiment ce que je suis, répondais-je un soir u de mai, le long de l'enclos du verger en Ûeurs, à mad demoiselle de Liniers, qui marchait nu-tete près de
« moi et poussait devant elle la petite de Guémio, pi'o- « menant au hasard dans la brune chevelure de l'en- (I fant une main que la lune argentait ; — ce qu'il me a faut, c'est une occasion d'agir, une épreuve par oii « je sache ce que je vaux et le donne à connaître aux « autres ; c'est an pied dans ce monde d'événements et « de tourmentes, à bord de ce vaisseau de la France ' a d'où nous sommes comme vomis. A quoi donc va se « passer notre jeunesse? La terre tremble, \e$ nations « se choquent sans relâche, et nous n'y sommes pas, et « nous ne pouvons en être, ni contre ni avec la France. « Un moment, et ce moment a été beau, le combat o s'est ouvert par nous : on se mesuraitdds deux parts; a Cazalès a parlé, Sombreuil a offert sa poitrine, on a « pu mouïir. Nous, trop jeunes alçrs de peu d'années, pleins de sève aujourd'hui, que faire ? Les rois sont <[ tombés, et, du fond d^ l'exil, la voix des leurs ne « nous arrive plus. Nos pères, qui devaient nous conu seiller, nous ont tous manqué en un même jour et « n'ont pas de tombe. L'oubli à notre égard a remplacé « la haine, et ce n'est plus la hache, mais le dédain « qui nous retranche. Au tonnerre roulant des batailles « nous opposons ici des trames d'araignée et des chu- « choteries de complots. Oh t mademoiselle Amélie, u dites, n'y a-t-il pas de honte de vivre sous ce doux Il ciel quand, investis de spectacles gigantesques, on ■ ne peut exhaler sa part d'âme et de génie, dans au- « cune mêlée, pour aucune cause, ni par sa parole ni « par son sang? i
Et elle souriait avec tristesse à cet enthousiasme qui débordait, applaudissant dans son cœur à ce que sa lèvre appelait folie, et, chaque fois que revenait dans mon discours cet élan impétueux vers l'action et vers la gloire, elle répétait d'un ton plaintif, comme un refrain de chanson qu'elle se serait chantée à voix basse et sans y attacher trop de sens: Vous faurez, vous faures.
. .oogic
Et mes idées, excitées par l'heure et par leur propre mouvement, se poussaient d'un flot continu et s'étendaient à mille objets. Car rien n'est délicieux dans la jeunesse comme ce torrent de vœux et de regrets aux heures les plus oisives, dans lesquelles on introduit de la sorte un simulacre d'action qui en double et en justiiie la jouissance. Un moment, l'amour du savoir, cette soif des saintes lettres qui m'avait altéré dès l'enfance, me porta sur la dispersion des cloîtres ; je me supposais ouvrier infatigable durant soixante années dans ces studieux asiles ; je semblais en redemander pour moi l'éternel et mortifié labeur. Puis, me retournant d'un espoir jaloux, vers des œuvres plus bruyantes ou plus tendres, la palme de poésie tentait mon cœur, enflammait mon front : « Je croyais senlir en moH disais-je, « beaucoup de choses qu'on n'avait pas rendues comme a cela encore, u Et à ce vœu nouveau, elle, qui s'était tue à propos de cloître, reprenait plus vivement, assez moqueuse, je crois, et sans doute impatiente de me voir à ses côtés tant de lointains désirs : Oh ! vous l'aurez, vous t'aurez.
Et, redescendant de l'idéal à une réflexion plus positive et aux détails de considération mondaine, je voulus voir d'autres obstacles à mon début, à ma figure personnelle, dans mon peu de patrimoine et la ruine presque entière des miens ; mais, cette fois, elle n'y put tenir, et sur ce mot de fortune elle laissa échapper d'une manière charmante, comme si le refrain l'emportait: Ohf bien, nous t'aurons/
Je l'entendis t la lune brillait, l'arôme des fleurs nous venait de dessus l'enclos ; au même instant la petite de Guémio s'écriait de joie à la vue d'un ver luisant dans un buisson ; toute cette soirée m'est encore présente. Pendant que mademoiselle Améhe caressait plus complaisamment les boucles de cheveux de cette chère petite qui lui servait de contenance et de refuge, j'a-
perçus à son doigt une tague, présent de sa mère mourante, et dont la pierre scintillait sous un rayon. J'affectai de la remarquer, je la désirai voir, et pris de là * occasion de l'ôter à son doigt et de l'essayer au mien : elle m'allait, je la lui rendis ; tout se fit en silence. Peu d!instants après, l'heure du départ étant venue, je sortais à cheval, elle d'un pas léger me précédant à la barrière, qu'elle referma ensuite derrière moi ; et du dehors, par-dessus la haie que je côtoyai jusqu'à un certain détour, je lui jetai du geste un dernier salut.
Amour, naissant Amour, ou quoi que ce soit qui en approche ; voix incertaine qui soupire en nous et qui chante, mélodie confuse qu'en souvenir d'Éden, une fois au moins dans la vie, le Créateur nous envoie sur les ailes de notre printemps I choix, aveu, promesse ; bonheur accordé qui s'offrait alors, et dont je ne voulus pas : quel cœur un peu réOéchi ne s'est pas troublé, n'a pas reculé presque d'effroi au moment de vous presser ef de vous saisir ! A peine avais -je perdu de vue la couronne de hêtres de la Gastine, et le premier mouvement de course épuisé, entrant dans la bruyère, je laissai retomber la bride, et par degrés la rêverie me gagna. « Quoi ! me fixer, me disais-je, me fixer là, même dans «le bonheur! » et face à face avec cette idée solennelle, je tressaillis d'un frisson par tout le corps. Un pressentiment douloureux jusqu'à la défaillance s'élevait du fond de mon être, et, dans sa langueur bien intelligible, m'avertissait d'attendre, et que pour moi l'heure des résolutions décisives n'avait pas sonné. Le monde, les voyages, les hasards nombreux de la guerre et des cours, ces combinaisons mystérieuses dont la jeunesse est prodigue, s'ouvraient à mes regards sous la perspective de l'infini, et s'assemblaient, nageaient en formes mobiles, selon les jeux de la pâle lumière, au contour des halliers. J'aimais les émotions, les malheurs même à prévoir; je médisais : <i Je reviendrai en ces lieux un jour.
SS VOLOPTÉ.
« après m'être mêlé aux affaires loiniaines, après avoir n renouvelé mon âme bien des fois; riche de comparai- « sons, mûr d'une précoce expérience, je repasserai ici. e Cette douce lune, comme ce soir, éclairera la bruyère, « et le bouquet de noisetiers, et quelque parc blan- « châtre de bergerie, là-bas, sous le massif obscur; n lumièreettristesse, tous ces reflets d'aujourd'hui, tous B ces vestiges de moi-même y seront. — Mais Elle, la (I retronverai-je encore, m'aura-t-elle oublié ?» Et ces vicissitudes sans doute amëres, que je me proposais avec de vagues pleurs, me souriaient à cette distance et me faisaient sentir la vie dans Je présent. C'était par de tels dédales de pensées que m'égarait l'inconstance perfide, si chère aux cœurs humains.
ni
A la dernière chasse dont je vous ai parlé, mon ami, j'avais eu l'occasion d'être présenté au marquis de Couaën, l'un des hommes les plus importants de la contrée, et que depuis longtemps je désirais connaître. A travers les distractions de cette folle journée, j'avais trouvé le moment de l'entretenir de cet état douloureux d'abaissement et d*iDutilité où nous étions descendus ; mes facultés étoufl'ées s'étaient plaintes en sa présence, et il m'avait témoigné, en m' écoutant, une distinction beaucoup plus attentive que ne le semblait demander mon âge, et qui m'avait tout d'abord gagné k lui. Il m'invita à l'aller voir souvent dans sa terre de Couaën, à deux lieues de là, et je ne tardai pas de le faire. Mon entrée dans les choses du monde data véritablement de ce jour. Une idée de respect et d'attente se rattachait par tout le pays à ce manoir de Couaën et à la personne du possesseur. Le lieu, en effet, semblait devenu centre de beaucoup de mouvements occultes et d'assemblées
fréquentes de la noblesse. A une courte distance de la mer, vers une côte fort brisée et fort déserte, on y était à portée de communications nocturnes avec les îles, et les pêcheurs que legros temps avait poussés à ce rivage disaient avoir vu plus d'une fois dans le creux des rochers quelque embarcation qui n'appartenait à aucun des leurs. La vie du marquis lui-même prêtait aux conjectures. Les longues absences qu'il avait faites dans sa première jeunesse ajoutaient à sa considération imposante et à l'espèce de réserve voilée sous laquelle on le jugeait. Il avait servi de bonne heure, s'était battu à Gibraltar; puis les voyages l'avaient tenté; on savait qu'il s'était arrêté longtemps en Irlande, où il avait une branche de sa famille anciennement établie. Accouru, mais trop tard, au bruit de l'insurrection royaliste, il avait trouvé la première Vendée expirante dans son sang, et, reparti alors pour l'Irlande,- il n'en était revenu que vers 97, amenant cette fois avec lui une jeune femme charmante, déjà mère, étrange et merveilleuse, disait-on, de beauté, qui, depuis trois ou quatre ans, déjà, vivait toute retirée en ce manoir, oii des intrigues politiques paraissaient s'ourdir, et où j'étais convié d'aller.
On arrivait au château de Couaën tantôt par de longs . et étroits sentiers au bord des haies, tantôt par des espèces de chemins couverts et creux, vrais ravins, séch^ à peine en été, impraticables en hiver. Le domaine, qu'on n'apercevait qu'en y entrant, occupait un fond Hpacieux, d'une belle verdure, magnifiquement planté: derrière, à son antre face, il était défendu des vents de mer par une côte assez élevée qui, durant près d'une ■ lieue , se prolongeait en divers accidents jusqu'au rivage, et s'y rompait en falaise. Toute l'apparence du bâtiment annooçaitun fort qui, dans les temps reculés, avait dû servir de refuge aux habitants du paya contre les coups de main des pirates. Une tour en brique, ■
■ooglc
30 TOLDPTÉ.
ronde, maseîve, au toit pointuécaillé d'ardoises, per-
'ç^it d'abord au-dessus du rideau de grands arbres, dont s'entouraient les jardins. La cour de la ferme traversée, et à la seconde barrière, la maison, principalement sur la gauche, était devant vous : on passait une espèce de pont qui, à vrai dire, n'en était plus un, puisque sur le côté on avait la grille du jardin avec lequel il correspondait de plain-pied ; mais à droite le fossé moins comblé, converti simplement en loge à pourceau ou en chenil, attestait l'ancienne forme. Au haut du pont, la voûte franchie, qu'une tourelle dominait encore, on entrait dans la cour intérieure, vaste, partagée en deux par une clôture vive, et dont la première moitié, dépendant des domesticités, servait aux décharges utiles; dans la moitié libre et séparée, un tapis de gazon brillant se déroulait sous les fenêtres du corps de l(%is sans étage et de la grosse tour du coin, au centre d'une plate- forme à peu près carrée, d'où la vue découvrait toute cette côte qui se dirigeait vers la mer, et l'avenue qui en garnissait la montée jusqu'au sommet. En approchant du bord de la plate-forme et des murs à hauteur d'appui, on s'apercevait qu'on était sur un rempart, —sur un rempart tapissé de pôchers et de vignes, r^ant sur des prés, des pépinières au bas de ia côte, et sur des jardins, fossés autrefois, mais qu'on n'avait pas jugé à propos d'exhausser comme ceux du devant, de sorte que par cet endroit l'ordonnance primitive s'était conservée. C'est bien moins pour vous, mon ami, qui n'avez pas vu ces lieux, ou qui, les eussiez-vous visités, ne pourriez maintenant ressaisir mes
' impressions et mes couleurs, que je les parcours avec ces deuils dont j'ai besoin de m'excuser. N'allez pas non plus trop essayer de voua les représenter d'après cela ; laissez-en l'image flotter en vous ; passez légèrement; la moindre idée vous en sera suflBsanta. Mais pour moi, voyez-vous, je n'ai jamais assez, quand j'y
TOLDPTÉ. 31
reviens, de m'appesatitir sur les contours du tableau ; de m'attester, comme l'aveugle pour les pierres des murs, qu'il est là, toujours debout dans ma mémoire, et de calquer, même en froides paroles, ces lignes, si peintes au dedans de moi, de la maison la mieux connue, du paysage le plus fidèle.
Je m'acheminais donc un jour vers cette calme demeure, curieux, ému, avec un secret sentiment que ma vie devait s'y orienter et y recevoir quelque impulsion ^^nie ; et comme, dans les embarras du chemin, j'éïais obligé souvent de ralentir le pas ou même de descendre, pour conduire à la main ma monture le long des clos, par-dessus les sautoirs, je souriais en pensant que c'était choisir une singulière route à dessein de pénétrer dans le monde ; que celle de Versailles avait dû être plus large et plus commode pour nos pères, assurément. Hais cette contradiction même, ce qu'il y avait d'inconcevable dans ce détour, d'aller chercher au fond du plus enfoui des vallons un point de départ à mon essor, Qattait une autre corde bien sensible chez moi et répondait à l'une de mes profondes faiblesses. Car si les glorieux préfèrent ouvertement le rt^yal accès et l'éclat, les romanesques, les voluptueux aiment le mystère ; et, jusqu'en leurs instants d'ambition et dans leurs projets d'orgiieil, le mystère, le silence, les retraites de la nature et l'ombrage, en s'y joignant, les séduisent, et leur ramènent confusément dans un voisinage gracieux la présence cachée, l'apparition possible de ce qui leur est plus cher encore que toute ambition, de ce qui enchante à leurs yeux toute gloire, de leur nymphe fugitive Galatée, et de leur Ârmide.
Arrivé à Couaën, j'y trouvai le marquis seul avec sa jfemme et deux beaux enfants près d'elle, dans le vaste jet antique salon dont les fenêtres s'ouvraient d'un côté sur cette verdure de la plate-forme que je vous ai dite, et de Vautre donnaient, d'assez haut, sur les jardins
que j'avais entrevus par fa grille de gauche en entrant. Mon cœur battait, mes yeux regardaient à peine, quand le marquis venu h moi, et me nommant à sa femme, établit de prime-abord une conversation cordiale où je fus vite lancé. Puis, après la demi-heure d'installation, il m'offrit une promenade aux jardins, et m'en fit voir les bosquets, la distribution et les points de vue, avec intérêt et mesure. La tour me frappait le plus ; il m'y mena. Elle n'avait que deux étages habités : le premier, au niveau, ou de quelques marches seulement au-dessus du niveau du salon, auquel elle était contiguë, formait la jolie chambre de madame de Couaên, où je n'entrai pas, et que je ne fis qu'apercevoir de la porte ; il y avaitencore une autre chambre pour les enfants, et un cabinet profond ou otSce, tout entier creusé dans l'épaisseur du mur. Le second étage se composait d'une seule grande et haute pièce, aux trois quarts ronde, avec un cabinet pris également en entier dans le mur :■ c'était la salle d'étude, la bibliothèque du marquis, sa chambre à coucher peut-être, car un lit majestueux en meublait l'un des coins. On avait vue de là sur trois côtés, vue ouverte, seigneuriale et dominante sur la plate-forme du rempart et le revers de»Ia montagne; double vue close, ombragée, sur les jardins du milieu et sur ceux d'en bas. Les combles de la tour, espèce de grenier muni d'une porte robuste à triple verrou, enfermaient une légion de rats, que, de sa bibliothèque, le marquis pouvait entendre à toute heure. La cavité inférieure, qui devait exist«r sous la chambre de madame de Couaên, et les souterrains qui en avaient probablement dépendu, étaient tout à fait abolis. Voilà c& que je sus, ce que je vis dès ce premier jour : je questionnais, je devinais, rien iie m'échappa ; j'eus toujours le goût des intérieurs. D'autres ont les yeux tournés dès l'enfance vers les plaines admirables du ciel et ces steppes étoiles dont la contemplation les invite, et où
TOLOPTÊ. 33
ils démêleront des merveilles. L'Océan appelle ceux-là, et la vague monstrueuse vers laquelle ils soupirent du rivage est pour eux comme une amante. Pour d'autres, ce sont les forêts sauvages ou les moeurs des vieux peuples qui les poursuivent sans relâche autour de l'âtre domestique et près du fauteuil de l'aïeule. Ohl prêtez l'oreille, écoutez-vous I ne soyez ni trop prompts ni sourds, discernez d'avec vos caprices passagers la voix fondamentale ; priez, priez I Dieu souvent a parlé en ces suggestions familières : Kepler, Colomb, Xavier, vous en sûtes quelipie chose! Moi, je n'ai pas attendu, je n'ai pas prié, je n'ai pas discerné. J'avais le goût des habitudes intimes, des convenances privées, du détail des maisons: un intérieur nouveau oii je pénétrais était toujours une découverte agréable à mon cœur; j'en recevais dès le seuil une certaine commotion; en un clin d'œil, avec attrait, j'en saisissais le cadre, j'en construisais les moindres rapports. C'était un don chez moi, un signe auquel j'aurais dii lire l'intention de là Providence sur ma destinée. Les guides de l'âme dévote dans les situations journalières, ces directeurs spirituels inépuisables en doux conseils, qui, du fond de leur cellule ou à travers la grille des confessionnaux, vieillard» vierges en cheveux gris, sondaient si avant les particularités de la vie secrète et ses plus circonstanciés détoui's, n'étaient pas sans doute marqués d'un autre signe. Ils possédalentledonà un plus haut degré, j'ai besoin de le croire, mais non plus distinctement que moi. Et quel usage eonsplant ils en ont su faire 1 Tendre François de Sales, j'étais né pour marcher vers le salut sur vos traces embaumées t Mais au lieu de gouverner en droiture mon talent naturel ou d'en relever à temps le but, je me suis mis à l'égarer vers des fins toutes contraires, à l'aiguiser en art futile ou funeste, et j'ai passé une bonne partie de mes jours et de mes nuits à cOtoyer des parcs comme un voleur et à
. .oogic
34 VOLOPTÉ.
convoiter les gynécées. Plus tard même, quand la*6ràce m'eut touché et guéri, il n'était plus l'heure de revenir sur ce point. Ce qui m'aurait semblé la meiUeure route à l'origine était devenu mon écueil : j'ai dû l'éviter et me faire violence pour m'appliquer ailleurs; des portions moins séduisantes de l'héritage m'ont réclamé; haletant, mais serein sous ma croix, je gravis d'autres sentiers de la sainte montagne.
Si les lieux et le simple arrangement du logis me tenaient de la sorte, vous pouvez juger, mon ami, que le marquis ne m'occupait guère moins lui-même; je ne perdais aucun de ses traits. Il avait bien dès lors trentehuit ans. Noble figure déjà labourée, un front sourcilleux, une bouche bienveillante, mais gardienne des projets de l'âme ; le nez aquilin d'une élégante finesse; quelques minces rides vers la naissance des tempes, de ces rides que ne gravent ni la fatigue des marches ni le poids du soleil, mais qu'on sent nées du dedans à leurs racines attendries et à leur vive transparence; l'attitude haute et polie, séante au commandement; un de ces hommes qui portent ep eux leur principe d'action et ieui' foyer, un homme enfin, danslesensaltierdu mot, un caractère. Son regard parfaitement bleu, d'un bleu clair et dur, appelait à la fois mon regard et le déjouait: tiKe, immobile par moments, ï) n'avaitjamais de calme; tourné vers la beauté des campagnes, il ne la réfléchissait pas. Ce champ d'azur de son œil me faisait l'effet d'un désert monotone qu'aurait désolé une insaisissable ardeur. En connaissant mieux le marquis, mes premières divagations sur son compte se précisèrent. Il avait de l'ambition, d'actifs talents, une grande netteté dans l'audace; il avait longtemps erré hors des événements, en divers pays ou par les intervalles des mers, et s'y était dévoré. Une passion de cœur, violente et tardive, l'avait détourné au fond d'un comté de l'Irlande en des moments où son rôle était marqué pai^
VOLDPTÉ. . 35
tout autre part. Ces années à réparer le poussaient, et il jugeait d'ailleurs que les temps étaient redevenus plus propices à sa cause. La révolution lui semblait à bout de ses fureurs, exténuée d' anarchie et ne vivant plus dé-, sormais qu'en une tète dont il s'agissait d'avoir raison. Ses rapports seerets avec d'illustres chefs militaires dit dedans lui démontraient que cet édifice consulaire, imposant de loin, pouvait crouler à un signal convenu et briser l'idole. Comme la plupart des hommes d'entreprise, avec un discernement très-vif des obstacles matériels, il tenait peu de compte des résistances d'en bas, des opinions générales, de ce qui n'avait pas une personnification distincte : il croyait qu'à tout instant donné un résultat politique était à même de se produire, si les hommes qui le voulaient fortement savaient vaincre les chefs adversaires. Sa pensce pourtant n'était pas que le droit pérît en un jour devant le fait, et que les affections, les croyances des populations se suppriment impunément; mais il séparait des réelles et antiques coutumes l'opinion vacillante des populaces : celle-ci n'entrait guère dans ses calculs, et quant aux coutumes elles-mêmes, il les estimait fort destructibles en un laps de temps assez court, à moins qu'elles ne trouvassent leur vengeur. En un mot, M, de Couaën s'en remettait peu volontiers à ce qu'on appelle force progressive des choses ou puissance des idées, et le sens du succès dans chaque importante lutte lui paraissait dépendre, en définitive, de l'adresse et de la décision de trois ou' quatre individus notables : hors de là, et au-dessous, il ne voyait que pure cohue, fatalité écrasante, étoufferaent. Sa gloire la plus désirée eût été de devenir un de ces marquants individus qui jouent entre eux à un certain moment la partie du monde. II n'en était pas indigne par sa capacité, assurément; mais loin du centre, sans action d'éclat antérieure, sans alliances ménagées de longue main, les
. '.oogic
positions principales lui manquaient. Ce qu'il pouvait avec ses seules ressources c'était d'aider, par une vigoureuse levée dans sa province, au coup que d'autres frapperaient plus au cœur, et il avait tout disposé merveilleusement à cet effet. Le petit château de Couaën formait comme la tige et le nœud d'une ramification étendue qui pénétrait de là en lignes tortueuses à l'intérieur du pays. Parmi ûeux qui s'y employaient le plus près sous sa direction et qui semblaient parfois affairés à la réussite jusqu'à l'imprudence, je ne tardai pas de m'apercëvoir que, nonobstant les démonstrations parfaites dont il les accueillait, le marquis comptait peu d'auxiliaires réels et qu'jl ne faisait fond sur presque aucun; mais il touchaii par eux à divers points de la population, ce qui lui suffisait : le cri une fois jeté, il n'attendait rien que de cette brave population et de lui-même.
Avec un esprit de forte volée, et qui, à une certaine hauteur, manœuvrait à l'aise dans n'importe quels sujets, le marquis était très-inégalement instruit; en le pratiquant, on avait lieu d'être étonné de ce qu'il savait par places et de ce qu'il ignorait. Gela me frappa dès lort, malgré l'incomplet de mes propres connaissances à cette époque; on voyait que, détourné le plus souvent par les circonstances, et sentant sa destinée ailleurs, il n'avait cherché dans les livres qu'un passetemps et un pis-aller. II offrait donc, sous l'esprit et les observations générales dont il se couvrait, des suites d'un savoir assez solide, mais interrompu, à travers de grands espaces restés en friche. C'était de politique et de portions d'histoire que se composait surtout sa culture; je la comparais, à part moi, à des fragments de chaussée romaine en une contrée vaste et peu soumise, Le premier jour que je l'allai visiter, quand nous entrâmes dans sa bibliothèque, un livre récent était ouvert sur la table : j'en regardai le titre," j'y cherchai le
nom de l'auteur, depuis célèbre : « Quel esi ce gentil- «i lioiDine de l'Aveyron? » lui dis-je. — a Ah! répoo- < dit-il, uife de mes connaissances de jeunesse dans le « Midi, une profonde tête, et opiniâtre! Toutes les a théories de morale et de polilique de nos philosophas « supposaient je ne sais quel sauvage de l'Aveyron, et « n'eussent pas été fâchées de nous ramener là : mais « voici que l'Aveyron leur gardait un gentilhomme qui s mettra à la raison philosophes et sauvages, n Ce furent ses paroles mêmes.
De madame de Couaën et de ce qu'elle me parut h cette visite et aux suivantes, j'ai peu à vous dire, mon ami, sinon qu'elle était effectivement fort belle, mais d'une de ces beautés étrangères et rares auxquelles nos yeux ont besoin de s'accommoder. Je me trouvais encore, après six mois de liaison, dans un grand vague d'opinion sur elle, dans une suspension de sentiments, qui, bien loin de tenir à l'indifférence, venait plutôt d'un raffinement de respect et de mon scrupule excessil h ra'interroger moi-même à son égard. Présent, je la saluais sans trop lui adresser la parole, je lui répondais sans presque me tourner vers elle, je la voyais sans la regarder : ainsi l'on fait pour une jeune mère qui allaite son enfant devant vous. C'était comme une *hasl« image interdite sur laquelle ma vue répandait un nuage en entrant, et, au départ, je tirais le rideau sur les souvenirs. Mais qui sait les adresses de l'intention maligne et les connivences qui se, passent en nous? Peut-être nuage et rideau n'étaient-ils là que pour sauver le trouble au début, et permettre à rhal)itude de multiplier dans l'ombre ses imperceptibles gennes.
J'allais beaucoup au château de Couaën, mais, dans les commencements surtout, j'y séjournais peu. Quand la soirée avancée ou quelque orage me retenait à coucher, j'en repartais le lendemain de grand matin. Je tus vite au courant du monde qu'on y voyait et dans le
secret des faibles et prétentions d'un chacun. Ce qui de loin m'avait paru une initiation considérable, n'était, vu de près, qu'un jeu assez bruyant dont les masques me divertissaient par leur confusion quand ils ne m'étourdissaient pas. Il n'y avait que le marquis de supérieur parmi ces hommes chez qui, pour la plupart, l'étroitesse de vues égalait la droiture : je m'attachais à lui de plus en plus.
Mes courses à la Gastine s'étaient ralenties, bien que sans interruption et avec tous les dehors de la bienséance. J'avais une excellente excuse do mes retards dans ma fréquentation de M. de Couaën et mon assiduité à ses concihabules; la conformité de principes et d'illusions politiques faisait qu'on ne me désapprouvait pas. Uademoiselle de Liniers, dans sa délicate herlé, jouissait intérfëurement de ma réussite auprès du personnage le plus autorisé du pays, et, comme les femmes qui aiment, mettant du dévouement aux moindres choses, elle sacrifiait avec bonheur le plaisir de me voir aussi souvent que d'abord à ce qu'elle cro^it le chemin de mon avancement. Nos conversations, mâme entre nous seuls, en quittant par degrés le crépuscule habituel et les confins de nos propres sentiments, étaient devenues variées, moins à voix basse, plus traversées de piquant et d'éclat : l'abondante matière que j'y apportais du dehors ne les*1aissait pas s'attendrir ou languir. Je faisais donc d'amusantes peintures des personnages, et de leurs conflits d'amour-propre, et des fausses alertes où ils donnaient ; j'en faisais de nobles de M. de Couaën et de son sang-froid toujours net au milieu de ceséchauffements. Si Je me taisais de la marquise, mademoiselle de Liniers se chargeait de rompre mes faibles barrières sur un sujet qui l'attirait par-dessus tous les autres. L'apparence de la jeune femme, le caractère de sa beauté [ne l'ayant jamais rencontré jusque-là), son attitude et l'emploi de ses heures dans des compagnies si en
disparate avec elle, l'âge de ses deux enfants, lequel était le plus beau et si la fille ressemblait à sa mère; que sais-je encore? avait-elle dans l'accent quelque chose d'étranger, parlait-elle aussi bien que nous la langue, aimait-elle à se répandre sur les souvenirs de sa famille et de sa première patrie?... Ces mille questions se succédaient aux lèvres de mademoiselle de Liniers, sans curiosité vaine, sans le moindre éveil de coquetterie rivale, avec un intérêt bienveillant et vrai, comme tout ce qui sortait d'une âme ai décente. Pour moi, je ne pouvais me dispenser de complaire à tant de naturels désirs, et, une fois sur cette pente, je m'oubliais aus redites et aux développements. Puisque elle-même écartait de ses mains le voile dont j'imaginais de recouvrir en moi ce coin gracieux, il mesemblait qu'il m'était bien permis en ces moments d'y lancer quelque coup d'oeil . qui fit trêve à mes contraintes, et de profiter d'une ouverture dont je n'étais pas l'auteur, pour m'informer à mon tour de ce que ma mémoire contenait déjà. Ce n'est pas moi du moins qui ai ouvert, murmurait tout bas la conscience; ce n'est pas moi qui ai commencé, me disais-je; et j'allais, je pénétrais cependant, et les discours que j'en faisais ne se terminaient pas. Toute la Gastine n'était plus qu'un écho des secrètes merveilles de Couaën. Si les sentiments dont j'eus à m'effrayer par la suite s'essayèrent dès lors k former chez moi quelques points distants et obscurs, ce dut être à la faveur de semblables entretiens oh, pleine de son sujet, sollicitée à le ressaisir, notre parole en détermine en nous les premiers contours. ,
L'hiver, qui me parut long, s'écoula : avec le printemps, mes retours au manoir se multiplièrent et n'eu-
ooglc
rent plus de nombre. Tout un cercle de saisons avait déjà passé sur notre connaissance; j'étais devenu un \ieil ami. La chambre que j'occupais désormais, non plus pour une ^uit seulement, mais quelquefois pour une semaine entière et au delà, avait vue sur les jardins et sur la cour de la ferme, au-dessus de la voûte d'entrée. J'y demeurais les matinées à lire, à méditer des systèmes de métaptiysique auxquels mon inquiet scepticisme prenait goût, et que j'allais puiser, la plupai't, aux ouvrages des auteurs anglais, depuis Hobbes jusqu'à Hume, introduits dans la bibliothèque du marquis par un oncle esprit fort. Quelques écrits bien contraires du Philosophe inconnu me tombèrent aussi sous la main, mais alors je m'y attachai peu. Cette curiosité de recherche avait un périlleux attrait pour moi, et^.sûuile . prétexted'un zèle honnête pour la vérité, çUcdécomposait activement mon reste de croyance. Lorsqu'au Iravers de ces spéculations ruineuses sur la liberté morale de l'homme et sur l'enchaînement plus ou moins fatal des motifs, quelque bouffée du printemps m'arrivait, quand un torrent d'odeurs pénétrantes et de poussières d'étamines montait dans la brise matinale jusqu'à ma fenêtre, ou que, le cri de la barrière du jardin m'avertissant, j'entrevoyais d'en haut la marquise avec ses femmes, en robe flottante, se dirigeant par les allées pour boire les eaux, selon sa coutume de huit heures en été, à la source ferrugineuse qui coulait au bas, — à cet aspect, sous ces parfums, aux fuyantes lueurs de ces images, rejeté soudainement dans le sensible, je me trouvais bien au dépourvu en présence de moi-même. Mon entendement, baissant le front, n'avait rien à diminuer du désœuvrement de mon cœur, le livre rien à prétendre dans mes soupirs. Plus de foi à un chemin de salut, plus de recours familier à l'Amour permanent et invisible; point de prière. Je ne savais prier que mon désir, invoquer que son but aveugle ; j'étais comme un
TOLXJPTÉ. *i
vaincu désannt; qui tend les bras. Toute cette pliUosn- . pliie.de la malinée (admirez le triomphe!) aboutissait d'ordinaire àquelque passage d'anglais à demi compris, iur lequel j'avais soin d'interroger M. de Couaën au iéjeuner : la marquise, en effet, qui était là, se donnait parfois la peine de me faire répéter le passage pour m'en dire le sens et redresser ma prononciation.
La politique, qui m'avait enflammé d'abord, m'agréait peu, sinon lorsque j'en causais seul à seul avec M. de Couaën, et que nous nous élevions par degrés au spectacle général, à l'appréciation comparée des événements. Quanta l'entreprise où je le vis embarqué et où j'étais résolu de le suivre, elle me sembla d'autant plus aventurée que j'en connus mieux les ressorts. M. de Couaën sentait lui-même combien il en était peu le maître, et s'en dévorait. Perdu dans son buisson, au coin le plus reculé de la scène, l'initiative lui devait venir d'ailleurs; il ne pouvait rien sans le signal nécessaire, et le moindre dérangement au centre, à Londres ' ou à Paris, une humeur de Pichegru, une indécision de Moreau, éternisaient les délais. Pourtant il fallait que, lui, tint sa machination toujours prête sans éclat, et ménageât à un tai'îl convenable l'ardeur aisément exagérée ou défaillante de ses principaux auxiliaires. Le talent qu'il usait à cet étroit manège était prodigieux, et j'en souffrais autant que je l'admirais. Ma patience, certes, n'accompagnait pas jusqu'au bout la sienne, et durant la plupart des conversations véhémentes qu'il soutenait avec une sérénité et une aisance infinies, je m'esquivais démon mieux, tantôt sur le pied de frivole jeune homme, tant(>t fort de mon titre de philosophe que quelques-uns de ces messieurs m'accordaient. A dîner, plutât que d'essuyer en face des redites que j'avais entendues cent fois, je me rabattais volontiers du côté des enfants qui mangeaient habituellement avec nous, si ce n'est les jours de très-grand monde ;
et, comme les assiettes qu'on noua servait offraient à leur fond, les unes de larges fleurs bleues, les autres des fleurs moindres et quelques-unes rien, l'anxiété de ces gentils petits êtres était au comble pour savoir à cliaque plat nouveau si le bon Dieu leur «iverfait une assiette à fleurs, à grandes ou à moyenne^ fleurs : c'était devenu une manière de récompenser le plus ou moins de sagesse des matins. Grâce aux clins d'œil de la mère et aux miens, la providencedu vieux serviteur n'y commettait pas trop de méprises. Je préférais de beaucoup, pour mon compte, ces anxiétés riantes à celles de nos dignes convives et à leurs tumultueux élans dans des sujets plus graves, mais moins déOnis; il est vrai que naturellement madame de Couaên témoignait la même préférence.
Je n'étais pourtant pas encore pris d'amour, mon aimable ami, — non, je ne l'étais pas. Dans ces bosquets où, un livre à la main, comme prétexte de solitude en cas de rencontre, je m'enfonçais avant le soir; en mes aprèâ-dînées silencieuses, durant cet automne de la journée, oit les ardeurs éblouissantes du ciel s'étalent eii une claire lumière, si largement réfléchie, et oii la voix secrète du cœur est en nous le plus distincte, dégagée de la pesanteur de midi et des innombrables désirs du matin ; à ces moments de rêverie, sur les bancs des berceaux, dans la pépinière du fond et au bord de son vivier limpide, partout oii j'errais, je ne nommais aucun nom, je n'avais aucun chiff're à graver, je n'emportais aucune image. Madame de Couaên éloignait mademoiselle de Liniers, sans régner elle-même; d'aulres appa/itions s'y joignaient; je me troublais à chacune ; un paysan rencontré avec sa bergère me semblait un roi. Ainsi, pour ne pas aimer d'objet déterminé, je ne les désirais tous que plus misérablement ; les plaisirs simples de ces heures et de ces lieux n'en étaient que plus corrompus par ma sensibilité débor-
VOLOPTÉ. 43
Aée. Il vient un âge dans la vie, oEi «n beau site, l'air tiède, une promenade à pas lents sous l'ombrage, un entretien amical ou la réflexion indifféremment suffisent ; le rêve du bonheur humain n'imagine plus rien de mieux : mais, dans la vive jeunesse, tous les biens naturels ne servent que de cadre et d'accompagnement aune seule pensée. Cette pensée restant inaccomplie, cet être dont Dieu a permis la recherché modérée à la plupart des hommes, ne ae rencontrant pas d'abord, trop souvent le cœur blasphème ; on s'exaspère, on s'égare; on froisse du pied le gazon naissant, et l'on en brise les humbles fleurs, comme on arrache les bourgeons aux branches du chemin ; on repousse d'une narine enflammée ce doux zéphyr qui fraîchit ; on insulte par des regards désespérés au don magnifique de cette lumière.
Et ces doux sites, ces tièdes séjours, cependant, qui, a l'âge de la sensibilité extrême, ont paru vides, cuisanfa et amèrement déserts, et qui plus tard, notre sensibilité diminuant, la remplissent, ne laissent de trace durable en nous que dans le premier cas. Dès qu'ils deviennent suffisants au bonheur, ils se succèdent, se confondent et s'oublient : ceux-là seuls revivent dans le souvenir avec un perpétuel enchantement, qui semblèrent souvent intolérables à l'âge de l'impatience ardente.
A cet âge où j'étais alors et où vous n'êtes déjà plus, mon jeune ami, les sens et l'amour ne font qu'un à nos yeux; on désire tout ce qui flatte les sens, on croit pouvoir aimer tout ce qu'on désire. Je donnais aveuglément dans l'illusion. Le cceur, en cette crise, est si plein de facultés sans objet et d'une portée inconnue; la vie du dehors et la nôtre sont si peu débrouillées pour nous ; un phosphore si rapide traverse, allume nos regards ; de telles irradiations s'en échappent par étincelles, et pleûvent alentour sur les choses ; dès que la voix du désir
. '.oogic
ii VOLUPTÉ.
s'éléveet à moins qu'une autre voix souverainen'y coupe court, l'être entier frissonne d'un si maj^nétique mouvement, — que, sur la foi de tant d'annonces, on ne peut croire que l'amour n'est pas là chez nous, prêt à suivre, avec son enthousiasme intarissable, les perfections toujours nouvelles dont il dispose, el l'éternité de ses promesses. Mais qu'on aille, qu'on condescende à ces leurres; qu'on n'interdise pas au désir cette parole charmeresie qu'il insinue ; qu'on ne scelle (iK à jamais ses sens sous l'inviolable bandeau du mystère , les offrant en holocauste à l'union sans tache de la divine Ëpouse; ou qu'on ne les confine pas de bonne heure (dans un ordre humain et secondaire) au cercle sacré du mariage, encore sous l'œil du divin Amour ; — qu'on aille donc et qu'on essaye un peu de ces vaines délices. Comme le divorce de l'amour et des sens se fait vite, forcément I douleur ou dégoût, comme leur distinction profonde se manifeste I A mesure que les sens avancent et se déchaînent en un endroit, l'amour vrai tarit et s'en
I retire. Plus les sens deviennent prodigues et faciles, plus l'amour se contient, s'appauvrit ou fait l'avare: quelquefois il s'en dédouble nettement, et rompant tout lien avec eux, il se réfugie, se platonise et s'exalte sur un sommet inaccessible, tandis que les sens s'abandonnent dans la valléeaux courants épais des vapeurs grossières. Plus les sens alors s'acharnent à leur pâture, plus, lui, par une sorte de représailles, se subtilise dans son essence. Mais cette contradiction d'activité est désastreuse. S) les sens agissent trop à l'inverse de l'amour, tout différents qu'ils sont de lui, ils le tuent d'ordinaire; en s' usant eux-mêmes, ils raréfient en nous la faculté d'aimer. Car, si les sens ne sont pas du tout dans l'homme la même chose que l'amour.ilyaen ce monde une alliance passagère, mais réelle, entre l'amour et les sens, pour la tin secondaire de la reproduction naturelle et l'harmonie légitime du mariage. De \îi l'appa-
rente confusion oii ils s'offrent d'abord; de U aussi, dans l'excès des diversions sensuelles, et passé un <^rtain terme, 1^ ruine en nous de la puissance d'amour; sutrement, d'alliance absolue, d'identité entre eux, il n'y en a pas. Dans un bon nombre de sensibilités orageuses que la religion n'a pas dirigées, mais que le vice ou la vanité n'ont pas entièrement perdues, c'est donc quand les sens ont jeté leur premier feu et que leur violeacejfa.it moins de bruit au dedans, que l'âme malade discerne plus clairement sous la leur la voix de l'amour, la voix du besoin de l'amour. Cette voix qui s'entend à part, surtout dans la seconde jeunesse, est loin de la fraîcheur et de la mélodie que les sens lui prêtaient durant leur mutuelle confusion. Un peu Apre désormais, altérée et souffrante, non plus virginale comme au seuil du chaste hymen, non plus insidieuse comme au banquet des taux plaisirs, mais grave, détrompée, véridique et nue dans sa plainte, elle réclame sur cette terre un cœur que nous aimions et qui nous aime pour toujours. Ohl contre cette voix-là, mon ami, "si l'homme sait l'entendre, s'il sait en traduire le vrai sens, je ne saurais me montrer bien sévère. Elle est, dans l'intervalle de répit des erreurs à l'endurcissement, un suprême appel de l'infini en nous, une douloureuse protestation. Sous forme humaine, de nos instincts immortels et de notre puissance aimante. Pour qui la réchauffe en son sein et l'écoute longuement parler, elle peut devenir le signal du bienheureux retour. Soit que, ne trouvant pas sur son chemin cette âme incomparable qu'elle implore, l'âme fatiguée, mais courageuse, passe outre, et dans son dégoût de tout divertissement, dans sa soif croissante d'aimer, détachée, repentante, ne s'arrête plus qu'à la source supérieure où elle se plonge; soit que, par une rencontre bien rare, et qui est dans ce pèlerinage la plus rafraîchissante des bénédictions, apercevant enfin l'âme désirée, elle se porte au devant, T
. '.oogic
49 VOLDPTÉ.
se fasse reconnaître d'elle, et s'initie et remonte avec elle et par elle ans régions du véritable Amour. L'amour humain, en ce cas, forme comme un degré sans souillure vers le trône incorruptible. Mais, si ce destin est beau, louable, et bien doui même dans ses sacrifices, il-ne faut pas s'en déguiser le revers glissant; à force de vouloir être un appui l'un pour l'autre, on doit craindre de se devenir un écueil. Voulez-vous savoir si l'amour humain que vous ressentez demeure pur et di^e de confiance, s'il continue à vous mûrir saine- . ment et à vous préparer ; redites-vous ces paroles d'un doux Maître : « L'Amour est circonspect, humble et « droit.; il n'est ni amolli, ni léger, ni adonné aux ce choses vaines ^ il est sobre, chaste, stable, plein de « quiétude et gardé de sentinelles à toutes les portes a des sens, et m cunctit sensibus custoditus. a Reditesvous encore : « L'Amour est patient, prudent et fidèle, a et il n'agit jamais en vue de lui-même, et seipsum « nimquam guœrens. Car, ajoute le doux Haitre, dès « l'instant que quelqu'un agit en vue de lui-même, « dès cet instant il est déchu de l'Amour, a Voilà ce qu'on doit se demander, mon ami, et ce qui peut avertir 'à chaque pas si l'amour humain que l'on suit rapproche et s'il est sur le chemin qui mène. D'autres, je l'avoue, sont plus rigoureux que moi, et l'arrachent 'sans hésitation des sentiers du salut ; mais, après tant d'épreuves, je ne puis m'empêcher de lui être indulgent. Un jour, l'amant de Laure, le docte et mélodieux Pétrarque, dans une semaine de retraite pieuse, crut voir entrer le grand Augustin, son patron révéré, qui lui parla. Et le grand Saint, après avoir rassuré le fidèle tremblant, se mit à l'interroger, et il examinait cette vie en directeur attentif, et il y portait dans chaque partie son conseil : les honneurs, l'étude, la poésie et la gloire, tour à tour, y passèrent, et, lorsqu'il arriva à Laure, il la retrancha. Mais Pétrarque, qui s'était in-
cliné à chaque décision du Saint, se récria ici plein de douleur, et supplia à genoux celui qui avaii pleuré sur Didon, de lui laisser l'idée de Laure. Et pourquoi aussi, Ole plus tendre àes docteurs, ô le plus irréfragable des Pères, s'il m'est permis de le demander humblemen-t, pourquoi ne la lui laissais-tu pas ? Est-il donc absolument interdit d'aimer en idée une créature de choix, quand plus on l'aime, plus on se seiit disposé à croire, à souffrir et à prier; quand plus on prie et l'ons'élève, plus on se sent en goût de l'aimer ? Qu'y a-t-il surtout quand cette créature unique est déjà morte et ravie, quand elle se trouve déjà par rapport à nous sur l'autre rive du temps, du cdté de Dieu?
L'Amour divin, dont tout bien émane et par quitout se soutient, peut nous être figuré sur l'autel que nul n'a vu en face ni ne verra, au centre des cieux et des mondes; et delà il darde, il rayonne, il ébranle; il pénètre à divers degrés et meut toute vie, et s'il arrivait pur et seul (merus) h nos cœurs dans ce monde mortel, il ne les enivrerait pas, il ne les éblouirait pas : il les ferait éclater comme un cristal, il les fondrait, il les boirait sur l'heure, fussent-Us du plus invincible diamant, de même à peu près que le soleil, sa pâle image, embraserait le globe s'il y dardait ses rayons à im. Mais comme l'air est là dans la nature, merveilleux et presque invisible, accueillant le soleil, vêtissant la terre (1), lui étalant, lui distribuant les feus d'en haut en lumière variée et en chaleur tolérable, ainsi, au devant du pur Amour divin, pour les cœurs fidèles, est ici-bie la Charité, qui ne connaît ni vide, ni relâche, qui embrasse tous les hommes, les met entre Dieu et chacun, et opère dans la sphère humaine des âmes
(1) r^tiiianl.-onendemaDdepitrdonpour Amaury ïlagrammairs, mais l'exprasaion nom a. semblé oommandâe; vétani, qui passe pour euct, a'eat pu pouible. {tfoti de l'Édileur.)
celte distribution bienfaisante àes saintes et ardentes fontaines. Trop souvent, il est vrai, ce qui fut vicié à l'origine, les éléments où s'est infiltré le malj les germes devenus corruptibles, fermentent et s'allument dans l'air transparent, à la chaleur du soleil: de là les tempêtes et les foudres. De même, au sein de la charité obscurcie, les exhalaisons de l'orgueil Et des passions engendrent les haines et les guerres. Il est pourtantde belles âmes, si tendrement douées, si fortement nourries, qu'elles reçoivent en elles à tous les instant^ l'Amour divin, inaltérable et vif, par les milliouRde rayons de la charité itnmense, et le rendent aux hommes leurs frères en mille bienfaits aimables, eii pleurs abondants versés sur toutes les blessures et en dévouements subhmes; et si, à quelque heure triste, elles sentent expirer an hasard ces rayons trop nombreux et trop disséminés, elles n'ont, pour les ressaisir en esprit, qu'à les regarder tous sortir, comme à leur source, de la poitrine du Pontife miséricordieux, une fois mort et toujours présent, de cette poitrine lumineuse et douce oii dormit Jean le bien-aimé. Mais d'autres âmes, mon ami, sont moins promptes et moins sereines; elles ne sont ni si fermes à leur centre ni d'une célérité de rayons si diffusible; elles s'évanouiraient à vouloir directement tant embrasser, et, dans l'obscurcissement où le monde d'au delà est accoutumé de nous paraître, l'Amour divin, ne leur arrivant que par la charité universelle, les touchei'ait d'une impression trop incertaine. La Charité d'ailleurs, pour être toute-puissante sur un cœur, réclame presque nécessairement sa virginité, et bien des âmes, capables d'aimer,ont commencé par se ternir. Ces âmes donc, dans leur retour au sentiment du Saint, peuvent consulter, autant que je crois, un miroir pluscirconscrit et plus rapproché où l'Amour suprême se symbolise à leurs yeux, quelque front brillant et chéri sur lequel il pose son flambeau, la vue
d'une paupière céleste dans laquelle il daigne éclater ; elles peuvent user cliastement d'un amour unique pour remonter par degrés à l'amour de tous et à l'Âmourdu Seul Bon. Ah t si ellesyréussissent par cette voie, si ce qu'elles ressentent n'est ni un égoisme exclusif ni une pesante idolâtrie, si en passant par le voile de la figure aimée les rayons sacrés ne s'y brisent pas comme sur la pierre, si à aucun moment ils ne deviennent coupants comme des glaives ou perçants comme des éclairs, s'ils demeurent rèconnaissables à travers le disque vivant qui doit à la fois les concentreFj les élargir et les peindre pour notre infirme prunelle, ah I tout estbien, tout est sauf, tout se répare. Et quand l'être aimé meurt avant nous, quand les rayons de l'Amour saint nous arrivent désormais à travers cette forme glorieuse, transligLirée, de l'amante, et son enveloppe incoi'porelle, on a moins à craindre encore qu'ils ne dévient, qu' ils ne se brisent, et ne nous soient dangereux et trompeurs: la présence à nos ci>tés, la descente en nos nuits, de l'Ombre angélique, ne t'ait alors qu'attendrir davantage, voiler de reflets mieux adoucis, rechanger et rajeunir sans cesse en notre exil cette lumière où elle nage, dont elle est vêtue, et qui, grâce à elle, cornmence dès ici-bas, au milieu des pleurs, notre immortelle nourriture. - - -
Hais où vais-je de la sorte, mon ami ? J'étais avec TOUS, ce me semble, dans les bosquets de Couaën, oîi je m'oubliais; j'y poursuivais sous mille formes le fantôme qui m'enveloppait de sou nuage, qui oppressait mon front et mes yeux, mais dont je ne pouvais démêler la figure. Rien ne m'était plus funeste, disais-je, que cette application continué sur un tel objet. Couvés ainsi, fondus sourdement par une pensée échauffée, les sens et l'amour entraînent dans un obscur mélange nos autres facultés étions nos principes. C'est un lent ravage intérieur et comm une dissolution souterraine dont, ù
la première découve; 1, on a lieu d'être effrayé. Tandis que chez le jeune homme vraiment chaste, qui tempère sa pensée, toutes les vertus de l'âme, comme tous les tissus du corps, s'affermissent et que l'honnête gaieté, l'ouverture aux plaisirs simples, l'énergie du vouloir, l'inviolable foi dans l'amitié, l'aitendrissement cordial envers les hommes, le frein des serments, la franchise de parole et quelque rudesse même que l'usage polira, composent un naturel admirable <iii chaque qualité tient son rang et oii tout s'appuie, ici'dans la chasteté illusoire, par l'effet de cette liquéfaction prolongée qu'elle favorise, les fondements les plus intimes ae submergent et s'aflaissent ; l'ordonnance naturelle et chrétienne des vertus entre en confusion; la substance propre de l'ftme est amollie. On garde les dehors, mais le dedans se noie; on n'a commis aucun acte, mais on prépare en soi une infraction universelle. Cet te chasteté menteuse, .o ù chauffe un amas de tous les levains, est sans .doute^ire àjaj^ongue que ne le serait d'at>2rd une inco ntin e nce m énagée.
D'autres idées, plus raisonnables si l'on veut, plus consistantes du moins, avaient part aussi à mes excursions pensives. J'étais venu à Couaën pour m' ouvrir un accès dans la vie, pour gravir, en y faisant brèche, sur la scène active du monde: malgré ma confiance en ■ mon noble guide, je commençais à croii:e que je m'étais abusé. Je me sentais dans une voie fausse, impossible, et qui n'aboutissait pas. lime semblaitque toutes les peines que nous prenions, nous imaginant avancer, se pouvaient comparer à la marche d'une bande de naufragés sur une plage périlleuse; ainsi nous nous traînions, le long de notre langue de sable, de rocher en rOcher, guettant un fanal, rêvant une issue, sans vouloir reconnaître que nous tournions le dos à ia terre et que la marée montante du siècle, qui nous avait dès longtemps coupé l'unique point de retour, gagnait à
TOLDPTÉ. • 61
chaque moment sous nos pas. La*ifistesse inexprimable qu'à certaines heures du smr, j'avais vue s'étendre et redoubler dans le réseau plus bleuâtre des veines au front douloureux du marquis, me donnait à soupçonner que, malgré la décision de ces sortea de cai-actères, il n'était pas sans anxiété lui-même, et qu'entre les chances diverses de l'avenir, le néant de ses projets lu revenait amèrement. Je compatissais avant tout aux déchireinents d'un tel cceur, et j'étais à mille lieues de me repentir de m'être engagé; mais je souffrais aussi pour mon propre compte dans mes facultés non assouvies, dans ce besoin de périls et de renom qui bourdonnait à mon oreille, dans ces aptitudes multiples qui, exercées à temps et s'apppuyant de l'occasion, eussent fait de moi, je l'osais croire, un orateur politique, un homme d'Ëtat ou un guerrier. Ma pensée habituelle de jouissance et d'amour, qui recouvrait toutes les autres et les minait peu à peu, ne les détruisait pas d'un seul coup : en me baignant dans le lac débordé de mes langueurs, je heurtais fréquemment quelque pointe de ces rochers plus sévères.
Un jour que je m'étais ainsi, comme à plaisir, endolori de blessures et abreuvé de pleurs, qu'après avoir sondé longuement les endroits déléctueux de ma destinée, j'avais invoqué pour tout secours ce sentiment unique, absorbant, qui eût été à mes yeux ta rançon de l'univers et mon dédommagement suprême; un jour que j'avais perdu de plus abondants soupirs, effeuillé ■ plus de bourgeons et de tiges d'osier fleuri, tendu dans l'air des mains plus suppliantes à quelque invisible an* neau de cette chaîne qui me semblait comme celte des dieux à Platon ; ce jour-là, un 6 juillet, s'il m'en souvient, chargé de tout le fardeau de ma jeunesse, je sortais des bosquets par le carré des parterres, ma coiffure rabattue sur le visage, les regards à mes pieds; et Iq fond flottant de ma pensée était ceci : « Jusqu'à
.'.ooglc
quand l'attendre? en quel lieu îa puursuivretesîslet-elle quelque part? en est-il une sous le ciel, une seule que je doive rencontrer? » Soudain mon nom prononcé par une voix m'arriva dans le silence : je levai la fêle et j'aperçus madame de Couaèn assise à la la fenêtre de sa chambre de la tour, qui me faisait signe du geste et m'appelait. En deux bonds je fus sous cette fenêtre bienheureuse, que j'atteignais presque de la main, et d'où une channante tête, dans le cadre de la verdure, s'inclinait vers moi avec ces mots : n Pour sauvage, vous l'êtes, me disait-elle ; vous allez me ramasser pourtant mon aiguille d'ivoire, mon aiguille à broder, qui est tombée là, voyez, quelque part au bas de ce pêcher ou dans les branches. Vous me la rapporterez, s'il vous plaît, en personne et à l'instant ; et puis, si je l'ose alors, je requerrai Totre compagnie pour une corvée de ma façon. » Je ramassai l'objet sans le voir, je franchis grille du jardin, voûte d'entrée et cours intérieure sans presque toucher à la terre : en une seconde de temps j'étais à la porte de madame de Couaèn, où, avant de tourner la clef, j'attendis une ou deux autres secondes pour ne pas paraître avoir trop couru. Je frappai même deux petits coups légers comme si j'eusse craint de la surprendre, et ce ne fut que sur la réponse du dedans que j'ouvris. Une odeur suave me monta aux sens. Je pénétrais dans ce séjour intime pour la première fois. Tout y était simple, mais tout y brillait ; des meubles polis quoique antiques, une guitare suspendue, un crucifix d'ivoire à droite dans l'enfoncement du lit, à gauche la cheminée garnie de porcelaines rares, de cristaux rapportés d'Irlande, et un petit portrait en médaillon de chaque cAté; elle en face de moi à la fenêtre, toujours assise, une chaise devant pour ses pieds, une broderie au tambour sur ses genoux, un de ses coudes sur la broderie qui semblait oubliée, et dans cet oubli levant au ciel une tête douœ.
altière, ëtincelante. Elle ne bougea pas d'aboixl, et à peine si elle regarda : « Voici de quoi il s'agit, meditelle, en recevant l'aiguille que je lui rendais. H. de Couaén est sorti pour tout le soir, il reconduit ces - messieurs. Jesongequeje voudrais aller à la montagne, i la chapelle Saint-Pierre-de-Mer ; c'est un devoir; m'accompagnerez-vous ? Il y a bien pour une heure à marcher lentement, mais il nous reste assez de soleil. » Et sans attendre que j'eusse dit oui, toute à sa pensée, elle était debout, elle s'apprêtait, et nous sortîmes.
Je lui donnais le bras, la promenade était longue; j'avais une soirée entière de bonheur devant moi. Délicieux moments où l'on ne demande rien, oii l'on n'espère rien, où l'on croit ne rien désirer! Que de soins affectueux j'osais lui rendre dans les moindres mouvements et sans factice esclavage ! comme mon bras, en soulevant timidement le sien, le sollicitait de s'appuyer! Et quand nous traversâmes le pré où paissait le taureau farouche, et quand nous franchîmes le petit pont sur le ruisseau'fen'ugineus, et quand nous montâmes la côte jonchée de cailloux, que d'attentions naturelles et discrètes l'environnèrent t J'étais ingénieux à ménager sa marche, je lui faisais une route sinueuse; il semblait que moi-même de mes mains je posasse ses pieds aux places les plus douces et que j'étendisse un tapis merveilleux sous ses pas. Elle recevait ces soins admirablement, quelquefois 'avec un demi-sourire; Iç plus souvent elle s'y prétait sans avoir l'air d'y prendre « garde, et durant ce temps, comme pour récompense, elle m'entretenait de sa famille, de sa patrie et d'elle. J^on nom de naissance était Lucy O'Neilly. Elle avait [}erdu très-jeune son père ; une mère aimante l'avai élevée. Son frère aîné, patriote ardent, avait vu dans la Révolution française un puissant moyen d'émancipation pour l'Irlande: il s'était consacré, l'un des premiers, à cett« ligue généreuse des amis du pays avec ^ 6,
D,n;.aL,G00glc
lord Fitï^rald, dont il était parent, et qui eut une si triste fin. Le séjour que M. de Couam avait fait prËs d'eus répondait en plein à cette époque d'héroïque égal'ement. Entre lui et le frère de celle qu'il aimait, des , dissidences violentes d'opinion avaient éclaté. Le gentilhomme républicain, chef de famille, refusa longtemps sa sœur à l'étranger adversaire. Plus d'une fois leur querelle à ce sujet fut près d'en venir au sang, et il avait fallu toute la fermeté d'affection de la douce Lucy, toute l'inépuisable effusion de la mère, pour amortir le choc de ces deux orgueils et faire triompher l'amour. Cette mère si bonne et d'une santé déjà souffrante, OR avait dû pourtant la quitter. Les nouvelles qu'on recevait d'abord étaient rares, dilliciles à cause de la guerre active : depuis quelques mois seulement on les avait plus fréquentes, mais aussi bien tristes et donnant peu d'espoir de la conserver. Madame de Couaën avait reçu une lettre le malin même, et cette course à Saint-Pierre-de-Mer que nous faisions, était un pèlerinage qui avait pour but une prière.
Elle me déroulait ces circonstances avec une plénitude naïve de paroles, y semant un pittoresque inattendu et nuançant ses pensées successives, sans marquer jamais d'autre passion que celle d'aimer. Nous avions atteint le haut de la cfite, nous marchions sur un plateau in^l, hérissé de genêts, d'où s'élevaient çà et U quelques arïires maigres, tordus ù leur pied parles vents. Le rivage, à une petite demi-lieue enlace de nous, était sourcilleux et sombre. Quoique le soleil à l'horizon touchât presque l'Océan et l'embrasât de mille splendeurs, les vagues plus rapprochées, qu'encaissaient comme dans une baie anguleuse les hautes masses des rochers, se couvraient déjà des teintes épaissies du soir. Cette solitude, en ce moment surtout, donnait l'idée d'une sauvage grandeur. Elle en parut frappée ; après un assez long silence, je la vis plus pâle
TOLUPTÉ, 68
que de coubime sous ses cheveux de jais, et son œil aigu, attaché fixement à l'horizOD des flots, s'y plongeait avec l'expression ûidériniEsable d'une fille du bord des mers. « C'est votre Irlande que vous cherchez, lui dis-je, mais n'est-elle pas ici en réalité avec sa bruyère et ses plages ? n — « Oh I non, s'écria-t-elle, verdure et blancheur ne sont pas ici comme là-bas; làbas c'est moins rude et plus découpé; c'est ma patrie tout l^umide au matin, verdoyante d'herbe et ruisselante de fontaines. Les cimes, les lacs de l'Irlande reluisent au soleil comme ces cristaux de ma chambre. Oh I non, toute l'Irlande n'est pas ici I » L'accent de souffrance dont elle prononça ces derniers mots m'avertit que c'était moins encore aux lieux qu'aux êtres éloignés que s'adressait son regard. En descendant par beaucoup d'inégalités de terrain, et en suivant la trace déchirée d'un ruisseau qui courait au rivage, nous étions arrivés à la chapelle oii elle devait prier. Cette chapelle, depuis longtemps sans préti'e et même sans gaMien, n'était pas ruinée, comme on aurait pu croire, ni dénuée de tout ornement. Madame de Couaën avait pris soin d'en faire réparer la toiture; elle y envoyait chaque semaine une ou deux fois pour les soins de propreté et l'entretien d'une lampe sur l'autel. De plus la dévotion des pécheurs et haMtants de la côte, qui dans les p(!rils se liaient par quelque vœu, y suspendait des offrandes que la sainteté de l'endroit, tout ouvert qu'il était, suffisait bien à défendre. J'entrai avec elle un instant dans l'humble nef; mais, quand je la vis s'agenouiller, je sortis par une sorte de pudeur, craignant de mêler quelque mouvement étranger à une invocation si pure. Il me sembla -qu'il valait mieux que son soupir de colombe montât seul au Ciel. En cela je me dissimulais la vertu de cet acte divin enseigné au moindre de nous par Jésus; j'oubliais que toute prière est bonne, acceptable; que la prière même du plus
. '.oogic
KG VOLDPTÊ.
souillé des lioiumes, si elle sort du cœur, peut ajouter
quelque chose à celle d'un ange.
Une pensée m'a bien des lois occupé depuis. Si, en ce moment de crise, j'avais prié à genoux avec ferVeur pour sa mère et pour elle, plusieurs des chances mauvaises que je ne sus pas conjurer, n'eussent-elles pas été changées par là dans l'avenir de ma vie et peutétre dans l'avenir de la sienne ? Un acte méritoue de celte nature, placé à l'origine de mon sentiment, n'était-il pas capable d'en ordonner différemment l'usage, d'en mieux incliner le cours? Car les bonnes prières, même quand elles n'atteignent pas leur but direct, rejaillissent à notre insu par d'autres eiîets salutaires; elles Vont souvent frapper dans les profondeurs de Dieu quelque ressort caché qui n'attendait que ce coup pour agir, et d'oii s'imprime une tournure nouvelle au gouvernement d'une âme.
Mais, quoique par l'effet du spectacle, de la promenade et des impressions de ce soir, je me sentisse dans une disposition vraiment plus religieuse qu'il ne m'était arrivé depuis lontemps, je ne la réalisai pas. Laissant madame de Couaën prosternée à la chapelle, je m'approchai d'un débris de g Bérjt e en pierre au bord de la falaise : l'espace, l'abîme mugissant, le disque rougi de l'astre qui se noyait à demi, me saisirent, et je rêvai. Je rêvai, ce qui n'est pas du tout, mon ami, la même chose que prier, mais ce qui en tient lieu pour les âmes du siècle, la sensation vague les dispensant commodément de tout effort de volonté. Rêver, v ous le cayoT^ jrnp. '"'"'* "" """ vouloir^ c'fst Tépandcê au hasard sur les choses la sensation présente et se dilat^ démesuré men t paM'uniyers en se^mêlant soi-mêm^à clîâque çbjet senti, tandis que la prière est voulue, qii'elle est humble, recueillie h mains jointes, et jusqu'en ses plus phèrp-t dHmandus, couronnée de désior téressement. Cet effort désintéressé fut surtout ce qui
, . .Coo^jlc
VOr.OPTÉ. 67
me man5i]iuie Sûir-!à etjx! i^iiÇ m^eùt dojin^ la giière. Je voilais, j'enveloppais de mille façons ma chimèie pei-sonnelle ; je la dispersais dans les vents, sur les flots; je la confiais et la reprenais à la B atureije ne m'immoîai pas un seul insiagii Le soleil était entièrement cbuchê qùaiiH elle sortit et revint vers moi : l'absence de l'astre laissait aux masses rembrunies du rivage et aux flots montants qui s'y brisaient leur solennité plus lugubre. Pour elle, un resl* de larmes baignait ses paupières, et elle s'avançait ainsi dans toute la beauté de sa pâleur. J'étais ému vivement, et, lui prenant la main, à deux pas de l'abîme, je me mis à lui parler, plus que je n'avais encore osé faire, 5e ce qui devait consoler, soutenir dans les épreuves un coeur comme le sien, de ce qui veillerait d'en haut sur elle, de ce qui l'environnait ici-bas et de ce qui l'aimait. Elle m'écoutait dire, avec ce regard particulier fixé à l'horizon, et pour toute parole ! < 0ht c'est si bon d'être aimé) » répnndit-etlc ; et nous nous remîmes en marche silencieux.
Notre retour fut moins long que l'aller; une fois arrivés h la côte, nous n'eûmes plus qu'à descendre. Comme il faisait assez de jour, nous distinguâmes bientôt M. de Couaën en face sur la plate-form^ du château ; il nous avait reconnus et nous regardait venir, seuls êtres en mouvement dans la montagne, précédant les ombres du soir. Nous hâtions le pas en lui envoyant de loin quelques signes, elle surtout agitant par les rubans B(p grand chapeau détaché : plus près du logis , les arbres et un chemin tournant nous éclipsèrent. Au moment de notre entrée dans la cour, madame de Couaën la première courut légèrement à sa rencontre et prévint ses questions par quelques mots que je n'entendis ■pas, mais qui expliquaient l'objet de cette promenade. Il accueillit avec lenteur sa justification empressée, paraissant en jouir, immobile et souriant, un peu voûté.
toute sa personne exprimant une bien tendre complaisance. Après qu'elle eut fini, il l'entoura de son liras conime un père satisfait, et la souleva presque jusqu'à lui, la baisant aux cheveux, car elle dérobait le front. Un glaive soudain ne m'eût pas autrement frappé ; mon cœur et mes yeux, à travers le jour tombant, n'avaient rien perdu de cette cbaste scène : mon règne insensé expira. Je compris amèrement ce que je n'avais que vaguement senti encore, ce qui, dès ce soir même, devint le cuisant aiguillon de mes nuits, combien la moindre caresse de l'amour, la plus indifférente familiarité du mariage laisse loin en arrière les plus vives avances de l'amitié. C'est là en effet l'éternel châtiment de ces amitiés indiscrètes où -l'on s'embarque; c'en est le ver corrupteur et rongeur. L'envahissante jeunesse» qui De veut rien à demi, s'inite d'une inégalité oîi son orgueil est intéressé comme ses sens; elle remue, elle retourne sans relâche cette pensée jalouse. De celle-là aux plus dangereuses, il n'y a qu'à se laisser poussa; on est sur la pente des sentiers obliques.
Le lendemain et les jours suivants, mon humeur me parut comme changée ; ma douleur même était un signe que j'interrogeais avec espoir. Toutes mes sensations, toutes mes idées vacillantes commençaient à s'ébranler, à se mouvoir dans un certain ordre; j'étais sorti de mon néant, j'aimais. Une fumée légère de supériorité, l'orgueil d'un cœur qui s'était cru longtemps stérile, m'exaltèrent durant les premiers moments de cette découverte. Au lieu d'être plus triste et rêveur comme le sont d'ordinaire les personnes ainsi atteintes, je marquai une gaieté bizarre. Les bosquets me virent moins ; je restais en compagnie et m'y mêlais aux dis-
eussions avec un feu et un développement inaccoutumés. Madame de Couaën me regardait d'un ait d'étonnement: un génies'ëveiilaiten moi; carj'ëtaisdeceux,, mon ami, dont la force tient à la tendresse, et qui de-' mandent toute inspiration k l'amour. Le soir, retiré dans ma chambre, une soufTiance plus aiguë, mais moins désespérée qu'auparavant, suspendait ma lecture et gagnait mes songes; au réveil, mon premier mouvement était de me sonder l'âme pour y retrouver ma blessure : j'aurais trop craint d'être guéri.
Mais on s'habitue aux blessures qui persistent; si rien ne les renouvelle et ne les ravive, on les discerne bientôt malaisément de ses autres affecti<Hi3 fondameutaies. On est tenté de croire qu'elles s'assoupissent, tandis qu'au contraire elles minent sourdement. Une Eemaine au plus écoulée, il y avait déjà des doutes en moi et une incertitude qui ramenait toute ma langueur. Je me disais : Est-ce donc là en réalité l'amour ? Depuis l'heure où j'avais douloureusement senti cet amour s'engendrer dans mon chaos, oli je l'avais salué en mon sein avec le tressaillement et presque l'orgueil d'une . mère, je ne savais guère rien de nouveau sur son compte; ma vie reprenait son train uniforme de tristesse. Je voyais, il est vrai, madame de Couaeii seule et l'accompagnais volontiers; mais c'étaient des scènes plus ou moins semblables, des répétitions toujours délicieuses, elle présente; toujours vaines et sans trace, elle évanouie. Cet amour qui ne s'essayait pas m venai i par instants à ne plus se reconnaître. Mon ami, mon ami, que puis-je vous dire? je n'ai pas à vous raconter d'aventures. En ce moment et plus tard encore, cessera perpétuellement de même, une vie monotone et subtile, des pages blanches, des jours vides, des intervalles immenses pour des riens, des attentes dévorantes et si longues qu'elles finiraient par rendre stupides ; peu d'actes, des sentiments sans fin ; des amas de commen-
. .oogic
taires sur un distique gracieux comme dans, les jours de décadence. Ainsi j'ai vécu : 'ainsi vQnt les années fécondes, J'aj^peu vu diiBctement, peu pratiqué, je n'ai rien entamé en plein ; mais j'ai côtoyé par les principauK endroits un certain nombre d'existences, et la mienne propre, je l'ai côtoyée plutôt que traversée et remplie ; j'ai conçu et deviné beaucoup, bien qu'avec une sorte d'aridité pour reproduire, comme quand on n'a pas varié soi-même l'expérience et qu'on a rayonné longtemps dans t'espace, dans la spéculation, dans la solitude.
Cinq ou six heures de retraite studieuse et de lecture par jour [ce dont je ne me suis jamais déshabitué au milieu de mes distractions les plus contraires) suffisaient à entretenir le don naturel d'intelligence que Dieu ne voulait pas laisser dépérir en moi : le reste du temps allait à la fantaisie et aux hasards du loisir. J'ai dit que les bosquets m'agréaient moins; en effet, quand il me prenait envie d'errer seul, je choisissais plutôt désormais la montagne et la grève; elle avait semé sur ces rpcs un souvenir que j'y respirais. Nous y retournâmes tous les deux quelquefois encore; je l'accompagnais aussi au canal d'un moulin à eau situé dans la prairie au delà des pépinières et des-- vergers, et dont le fracas écumeux, sans parler des canards à la nage, amusait beaucoup les enfants. Une grande surveillance était nécessaire en un tel lieu sur ces petits êtres, de peur de quelque imprudence. Je ne m'en remettais pas .aux femmes, et j'y avais l'œil moi-même sans me lasser un seul instant, tandis qu'elle, assise, confiante en mes soirjs, travaillait nonchalamment, et, d'un air pensif, suivait mes discours bien souvent interrompus, ou m'en tenait de judicieux et profonds sur les choses de l'âme : car ce tour d'imagination qui lui Était propre , ne faussait en rien son parfait jugement ; elle m'olTrait , l'image d^ne nature à la foiajromanesque et sensée.
VOLDPTÉ. ■ 61
Aulaiit j'évitais de la regarder auparavaDt, autant j'étaris ' devenu avide de la (^nlempler al'ors; je couvais eu-' rieusement ce iioble et doun visage; je pénétrais cette expression ingénue, d'une rareté singulière, et qui ne m'avait pas parlé tout d'aboril; j'épelais, en quelque sorte, chaque ligne de cette grande beauté, comme un livre divin, un peu difficile, que quelque ange familier m'aurait tenu complaisamment ouvert.
Elle restait calme, sereine, patiente sous mes regards, de même que mon regard descendait inaltérable et pur sur son front. Elle se laissait lire, elle se laissait comprendre ; elle trouvait cela simple et bon dans son innocence; et d'ordinaire, je le crois en vérité, elle ne le remarquait pas. Mais un jour, sous les saules de ce canal, sa jeune enfant, qui était restée en silence près de nous, me dit, comme après y avoir sérieusement pensé : « Pourquoi donc regardez-vous toujours maman ainsi? B
Vous me demandiez, belle enfant, sous les saules du canal pourquoi je regardais ainsi votre mère; et j'aurais presque pu vous le dire, si vous-même aviez pu m'entendre, tant il y avait de respect dans l'intention de ce regard : c'est que la beauté, toute espèce de beauté, n'est pas chose facile, accessible à chacun, intelligible de prime-abord; c'est que, par delà la beauté vulgaire, il en est une autre â laquelle on s'initie, et dont on monte lentement les degrés comme ceux d'un temple ou d'une coltine sainte. Il y a en ce monde la beauté selon les sens, il y a la beauté selon l'âme : la première, chamelle, opaque, immédiatement discernable; la seconde, qui ne frappe pas moins peulrêtre à la simple vue, mais qui demande qu'on s'y élève davantage, qu'on en pénètre la transparente substance et qu'on en saisisse les symboles voilés. Idole et symbole, .révélation et piège, voilà le double aspect de l'humaine lieauté depuis Eve. De même qu'il y a en nous l'amour
. .uogic
et les sens, de même il y a.au dehors deux sortes de t beauté pour y correspondr»^ La vraie beauttî, plus où moins mêlée, plusoumoins complète, est souvent diffî-
' ciie à sentir dans ce qu'elle a de pur; elle nous appa \ ralt tard, tout ainsi que l'amour vrai en nous est lent à ie séparer. L'enfant ne comprend pas la beauté ; quel- :)ues couleurs rouges et brillantes, qui jouent vivement à son œil, lui en composent une bizarre image. L'adolescent, qui la poursuit et l'adore, s'y méprend presque toujours; dans sa fougue aveugle, impétueuse, on le voit embrasser à genoux les pierres grossières des chemins, comme il ferait les statuas de porphyre de la déesse. 11 faut le plus souvent que les sens soient dSjà un peu émouBsés pour que le sentiment distinct de la beauté nous vienne. Heureux alors qui sait apprécier cette beauté tardive, qui s'y voue encore à temps et se crée un cœur digne de la réfléchir! Le voluptueux, qui sent la beauté et qui la goûte, en est le fléau; il la profane de son hommage; il ne tend qu'à la dégrader et à l'obscurcir; au lieu de s'élever par elle, il jouit de la rabaisser aux amours lascives; il la précipite à jamais et la sacrifie. La noble beauté, au contraire, quand l'âme qui l'habite est demeurée fidèle îi son principe, ne périra pas avec cette enveloppe terrestre; elle méritera de persister ailleurs, rectifiée selon le vrai, épurée selon l'amour, et sous cette forme nouvelle qui ne ■ changera plus, il sera permis encore à qui la sei'vait ici-bas de continuer de l'aimer; nous avons besoin
I d'espérer cela, et rien, ô mon Dieu! ne nous interdit df le croire.
Tout novice, tout indigne que j'étais alors, et si je ne me rendais pas compte aussi uettenient de ces distinctions, je tes pressentais en partie, du moins en sa prébence. Je faisais des progrès chaque jour dans l'intelligence de cette âme tout intérieure et de la forme achevée qui me l'exprimait. Je sais issais de plus en
- , . .Coo^jlc
ilus le symbqle : çiais éyitais-je tout à fait le piège?
liais,- en étudiant la lampe sous l'albâtre, ne m'arrêtais-je p|»*trop a8x contours? Ce regard fixe et avide ne cherciiait-il donc uniquement qw'i comprendre? ne tâcbai(-il pas quelquefois de se faire comprendre aussi et d'interroger? ne se retirait-il point par moments, rebuté df) calme et du front sans trouble dont on l'accueillait, comme b1 c'eût été un refus? ne s'irritait-il jamais que l'enfant inattentif l'eût pu juger singulier, et que l'objet passionnément chéri parût le trouver si simple?
Et puis la beauté la plus égale et la mieux soutenue ici-bas a nécessairement ses heures d'écIipse et de défailfance; elle ne nous offre pas dans un jour constant sa portion idéale, étemelle. 11 est des saisons et des mois où elle devient sujette aux langueurs. Elle se lève dans un nuage qui ne la, quitte pas et qui la revêt d'une tiédeur perfide. Ses yeux nagent, ses bras retomijent, tout son corps s'oublie en d'incroyables postures; sa voix Qatteuse va au cœur et fait mourir. Quand on approche, l'émotion gagne, le trouble est contagieux; chaque geste, chaque parole d'elle semble une faveur. On dirait que ses cheveux, négligemment amassés sur , sa télé, vont se dénouer ces jours-là au moindre soupir et vous noyer le visage; une volupté odorante s'exhale de Ea personne comme d'une tige en fleur. Ivresse et poison 1 fuyez : toute femme en certains moments est séductrice.
A ces moments, en effet, je voulais fuir, je fuyais même quelquefois et m'absentais de Couaën pour plusieurs jour». L'idée de mariage alors me revenait : un amour virginal, à moi seul, et dans le devoir, ne pouvait-il donc balancer, me disais-je, l'attrait énervant de ces molles amitiés avec les jeunes femmes? Je m'y rejetais'éperdument ; je me peignais le loyer, son repos sérieux, ses douceui*» fortes et permises. Les préludes
. .oogic
e* VOLUPTÉ.
gracieux que j'avais auparavant coriiius à la Gastine, .* , 1-éveillaient d'eux-mâmes sous mes regards, et Vecommençaient en moi un chaste et rougissant tableau de flamme naissante. Deux mauvais vers de ma façon, dont je me souviens encore, se mêlaient, je ne sais trop comment; à ce vague épithalame :
El, des jeux, les amanta ae peuvent adorer, SouB lea ;eux dea parents qui aemblent ignorer i
Mais, subterfuge bizarre I au lieu de me diriger dans ces instants vers mademoiselle de Liniers, qui était toute trouvée, et pi-ès de laquelle, au fond, je me regardais bien comme assez engagé pour ne rien conclure ailleurs, j'allais imaginer des projets d'union avec quelqu'une des jeunes filles que j'avais pu apercevoir aux châteaux d'alentour. Puis, quand j'avais brodé de la sorte une pure fantaisie, et que mon cœur, derrière cela, se croyait fort comme sous H cuirasse, je raccourais à Couaën consulter'la dame judicieuse. Elle se prêtait indulgemment à ces projets contradictoires, à ces folles ébauclies que je poursuivais surtout pour côtoyei' de plus près et plus aveuglément son amour, pour m'initier avec elle dans mille détails familiers dont elle était le but constant. Quand nous avions causé ii loisir des beautés campagnardes entre lesquelles hésitait mon choix, elle s'employait, en riant, à me donner occasion de les rencontrer. Ces amitiés captieuses sont si sûres d'elle^mëmes qu'elles ne font pas les jalouses. Il y avait à une demi-lieue de Couaën un genlill^tre singulier, petit et vieux, veuf avec une fille de dix-sept ans, qu'on disait belle : madame de Couaën me mena chez eux un jour. Je connaissais déjà le père pour l'avoir vu à nos réunions politiques oii il s'emportait quelquefois, bien que son correctif d'habitude, après chaque phrase, fût : « Pour moi, messieurs, je ne con-
VOL0PTÉ, Clî
spire p9s. * A part son royalisme un peu impatient, le digne homme, en parfait contraste avec ses turbulents' voisins, offrait un ensemble de goûts paisibles et méticuleux que des infirmités naturelles avaient de bonne heure encouragés. Sa première éducation, fort mince, l'avait laissé à court, même en matière d'orthographe. Toutefois, M, de Vacquerie aimait la lecture, faisait des extraits et copiait au net les beaux endroits, les endroits sensibles principalement ; il recevait les ouvrages de Delilte dans leur primeur. Tous les deux ans, un Voyage à Paris le tenait au courant d'une foule de petites inventions à la mode dont il était curieux. II avait chez lui, pour mieux faire accueil aux visiteurs, un orgue" de Barbarie avec des airs nouveaux et des cylindres de rechange, une optique avec des estampes représentant les vues des capitales, un microscope avec des puces et autres insectes, un jeu de sobtaire sur une tablette du salon, et enSn sa tille, gentil visage en pomme d'api, iittéressante miniature. Il fallait entendre, en revenant de là avec madame de Couaen, comme Wus déroulions dans notre enjouement l'inventaire de cette dot future que m'allait apporter l'héritière de ces lieux : ajoutez-y pourtant un joli bois qui couvrait presque une demi-paroisse et deux gardeschasses pour la montre. De son côté, mademoiselle de Liniers que je visitais toujours, quoique plus rarement, ne témoignait pas une si insouciante humeur; mais, dans sa candeur de.soupçon, ce n'était nullement madame de Couaën, c'étaient plutôt mes autres relations qui commençaient à l'inquiéter. Situation^mensongèrs de nos trois cœurs I illusion trois fois moqueuse
Mon amour serpentait par ces faux-fuyants sinueux, comme une eau sous l'herbe qui la dérobe. Je le perdais de vue, je l'entendais seulement bruire; parfois même je l'aurais cru évanoui tout à fait, si quelque accident ne m'avait averti. Comnie cet amour ne s'es- . .oogic
M TOLDPTÉ.
sayait jamais directement du cùt4 de la personne aimée, H 110 se démontrait à moi que par opposition avec los autres sentiments étrangers qui pouvaient traverser sou cours. La plus forte preuve que j'eus en ce gsore* fut ma résistance soutenue aux intentions peu équivoques d'une femme des environs qui ne négligeait rien pour m'attirer. Mariée assez maussadement, je pense, âgée de trente-six ans à peu près, sans enfants, en proie à l'ennui des heures et aux désirs extrêmes de cette seconde jeunesse prête à s'échapper, elle m avait distingué en diverses rencontres; je la vis venir au trouble insinuant de ses regards et aux vagues discours platoniques oîi elle s'efforçait de m'envelopper. Mes sens frémirent, mais mon cœur répugna :' quelques mois plus tôt, je me fusse abandonné avec transport. Un jour que je m'étais laissé inviter chez elle, dans une lecture au jardin qu'elle m'avait demandée, elle m'interrompit fotâtrement, m'arracha le livre des mains et se mit à fuir, en semant à poignées des roses qu'elle arrachait aux touffes des bosquets. Le péril,fut vif par la surprise ; je n'eus garde de m'y exposer ftirechef. Ma force de résolution en cette circonstance 'bie ât bien fermement sentir à quels autels mystérieux je m'appuyais.
Cependant l'impatience de ma situation me ressaisissait par fréquents et soudains assauts. Tout déguisement tombait alors, toute subtilité s'envolaîl, comme uoe toile légère sous ta risée de l'orage. Je tendais ma ïhalne, je l'agitais avec orgueil, je ne la voulais plus ni ompre, ni cacher; je la voulais emporter au désert, t^ombien de fois, cette chaîne adorée, il me sembla la ! trainer sur mes pas et rent«ndre bruyamment retentir jle long de la grève où je marchais contre le vent, resj pirant la pluie saline qui me frappait en plein le visage, / et mêlant mon cri inarticulé aux glapissements des / goélands et des fiotsl Les yeux vers l'Ouest, devant
. .Coogk-
moi rOc(5ah et ses sillons arides, mon regard s'arifitait voluntiei's ù une petite ile dépouillée qui surgissait à peu de distance du promontoire -voisin. Antique séjour, dit-on, d'un collège de Druides ; puis, plus tard, monastère chrétien; aujourd'hui déserte, à l'exception de quelques huttes misérables. J'imaginai, & force de la voir, de m'y installer en solitaire, de cultiver sur ce roc sans verdure ma pensée éternelle et sans fleur, et de tt'en revenir visiter l'objet vivant qu'une fois par semaine au plus dans la dévotion d'un pèlerinage. Un jour donc, prétextant une absence, et sans confier ma résolution à personne, je passai en canot dans l'île dès le matin. J'en parcourus tout d'abord avec une sorte de joie sauvage les ruines, les escarpements, les pierres monumenteles; j'en fis plusieurs fois le tour. Tant que le soleil brilla sur rhoriaon, ce fut bien: maïs la nuit en tombant m'y sembla morne et mauvaise. La journée ^ et le soir du lendemain redoublèrent mes angoisses; de morlels ennuis m'obsédèrent, les ténébreux désirs, les pensées- immondes naissaient pour moi de toutes parts da B ces sites austeres oii je m'étais promis puraté d'Ame et'icbnstaaw. Sur cet espace resserré je rôdais aux mémesendroils jusqu'au vertige; je ne savais oii me fuir, de quel dieu sanglant épouvanter ma mollesse ; je me collais les mains et la face aux blocs de granit. Cet altier stoïcisme de la veille m'avait rudement précipité à UD mépris abject de moi. Le sommeil me vint enfin sous le toit d'un pêcheur, mais un sommeil trouble, épais, agité, pesant comme la pierre d'un sépulcre et bigarré comme elle de figures et d'emblèmes pénibles. Dieu I le soir de la vie, la nuit surtout qui doit suivre, ressemblerait-elle pour le lâche voluptueux à ces soirs et à ces nuits de l'île des Druides ? ô Dieu I grâce s'il en est ainsi, grâce t Je veux me retremper en toi avant le soir, te prier tandis que le soleil luit toujours et qu'un peu de force me reste; je veux m'eo-
. '.oogic
(18 VOLDPTÊ.
tourer d'actions bonnes, de souvenirs nomliroiiK ef pacifiants, pour que mon dernier sommeil soitdouK, pour qu'un songe heureux, paisiblement déployé, enlève mon âme des bras de l'agonie et la dirige aux lumières du rivage.
A peine guéri de mon projet de retraite dans l'île, je me reportai plus loin ; je méditai une solitude moins étroite et moins flpre derrière un plus large bras de l'Océan. Madame de Couaën m'avait souvent entretenu de sa maison natale, k un mille de Kildare, dans le comté de ce nom; elle y avait vécu jusqu'à son départ d'Irlande, et sa mère y habitait encore. Je connaissais, pour les lui avoir fait décrire en mainte circonstance, les moindres particularités de ces lieux, la longue allée entre une double^aie vive qui menait à la porte grillée, les grands ormes de la cour, et, du côté du jardin, cette bibliothèque favorite aux fenêtres cintrées oii couraient le chèvre-feuille et la rose; j'avais présents à toute heure les pots d'œiUets qui embaumaient, les caisses de myrte sur les gradins du perron ;■ la musique des oiseaux, à deux pas, dans les buissons du boulingrin; latéralement les touffes épaisses d'ombrage, et, en face, au milieu, une échappée à travers la plus fraîche culture dont la rivière Currah animait le fond. C'est là, dans ce cadre verdoyant, que mon amour se figurait la douce Lucy, en robe blanche, nu-tête, donnant le bras à sa mère affaiblie, la faisant asseoir sur un banc au soleil, lui remettant à la main sa longue canne dès qu'il fallait se lever et marcher: « Ohl oui, •[ m'écriai-je involontairement devant cette fille pieuse, « quand j'étais témoin de ses trop vives inquiétudesn oui, madame, j'irai rejoindre votre mère !à-bas, lui n porter vos tendresses, la consoler de votre absence, a la soigner en votre place; je tiendrai à vous plusunia quement que jamais ; je serai pour elle un autre vous- « même. » Et je mB faisais redire, comme à un messa-
ger intime, chaque objet en d(îtail, les fleurs aimées, . les banos le mieux caressés de la chaleur, les plac«3 marquées par des souvenirs. Elle souriait au milieu de sa confidence, avec une tristesse incrédule et pourtant reconnaissante : mais, moi, je me prenais sérieusement à cette pensée; les moyens d'exécution se jmgnaient, sa combinaient dans ma tête : il n'y avait que l'idée du péril où je laisserais M. de Couaën, qui me piit encore retenir. Ayant réfléchi cependant qu'une intrigue importante était alors entamée à Londres; qu'en y passant j'y pouvais être à nos amis d'une utilité majeure; que d'ailleurs un éclat immédiat paraissait de moins en moins probable à cause de la trêve avec l'Angleterre ; mêlant, je le crois bien, à ces raisons, sans me l'avouer, une obscure volonté de retour, mon dernier scrupule ne tint pas, et j'attendis de pied ferme l'occasion prévue.
Vers la fin de l'automne, en effet, un soir, sous la brume et l'ombre, il nous arriva des lies une barque avec trois hommes etdesecrètesdépéches. H. de Couaën était depuis quelques jours absent chez l'ancien gouverneur de..,, à plus de vingt lieues de là, trop loin pour- qu'on eût le temps de le faire avertir; car la barque repartait à la nuit suivante. On put toutefois remettre un paquet cacheté qu'il avait eu la précaution de confier à sa femme en nous quittant. Je pris langue dans le jour avec. ces hommes, et il fut convenu sans peine qu'ilsm'enimèneraient. J'écriVisune longue lettre, particulièrement adressée à madame deGouaên, mais de manière qu'elle me servit aussi d'explication et d'excuse auprès de lui. J'y exposais mon projet, mes sentiments envers tous deux, mon vœu profond de né tenir désormais au monde, à l'existence, que par eux seuls; j'y dépeignais le désordre de mon âme en termes expressifs, mais trausligurés; j'y parlais de retour, sans date tixe, bien qu'avec certitude. Celte lettre
écrite, je la plaçai dans ma chambre à un endroit apparent, et, comme minuit approchait, je i-egagnai la '^falaise. La marée qui devait nous emmener était presque Jiaute; nos hommes pourtant, qui amassaient des forces par un peu de sommeil, ne paraissaient pas ; DOus en avions bien encore pour une heure au moins. Je m'assis donc, en attendant, précisément à celte guédte, non loin de la chapelle, là où j'étais déjà venu le jour de la prière. Les mêmes pensées, grossies d'une infinité d'autres, s'élevaient dans mon sein. L'oiide, et l'ombré, et mon âme, tout redoublait de pro fondeur et dinSnl^èiTmoi comme autour de moi. C'était une nuit fVoïde et brune, sans nuages, oîi les étoiles éclairaient peu, où les vagues bondissantes ressemblaient à noir troupeau, où perçait au ciel, comme un signe magique, le plus mince et le plus pâle des croissants. A cette heure d'un adieu solennel et presque tendre, le Génie de ces lieux se dévoilait à mon regard avec plus d'autorité que jamais, et, sans s'abaisser en rien ai s'amollir, il se personnifiait insensiblement dans la divinité de mon cœur. Les temps reculés, les prêtresses merveilleuses, le lien perpétuel et sacré de l'Armorique et de l'Irlande, ces saints confesseurs, dit^n, qui faisaient le voyage en mouillant à peine leur sandale sur la crête aplanie des flots, je sentais tout cela comme une chose présente, familière, comme un accident de mon amour. D'innombrables cercles nébuleux, dans l'étendue de l'Océan visible et de l'Océa» des âges, vibraient autour d'un seul point de ma pensée t m'environnaient d'un charme puissant. Au plus f ort de cettp r edoutable ha rmonie où je me noyais pour me retrouver sans^esse, Tl me sembla que des airs et des eaux s'élevait une voix qui criait mon nom : la voix s'approchait et devenait par moments distincte; il y avait des intervalles de grand silence. Mais un dernier cri se fit entendre, un cri, cette fois, qui me nommait avec dé-
tresse; un accent humain, réel et déchirant. Je me levai tout saisi d'effroi. Qu'aperçus-je alors? une femme errante, en sarrau flottant, sans ceinture, les cheveux comme épars, courant à moi dans un noble égarement, et agitant à la main quelque chose de blanc qu'elle me montrait. Ame de ces plages, fatidique beauté, Velléda immortelle! par cette veille d'automne, sous cette lune naissante, étaiUie vous ? tl ne lui manquait que la faucille d'or.
C'était celle que vous avez vous-même devinée, mon ami; c'était Elle, pas une autre qu'Elîe. Elle devant moi, à cette heure, sur ce roc désert où déjà nos mains s'étaient pressées; Elle, me criant de bruyère en bruyère et me cherchant ! Je demeurais muet, je croyais à une fascination; il me fallut plusieurs minutes avant de comprendre. Or voici ce qui s'était passé. Durant toute la guerre, les nouvelles d'Irlande ne nous parvenaient qu'indirectement, avec nos périlleuses dépêches de Londres. Depuis la pais, la correspondance de famille s'était faite à découvert; quelques lettres pourtant, par un reste d'habitude, avaient continué de suivre l'ancien détour. Ce soir-là, avant de s'endormir, madame de Couaën eut fortement l'idée qu'il en pouvait être ainsi, et elle s'était hasardée à ouvrir le paquet qu'elle n'avait pas visité la veille. Une lettre à son adresse la frappa aussitôt; c'était l'écriture de son frère : sa mère était mortel Cette lettre fatale à la main, elle courut à ma chambre sans m'y trouver : on m'avait vu sortir; elle n'en demanda pas davantage, et, soit vague instinct vers une route connue, soit conclusion soudaine que je ne pouvais être autre part, à cette heure, qu'au lieu de l'embarquement, elle s'y trouva toute portée : ses piedf l'y avaient conduite par un entraînement rapide.
Je l'apaisai; son sein se gonfla ; je tirai d'elle des réponses et des larmes. L'ayant contrainte à a'asseoirun moment, j'osai toucher de la main ses pieds de marbra.
. '.oogic
El puis nous revînmes doucement, comme nous élions revenus tant de fois. Pour mieux rassasier sa douleur, pour lui montrer combien, à l'instant de l'annonce funeste, ma pensée, non moins que la sienne, étaiL d'avance tout entière à l'objet ravi, je lui contai le projet qu'avait arrêté sa venue; elle lut la lettre que j'avais écrite : son trouble futgi-and, nous mêlions nos âmes : < Ohl promettez que vous ne partirez jamais, « me disait-elle; M. de Gouaën vous aime tant! vous
■ nous êtes nécessaire. Ma mère n'est plus, j'ai besoin . ■ de vous pour vous parler d'elle et de ce4 choses que
■ vous seul savez écouter. » — Le lendemain, après une conversation inépuisable sur l'objet révéré, iout d'un coup, et sans liaison apparente, elle s'écria en me regardant de ce long regard fixe qui Ji'était qu'à elle : « Dites, vous resterez avec nous toujours, vous ne vous a marierez jamais! s Je ne répondais qu'en suffoquant de sanglotSj et par mes pleurs sur ses mains qiie je baisais.
M. de Gouaën arriva le jour suivant. Les dépêches étaient graves et plus décisives que noua n'aurions pu croire. Une rupture de l'Angleterre paraissait imminente; nos amis projetaient de petits débarquements successifs; tout d'ailleurs se nouait étroitement à Paris. ■ M. de Gouaën, ayant le besoin de s'y rendre lui-même, nous annonça qu'il partait incontinent; mais par réfleiion, et pour dérouter les conjectures, il fut convenu qu'il emmènerait sa femme et ses enfants, et que je les accompagnerais : cela ainsi aurait tout l'air d'un voyage en famille. Le vieux serviteur François, durant cette quinzaine, restait chargé du soin de la côte. La veille de ce prompt départ, madame de Gouaën étant occupée
■.ni.jL.Googk
aux préparatifs, je pris le chemin, désormais bien lumineux, de la colline : je ne l'avais pas encore monté si léger, si bondissant de cœur, avec plus de souffle à la face et dans mes cheveux. Le monde intérieur se peuplait enfin po ur moi, le monde du dehors et de i'aetion allait s'o uvrir; je n'avais jamais tant goûté à ia » fois de cet te double vie. L'inquiétude pourtant de l'en- * treprise si prochaine aggravait un peu mon émotion, et, bien qu'il s'y mêlât en perspective raille occasions enviables de services et de dévouement, je ne pouvais me déiMber à l'idée d'un bonheur inaccompli, mais cher, mais ianoré, paisible et croissant, qu'oQ aventure. Le marquis surtout me semblait incompréhensible. Moi, je concevais mon imprévoyance apparente; je les suivais, lui et elle, et leur fortune. Lui, au contraire, ■ que suivait-il? Quelle fatalité orageuse lui intei'disait dejouir? Il était clair qu'il allait se briser quelque part, nous briser plus ou moins itous ensemble; je n'osais d'avance augurer, en ce qui le concernait, sur quel écueil ni avec quelle chance de naufrage. Tandis que j'alternais ainsi d'elle à lui et que je me posais inévitablement, au début de toute combinaison attrayante, l'énigme silencieuse de cette noble figure, voilà qu'ayant atteint la bruyère, je l'aperçus lui-même |de loin, qui marchait à pas lents et s'arrêtait par pauses fréquentes, les mains enfoncées jusqu'au coude dans ses poches de derrière, et la tête sur sa poitrine, comme quelqu'un d'absorbé qui s'oublie. J'étais à son côté qu'il ne m'avait point entendu encore, tant son attention au dedans était forte, tant aussi le vent de mer soufflait contre nous et chassait les bruits, et tant l'herbe fme de la bruyère assoupissait mes pasi Quand je le saluai par son nom, il se redressa brusquement comme découvert dans sa blessure; il reprit et garda une attitude de corps moins abandonnée; mais lo bleu amer de ses yeus, l'endolorisscmcnt humide de ses tempes, lais- . .oogic
7* VÛLDPTÈ.
saient k jour son âme, et, sous une forme assez abstraite et générale, la converfiation qu'il entama poursuivit tout haut sa pensée.
J'ai remarqué maintes fois, mon ami, que les hommes d'action, les esprits fermes et résolus, même les plus ignorants, quand ils s'abattent sur les pures idées, y font des percées profondes; qu'ils se prennent et se heurtent à des angles singuliers, et ne les lâchent pas. Jetés à la rencontre dans la métaphysique, ils y chevauchent étrangement et la traversent par les biais les plus courts, par des sentiers audacieux et rapides. Gomme le nombre des questions sérieuses n'est pas intini pour l'homme, comme le nombre des solutions l'est encore moins, il y a une sorte de curiosité à voir les éternels sujets de méditation remaniés au pli de l'expérience active, et la rude énergie d'un mortel héroïque se tailler, en passant, une ceinture à sa guise, au lieu de la trame oiseuse et subtile, toile de Pénélope des dialecticiens et des philosophes.
M. de Couaën, d'une voix altérée que j'entends encore, me tenait donc de mélancoliques discours dont
« Amaury, Amaury, c'est une nide arène que la vie, une ingrate bruyère; et j'étais en train de me le dire quand vous êtes venu. 11 y a une loi probablement, un ordre absolu sur nos (êtes, quelque horloge vigilante et infaillible des astres et des mondes : mais, pour nous autres, hommes, ces lointains accords sontcomme s'ils n'étaient pas. L'ouragan qui souffle sur nos plages peut faire à merveille dans une harmonie plus haute; mais le grain de sable qui tournoie, s'il a la pensée, doit croire au chaos. Depuis que l'homme est, dit-on, sorti du chêne, il n'est pas moins assujetti à l'aquilon ({ue devant : ici battu, rabougri, stérilisé (et il frappait de sa canne une yeuse maigre et nouée 'du chemin), plus loin majestueux, dominant et tout en ombrage, et pour-
VOLUPTÉ. ZB
tant la vigueur du tronc que voilà n'est pas la moindre. Les destinées des hommes ne répondent point à leur énergie d'âme. Au fond, cette énergie est tout dans chacun ; rien ne se fait ou ne se tente sans elle ; maie entre elle et te développement où elle aspire, il y a l'intervalle aride, le règne des choses, le hasard des lieux et des rencontres. S'il est un effet général que l'humanité en masse doive accomplir par rapport à l'ensemble de la loi étemelle, je m'en inquiète peu. Les individus ignorent quel est cet effet; ilsy concourent à l'aveugle, l'un en tombant comme l'autre en marchant. Nul ne peut dire qu'U est plus fait que son voisin pour y aider. Il y a une telle infinité d'individus et de coups de dés humains qui conviennent à ce but en se compensant diversement, que la fin s'accomplit sous toutes les contradictions apparentes; le phénomène ment perpétuellement à la loi; le monde va, et l'homme pâtit ; l'espèce chemine, et les individus sont broyés t.. .
« Non, en fait de destinée humaine individuelle, en fait même d'événements principaux et de personnages de l'histoire, je ne sais rien à proclamer de nécessairement et régulièrement coordonné ; je ne sais rien qui, selon moi, au point de vue oii nous sommes, n'ait pu aussi bien être autre, et offrir une scène et des figures toutes différentes. » Et il prenait l'exemple le plus saillant, qui m'est toujours resté : « Vous jugez peut-être le 9 thermidor, avec la chute de Robespierre et des siens, un événement nécessaire; il y a du vrai en un sens : on était las des monstres. Et pourtant si, ce jour de thermidor, la Commune et Robespierre avaient vaincu, ce qui était matériellement fort possible, Robespierre ne serait pas tombé. Qui sait alors la tournure nouveQle? 11 eût ménagé la 'transition lui-même; l'hypocrite se serait tempéré; il aurait parodié jusqu'au bout Octave, et ce serait lui au lieu de l'autre, lui,
76 VOLTJPTE.
l'ancien triumvir, que noua aurions à vaincre aujourd'hui, et qui peut-être noue vaincrait...
'( Je crois volontiers, cher Amaury, à une loi suprême, absolue, à une ordonnance ou fatalité universelle; je crois encore à l'énergie individuelle que je sens en moi : mais entre la fatalité souveraine et sacrée, celle (le l'ensemble, le ciel d'airain des sphères harmonieuses, et cette énergie propre à chaque mortel, je vois un champ vague, nébuleux, inextricable, région des vents coniraires, où rien pour nous ne se rejoint, oii toute combinaison humaine peut être ou n'être pas. Dans l'ordre absolu, j'ignore si tout se tient, si le dedans de notre navire terrestre est lié dans ses moindres mouvements aux vicissitudes supérieures. Un remuement de rats, îi quelque fond de cale, se rattache-t-îl au cours de la lune, aux moussons de l'Océan? Que cela soit ou non en réalité, pour nous, hommes, aucun lien de cette sorte n'est appréciable. Tel qu'un équipage nombreux à bord de cette terre, nous nous démêlons donc entre nous. L'heure, le rang, les circonstances, un câble ici ou là entre les jambes, une foule de causes variables qu'on peut appeler hasard, se combinent avec l'énergie de chacun, pour l'aider ou la combattre. Cette énergie, tantôt triomphe, [tant(}t succombe; il n'est qu'heur et malheur, voilà tout...
« Quand on se sent -vigoureux d'âme, plein daplitude et d'essor, et que pourtant la destinée favorable nous manque, on la voudrait du moins noblement et grandement contraire. A défaut d'éclat glorieux, ou réclamerait de sanglantes infortunes et des rigueurs acharnées, pour ne rien éprouver à demi. Mais non : c'est trop demander, ô homme! Aux plus grands coeurs, l'infortune souvent elle-même est médiocre; un guignon obscur vous use. Au lieu du tonnerre, c'est un brouillard. Vous avez un délabrement lent et partiel, et pas une grande ruine...
VOhVPTÊ. 77
n Voyez, voyez, s'écriait-il (et il me montrait la mer qui battait la pointe du promontoire : de temps à autre, une vague plus haute jaillissait en écume contre la pointe et montait avec blancheur dans un coin de soleil couchant, qui seul perçait le ciel couvert], voyei cette vague qui brille et s'élance à la crête du rocher, comme une divinité marine : voilà le grand homme, Fhomme qui arrive à la cime ; mais au prix de combien d'autres avortés ! Bien des vagues se pressaient dans la même ambition, aussi fortes et aussi puissantes : nul œil ne les discernera; nulle voix ne les appellera déesses. I-es unes en grondant retombent en ce sein mobile qu'elles ont un moment gonflé ; les autres expirent dans quelque anse cachée, dans un antre du bord, comme un phoque obscur. Pour une qui s'élance et surgit de son piédestal, que de vaincues rongent la base et ne servent qu'à lancer plus haut l'heureuse et la triomphante 1 ainsi sur l'océan des hommes. Une seule différence, c'est que la vague heureuse est lancée au butcomme un trait, tan-, dis qu'une fois au-dessus du niveau commun, l'énei^ie humaine, jusque-là comprimée, réagit, se déploie, pose le pied où elle veut, et tient l'empire...
« Cet homme qui monte et grandit chaque jour, que j'admire et que je hais; que demain, si Ion n'y met ordre, ses victoires couronneront César; oet homme dont j'irais baiser le gant, si je ne lui réservais une lame au cœur, — vous le croyez sans pareil à son époque : le mugissement public le salue ; écoutez ! on le proclame déjà l'unique, l'indispensable, le géant de notre âge. Il a ses pareils, Amaury, j'en réponds; il a des égaux, peu nombreux, je le sais; mais il en al It en a jusque dans la foule qui se rue sous ses balcons; il en a qui mourront sergents dans son armée, ou colonels peut-être ; il en a qui mourront à le haïr et à ne pouvoir le vaincre ; il en a qui vivront assez pour le subir jusqu'au bout dans son orgueil et dans sa démence.
78 voluptl;.
« Vous, Amaury, jeuoes gens, à l'âge de l'action qu'on se figure prochaine et de l'enthousîasnae exubérant, vous ne sentez pas ainsi. Vous no comptez pas, vous ne mesurez pas. Vous acceptez avec ivresse vos rivaux et l'univers, vous conliant en vous-mêmes, et sans discuter les chances I (Je n'ai pas bescun de dire qu'ici le marquis se méprenait à mon égard. ) Vous leur faites la part généreuse. Pourvu que le combat s'engage sur l'heure, que vous importe le soleil dans les jeux? le résultat qui va suivre voua paraît d'avance la justice même, et plus que sutSsant h tout redresser. lUais plus tard, aux abords de la grise saison, quand le' sort a chicané sans pudeur, quand la bataille a reculé (lès l'aurore et qu'on est harassé de contre-teraps, on se fait chagrin, raisonneur et sévère. Il est dur de voir les occasions, une à une, s'écouler, nos pareils s'ancrer et s'établir, de nouvelles générations qui nous poussent, et la barque de notre fortune, comme un point noir à l'horizon, repartir sans avoir abordé, et se perdre dans l'immensité, le nombre et l'oubli...
« Tel homme vous parait bizarre, taciturne et déplacé. Vous avez vécu près de lui, avec lui; vous l'avez accosta maintes fois. Vous l'avez rencontré aux eaux deux étés consécutifs ; il a dîné avec vous, deux hivers, à la table de la garnison ; vous le croyez connaitre. Pour vous il est jugé d'un mot : nature incomplète et atrabilaire, dites-vous; et le voilà retranché des hauts rangs. Savez-vous donc ce que cet homme a dans l'âme, ce qu'il pourrait devenir s'il n'était barré h jamais par les choses, s'il se sentait tant soit peu dans sa voie, s'il lui était donné un matin, au sortir de ses broussailles, d'embrasser d'un coup d'oeil toute sa destinée?
ï Puis, lorsqu'une fois ils sont arrivés à bon terme, on exagère, on amplifie après coup les hommes ; on fait d'eux des trophées pu des mannequins gigantesques ; «n les affuble d'idées quasi surnaturelles ; on
leur met dans les poches vingt sortes ie systèmes, placets des rêveurs et rhéteurs à la postérité. Niaiserie et mensonge que tout cela I — Eli I bonnes gens, sachez-le bien ; il y a par le monde tel maussade personnage, crotté comme vous peut-être, et tout à. lait de mémo étoffe que vos demi-dieux. H y a bien des virtualités sans ezertion {mot fort juste qui nous manque, Amaury, et que la marquise prononcerait beaucoup mieux que moi}, bien des germes pareils, qui avortent obscurément, ou s'arrêtent h des d^és inférieurs, faute d'occasion, de fraîche brise et de soleil. »
Gomme je voyais le marquis tourner obstinément sur la même idée et s'y embarrasser avec fatigue, je pris sur moi de l'interrompre : a Cette multiplicité,' cette déperdition des facultés humaines en ce monde, lui dis-je, est consolante à la l'ois et triste : triste pour tel ou tel individu sans doute; consolante à l'égard de l'ensemble. Cela montre que le gros même du genre humain aujourd'hui se compose, se recrute d'une noble et précieuse matière, et qu'il n'est plus destiné en lot au premier Nemrod venu, comme autrefois. J'aime mieux cette nombreuse infortune refoulée et gémissante qu'un niveau dormant ; j'aime mieux ces têtes de princes, de capitaines, d'orateurs, étouffés ot luttant à la nage, qu'un paisible troupeau d'animaux sous un ou deux pasteurs, n
— Mais, lui, n'entendait pas la chose dans le sens de mes conclusions. Toute son ironie contre les individus hors de ligne ne tournait pas à la pensée du grand nombre, à la considération de l'importance croissante et bientôt dominante d'une masse ainsi mue des plus généreux ferments. Il dévorait simplement, comme un outrage, de ne pas être un des mortels d'exception qui se tiennent tête et rompent entre eux la paille du sort, un des chasseurs de peuples, s'il le
fallait, ou des pasteurs. M. de Couaë n n'avait pas le ■ se n timeiit de s temps moderne s .
Le soir tombait, nous redescendions tous les deux assez pesamment l'éternelle et chère montagne. C'était presque dans le~ciel le même instant de déclin que quand j'étais redescendu la première fois avec elle, il y avait un peu plus d'un an ; et à cette saison avancée, sous cette froide teinte automnale, le souvenir de la soirée sereine se ranimait en moi par le contraste des moindres circonstances. A la conversation remplie de tout à l'heure avaient succédé quelques-uns de ces mots rares et insignifiants qui témoignent la fatigue d'une pensée prolongée : le marquis, de plus en plus sombre, poussait intérieurement la sienne. Gomme je levais les yeux au tournant de la descente, j'aperçus vers l'angle du rempart, à l'endroit juste d'où la première fois il nous avait vus venir, celle même que je conduisais alors. Elle nous guettait du logis à son tour et brillait de loin sur sa plate-forme, comme une apparition de châtelaine, blanche dans l'ombre, calme et clémente : « Regardez, ne pus-je m'empficher de m'écrier en toua chant le bras du marquis, regardez, ne voilà-t-il pas « l'Espérance?
Liicia nlmlca di elaicum cnidete!
« C'est Dante, marquis, Dan1« le poète des proscrits et M des âmes fortes comme Ja vôtre, qui dit cela. " Un bref sourire fronça railieusoment sa lèvre ; il le recouvrit aussitôt de quelques mots affectueux.
Vous iigurez-vous nettement, mon ami, le cours de la pente et le point tournant de l'avenue où se passaient ces clioses? avez-vous bien noté, dans ses accident'* les plus simples, cette route toujours la même? vous y ai-jeassezsouventramené, pour vousla peindre? si vous la visitiez, la reconnaîtrien-vous ? si je meurs demain,
■ . .Coogk-
VOLUBTÉ. ~ 81
'ce coin désert du monde se conservera- f-îl en une mémoire f Ou plutôt ne vous ai-je pas lassé en pure perte sur des traces sans but? n'avez- vous pas trouvé, à me suivre, la montée bien lenfe, la contemplation bien longue, et le retour par trop appesanti? n'avez-vous pas été rebuté devant ces ennuis que j'aime, et cette monotone grandeur? Si cela est, mon ami, patience I voici qu'enfin nous quittons ces lieux... Couaën, dans trois semaines, me re^erra un mstant; mais non plus la montagne. Une seule foi'i encoie la derniÈreet la suprême, quand j'y reviendrai, sept longues années auront pesé sur ma tête ce sera le lendemain .ou le soir des plus formidables et ries plus agonisantes de mes heures d'ici-bas ; ma destinée profane sera close, scellée à jamais sOus la pierre. Pèlerin courbé et saignant, vous me verrez porter la cendce du sacrifice au haut de cette même colline où naquit mon désir : le marquis et moi, appuyés l'un sur l'autre, nous la monterons t
Et pourtant, un inexprimable regret se mêle à la pensée du premier cbarme. Les hommes, dont la jeunesse et l'adolescence se sont passées à rêver dans des sentiers déserts, s'y attachent et y laissent, en s'en allant, de bien douces portions d'eux-mêmes, comme le^ agneaux leur plus blanche laine aux buissons. Ainsi, hélas I je laissai beaucoup à la bruyère de la Gastine ; ainsi surtout à celle de Couaën, Bruyères chéries, ronces solitaires qui m'avez dérobé, quand je m'en revenais imprudemment, qu'avez-vous fait de mon vêtement do lin et de la blonde toison de ma jeunesse î
Le voyage fut pour moi, mon ami, ce qu'est toujours le premier voyage hors du canton natal, ihi voyage avec
. '.oogic
. 82 VOI^UPTÉ.
celle qu'on aime : l'ivresse d'abord de se sentir mouvoir et lancer indolemment d'un essor rapide à rencontre de la destinée; l'orgueil naïf d'être regardé, envié, le long des villages, sur le devant des maisons, par
. ceux qui demeurent ; la confusion joyeuse, comme dans une fête, des actes les plus ordinaires de la vie ; une curiosité égale à celle de l'enfant qu'on tient entre les genoux, et qui s'écrie, et dont on partage l'allégresse tout en affectant l'insouciancç ; beaucoup de côtes que l'on monte à pied par le sentier te plus court, d'un air d'habitude et avec la nouveauté de la découverte ; des conversations inânles, près de la glace baissée, sous toutes les lueurs du ciel, mais qui redoublent quand la lune levée idéalise le paysage et que le sommeil ne vient pas ; — puis, quand le sommeil est venu, le silence dont jouit celui qui veille ; les fantaisies qu'il attache aux arbres qui passent ; une légère idée de péril qu'il caresse ; mille gênes délicieuses, ignorées, qu'il s'impose, et qu'interrompent bientôt les gais accidents du souper et de la couchée. Toute cette féerie variée de la route alla expirer, le soir du cinquième ou sixième jour, dans la fatigue, la brume et le tumulte ; nous étions au faubourg de Parîs.
Notre descente se 6t à deux pas du Tal-de-Grâce, en ce même cul-de-sac des Feuillantines dont yous m'avez plus d'une fois entretenu et que l'enfance d'un de vos illustres amis vous a rendu cher. Que de souvenirs, à votre insu, vous suscitiez en moi, quand vous prononciez le nom de ce lieu, en croyant me l'apprendre ! Madame de Cursy, tante de M. de Couacn, ancienne supérieure d'un couvent à Rennes, vivait là en communauté avec quelques religieuses de son âge : elle nous attendait et nous reçut dans sa maison. M. de Couaën avait cru possible d'accepter son hospitalité, pour cette ibis, sans la compromettre. C'était une personne de vraie dévotion, d'une soixantaine d'années approchant.
petite détaille, ridëe, jaunie, macùrôe de visage, mais avec je ne sais quel éclair de l'aurore inalt^fable ; mie de ces créatures dont la chair contrite s'est faite de bonne heure à l'image du Crucifié, et qu'un reflet du glorieux suaire illumine au front dans l'ombre comme une" des saintes femmes au Sépulcre. Heureuses les âmes qui passent ici-bas de la sorte aous un rayon voilé, et chez qui l'amoureux sourire intérieur anime toujours et ne dissipe jamais le perpétuel nuage 1 Sa figure avait bien quelque chose du tour altier de son neveu, mais corrigé par une douceur de chaque moment, et la noblesse subsistante de ses manières ae confondait avec son hiimilité de servante de Dieu pour familiariser tout d'abord et mettre à l'aise en sa présence. Elle connaissait déjà madame de Couaën pour l'avoir reçue dans deux voyages précédents; mais elle n'avait pas vu encore les enfants. Ils la goûtèrent au premier aspect, et, à notre exemple, l'appelèrent Mère. Je fus accueilli comme de la famille. Un souper abondant nous répara, et, comme on le prolongeait insensiblement en récits, elle se chargea elle-même de nous rappeler notre fatigue. A peine nous avait-elle conduits dans nos chambres, à nos lits protégés de Christs et de buis bénits, que je sentis le profond silence de cette maison se détacher dans le bruissement lointain de la grande Tille, et je rêvai pour la première fois au bord de cet autre Océan.
Le lendemain dimanche, par un beau soleil d'onze heures et la ïnesse entendue à l'église Saint-Jacques-du- Haut-Pas' (car celle du petit couvent s'était dite avant notre lever), nous nous dirigeâmes vers le brillant Paris dont je n'avais saisi la veille que le murmure nocturne. Oh t quand les ponts furent traversés et que les Tuileries repeuplées nous apparurent ; quand , dans cette cour trop étroite, je vis reluire et bondir généraux, aides-de-camp, garde consulaire, et les jeunes femmes
aui fenêtres les saluer; <|uaud le Premier Consul luimême sortant à clieval au coup de midi, vingt mu- . siques guerrières jouèrent à la fois, Veillom au salui tli fFmpire ; quand tous les coursiers hennirent et ee cabrèrent, et que dans l'ondulation croisée des panaches, des crinières de casques et des étendards, une atclamation tonnanle partit jusqu'aux nues-..,-ô misère I je me reconnus bien peut alors, bien chétif, et plus broyé en chaoun de mes membres que la poussière sous le fer des chevaux. La respiration me manquait. Il me revint à l'esprit, en ce moment, ce que j'avais lu chez Piutarque de ces corbeaux qui tombèrent morts dans l'acclamation insensée de la Grèce à son prétendu libérateur. En jetant les yeux sur le marquis, qui était près de moi, il me sembla plus déplorable encore. Une désolation livide assiégeait et battait son front, comme eût fait l'aile d'un vautour invisible ; sa lèvre pâlie se rongeait ; son œil avait de la haine. Il nous quitta presque aussitôt, en nous recommandant quelque promenade par les jardins. Moi, je n'avais pas de haine, maïs plutôt un regret jaloux, un saignement en dedans, suffocant et sans issue. Le sentiment de précoce abnégation, conti'e lequel s'amassait ainsi ma sève généreuse, fut long, vous le venez, à s'établir, à s'acclimater en moi. Dans le cours des années oisives qui vont suivre, il se compliqua fréquemment de colères étouffées ; il eut d'ardents accès au milieu de mes autres blessures et les irrita souvent.
Mais, quand on est jeune et qu'on aime, tout- va d'abord î l'amour. Toute souffrance l'enrichit, toute passion même étrangère s'y vei-se et l'augmente. L'ambition ne se plaint d'être indigente que parce qu'elle lui voudrait prodiguer les trônes. La curiosité, qui jouit des sites nouveaux, ne fait que lui quêler de frais asiles et lui choisir en idée des ombrages. Enviez, désirez, imaginez, cœurs de vingt ans ; élargissez-vous I
VOLUPTÉ, 8a
déplacez vos horizons ; attisez votre soif de guerre ; distrayez-vous le regard t la iiii du désir, le terme et la ipalme de l'effort est toujours l'amour. Si je l'avais eu alors, l'amour dans sa vérité et sa certitude ; si l'Être frop pur, à qui je vouais un feu sans aliment et sans éclat, ne m'avait fait à jamais douter, jusqu'au fond de moi, du mot souverain Je t'aime ; si dans ces Tuileries inconnues, sous les marronniers effeuillés, autour du vert tapis solitaire que foule Atalante, quelques paroles fatales, éternelles, avaient osé s'embraser et m'écliapper; si enfin, coupable et brûlant que j'étais alors; j'avais cru fermement à mon mal, ah t du moins, que ce mal m'eût paru meilleur que toutl comme il eût éclipsé le reste I Groupes dorés, resplendissant matin du siècle, astre consulaire, comme je vous aurais méprisés t L'homme qui aime et qui est sûr d'aimer, s'il passe à l'écart le long d'une foule enivrée et glorieuie, est pareil au Juif avare qui porterait un diamant hors de prix, solide et limpide, enchâssé dans son cœur, de quoi acheter au centuple cette fête qu'il dédaigne comme mesquine, et ceux qui l'admirent, et ceux qui la donnent, tandis que lui, d'un simple regard sur le cristal magique, il y peut à volonté découvrir plus de conquêtes que Cyrus, plus de magnificences que Salomon.
Quoique mon amour ne dût jamais figurer au dedans un cristal d'une telle transparence et si merveilleusement doué, quoiqu'il ne se dessinât au plus que par lignes tremblantes, égarés et confuses, le mouvement toutefois qu'il subissait, et les secousses diverses, aidaient à l'accroître et lui donnaientplus de corps et de réalité. Le dépaysement surtout et la variété des lieux, quand on commence d'aimer, tournent au profit de l'amour; comme tout ce qu'il rencontre lui est tributaire, il ressemble k ces eaux qui grossissent plus vite eu se déplaçant. Si l'on passe d'une longue et calme
résidence à un séjour brusquement étranger, cela devient très-sensible ; toutes les portions vagues de noire âme, qui là-bas s'enracinaient aux lieux, détachées nisiiitenant et comme veuves, se replient et s'implantent à l'endroit de l'unique pensée. L'excitation des sens, réchauffement d'imagination , dont les bocages de Couaën m'avaient mal préservé et que des spectacles journaliers, mortels aux scrupules, venaient redoubler en moi, étalent une autre cause, moins délicate, d'accélération passionnée ; ce fut la principale, hélas t et la plus aveugle ; il faut y insister, j'en rougis de honte I je n'aurai ici à vous raconter que des ravages.
Vous ne sauriez vous faire qu'une pâle idée, mon ami, du Paris d'alors, tel qu'il était dans l'opulence de son désordre, la frénésie de ses plaisirs, l'étalage émouvant de ses tableaux. La chute du vieux siècle, en se joignant à l'adolescente vigueur du nôtre, formait un confluent rapide, turbulent, de limon agité et d'écume bouillonnante. Nos années oisives et la multitude d'étrangers de toute nation, accourus pendant cette courte paix, étaient comme une crue subite qui faisait déborder le beau fleuve. Je ne pus, il est vrai, qu'entrevoir et deviner tant d'ivresse tumultueuse dans ces deux semaines que dura mon premier séjour ; mais, quoique je sortisse peu seul et que j'accompagnasse d'ordinaire madame de Couaën, mon regard fut prompt à tout construire. En passant sur les places et le long des rues, j'observais mal le précepte du Sage et je laissais ma vue vaguer çà et là : mon coup d'œil oblique, qu'on aurait jugé nonchalant, franchissait les coins et perçait les murailles. Elle à mon bras, on m'eût cru absorbé en un doux soin, et j'avais tout vu alentour. Une ou deux fois, le soir, après avoir fait route avec M. de Couaên jusqu'à ses rendez-vous politiques, près de Clichy, où je le quittais, je m'en revins seul, et de la Madeleine aux Feuillantines je traversai, couuae k
la nage, cette mer impure. Je m'y plongeais d'abord à la course au plus profond milieu, multipliant dans ma curiosilë déchaînée ce peu d'instants libres : a L'ombre est épaisse, la foule est inconnue ; les lumières trompeuses du soir éblouissent sans éclairer ; nul œil redouté ne me voit, » disais-je en mon cœur. J'allais donc et me lançais avec une furie sauvage. Je me perdais, je me retrouvais toujours. Les plus étroits déiilcs, les plus populeux carrefours et les plus jonchés de pièges, m'appelaient de préférence; je les découvrais avec certitude ; un instinct funeste m'y dirigeait, C'étaient des circuits étranges, inexplicables, un labyrinthe tournoyant comme celui des damnés luxurieux. Je repassais pluseurs fois, tout haletant, aux mêmes angles. Il semblait que je reconnusse d'avance les fosses les plus profondes, de peur de n'y pas tomber ; ou encore, je revenais effleurer lo péril, de l'air effaré dont on le fuit. Mille propos de miel ou de boue m'accueillaient au passage ; mille mortelles images m'atteignaient; je les emportais dans ma chair palpitante, courant, rebroussant comme un cerf aux abois, le front en eau, les pieds brisés, les lèvres arides. Une teUe fatigue amenait vite avec elle son abrutissement. A peine conservais-je assez d'idées lucides et de ressort pour me tirer de l'attraction empestée, .pour rompre cette enlaçante spirale en pente rapide, au bas de laquelle est la ruine. Et lorsque j'ayais regagné l'autre rive, lorsque, échappé au naufrage sur ma nouvelle montagne, j'arrivais au petit couvent oii les bonnes religieuses et madame de Couaën n'avalent pas achevé de souper, il se trouvait que ma course dévorante à travers ces mondes de corruption n'avait pas duré plus d'une heure,
La vue si calme offerte en entrant, la nappe frugale, le sel et l'huile des mets, ces pieux visages silencieux et reposés, à droite et à gauche de madame de Cursy,
. '.oogic
une bonne odeur de Sainte-Cène qui s'exhalait, et les grâces en commun de la tin, tout cela me rafraîchissait un peu d'abord et dissipait le plus épais de mon sarig à mes joues et dans mes yeus. Pourtant aucune crainte salutaire ne renaissait en moi ; les sources sacrées ne se rouvraient plus. Il me restait au fond une sécheresse coupable, un souvenir inassouvi que j'entretenais, tout le soir, jusque sous le regard chaste et clémient. Le reflet de <^ette lampe modeste, qui n'aurait dû luire que sur un cœur voilé de scrupules, tombait, sans le savoir, en des régions profanées.
Un matin, par une légère et blanche gelée de décembre, nous étions au Jardin des Plantes, madame de Couaên et moi avec les enfants, que l'idée de ta ménagerie poursuivait jusque dans leurs songes. Après bien des ailées et des détours, assis sur un banc, tandis qu'ils couraient devant nous, nous jouissions de cette beauté des premiers frimas, de la clarté frissonnante /du ciel et de l'allégresse involontaire qu'elle inspire: / « Ainsi, disais-je, ainsi sans doute dans la vie, quand I tout est dépouillé en nous, quand nous descendons les I avenues sans feuillage, il est dé ces jours od les cœurs j rajeunis étincellent comme au printemps : les premiers tintements de l'âge glacé nous-arrivent dans un anélus presque joyeux. Est-ce illusion décevante; un I i5eho perdu de la jeunesse sur cette pente qui mène k la mort? Est-ce annonce et promesse d'un séjour d'au I delà? B — t C'est promesse assurément, n disait-elle. - t Oui, reprenais~je, c'est quelque appel lointain, -une excitation affectueuse de se hâter et d'avoir confiance à rentrée des jours ténébreux, de ces jours dont il est dit non placent. » Et je lui expliquais, dans toute la tristesse que j'y supposais, ce non placent. Mais auprès de nous, sur le même banc, deux personnes, deux femmes, d'un âge et d'une apparence assez respectables, s'entretenaient, et, comme le mot de machine m-
TOLOPTÉ. t 89
ftmaU revenait souvent, nous prêtâmes malgré nous l'oreille : c'était eu effet de l'attentat de nivôse, éclioué il y avait juste deus ans à pareil jour, qu'il était question; et l'horreur naïve avec laquelle «es femmes en parlaient me fit venir une sueur au visage. Madame de Gouacn eile-même, d'ordinaire indifférente sur ces sujets, pâlit. En quels complots étions-nous donc embarqués? oi tendions-nous? avec quels hommes ; par quels moyens? et quel serait le jugement public sur nos têtes h Cette pensée fut à la fois celle de madame de Couaën et la mienne; nous n'eûmes pas besoin de nous la Communiquer ; un long silence coupa les gracieuses inyslicités que nous déduisions tout à l'heure. Elle se plaignit de souffrir, et je la reconduisis. Mais, moi, remué dans mes plus sombres idées par ce que j'avais entendu, je'ne me tins pas au logis, et m'en revins seul à la même allée du jardin. Les femmes qui causaient sur le banc n'y étaient plus : deux autres avaient succédé, dont l'une jeune, de mise éclatante et équivoque. Sous le nuage de mes yeux, elle me sembla belle. Regards, chuchotements, marcher lent et tortueux, rires aigus, aussi perfides que le sifflement de l'oiseleur, tout un martége bientôt commença. Je m'y prêtai de loin plus qu'il n'aurait fallu : la pensée coupable remplaçait en moi la pensée sombre. Auk moments de perpleiité et d'amertume, si Dieu est absent, si ce n'est pas à l'autel du bon conseil, si c'est dans les places et les rues qu'on se réfugie, la diversion sensuelle se substitue aisément au souci moral dont elle,, dispense. L'avenir prochain qui gêne à prévoir, l'éter- 1 nité entière elle-même, disparaissent dans un poîut cha- j . touilJeux du présent. Les fruits sauvages des haies nous . sont bons parce qu'ils engourdissent : l'homme se fait semblable aux petits des brutes. Pour me servir, mon ami, des fortes et chastes comparaisons de l'Écriture, on est d'abord comme un agneau en gaieté qui suit une
autre que sa mère; qui suit par caprice matinal et comme en se promettant de fuir. Les détours sont longs, riants à l'entrée et fleuris ; la distance rassure : cette allée encore, puis cette autre ; au coin prochain de la charmille, ii sera temps de se dérober ;.et le coin de la charmille est passé, el l'on suit toujours. L'entraînement machinal prend le dessus peu à peu ; déjà l'on ne bimdit plus ; on ne dit plus: « A ce coin là-bas, je fuirai ; » on baisse le front ; les sentiers se resserrent, les pas alourdis s'enchaînent: l'imprudent agneau est devenu comme le bœuf stupide que l'on mène immoler. J'en étais là, mon ami ; je me livrais tète baissée, sans plus savoir, quand une rencontre subite, qu'elles firent au tournant d'une grille, emporta les folles créatures : des éclats bruyants, accompagnés de moqueries, m'apprirent que j'étais éconduit et dâivré. Mon premier mouvement, l'avouerai-je, fut un âpre et sot dépit ; je me sentais toute la confusion du mal, sans en avoir consommé le grossier bénéfice. Pourtant le remords luimême arriva. Quand je fus rentré auprès de madame de Couaën ; que je la revis pâle, ayant pleuré et tout entière encore à l'incident du matin ; quand elle me dit : « C'est singulier, voici là premiÈre fois que je a songe sérieusement aiix choses ; d'aujourd'hui seuï lement elles m'apparaissent dans leur vérité. Les il paroles de ces femmes ont été un trait affreux de ï lumière, dont je reste atteinte. Nous sommes enga- « gés, nos amis et nous, mon mari, ces chers enfants' « que voilà (et elle les baisait avec ti-essaillement), dans « une voie de ruine et de crimes. Comment n'avais-je fi jamais envisagé cela ? Mais non, l'idée de ma pauvre (I mère et notre douce vie ombragée de là-bas m'a- (I valent tout masqué. J'ai toujours été absorbée dans « une seule pensée à la fois, n — ■ En l'entendant s'exhaler de la sorte, je ne trouvais pas en moi ce que j'y aurais voulu rtinépuisable et de tendre pour mêler
à sa blessure; mon âme n'était plus une pure fontaine à ses pieds, pour réfléchir et noyer ses pleurs. L'esprit sincèrement gémissant se retirait de dessous mes paroles ; tout en les prononçant do bouche, souillé d'inleniion, j'avais honte de moi, bieii autrement honte, . je vous assure, qu'après les mauvais soirs où j'avais erré confusément : car ici c'était une figure distincte, la première de cette'espèce que j'eusse f^marquée, suivie, — et à la face du soleil I
Ceci se passait la veille de Noël, l'avant-veille de notre départ. M. 'de Cpuaën s'était suffisamment en-tendu avec les personnages du parti ; pour moi, je n'avais été immiscé à aucune relation directe. Cette journée de Noël fut employée par nous au repos et aux saints offices. Le petit couvent s'emplit, bien avant l'aube, de cantiques, de lampes et d'epcens: ces vieilles voix de Carmélites semblaient rajeunir. Nous allâmes toutefois le m^tin à Saint-Jacques-du-Haut-pas, pour y jouir plus en granci de la solennité renaissante. L'impression de madame de Couaën ne s'était pas dissipée ; sa souffrance, qui avait pris un air de calme, reparaissait dans l'attitude insistante et profondément affectée de sa prièrp. Rempli de cette vue, sollicité par de si touchants alentours, convaincu au dedans d'humiljante fragilité, l'idole de ma raison iie tint pas; un rayon du berceau divin, du berceau de Bethléem, pi'effleura un moment; je me retrouvai en présence de mes jours les plus vifs de croyance et de grâce, avec un indicible sentiment de leur fuite; je souhaitai dp les ressaisir, j'étendis la main vers ce berceau rédempteur qui me les <|ilTait. 0)i t qu'elle demeure élendue, cette main suppliante, qu'elle ne se lasse p^s, qu'elle se dessèche avant que de retomber ! Où étiez-voijs, Anges du ciel, mes bons patrons, pour la soutenir ? J'ai faibli jusquelà sans doute, j'ai divagué dangereusement, j'ai convoité et caressé l'écùeil ; mais il y avait lieu au simple
. '.oogic
retour encore; cette année chrétienne, en conimençant, m'eût pu prendre dans son cours, comme le flux d'une marée plus haute reprend l'esquif oublié des marées précédentes. Ma réforme se serait faite avant l'entière chute; rien d'absolument mortel n'était consommé. Hélas 1 non pourtant, j'étais déjà trop sous la prise mortelle, tcop au bord de ma perte, pour qu'un autre effort qu'un effort désespéré m'en tirât; je m'agenouillai et m' agitai, vainement sur la pente. Dans ce geste d'un moment vers le berceau lumineux, c'était moins une arche abritée et sijre, à l'entrée du déluge des grandes eaux, que j'invoquais pour mon salut de l'avenir, qu'une innocente corbeille de fruits aimables et regrettés que je iialuais d'une imagination passagère. La volonté en moi ne voulut pas; la grâce d'en haut glissa comme une tueur. Combien d'autres Noëls semblables, que celui-ci m'eiît épargnés, combien de Pâques me revirent de la sorte, mais ayant déjà roulé au fond et tout dégradé, 6 mon Dieu t formant des vœux impuissants, des résolutions à chaque heure contredites; me proposant, Seigneur, des points d'appui et des temps d'arrêt solennels dans cette rechute insensée; tantôt suspendue à votre crèche, tantôt aux angles du saint tombeau; implorant pour me tenir un des clous même de votre Croix, et m'écriant : < A partir de cette Pâques du moins ou de ce Noël, je veux mourir et renaître; je jure de ne plus retomber! » et la facilité déplorable, énervante, semblait redoubler avec mes efforts; jusqu'au jour enfm, où la volonté et la grâce concordant mystérieusement, et comme deux ailes égales venues â la fois, me portèrent à* l'asile de tendresse et de fixité, au roc solide qui donne la sourcejaillissante.
Nous quittâmes Paris après beaucoup d'adieux à madame de Gursy, qui nous lit promettre de bientât revenir. Notre retour, par des pluies continuelles, fut
morne et peu riant. Madame de Couaën demeurait pâle, préoccupée ; le marquis s'absorbait en silence dans les desseins qu'il venait d'explorer de près^ et moi, outte l'inquiétude commune, j'avais mon propre désordre, l'embrasement et la lutte animée sur tous les points intérieurs. Si je m'occupais avec quelque attention des enfants qui seuls n'avaient pas changé en gaieté, mes yeux, rencontrant ceux de madame de Couaén constamment attachés à ces chers objets, y faisaient déborder l'amertume. Dans ce court voyage, si gracieux au départ, et durant lequel rien d'effeclif en apparence, rien de matériellement sensible, n'était survenu, que de calme détruit sans retour, que'd' illusion s envolées 1 Infirmité de nos vues et de nos désirs t un peu plus d'éclaircissements çà et là, un horizon plus agrandi sous nos regards, suffisent pour tout déjouer.
Cette tristesse pourtant n'était, à vrai dire, dans notre cas qu'un pressentiment troublé qui anticipait de peu sur les choses, comme en mer la couleur changée des eaux qui annonce l'approche des fonds dangereux. Les événements bien vile la justifièrent. En arrivant à Couaën fort avant dans le soir, nous apprîmes que plusieurs détachements dé soldats s'étaient répandus, depuis quelques jours, sur les côtes voisines, et que la nôtre, celle de Saint-Pierre-de-Mer, venait elle-même d'être occupée : il paraissait qu'ayant eu vent des débarquements projetés, on les voulait prévenir. Mais, en cet instant, je pus à peine m' enquérir des détails : un mol pour moi, apporté dans le courant de cette dernière journée, me marquait que mon oncle, atteint de paralysie, n'avait probablement que peu d'heures à vivre. Je repartis à cheval avant de m'êlre assis au sa-
'.ooglc
Ion, et, laissant Couaên dans son anxiété que je partageais, je me hâtai, battu de présages, et sous la plus nébuleuse des nuits, vers mes propres douleurs.
Vous avez quelquefois, mon ami, traversé les crises inévitables ; vous avez perdu quelque être cher, vous avez fermé les yeux de quelqu'un. La nuit, par les chemins, ainsi que moi, vous vous êtes hâté, dans quelque froide angoisse, ne sachant si le mourant ne serait pas déjà mort à votre arrivée, ralentissant le trot tout d'un coup quand vous approchiez des fenêtres et que vous touchiez au pavé des rues et de la cour, de peur d'évoiller ie moribond chéri, reposant peut-être en ce moment d'un sommeil léger et salutaire, ou de vous heurter peut-être à son sommeil éternel. Vous avez as- ■ sisté, je suppose, â quelque affliction de mère qui ne veut pas être consolée ; vous avez serré dans une étreinte muette la main d'un père alLier et sensible qui a enseveli son unique enfant mâle. Le hasard ou la pitié vous a certes conduit dans quelque galetas hideux do la misère ; vous y avez vu sur la paille des accouchées amaigries, des nourrissons criant k faim, ou aussi deux vieillards paralytiques, époux, l'un qui parle encore ne pouvant marcher, l'antre qui se traîne encore ne pouvant se faire entendre ; vous avez respiré celte sueur des membres du pauvre, plus vivifiante ici-bas, à qui va l'essuyer, que l'encens que brûlent les anges, et vous êtes sorti de là prêt à confesser la Croi\ et la charité. — A minuit, secoué en sursaut, au milieu d'un rêve, par des cris lugubre^, vous avez vu peutêtre votre chambre rougie des reflets de l'incendie, et vous couvrant à peine de vêtements, la langue épaisse de salive, la lèvre noire et desséchée, vous avez couru droit à votre vieille mère étonnée pour l'emporter hors du péril ; vous l'avez déposée en lieu sûr, et, revenu scu] alors, vous avez, sans espoir de secours, calculé les progrès du désastre, le temps que ce pan de mur met-
trait à brûler, puis cet autre, puis ce toit, songeant en vous-même oii vous coucheriez demain I — La pauvreté peut-être aussi, comme il arrive subitement en noi temps de viifissitudes, vous a saisi au dépourvu, et vous avez formé des résolutions fdrteaet pieuses de travail pour le soutien des vôtres. Enfin, mon ami, vous avee passé à coup sûr par quelqu'une de ces heures sacrées, oii la vie humaine s'entr'ouvre Violemment soils la verge d'airain et où le fond réel se décoilVre. . . Eh bien 1 en ces moments, dites-moi, à ces heures de vraie vie, de vie déchirée et profonde, dites, si l'idée a pu s'en présenter à vous, que Vont ont paru les sens et les images qui les flattent, et leurs plaisirs ? dites : combien bas I honteux ! déviés t extinction de tout esprit et de toute flamme, et pour parler sans nuances, crapuleux dans leur ivresse et abrutissants dans leur pâture t Oui, si durant une veille de la Toussaint, sous les portiques de marbre au plus beau cloître sicilien baigné par les flots, quand la procession des moines circule à pieds nus sur les dalles, chantant les prières qui délivrent, — si tout d'un coup, à travers les grilles des soupiraux, a' exhalait une infecte b ou ff'ée des égouts de nos grandes villes, l'effet ne serait pas autre que celui des plaisirs et de la volupté, quand ils nous reviennent en ces moments oîi la douleur sévère, la mort, l'amour en ce qu'il a d'éternel, triomphent et nous retrempent dans la réalité des choses de Dieu. Chaque fois que, du sein de ces ondes mobiles et contradictoires oîi nous errons, le bras du Puissant nous replonge dans le courant secret et glacé, dans cette espèce de Jourdain qui se dirige, d'une onde rigoureuse, au-dessous des tiédeurs et des corruptions de notre Océan, à chaque fois nous éprouvons ce même frisson de dégoût soulevé par l'idée de la Sirène, et nous vomissons les joies de la chair. Et si cela nous affecte ainsi, parce qu'une douleur purifiante nous visite et que nous assistons h la mort des autrra.
. .uogic
demandons-nous souvent : Que sera-ce donc aux abords
de la notre î Que sera-ce après, au choc formidable du -
rivage?
Quand j'arrivai à la maison, mon pauvre oncle respirait encore, mais il n'y avait plus aucun espoir, et son râle suprême était l'unique signe do vie. Depuis plusieurs heures, il ne soulevait plus les paupières, il ne balbutiait plus et ne témoignait plus rien entendre : ses derniers mots avaient été pour s'enquérir si je venais. Debout près du lit, je serrai doucement sa main dans la mienne et lui adressai la parole en me nommant. Il me sembla sentir une pression légère qui répondait; une velléité de sourire à l'angle des lèvres acheva sa pensée, et jusqu'au dernier souffle, cette pression de sa main, quand je parlais, se renouvela : il m'avait du moins reconnu. Ainsi je psrdis l'être qui m'avait le plus aveuglément et le plus naïvement aimé au monde, qui m'avait le plus aimé par les entrailles.
J'étais en effet orphelin de père et de mère dès le bas âge, ce que j'ai omis de vous dire en commençant. Mou père, officier aux aimées navales, avait péri sur le pont de sa frégate par un accident survenu dans une manœuvre. Ma mère, qui l'avait suivi de près, m'était restée, à l'horizon de la mémoire, comme dans l'azur lointain d'un souvenir. Je me voyais en une antichambre carrelée oîi l'on me baignait d'ordinaire, les jours de dimanche et de fête : j'étais nu au bain, et Je soleil, qui entrait par la porte ouverte de la cour, tombait à* terre sur le carreau en formant de longs losanges que je dessinerais encore. Mais tout à coup une musique militaire, jouant dans la rue et annonçant le passage de quelque troupe, se fit entendre; je voulais voir, je m'écriai pour qu'on me portât aux, fenêtres de la chambre voisine; et les femmes qui étaient là hésitaient ou s'y refusaient, quand une autre femme pâle, en noir, entra brusquement, avec un grand bouquet de fleurs rouges, ce me
semble, à la miiin ; et elle aie prit humide dans une couverture et me mena aux soldats qui passaient. Cette femme en noir, dans mon idée, ce devait êtïema mère. Mais la scène elle-même, le bain, la musique guenière, tout cela n'était peut-être qu'un songe suscité après coup dans mon imagination attendrie par les i-écits qu'on me faisait journellement. On me parlait beaucoup de ma mère : mon oncle, qui était son frère germain, et dont la nature casanière, sensible et un peu verbeuse, ne sortait pas de quelques impressions du passé, m'avait nourri du plus pur lait domestique. Quoique d'une naissance fort inférieure à la qualité de mon père, elle était si renommée dans le pays, dès avant son mariage, par sa perle de beauté et de souriante sagesse, que presque personne ne jugea qu'il y eiit mésalliance. C'avait été un roman que leur rencontre, et les scrupules de la jeune fille, et la poursuite passionnée de mon père, qui accourait de Brest, dès qu'il le pouvait, et quelquefois pour une demi-heure de nuit seulement, durant laquelle, rôdant sous la fenêtre, il n'apercevait qu'une ombre indécise à travers la vitre et le rideau. Tant de soins vainquirent ce cœur ; et un jour, par un radieux après-midi, conduite en chaloupe dans la rade de firest, la belle mariée avait lestement monté l'échelle de la frégate t Elisabeth, oîi un bal galant l'attendait. Sur ce voyage et cette fête dont il avait été dans le temps, mon bon oncle revenait sans cesse, ou plutôt il n'en était pas revenu encore, et jusqu'à la fin il voyait se détacher dans cet encadrement, nouveau pour lui, d'échelles et de cordages, les grâces et le triomplie de sa sœur. — Eh bien ! oui I toujours uniquement, jamais assez I recommencez sans crainte. Oncle maternel, recommencez jusqu'à ce que je me souvienne autant que vous, jusqu'à ce que je me ligure moi-même avoir vu. L'imagination de l'cntance est tendre, facile non moins que fidèle; le miroir est vierge et non terni ; gravez-y »
avec le diamant, ravivez-y cent fois ces pures empreintes! Comme les souvenirs ainsi communiqués nous font entrer dans la fleur des choses précédentes, et repoussent doucement notre berceau en arrière 1 comme ils sont les nuéea de notre aurore et le char de notre étoile dii matin ! LeS plus attrayantes couleurs de notre idéal, par la suite, sont dérobées à ces reQets d'une époque légèrement antérieure oîi nous berce la tradition de famille et où nous croyons Volontiers avoir esisté. Mon idéal à moi) quand J'avais un idéal humain, s'illuminait de bien des éclairs de ces années dont je n'ai jamais pu recueillir que les échos. Au milieu des rentrées pavoîsées de d'Esfaing et de Suifren, que me déroulait la fantaisie, je me suis peint souvent le grand escalier de Versailles où m'aurait présenté mon père en quelqu'un de ses voyages, et, quand je voguais dans les chimères, c'est toujours à l'une des chasses de ces royales forêts que je transportais invinciblement ma première entrevue avec M. deCoùaên, mais avec M. de Couaën honoré et puissant alors, comme il le méritait. N'étes-vous donc pas ainsi, mon ami ? ne vous semble^t-il pas que vous ayez vécU avec pompe et fraîcheur en ces années que je vous raconte ? Ces matins pourprés du Consulat n'ont-ils pas une incropble fascination de réminis- ( cence pour Vous qui n'étiez pas né encore ? H'avez-vous I pas remarqué comme le temps ou nous aurions le mieux aimé vivre est celui qui précède immédiatement le temps où nous sommes venus 1
Privé de mes parents, je ne manquai donc d'aucun des soins affectueux qui cultivent Une jeune nature. Mon oncle, qui habitait la campagne où il avait quelque bien, et toute la famille de ma mère, éparse aux environs, faisaient de moi l'objet de mille complaisances. Mon père ne m'avait laissé que des cousins éloignés et des amis que la Révolution dispersa encore, mais dont les survivants ne perdirent jamais de vue en ma
. .Coogk-
personne son nom et son pur sang. A un grand fonds de reconnaissance pour la bonne famille qui m'élevait, je joignais moi-même, l'avouerai-je î une secrète conscience de supériorité de condition ; mais rien n'en perçait au dehors, et, quand plus tard je fus négligent et parus ingrat envers beaucoup de ces bons parents qui m'aimaient et m'avaient comblé dès mon enfance, une si misérable pensée n'entra nullement dans mon oubli : je ne faisais que suivre trop au hasard le fil du courant qui m' écartait. Ces parents, en effet, du côté ^de ma mère, qui me couvaient en mémoire d'elle et que je cessai presque tout à coup de voir en m'émancipant, je les aimais, je ne me souviens d'eux qu'avec émotion; ils comptent encore maintenant dans le fond de ma vie : mais ils l'ignorent, ils l'ont ignoré ; ils en ont souffert et s'en sont plaints. C'est que la jeu* nesse est ingrate naturellement, d'humeur fugace et passagère. Elle tourne vite le dos à ses jeu.\ d'enfance, à la verte haie de clôture, à ee champ nourricier dont elle a butiné le miel et mangé les fruits. Elle va, elle part un matin, comme l'essaim qui ne doit plus revenir, comme le corbeau de l'Arche qui ne rapporta pas le rameau ; elle garde du passé la fleur et la dissémine au-devant. Rejetant bien loin, et d'un air d'injure, tout ce qu'elle ne s'est pas donné, elle veut des liens à elle, des amis et des êtres rien qu'à elle et qu'elle se soif choisis ; car elle croit sentir en son sein des trésors à acheter des cœurs et des torrents à les féconder. On la voit donc s'éprendre, pour la vie, d'amis d'hier inconnus jusque-là, et prodiguer l'éternité des serments aux vierges k peine entrevues. Toujours excessive et hâtée, elle est peu clémente envers ce qu'elle quitte ; elle déchire ce qu'elle détache; elle rompt les anciennes racines plutôt que de les laisser tomber. Dans son essor vers les préférences agréables, dans ses chaînes impru- . dentés au foyer de l'étrangère, elle méprise la' bonne
)0O VOLDPTÈ.
iiiilure qui aime sans savoir pourquoi, et parce qu'un
est plus ou moins proche par le sang.
Saisissez bien ma simple idée, mon ami ; je ne blâme point la jeunesse d'être expansive, de lie pas vouloir s'enraciner au seuil paternel et de se porter à la rencontre des autres hommes. Je sais que nous ne vivons plus sous l'ancienne loi, à l'ombre du palmier des patriarches; que les mots d'iwconnws et d'élrangère n'ont plus le même sens que du temps du Sage, et qu'il serait impie, en vérité, de redire avec lui, tant la communion de l'Agneau a tout changé : « Ne donnez pas à autrui H votre fleur, et vos années au cruel, de peur que les étrangers ne s'emplissent de vos forces et que vos A sueurs n'aillent dans une autre maison- » Ilyaplus: cet élancement indi^fini de la jeunesse, ce détachement des liens du sang et de la race, le peu d'acception qu'elle en fait, et son entière ouverture de cœur, pourraient être un des précieux auxiliaires de la nouvelle alliance et de- la fusion des hommes. Mais il ne faudrait pas dissiper cette expansion, riche de zèle, en traversée d'inconstance et d'erreur, en prédilections capricieuses çt stériles. Et puis, certaines vertus inaliénables de l'ordre de famille ne devraient jamais disparaître même sôus la loi de fiaternlté universelle, et quand le règne évangéiique se réaliserait sur la terre.
Avec une nature aimante et qui, bien dirigée, eût suffi aux liens antérieurs comme aux adoptions nouvelles, je sus être à la fois indiscret dans mes attaches au dehors, et ingrat pour ce que je laissais derrière. Mon tort lé plus réel à ce dernier égard, et qui me reste toujours au vif, tellement que je saigne encore en y songeant, tomba sur une bonne dame, parente et marraine de ma mère, et qui avait transporté d'elle à moi les mêmes sentiments, augmentés de ce qu'y ajoutent l'âge et le souvenir des morts qu'on pleure. Il vint un moment, dans le fort de mes courses et diversions
VOI.OPTË. loi
à la G^stine, oii jo la visitais moins souvent; et, après mon absorption à Couaën, je ne la vis plus du tout. Sa maison n'était pas très-éloignée pourtant de la route qui menait de Coiiaën au logis de mon oncle; mais on ne passait pas précisément devant, et, une fois le premier embarras créé, j'attendis, j'ajournai, je n'osai plus. Elle se montra d'aboi'd toute indulgence; elle s'informait de- moi près de mon oncle, et mettait mes irrégularités sur le compte des occupations et des nouveaux devoirs; mais quand, après les mois et les saisons, les jours de l'an eux-niêmea se passèrent sans que je la visse, il lui échappa de se plaindre, et eHe dit un jour : a Ne reverrai-je donc plus Amaury, une fois au moins avant ma mort? a Je sus ce mot, je me promis d'y aller et je ne le as pas. En partie mauvaise honte, en partie distraction aveugle, j'étais barbare. Qu'avez-vous pu penser de moi, 6 vieille amie de ma mère? Qu'avez-vous pu lui dire au ciel en la rejoignant? M'avez-vous cru véritablement ingrat et gâté de cœur? m'avez-vous jugé plus lier et plus dur avec l'âge, et devenu soudainement méprisant pour ceux qui m'aimaient? A l'heure suprême, où présent, vous m'eussiez béni comme une aïeule, avez-vous conçu contre mon oubli inexplicable d^s pensées sévères? Et aujourd'hui que vous lisez en moi, aujourd'hui que j'ai si souvent prié pour vous et que votre nom fidèle me revient à , chaque sacrifice dans la commémoration des morts. Ame bienfaitrice, au sein des joies de Marie, m'avezvous pardonné?
Comme les amitiés humaines sont petites, si Dieu ne s'y mêle! comme elles s'excluent l'une rautrel comme elles se succèdent et se chassent pareilles à des flots I Voyez, comptez déjà, mon ami. J'avais déserté le logis de la marraine de ma mère pour la Uastine, et voilà que la Gastine elle-même est bien loin, Couaen, qui a succédé, se raaintiendra-t-il ? Nous sommes près, hélasl
d'eiypartir, et, durant ces années qui suivront, je vais ra'applîijuer à l'oublier. misère t cette maison où vous allez soir et matin, qui vous semble la vôtre et meilleure que la xùtitt et pour laquelle toute piécédente douceur est négligée, si l'idée de Dieu n'intervient au seuil et ne vous y accompagne, cette maison, aoyez-en sûr, aura tort un jour ; elle sera évitée de vous comme un lieu funeste, et, quand votre chemin vous ramènera par hasard auprès , vous ferez ie grand tour pour ne point l'apercevoir. Plus vous êtes doué vivement, et plus ce sera ainsi. Vous irez ensuite en une autre maison, puis en une troisième, comme un hôte errant qui essaye de s'établir, mais vous ne reviendrez pas à la première; et celle qui vous retiendra en -vos dernières années, et à laquelle vous paraîtrez plus fidèle, le devra simplement à l'habitude prise, à votre i^tigue, à votre apathie finale, à cette impuissance d'aller plus loin et de recommencer. Et le sentiment de la fuite et du déplacement inévitable des liaisons purement humaines, lorsqu'on a déjà éprouvé deux ou trois suiicessiona de ce genre, devient tel en nous que, souvent, jeunes encore et avides d'un semblant d'aimer, nous n'avons plus assez de foi pour nous livrer sérieusement à des essais nouveaux. Le simulacre de durée qui embellit toute origine ne nous séduit plus. Nous montons donc l'escalier des amis d'aujourd'hui, nous disant que probablement, dans Un an ou deux, nous en monterons quelque autre; et le jour ofi cette prévoyance nous vient, nous sommes morts de cœur fi l'amitié. H n'y a de durable et de placé hors de la merci des choses, à l'épreuve de l'absence même, des séparations violentes et des naufrages, que ces amitiés, pour parler avec un aimable moderne, en prAsncerfesque lies Dieu nous aime el qui nous aiment en présence de Dieu; sur lesquelles, aux heures orageuses, descend, comme un câble de salut, la foi aux mêmes objets éter-
VOLOPTÉ. 100
nels, el qui, aux heures sereines? rcconnaisseilt et suivent la même étoile conduclrice^^venue d'Orient;' amitiés diligentes, dont le premier acte est de déposer un noble type d'elies-mënies dans le^ésor céleste, où elles le recherchent ensuite et l'étudient sans cesse afin de l'égaler.
Tant que les derniers moments de mon oncle et les devoirs funéraires m'avaient retenu, je n'eus de nouvelles de Couadn que celles que j'envoyais quérir chaque jour; mais, le lendemain de l'enterrement, j'y pus aller moi-même passer quelques heures. On m'y apprit plus en détail l'occupation de la cAte, Les soldats stationnaient dans les enfoncements, sans se montrer, et ne laissaient approcher personne; ils évitaient d'allumer des feus et observaient une garde plus rigoureuse surtout durant les nuits, comme espérant surprendre les arrivants à la descente. L'officier qui les commandait, et qu'on disait d'un haut grade, paraissait avoir des indications fort précises quant au lieu, bien qu'inexactes pour la date. M. de Couaën m'eut l'air peu ému : soit besoin de tout calmer autour de lui, soit contenance familière à ces caractères énergique dès que le danger se dessine, soit conviction réelle, il nous soutenait, avec le plus grand sang-froid du monde» que la mine n'était pas éventée, que les indications portaient nécessairement à faux, que ces mouvements mêmes de troupes, deux ou trois mois à l'avance, le prouvaient. Il se refusa absolument aux précautions de aiireté personnelle, et tout ce que je pus obtenir, c'est qu'il réunirait ses papiers compromettants dans une armoire secrète de la tour, avec permission à moi de les détruire en cas d'urgence : nous n'avions, par bonheur, rien reçu des armes et des poudres qu'on nous annonçait. Nos autres amis et bruyants conspirateurs des environs n'étaient pas si raffermis probablement; M. de Couaën n'avait eu révélation d'aucun depuis son
* D.,nz,Jt,G00<^lc
loi VOLCPTÉ.
retour, tant l'alerte soudaine avait dispersé ces coureurs de lièvres! Le bon M. de Vacquerie, lui qui ne conspirait pas, était encore le seul qui osât donner signe de vie, non, pas de sa personne, le pauvre homme t mais du moins par ses deus gardes-chasse qui, à son ordre, allaient, venaient, s'informant, avertissant, et sur un perpétuel qui-vive. Ils se présentèrent deux fois à Couaën de la part de leur maître, durant la courte après-midi que j'y passai, et, en les voyant, madame de Couaën, toute triste qu'elle é^it, ne put s'empficher de répondre à mon sourire. Erle était bien triste en effet, pâle, fixe et dans une monotonie de pensée qui tendait à la stupeur. Une idée, que je n'ose appeler superstitieuse, l'oppressait, et elle me la conta, heureuse de trouver enfin à qui la dire. Notre douce chapelle de Saint-Pierre-de-Mer n'avait pas- été respectée p:ir les bleus ; ils s'y étaient installés dès l'abord, comme en une espèce de quartier central. Le matin même de Noël, le vieux François, qui, l'avant- veille encore au soir, était revenu de la côte, laissant les dioses à l'ordinaire, avait trouvé le lieu envahi, la lampe éteinte ou brisée, et tout un bivouac dans la nef. D'après certaines particularités du récit et les divers renseigne- . ments sur l'heure de l'arrivée des troupes en ce point, madame de Couaën concluait que c'était la veille de Noël, au matin, qu'avait eu lieu cette violation, et elle s'imaginait que la lampe symbolique de l'autel, depuis tant d'années vigilante, avaitdù être éteinte au moment même où, ce jour-là, nous autres, assis sur le banc du Jardin des Plantes, avions entendu les paroles de ces femmes, dont elle s'était sentie si instantanément blessée. Elle ne pouvait s'expliquer que de la sorte, disaitelle, sa commotion électrique de là-bas, cette espèce de veine amère qui s'était rompue aloi-s dans sa poi trine, ce froid subit et glacé qui avait soufflé sur son bonheur. L'explicafion mystérieuse qu'elle se 'donnait
mogagtia moi-même, et, tout en essayant de la combattre en elle, j'en restai préoccupé, j'y ai repensa sérieusement depuis : ce n'est jamais moi qui nierai, bien que je n'en aie été favorisé en ancSn temps, ce mode de communications étranges, ces harmonies iiitermédiaires, que Dieu a fendues pour les rares usages, et dont l'aile des esprits bons ou mauvais peut, en passant, tirer des accords justes ou prestigieux.
Il est des époques et des nœuds dans notre vie où, après une longue inaction, les événements surviennent tous à la fois et s'engorgent comme en une issue trop étroite : ainsi cette courte semaine ne suffisait pas aux accidents. M. de Greneuc, infirme et alité depuis quelques mois, étant mort vers le temps de notre voyage, madame de Greneue S€ décida à quitter cette résidence de deuil piour une autre terre en Normandie. Je ne fis mes adieux qu'aux derniers moments. La digne dame était morne et sans parole. Mademoiselle Amélie, égale, attentive comme toujours, avait sensiblement pâli, et sa voix, redoublant de douceur dans sa simplicité, avait acquis, même sur les tons très-bas, un son liquide continu qui allait à l'âme et faisait peine : combien il avait fallu de larmes épanchées au dedans pour attendrir à ce point et pénétrer cette jeune voixl Elle se trouvait près de la porte aela chambre quand j'y entrai ; à mon apparition, une subile rougeur la trahit, qui, en s'éteignant presque aussitôt, mai'qua mieux cette pâleur habituelle. Moi, j'étais gauche, contraint, à faire pitié ; je me rejetais dans les banales ressources de condoléance et de politesse ; je n'entamais rien. Elle eut compassion de mon embarras, et me remit avec aisance dans l'ancien train de causerie et de questions sur Couaën ; elle me fit cont«r notre voyage. Madame de Greneuc nous ayant laissés seuls un instant, j'essayai enfin d'aborder le point essentiel, sentant que c'était l'heure ou jamais, et en même temps ne pou-
vant et n'osant qu'à demi. Oh t qu'il est difficile d'avancer d'un pied ferme, quand les longues herbes d'un sentier presque oublié sont devenues glissantes et visqueuses coname des serpents ! « Quelque part qu'elle allât, lui disais-je, elle devait compter sur mon souvenir constant et profond, sur l'intérêt fidèle dont je l'accompagnerais dans son séjour nouveau et dans ses ennuis. Celte séparation, d'ailleurs, ne pouvait durer; nous nous reverrions à coup sûr avant peu, et, jusquelà, il fallait qu'elle crût à la vigilance de toutes mes pensées. » J'en étais encore à tourner dans ce vague cercle quand madame de Greneuc rentra. Paroles misérables, et pourtant aussi sobres d'artifice que mon intention lâche et double le comportait I Je tùcliais à la fois d'exprimer ce que j'éprouvais réellement, et de paraître exprimer ce que je n'éprouvais pas, d'être sincère avec moi et trompeur avec elle; ou plutôt, à lo bien prendre, je ne cherchais <|u'à me tirer décemment d'une crise pénible, sans viser même à donner le change sur le fond ; car cela signifiait ti'op clairement : « Comptez sur moi comme moi-même, mais n'y comptez pas plus que moi. Je suis tout vôtre, swjamais je puis l'être ; je voudrais vouloir, et je ne veux pas ! n Mademoiselle Amélie , en m'entendant , était restée naturelle, patiente, m' acceptant h ma mesure, ne venant que jusqu'où j'allais, ne témoignant dépit ni sm^ prise, ni persuasion outrée, ni résignation qui se mortifie : à un moment oii je lui tendais la main, elle me la toucha. Enhardi pourtant par la rentrée de madame de Greneuc, «t souhaitant arriver à une espèce de conclusion, je me mis à parler vivement des circonstances politiques et de l'incertitude qui enveloppait encore toutes les existences de jeunes hommes d'ici à un temps plus ou moins long, à deux ans au moins, et je revins avec assez d'affectation sur ce ferme de deux ans auquel il fallait ajourner, disais-je, tou* ..eterminatioii
définitive. Mademoiselle Amélie, en rdevant le mot, m'indiqua qu'elle avait compris et qu'elle consentait : ' « Vous avez raison, reprit-elle; avant deux ans au moins, rien n'est possible dans les existences privées, grâce à tout ce qui s'agite ; il serfiit peu sensé d'asseoir, d'ici là aucun projetde vie;» et elle ajouta: «Mais soyez' prudent, vos amis vous en supplient j soyez-le plus que par le passé. » Je me levai là-dessus, profitant de son sourire. Je pris congé de madame de Greneuc et d'elle ; je les embrassai, et je partis. Elle m'accompagna jusqu'à la barrière de la cour, tout comme au- . trefois, malgré la neige qui était tombée. Quelle supériorité de jeune fdle elle garda jusqu'au bout, et quelle dignité généreuse t Tels furent mes derniers adieux à la Gastine ; tel j'en sortis pour n'y jamais revenir, embarrassé, honteux, la tête peu haute, peu loyal, et ne pouvant sans inconvénient l'être plus. Combien cette sortie humiliée diiférait d'avec les anciennes ! Où étaitelle cette molle et idéale soirée de mon triomphe rêveur 1 et qu'avais-je donc tant gagné depuis, qu'avaîs-jeosé de si grand et goûté de si vif pour dédaigner et fouler toutes ces virginales promesses? — Je m'arrêtai court à cette pensée, et me repentis de l'avoir eue: assez d'ingratitude, û mon Ame t plains et pleure ce que tu perds, mais ne renie pas ce que tu as trouvé I
En rentrant au logis après cette visite, je rencontrai d'abord l'un des deux étemels gardes-chasse de M. de Vacquerie. Ce dernier était h la, ville au moment où M, de Couaën, qui y avait aussi fait un tour, venait d'être arrêté par ordre supérieur et dirigé immédiateraent'sur Paris. Le bon M. de Vacquerie avait à l'instant dépêché l'un de ses gardes vers madame de Couaën, au château, et l'autre à moi-même i ces pauvres gens ne s'étaient jamais vus si utiles. J'arrivai à Gouacu avant la nuit; les ofDciers de police et magistrats, partis de la '^ à la miuule de l'arrustalion, mai.'i
j- .'.ooglc
fourvoyés et attardés dans les ravins neigeux, u'y furent qu'une heure après moi ; ce qu'il y jivait de papier:! dangereux était déjà anéanti. Madame de Gouaën reçut ■ ce monde avec une sorte de tranquillité, et me laissa tout faire ; ils se saisirent de quelques lettres insignilîantes que j'avais oubliées à dessein. Le matin suivant, nous étions, elle et moi avec les enfants, en route pour Paris. Stricte convenance ou non dans ce rôle de conducteur à mon âge, il n'y avait pas ici à hésiter ; j'étais l'ami le plus intime, le seul présent, les autres en fuite et en frayeur. Elle accepta mes offres, non comme des offres, — sans objection, sans rertiercimenfs, absorbée qu'elle était et douloureuse, toute à citte pensée du danger des siens. Ce fut ainsi durant le voyage : elle recevait chaque soin passivement, et comme un enfant docile. J'en étais à la fois touché comme de l'amitié la plus naïve, et blessé peut-être un peu dans cette portion d'égoïsme qui se mêle toujours au dévouement. J'agissais pourtant sans réserve: son inquiétude était , bien la mienne. Je me demandais par moments avec effroi ce qu'elle deviendrait si l'on m'arrêtait aussi. Un giand besoin d'arriver nous occupait ; notre éternel entretien, cette fois, dépouillé de charme, se composait de deuit ou trois questions qu'elle me répétait sans cesse, et de mes réponses de vague assurance que je variais de mon mieux.
Nous descendîmes le premier soir au petit couvent. Sauf cette nuit d'arrivée, madame de Cpuaên voulait aller loger ailleurs, de peur d'être par son séjour une occasion d'inquiétude; madame de Cursy s'y opposa formellement. Mais il fut convenu entre madame de Couaën et mol, nonobstant toutes raisons de notre bonne
VOIUPTÉ. )0D
tante, comme nous l'appelions, qu'avant la tin de la semaine, je me mettrais à deux pas en quelque iiùlel du quartier: nous avions pour prétexte mes études le matin au dehors et mes sorties obligées du soir. Dès en arrivant, deux lettres furent écrites par madame de Couaên: l'une au général Clarke, son compatriote, que sa famille avait fort connu; l'autre à un ancien ami particulier de lord Fitz-Gérald, un personnage influent et assez considérable du nouveau régime. M. de Couaën, dans ses premiers voyages à Paris, au retour d'Irlande, avait eu quelque commencement de liaison avec lui. Je portai moi-même ces lettres le lendemain . Le général Clarke était absent en mission: on l'attendait dans ta quinzaine. Quant à l^ami de Fitz-Gérald, il me reçut bien, se fit expliquer toute l'affaire et la prit à cœur ; il me donna quelques points utiles de conduite, et, de son côté, promit d'agir sans délai. Selon son conseil, et avec un billet de lui, je courus aux bureaux de la Police, auprès de M. D..,, qui pouvait mieux que personne m' éclairer sur la nature et la gravité des charges. C'était un homme poli et ferme, et dont la sévérité d'accueil ne me déplut pas. Je fus bien étonné, lorsqu'ayant lu mon nom dans le billet que je lui remis, il parut déjà me connaître. Il était en effet au courant de beaucoup de détails sur notre è&mpte, et me déclara avoir de tortes préventions morales contre nous. Je me sentis pourtant soulagé quand il m'eut dit que la tournure essentielle de l'affaire dépendait surtout de ce que fournirait l'examen des papiers; que de nouvelles recherches à notre château avaient été ordonnées et déjà feites à l'heure oh il me parlait, et que, s'il n'en résultait rien de plus accablant que dans la première visite, il croyait pouvoir augurer et même garantir un élargissement prochain, au moins partiel et rassurant. D'après quelques mots ironiquement patei-nels, à moi adressés, sur mon talent de dépister les gens, talent du
no VOLDPTÊ.
reste auquel il ne fallait pas me fier outre mesure, je crus à la fin comprendre que, dans les derniers jours de notre précédent voyage, nous avions été suivis un soir, M. de Couaënetmoi, par quelque espion ; qu'au moment de notre séparation avant Glichy, l'honnête espion s'était attaché à moi de préférence, et que ma singulière course à travers Paris, dont il n'avait pu suivre que le début, lui avait fait l'effet du plus savant des stratagèmes. J'éclatai tout seul dans la rue d'un fou rire, quand cette idée me vint, oubliant trop ce qui aurait dû s'y mêler pour moi d'inséparable confusion; et, comme mon esprit V9 naturellement à moraliser sur toute chose, je pensai qu'il y a sans doute dans l'histoire force interprétations vraisemblables et autorisées qui ne sont guàre moins bouffonnes que ne l'était celle-là.
Mes paroles confiantes rendirent du calme à madame de Couacn;eI1e vit l'ami de Fitz-Géraid;jela conduisis elle-même chez M. D... Lemarquis cessa bientôt d'être au secret, et nous pûmes l'aller embrasser chaque jour en voisins, à la prison de Sainte-Pélagie, où il avait été transféré sur notre demande. La première fois que nous le retcouvâmes, il me frappa plus que jamais par la froideur et l'étendue de son affliction comprimée, par les grands traits creusés de son visage, par son majestueux front encore élai^i sous des cheveux plus rares, par l'outrage envahissant de ses tempes qu'habitait depuis tant de nuits la douleur : car c'est là, toujours là, au point de défaut des tempes et des paupières, comme à une vitre transparente, que mon œil va lire d'abord l'état vrai d'un ami. 11 s'était fait évid^punent dans cette âme virile une dernière, une complète ruioe d'ambition et d'espérance, un ensevelissement, en idée, de cette gloire qu'il n'avait jamais eue. Ce noble cœur d'un Charles-Quint sans empire avait pris au dedans le cilice, mais un cilice sans religion. Pour moi qui
vor.trpTÉ. m
m'attai^ais, comme Caleb, à ses pensées, son deuil muet me sembla d'un caractère durable, indélébile) égal à celui de tout conquérant dépossédé : quelque abtme s'étaitouvert en lui dans cette convulsion sourde,! un abime qu'on voile auxjeux.maisqueriennecomble plus. Le marquis d'ailleurs fut simple avec nous, il t\it tendre : « Eh bien t vous me voyez guéri, me dit-il « en me tenant longtemps la main, — héroïquement « guéri ! Vous, Lucy, et ces deux pauvres entants, et « vous, cher Amaury, vous êtes mon horizon, ma vie « désormais: à d'autres l'arène I •> Comme njws n'étions jamais exactement seuls, cette fois ni les suivantes, la conversation ne put s'engager à fond. Je lui portais des livres; madame de Couaën passait une heure environ h broder devant lui. Nous causions de sujets indifférents, dans la satisfaction d'en parler ensemble, et, pour le reste, nous prenions patience. M. D... nous avait presque promis une maison de santé avec le printemps. '
Madame de Couaën retrouvait par moments une sécurité nonchalante qui lui rendait la distraction et la rêverie, bien que l'altération de sa santé ne dispar&t pas avec l'inquiétude. Plus je la voyais, plus elle me devenait une énigme de iwnsibilité et de profondeur, âme si troublée, puis tout d'un coup si dormante, si noyée en elle ou si tehdue sur les deux ou trois êtres d'alentour, tantôt ne sortant pas d'une particulière angoisse, tantôt ravie en des espèces d'apathies mystérieuses et l'œil dans le bleu des ilues ; avec cela, nul goût d'aller ni de voir, aucun souci du monde, des spectacles du dehors, ni des liaisons; elle n'en avait aucune, sinon une jeune dame qu'elle connaissait pour l'avoir rencontrée chez l'ami "de Fitz-Gérald, et dont le mari, secrétaire du Grand-Juge Régnier, s'employait activement pour nous. Cette jeune femme, d'un caractère intéressant et triste, s'était éprise de madame de
. .oogic
Couaën, et deux ou trois t'ois, sur ses instances, nous
allâmes chez elle.
J'avais coutume de me figurer vers ce temps mon idée sur les deux âmes que je contemplais à loisir ' chaque jour, sur ces âmes de madame de Couaën et du marquis, par uns grande image allégorique que je veux vous dire. C'était un paysage calme et grave, vert et désQrt, auquel on arrivait par des gorges nues, déchirées, au delà des montagnes, ■ après des ravins et des tourbières. Au sein de ce paysage, un lac de belle étendue, mais non immense, un de ces purs lacs d'Irlande, s'étendait sous un haut et immuable rocher qui le dominait, et qui lui cachait tout un côté du ciel et du soleil, tout l'orient. Le lac était uni, gracieux, sans fond, sans écume, sans autre rocher que le gigantesi^ue et l'unique, qui, en même temps qu'il le commandait de son front, semblait l'enserrer de ses bras et l'avoir engendré de ses flancs. Deux jeunes ruisseaux, sources murmurantes et vives, nées des fentes du rocher, traversaient distinctement le beau lac qui les retardait et les modérait doucement dans leur cours, et hors delà ils débordaient en fontaines. Moi, j'aimais naviguer sur ce lac, côtoyer le rocher immobile, le mesurer durant des heures, me couvrir de l'épaisseur de son ombre, étudier ses profils bizarres et sévères, me demander ce qu'avait été le géant, et ce qu'il aurait pu être s'il n'avait été pétrifié. J'aimais m'avancer, ramer au lai^e lentement dans le lac sans zéphyr, reconnaître et suivre sous sa niasse dormante le mince courant des deux jolis ruisseaux jusqu'à l'endroit où ils allaient s'élancer au dehors et s'échapper sur les gazons. Mais, tandis que je naviguais ainsi, que de merveilles sous mes yeux, autour de moi ; que de mystères 1 Par moments, sans qu'il y eût un souffle au ciel, toutes les vagues du lac limpide, ridées, tendues sur un point, s'agitaient avec une émotion incompréhensible que
VOLDPTÉ. 113
rien dans la nature environnante ni dans l'air du ciel n'expliquait; ce n'était jamais un courrous, c'était unj frémissement intérieur et une plainte. Les deux joti^ ruisseaux s'arrêtaient alors et rebroussaient de cours;' le lac les retirait à lui comme avec un effroi de tendrâj mère. Et puis, ces mêmes vagues, retombées subite-' ment et calmées, redevenaient un paresseux miroir^ ouvert aux étoiles, à la lune et à la splendeur des 1 nuits. D'autres fois, un brouillard non moins inespli-i cable que le frémissement de tout à l'heure couvrait le, milieu du lac par un ciel serein ; ou bien on aurait dit, spectacle étrange I que ce milieu réfléchissait plus d'étoiles et de clartés que ne lui en offrait le dais céleste.; Et aussi 'les bords les plus riants vers les endroits! opposés au rocher, les saules et les accidents touffus^ des rives, cessaient à certains moments de se mirer enî cette eau, qui était frappée comme de magique oubli ; l'oiseau qui passait à la surface, en l'effleurant presque de l'aile, n'y jetait point son image ; et moi, il me semblait souvent, avec un découragement mortel et une sorte d'abandon superstitieux, que je glissais sur une ; onde qui ne s'en apercevait pas, qui ne me réfléchissait \ past
Hais pour rentrer, mon ami, dans le réel des choses, voici comment nous vivions: je m'étais logé tout à calé du petit couvent ; j'y allais régulièrement vers midi, c'est-à-dire à l'issue du dîner matinal qu'on y faisait. Pluie, neige ou bise, la plupart du temps à pied, nous nous rendions ensemble, madame de Gouaên et moi, à la prison : les enfants nous accompagnaient les jours de soleil. Nous étions de retour à trois heures, et, après quelque conversation encore, Je la quittais d'ordinaire, ne devant plus reparaître qu'à sept heures, vers la lin du souper, à moins que je ne soupasse moi-même au couvent, ce qui m'arrivait bien deux fois la semaine. Madame de Curey et quelques-unes des religieuses nous
.'.ooglc
faisaient compagnie pendant la première moHîé du soir: mais, ellos retirées et les enfants endormis, nous demeurions trèi-tard, très-arant même dans la nuit, près de la cendre éteinte, en mille sortes de raisonnements, de ressouvenirs, de conjectures indélinies sur le sort, la bizarrerie des rencontres, des situations, la mobilité du draoie htimain ; nous étonnant des moindres détails, nous en demandant le pourquoi, tirant de chaque chose l'esprit, ramenant tout à deuk ou trois idées d'invariable, d'invisible, et de triomphe intérieur pat l'âme ; jamais ennuyés dans cet écho mutuel de nos conclusions, toujours naturels dans nos subtilités. Il fallait clore pourtant, et par un bonsoir affiical et léger comme ai je n'avais fait que passer dans le cabinet voisin, je suspendais l'entretien non achevé, de même qu'on pose avant la fin d'une page le livre entr'ouvert. En deus bonds j'avais glissé au bas de l'escalier, ft&nchi la cour, et je sortais, refermant tout derrière moi avec une clef qui m'était confiée & cette usage, afin de n'assujettir personne. Le bruit de cette porte que je fermais et de ma clef dans la serrure, le retentissement de chacun de mes pas au dehors, le long de ces murs solitaires, se réveillent et vibrent, hélas I en ce moment au dedans de moi, comme ferait une montre familière sous le chevet. Dans ce court intervalle du petit Couvent à mon logis, quelquefois une heure du biatin sonnait aux horloges du Val-de-Grâce et de Saint-Jacques, heure pénétrante et brevet plus solennelle encore à entendre et plus nocturne que celle de minuit. Qui de sensations rassemblées, quelle plénitude en moi durant ce trajet de si peu de minutes, et si souvent pluvieux ou glacét Je n'étais pas glorieux, car nul œil vivant ne me voyait: j'étais calme plutôt, satisfait de la laisser seule et peut-être sur ma pensée, comblé intérieurement de sa parole qui me revenait dans un arrière-goût délicieux, en équilibre avec moi-même, ne concevant
VOLDPTÊ. Ïi5
pas que celte félicité pût changer, et n'en désirant point au delà. Ob I ces moments étaient bieo les plus beaux de ma vie d'alors et les meilleurs. Après tout, les cœurs même des amants fortunés n'en comptent guère de plus longs, et ce souvenir du moins ne me donne pas trop à rougir. Le peu que JB faisais de bon en sacriâce auprès d'elle m'était payé, \e dois le croire, par ces rapides et lucides instants.
Mais cela ne composait pas un état habituel-: ces deus ou trois minutes superflues, jetées au bout de mes journées, ne s'y faisaient pas assez sentir pour les modifier en rien : mon cœur aride avait bientôt bu celte rosée. Où en étais-je donc de mes sentiments alors ? en quelle nuance nouvElle? sous quel reflet de mon nuage grossissant et diSus î C'est ce qui me devieut de plus en plus difficile à suivre, mon ami. Car, en avançant toujours, en perdant les points plus isolés qui me servaient- de mesure, je suis peu à peu comme sur l'Océan quand on a quitté le rivage. Les jours, les spectacles, les hol-izons se continuent, se confondent ; quelques tempêtes seules, une ou deux rencontres, aident encore à distinguer cette monotonie de flots et d'erreurs.
Dès nos derniers événements, et quand les chagrina réels, les inquiétudes positives m'avaient assailli, j'avais un peu laissé de côté ma pensée intime ; le trouble inévitable et l'agitation matérielle avaient prévalu ; rieui de vif ne s'était mêlé à la molle région de mon &me.< C'avait été un obscurcissement sur ce point, et Une fermentation active du reste de mon être, une ivresse bruyante des choses inaccoutumées. Un grand mouvement de jambes, du sang dans ta tête et mille objets dans les yeux. Mon esprit, à l'împroviste eri ces embarras, s'en était tiré avec assez de vigueur etd'adresse; mon dévouement pour mes amia en peine n'avait pas faibli; mais ce dévouement, même en ce qui la concer-
D,n;.aL,G00glc
H« •. VOLtIPTÉ.
naît, avait été souvent peu gracieux de sourire et peu caressant de langage, un dévouement sérieux, sombre, empressé et fatigaé. Lorequ'après les premières secousses nous reprîmes une vie régulière, et que je rentrai en moi pour me sonder et m'examiner, il se trouva que ma disposition intérieure s'était défaite toute seule; je n'en étais déjà plus à cette scène merveilleuse de la falaise, à cette sainte promesse, au milieu des larmes, de rester à jamais donné et voué; mon éternelle penséed'esclave qui veut fuir m'était revenue: elle m'était revenue insensiblement par la simple prédominance de mon activité en ces derniers temps, par l'atmosphère de ces lieux nouveaux où chaque haleine qu'on respire convie â l'ambition ou aux sens, et aussi par ce que j'avais cru entrevoir chez madame de Couaën de son indifférence et de son invincible ravissement en d'autres pensées plus légitimes. Me sentir ainsi relégué dans son cceur â une place qui n'était ni la première, ni la seconde, mais la cinquième peut-être 1 il y avait là un calcul intolérable ; pourquoi le faisais-je î Et c'est ce qu'on n'élude pourtant pas, c'est ce qui se pose à chaque minute devant nous en ces espèces d'amitiés. Je me disais donc, ea me sondant, qu'il fallait aller jusqu'au bout, servir loyalement et sans idée de récompense; puis. M, de Couaën une fois rendu à la liberté, reprendre la mienne et me lancer seul sur ma barque à l'aventure. En attendant, je jouissais de mon mieux des heures tardives et des longs entretîeiis. Quant à elle, elle était bien ce que je vous ai dit; ce lac où je vous l'ai figurée était son parfait emblème. Elle avait certes une masse de sensibilité profonde, le plus souvent flottante et sommeillante, quelquefois bizarrement soulevée sur un objet, et y faisant alors idée fixe, passion, avec tous les accidents, toutes les distractions et l'aveuglement naïf de la passion et cette belle itcDorance du reste de l'univers. Je l'avais déjà
vue ainsi au sujet de sa mère, et, depuis notre promenade de )a veille de Noël au Jardin des Plantes, cette exaltation s'étaitportée sur ses enfanta. Les événements qui avaient succédé justlliaient sans doute beaucoup d'inquiétude; mais, dans sa naissance et dans son développement, cette inquiétude, chez elle, ne restait pas moins singulière, passionnée sans mesure, et comme en dehors des motifs naturels. Après les deux ou trois premiers jours de notre arrivée à Paris, cette espèce de tension violente de son âme, ce soulèvement des lames intérieures était brusquement tombé, plus brusquement même que cela ne semblait possible en une situation encore si ébranlée. Le bon sens de madame de Couaên, qui ne l'abandonnait jamais, venait remarquablement au secours de ces écarts sensibles. Elle se disait alors avec justesse qu'il valait beaucoup mieux que le marquis eût été arrêté ainsi tôt que tard, et qu'il aurait eu plus de peine à s'en tirer, l'affaire une fois plus engagée. Si, en effet, il n'avait été arrêté qu'un an après, dans l'arrestation générale de Moreau, Piche* gru et Georges, je ne sais comment on serait parvenu à sauver sa tâte. Madame de Couaên calmée anivait donc à voir dans cette prison une garantie efiicace et vrai- ' ment heureuse contre des périls plus grands; et, bien que cette perspective au delà des grilles et des barreaux eût parfois pour elle des retours moins gracieux, elle se hvrait d'habitude aux doux projets de la vie désormais recueillie et prudente qui suivrait la sortie. Or, eu ces moments, je la voyais distraite encore et fixe, mais non plus sur une, pensée du dehors; ses rêveries la replongeaient partout ailleurs ; elle était rentrée) comme les Nymphes antiques, dans ses royaumes mystérieux, sous les fontaines. Oh I par les jolis jours de février, que faisait-elle ainsi dans ses chambres, assise contre sa vitre, quand j'arrivais un peu tard, vers une heure ? Quel objet suivait-ella si attentive ? quel fantôme
. '.oogic
se créait parmi les nuages celle feculté vague et puissante qui, soulevée à deux reprises sur des points tout à fait distincts, se retrouvait aujourd'hui comme sans emploi T Nul témoignage, nulle manitestation de sa part en ces moments. Les enfants, demeurésen bas avec madame de Cursy, après le dîner, ne ta troublaient en rien. A quoi pensait-elle? quel monde inflnii invisible, parcourait-elle en «sprit? Ge n'était pas le nôtre, ce n'étaient ni ses spectacles variés, ni ses fêtes, ni ses paysages; la pompe, la couleur et l'or, l'émail même des prairies, ne la touchaient pas. Dans son inditlé' rence des choses, dans le règne souverain de sa fantaisie, il y avait des jours de brume et de pluie oh elle se parait, dès le matin, avec une recherche ingénue, et des joUfS de gai soleil oh elle s'oubliait, jusqu'au moment de sortit-, en son premier négligé. J'avais peine d'abord, lorsque j'arrivais, à la fixer vers moi, àrompre ou à diriger de mon cOté ce courant silencieux; et, quand elle s'échappait en discours, t'était profond, continu, élevé, intarissable. Sa santé demeurait souffrante, et son visage avait des places d'une touchante pâleur; mais elle se plaignait peu et se rendait peu compte. Seulement, les jours de ces grandes pSIeurs, je remarquais qu'elle était plus sujette à la dévotion tendre ; elle lisait alors, et priait, et sa prière ne la remplissait pas. Moi, en entrant et la voyant ainsi, je supposais volontiers quelque religieuse du Midi, la Portugaise par exemple, immobile en sa cellule, regardant les cieux et le Tage, et attendant éternellement celui qui ne reviendra pas. Je me figurais encore la plus sainte des amantes et la plus amante des saintes, Thérèse d'Avila, au moment oU son cœur, chastement embrasé, s'écrie : «. Soyons lidële à Celui qui ne peut nous être infidèle! » Et, m'apefceVant bientôt que les blancs et pâles rayons venaient d'UB soleil de février, qu'au lieu d'orangers et de Tage, nous n'avions en bas
VOLCPTÉ. U9
q«e le petit jardin au nord, tout dépouillé par l'hiver, et que celle dont je me faisais ce rêve était une épouse etune mère, je souriais de moi. Et si je la saluais alors, soit que j'entrasse ou que je sortisse, et que ce fût un bonjour ou un adieu, le bonjour ou l'adieu, monsieur^ qui lui échappait d'une voix machinale, me glaçait, comme ayant osé prétendre à un trop étroit partage; ce mot si étranger et si négligent m'allait au cœur, et je ressentais une soudaine défaillance, comme si la rame me tombait des mains, en voyant que le lac ne me réfléchissait pas. Hais il y avait bien d'autres moments plus précis et mieux éclairés oii elle semblait, au contraire, se souvenir de moi ; elle me comptait, elle me nommait expressément dans tous ses projets ; elle me faisait rasseoir plus d'une fois avant mon départ, et elle me disait après de longues heures, quand je me levais : i Vous êtes toujours pressé de me quitter, n
Un jour, légèrement indisposé de la veille, et ayant plus tardé ce matin-là que d'ordinaire à l'aller trouver pour notre visite à la prison, conune il faisait beau, elle me vint prendre elle-même. On frappa k ma porte : c'était sa bonne avec son Hls qu'elle envoyait d'en bas savoir si elle pouvait monter. Je coui'us à mon petit escalier pour la recevoir. Elle entra un moment, ât le tour de cette simple chambre, en loua la propreté, l'air d'étude, la discrète lumière; elle s'assit une seconde dans mon unique fauteuil ; — et ces lieux furent pour moi consacrés.
Puérilités I minutieusie idol&triet soupirs t troublantes images qui me reviennent malgré moi, qui se pressent autour de ma plume quand j'écris, comme la foule des Ombres, dans le poète, autour du nocher qui les passe ! Pleurs trop légères, trop odorantes, qui pleuvent au dépourvu sur ma tête peu sage, le long de ces sentiers d'autrefois, où je ne comptais trouver entre les cyprès que des avertissements dana la poussijèie et quelques
. uoglc
tombeaux ! Souvenirs qui vont presquecontre mon but, mon ami. Où en suis-je avec moi-même, et me les faut-il etfAcer? Faut-il que je poursuive néanmoins et que j'acÊève, et qu'un jour vous lisiez cela? Si je les accueille en détail, ces souvenirs trop distincls,.si tfop souvent il vous semble que j'y ajoute complaisamment comme avec un pinceau, si je leur accorde une place qu'ils méritent peut-être bien autant que certainsgrands événements "du monde, mais qui devient plus périlleuse par son intimité, est-ce doncque j'en regrette sérieusement l'émotion première? est-ce que je regrett* quelque chose de ces temps de repentir î Ou bien, n'est-ce pas à leur esprit, en les racontant, que je m'attache? n'estce pas le souffle de pur amour égaré dans ces riens qui . me les a conservés ?
Mais ce qui, vu de loin, forme aux yeux, dans son ensemble, un assez agréable image, était dès lors, quand je vivais au milieu, si clair-semé et si vide, que les prévisions moins flatteuses s'y poursuivaient à loisir. Le marquis, sorti de prison, quitterait aussitôt Paris, et irait s'ensevelir à Gouaên Ou ailleurs pour toujours ; sa femme, sa famille, un montent isolées et sans 'guide, rentreraient à jamais en lui : devais-jey rentrer moi-même? devais-je me ranger à sa suite, rival honteux et lâche, et m'enraciner, m'é.tioler sous son ombre? Je prononçais donc bien bas, en ces quarts d'heure de réflexion, le voeu d'échapper h des liens trop étouffants, d'aborder le monde pour mon compte, et d'y essayer sous le ciel ma jeunesse ; de faire en ce Paris comme le mousse indocile qui, arrivé dans quelque port attrayant, s'y cache, et que le vaisseau, en partant, ne ramène pas. Toute l'activité récente qui s'était développée en moi, je vous l'ai dit, m'aiguillonnait d'autant à cette émancipation moitié orgueilleuse et moitié sensuelle. Souvent, aux instants de sa plus grande bonté, lorsque je venais de verser des larmes sur ses mains, et'
VOLDPTÊ. jai
qiie je m'étais appelé bienheureux, je me relevais tout d'un coup sec, aride ; j'aurais voulu autre chose, non pas autre chose d'elle, mais autre chose qu'elle...; ma liberté, d'abord..., et je iie.saurais dire quoi. J'étais las d'un rôle, excédé et sans Iralcheur au seuil de cette félicité que je proclamais des lèvres. Tels, après tout, les cœurs des hommes : plus ils sont tendres et délicats, plus ils sont vite émoussés, dégoûtés et à bout. Qui de TOUS, amants humains, parmi les plus comblés, et au sein des accablantes faveurs, qui de vous n'a subi l'ennui? Qui de vous, sous le coup même des mortelles délices, n'a désiré au delà ou eu deçà, n'a imaginé.quelque diversion capricieuse, inconstante, et aux pieds de son idole, sur les terrasses embaumées, n'a souhaité peut-être quelque grossier échange, quelque vulgaire créature qui passe, ou tout simplement être seul pour son repos? L'amour humain, aux endroits même oii il semble profond comme l'Océan, a des sécheresses subites, inouïes : c'est la pauvreté de notre nature qui fait cela; cette Elle d'Adam l'élève par accès en nous une tête hideuse, et se montre comme une mère mendiante en pleines noces au lils prodigue qui boit dans l'or et s'oublie. Dans l'amour de Dieu, qui a aussi sa sensualité à craindre et son ivresse, les plus grands saints ont bien éprouvé eux-mêmes leurs sécheresses salutaires.
Ainsi, et par l'etTet de ces aridités soudaines propres à notre nature, à la mienne en particulier, et par ma propension croissante à entrevoir un avenir au dehors, et par mon respect réel pour le noble absent, et par ses distractions, à elle, et ses absences fréquentes en ellemême, il arrivait que, dans cette nouvelle vie de familiarité plus grande et sans témoins, j'observais la même mesure que jamais; le même voile, toujours indécis pour moi, impénétrable pour elle, flottait entre nous deux sans que j'usasse de l'occasion pour l'écarter et l'entr' ouvrir plus souvent.
Il »
Mai», conuDO l'a remarqué dès longtemps te Sage, mieux vaut eocûre une passion éperdument manifeste qu'un amour caché; est-ce que l'homme peut couver le feu à demeure dans son sein, sans que ies Tâtementa prennent flamme î Je ne pus donc me préservais mon ami. Si, dès te premier voyage, j'avais déjà reçu bten avant les traits empestés, que devaisrje ressentir en oe nouveau et long séjour? Mes matins restaient assez purs, employés au travail, aux lectures diverses, aux nobles instincts naturels, à l'entretien de l'intelligence; il n'est pas rare de bien commencer le jour. Puis elle succédait ; j'allais & elle, je l'entourais de moi, je vivais activement de l'air qu'elle respirait, et ma pensée attendrie demeurait pure encore. Mais, en la quittant, désœuvré, excité, durant ces vagues heures trônante», qui, bien remplies, pouvaient être si calmes et si méditatives, mais qui trop souvent, pareilles aux lourdes années de la vie qui y répondent, ayant perdu te fraîcheur des choses matinales, succombent par degrés à l'envahissement matériel; en ces heures qui achèvent te jour, qui précèdent la rentrée au logis et l'abri du soir^ que devenir? Je me plongeais d'ordinaire à travers Paris, dans les quartiers du milieu ; j'y dînais de préférence, quand je n'étais pas attendu au petit couvent; et avant le dtner, et après surtout, je me procurais à l'aise l'émotion de mes courses palpitantes. Pour être sâr de dépister les espions, si j'en avais encore quelqu'un sur ma trace, il y avait trois ou quatre tours auxquels je ne manquais jamais en commençant, et je les faisais si brusques, si savamment rompus, si échappant^ si dédaliens, qu'ils auraient détaché, secoué loin de moi la guêpe la plus acharnée, et que, m£me par an plMl
. C;ono|c
soleil, il semblait que c'était tout si mon ombre pouvait me suivre. Cette première malice me mettait en joie bizarre et en ricanement. Un détail inutile à vous préciser, et ([ui tient à une singularité perdue dans le commencement de ces pages, me faisait retarder encore le jour de ma défaite. L'émotion prolongée, que je me donnais au sein du péril, était donc relevîée d'une sorte de sécurité précaire et d'urt faux reste d'innocence. C'était toujours la même façon ruineuse de pousser h bout au dedans, de mûrir, de pourrir presque en moi la pensée du mal avant l'acte, d'amonceler mille ferments mortels avant de rien produire. Nais, bien des lois, tandis que je tuStoyais ainsi, en courant,* les bords escarpés, d'autant plus audacieux que je me disais: « Ce n'est pas du moins pour aujourd'hui, » bien des fois mon pied faillit gliarer, le vertige troublait ma vue, et j'allais être précipité malgré ma sourde résistance.
Un jour enfin que toute objection probablement avait disparu, je sortis du logis dans une t'ésolution violente. Ge jour-là, rien de particulier ne m'était arrivé; en le voyant le matin (faut-ll, hélas! que je mêle ce saint nom par aucun rapprochement en de tels récits t ), le matin, dis-je, elle n'avait été pour mol ni ttop distraite ni trop attentive ; elle ne m'avait ni troublé les sens ni froissé l'âme. Je n'avai* eu non plus, si' je m'en souviens, ni spectacle ulcérant pour mon ambition, ni querelle avec personne, ni accès de colère, aucun de ces petits torts ou désappointements qui, nous mettant mal avec nous-même, nous rabaissent à l'ivresse, à la satisfaction brutale, comme dédommagement et oubli. Rien donc ne me poussait, ce jour-là, que ma seule démence: mais je voulais en finir, et je m'étais dit cela en me levant. Une allégresse singulière, toute sareastigue, se trahissait dans mes mouvements, dans mes gestes, et vibrait en métal dans l'accent de ma voix; c'était comme, à travere tes pierres arides, le sifflement
'.oogic
du serpent qai s'apprête. La conscience du mal certain que j'allais consommer m'animait le front et le regard. De bonne heure avant le dtner, je passai dans l'autre Parts; en marchant, je frappais d'un talon plus sonore le pavé durci des ponts, et je portais plus haut la tête vers ce ciel émaillé des vives parcelles d'une gelée diffuse, Çà et là, à droite et à gauche, je regardais fièrement comme pour m'applaudir. Qui donc regardais-je ainsi, ô mon Dieu? Comment cette joie et ce rayonnement sinistre là oit il aurait fallu se voiler? et d'oii vient que je bondissais en de tels abords î Je ne tenais plus à la pureté que par le dernier lien matériel, et ce faible lien me pesait, et j'étais fier d'aller le rompre, comme le violent qui marche à une vengeance. C'est que la volupté, qui produit vite l'humiliation, débute aussi par l'orgueil; c'est que l'amour du plaisir n'est .pas tout chez elle; c'est que la vanité aussi, l'émulation dans le mai, la révolte contre Dieu, sont là comme une irritation de plus sur le seuil : le petit d'Israël, qui fut docile et pur, veut devenir pareil aux géants. Ainsi, moi qui eusse rougi d'être tu et suivi de personne en particulier, j'étais glorieux à l'avance devant tous ces inconnus et devant moi-même.
Quoiqu'il fût grand jour encore, je me mis sans tarder à parcourir les lieux et les rues accoutumés; je remarquai, mais d'un œil plus sévère, ces écueils qui, à la première vue, m'avaient tous paru gracieux et riants : il n'y en avait presque aucun qui gardflt le pouvoir de m'éblouir. Mon cœur, cette fois, battait plus fort, & coups plus serrés et plus durs : je m'arrêtais par miy ments pour tâcher de l'apaiser. Ne voulant rien fixer avant l'heure du soir, et déjà bien las, je me jetai en un «afé,oîi je dînai seul, au fond; j'en sortis repu, échauffé, dans le brouillard piquant et les lumières de la nuit, tout entier de nouveau à ma course et à ma recherche. Aussi ardent, quoique moins difficile, je recommençai
VOLDPTE. j23
en quelques minutes mes tours rapides, exterminants: il me restait assez peu de délicatesse pour le choiïL, et de scrupules distincts; j'avais seulement cette vague idée que, nulle des créatures aperçues n'étant digne par l'âme des transports que j'allais offrir, il fallait du moins que la beauté charnelle triomphât et que ce fût Vénus elle-même. Je prolongeais donc, outre mesure et contre mon but, l'exigeante recherche, et bientât comme de coutume, je pp"dis tout sens, toute lucidité, si bien, que de guerre lasse, â la fin [merveilleux bonheurt)j je tombai sans chois aucun, sans attrait, absurdeinent à une place quelconque, et uniquement parce que je m'étais juré de tomber ce jour-là.
A partir de ce jour funeste, et une fois l'impur ruisseau franchi, un élément formidable fut introduit dans mon être; ma jeunesse, longtemps contenue, déborda; mes sens déchaînés se prodiguèrent. 11 y a deux jeunesses dont l'une suit l'autre en nous, mon ami : la première, exubérante, ascendante, se suffisant toujours, ne croyant pas à la fatigue, n'en faisant nul compte, embrassant à la fois les choses contraires, et lançant de front tous ses coursiers. D y en a une seconde, déjà fatiguée et avertie, qui conserve presque les mêmes dehors, mais à qui une voix crie souvent fo/d/ en dedans; qui ne cède guère qu'à regret, se repent vite d'avoir cédé, et ne mène plus d'un train égal l'esprit et le corps tout ensemble. J'entrais alors en plein dans la première. Ha vie double s'organisa désormais : d'une part, une vie inférieure, submergée, engloutie; de l'autre, une vie plus active de tête et de cœur. Les matins. d'ordinaire, l'esprit, l'intelligence en moi prenait revanche avec excitation fit avidité d'étude sur l'abaissement de la veille. Les soirs même, au retour, la yie subtile de cœur, à cété de mon amie, se substituait immédiatement au trouble épais de l'heure précédente. Quelquefois, au sortir à peine de cette fange, tandis que *t.
. '.oogic
186 vomPTfi.
je regardais, en m'en revenant sur les places ou le long des quais, les étoiles et la lune sereine, nia pensée aussi s'ëclaircissait; sous un charme voluptueux et affaibli, je voyais mieux, je sentais plus la nature, le ciel du soir, la vie qui passe; je me laissais bercer, comme les anciens Païens, à cette surface de l'abime, dans l'écume légère; et j'apportais, aux pieds de celle dont toute la rêverie demeurait sacrée, une mélancolie de source coupable.
Ce cœur donc, qui avait palpité si rudement dans le mal, ce cœur humain contradictoire et changeant, dont il faut dire, comme le poète a dit de la poitrine du Centaure, que les deux natures y sont conjointes, ce déplorable cœur secouait la honte en un instanf ; il retournait son rôle et alternait tout d'un coup de la convulsion grossière à l'aspiration platonique. Je tuais, comme ù volonté, mon remords, et voilà que j'étais dans l'amour subtil. Facilité abusive I versatilité mortelle itoute foi en nous et au véritable AmourI L'âme humaine, sujette à cette fatale' habitude, au lieu d'être un foyer persistant et vivant, devient bientôt comme une machine ingénieuse qui s'électriae contrairement en un rien de temps et au gré des circonstances diverses. Le centre, à force de voyager d'un pôle à l'autre, n'existe plus nulle part; la volonté n'a plus d'appui. Notre per^ sonne morale se réduit à n'être qu'un composé délié de courants et de fluides, un amas mobile et tournoyant, uneccène commode à mille jeux; espèce dénature, je ne dis pas hypocrite, mais toujours à demi siooère et toujours vaine.
Après le premier ëtourdissement dissipé et les premiers feux, il arriva que je gagnai une grande science, la connaissance raf&tiée du bien et du mal, en cette double voie que je pratiquais, tantôt dans la mêlée des carrefours et tantôt sur les nuées étliérées. Une analyse mystérieuse, bien chèrement payée, m'enseignait cha-
VOLUPTÉ. Ii7
que jour quelque particularité de plus sur notre double nature, sur Tabus que je faisais de l'une et de l'autie, sur Je aecret même de leur union. Science stérile toute seule et impuissante; instrument et portiou déjà du cbâtimentl Je comprends mieux ce qu'est l'homme, ce que je suis et ce que je laisse derrière, à mesure que je m'aguerris et m'enfonce davantage en ces saitiers qui mènent à la mort.
J'appris d'abord, dans mes courses lascives, à discerner, à poursuivra, à redouter et à désirer le genre de beauté que j'appellerai funeste, celle qui est toujours un piège mortel, jamais un angélique symbole» celle qui ne se peint ni dans l'expression idéale du visage, ni dans le miroir des yeui, ni dans les délicatesses du souris, ni daos le voile nuancé des paupières : le visage humain n'est rien, presque rien, dans cette beauté; l'oeil et la voix qui, en se mariant avec douceur, sont si voisins de l'&me, ne font point partie ici de ce qu'on désire : c'est une beauté réelle, mais accablante et toute de chair, qui semble remonter en droite ligne aux filles des premières races déchues, qui ne se juge point en face et en conversant de vive voix, ainsi qu'il convient âl'homme, mais de loin plutôt, sur le hasard delà nuque et des reins, comme ferait le coup d'ceil du chasseur pour les bâtes sauvages: ohl j'ai compris cette beauté-là.
J'appris aussi combien cette beauté n'est pas la vraie; qu'elle est contraire à l'esprit même ; qu'elle tue, qu'elle écrase, mais qu'elle n'attache pas ; qu'en portant le plus de ravages dans les sens, elle est celle qui a le moins d'auxiliaires dans l'âmeyCar, à travers ces courses malfaisantes, du plus loin que se dénonce une telle beauté, comme on tremble I comme on pâlit! la sueur m'inonde: vais-je m'élancer ou vais-je défaillir? — Un peu de patience, 6 mon Ame t remets-toi et dis à ce corps qui frémit: « Cette beauté mauvaise, à qui tu veux te . .oogic
« livrer à Taveugle, etdonttu n'as qu'entrevu le front, € demain on tout k l'heure, une autre, en passant, la a remplacera pour toi et en abolira l'empreinte. Tu seras dégoûté de la précédente sans même en avoir c joui; et ainsi de l'autre, et ainsi de celle qui suivra' « Pourquoi donc me tant troubler? Sachons attendre < seulement et résister au premier regard, s
J'appris de la sorte que c'est par les yeux que pénètre la blessure, et les préceptes rigides m'apparurent sensiblement dans leur exacte vérité: Tempérez vos yeux, munissez-les comme d'un cuir, ainsi qu'on fait aux mulets de peur qu'ils ne bronchent I Les yeux sont les fenétresde l'âme par où entrent et sortent les traits t Je me rappelai bien des fois, dans mon propre exemple, cette rechute d'Alipe aux jeux <hi Cirque, lorsqu'entendant un grand cri, et malgré sa résolution de ne pas voir, il ouvrit pourtant les yeux, et qu'en ce clin d'œtl involontaire toute la cruauté rentra dans son cœur. Ainsi rentrait souvent au mien, malgré mes efforts, la volupté cruelle et qui boit le sang. 0ht que le Prophète m'exprimait d'un mot cette dispersion lamentable, cette déroute, sur tous les points, d'une âme en proie aux yeux: Ocvlus meus depradatut eitanimam meam tn cunctis filiabusvrbismem!
J'appris, en ce temps, mon ami, que l'Amour vrai n'est pas du tout dans les sens: car si l'on aime vraiment une femme pure et qu'on en désire, à la rencontre, une impure, on croit soudain aimer celle-ci; elle obscurcit l'autre ; on va, on suit, on s'y épuise ; mais, à l'instant, ce qu'inspirait cette femme impure a disparu comme une fumée, et, dans l'extinction des sens, l'image de la première recommence à se montrer plus enviable, plus belle, et luisant en nous sur notre honte.
Au plus fort de ces moments, où je semblais céder à une fatalité invincible, j'appris que l'homme est libre, et dans quel sens il l'est véritablement: car la liberté
de l'homme, je l'éprouvais intimement alors, consiste - surtout dans le pouvoir qu'il a de se mettre ou de ne se mettre pas sous la prise ées objets et à portée de leur tourbillon, suivant qu'il y est trop bu trop peu sensible. Vous vous trouvez tiède et froid pour la charité, courez aux lieux ou sonL les pauvres! vous vous savez vulnérable et fragile, évitez tout coin périlleusl
J'appris que la volupté est la transition, l'initiation, dans les caractères sincères et tendres, à des vices et à d'autres passions basses que de prime abord ils n'auraient jamais soupçonnées j Elle m'a fait concevoir l'ivrognerie, la gourmandise : car, le soir, de certains jours, harassé et non assouvi, moi sobre d'ordinaire, j'entrais en des cafés et demandais quelque lîqueurforte que je buvais avec Qamme.
J'appris que pour l'homme chaque matin est une réparation, et chaquQ jour une ruine continuelle; mais la réparation devient de moins en moins suffisante, et la ruine va croissant.
J'entendisprofondémentetjerompisjusqu'à la moelle ce mot des textes sacrés : Ne dederis mulieribus aubstantiam tuam; ne jetez pas à toutes les sauterelles du désert vos fruits et vos fleurs, votre vertu et votre génie, votre foi, votre volonté, le plus cher de votre substance I
Et cet autre mot d'un Ancien, que j'avais lu d'abord sans y prendre garde, me revenait vivement : J'ai twi en moi la bêle féroce. Oui, la béte féroce est en nous; elle triomphe durant celte première et méchante jeunesse; elle dévore à chacun les entrailles, comme le renaM sauvage rongeait sous la robe l'enfant Lacéiiémonien.
J'appris que, si la volupté et les excès qu'elle entraîne produisent d'ordinaire l'humiliation, son absence appelle aisément l'orgueil. Rapport inverse en effet, singulier équilibre de ces deux vices capitaux en nous, du vice extérieur, actif, ambitieux, glorieux et
oogic
IJO VOLCPTÉ.
bruyant, etdu vicemouy caché, oisif et fiirtif, savoureux et mystérieux I Avez-vous jamais remarqué ce jell double, mon ami? Quand la volupté diminue en moi et que je viens à bout de la repousser, l'orgueil, la satisfaction joyeuse et Ôère monte d'autant; mais, sitôt que l'autre reprend le dessus, il y a prostration graduelie, adandon et mépris de moi-même. Chez tout homme, l'un des deux vices a chance de dominer, mais non pas i l'exclusion entière de l'autre, quoiqu'il y ait «ertains cas extrêmes et monstrueux où un seul des deux emplit r&me. Ce sont comme deux pdles aux dernières limites dd |2 terre habitable; la majorité des hommes flotte dans l'intervalle et incline plus ou moins ici ou là. L'âme qui se fixerait k demeure d^ns l'une ou dans l'autre extrémité, serait atteinte de mort morale et deviendrait sur ce point comme stupide. Le pôle de l'orgueil est le plus habité de nos jours : j'ai connu plusieurs Nabudiodonosors. On a même essayé de ramener la volupté k l'autre passion envahissante, et de lesgrouper ensemble dans un chimérique hymen: Don Juan, -idole menteuse, appartient à un siècle oîi il y a bien plus d'orgueil que d'amour du plaisir. Mais en laissant là toute vanterie et tout faste, en s'en tenant à ce qu'on a senti, il est constant que ces deux vices se lient d'ordinaire par un mouvement inverse et alternatif. Au moment de l'extrême volupté et de l'abaissement oU elle nous plonge, l'orgueil est bien loin, son écueil altier a disparu; alors on s'écrie : oOb I slje n'étais pas volupa tueux t n croyant n'avoir que ce vice à combattre. Mais si vous combattez un peu, si vous avez l'air de vaincre, voilà que la satisfaction s'introduit, l'enflure du cœur commence ; la fierté jalouse, le désir de louange et d'éclat parmi les hommes vous chatouille et devient l'ennemi pressant. Ne vous applaudissez pourtant pas aloi-s; nedites point ; « Oh t je n'ai plus que ce vice-là 1» Car, que vienne à passer une femme dont vous n'aper-
ôéviez par ''tieiTière que la bruoe oltevelure releTée, Toilà vos désirs qui renaissent et qui courent devant. 11 nous faut toujours combattre,
S'il est vrai que l'orgueil soit le plus souvent l'antagoniste de la volupté, l'amouispropre est encore plus l'ennemi de l'amour. J'appris cependant que, lorsqu'on n'est pas de force à prendre pour auxiliaire suprême l'Amour divin pur* et à s'y appuyer, lorsqu'on ne considère pas assex le norps comme le temple de l'Esprit- Saint, et ses membres comme les membres du Cbrist, il doit être bon de ne pas puiser son amour humain de tout respect humain et de tout amou^p^op^e. Car, si l'amour pour l'amante est trop humble, trop contrit, trop sacrifié, il peut, ikute de l'Amour divin, laisser les sens abandonnés à eiK-mâmes de leur bâté, et par là il permet et il reçoit d'irréparables souillures.
J'appris enfin (et c'est là, ô mon ami, en cette science ténébreuse oil je-me plais trop à revenir, c'est le seul endroit qui m'ait été immédiatement fructueux), j'appris à peser, à corriger ce qu'a dit de la femme Vantique Salomon dans sa satiété de roi, à chérir ce qu'a dit de clément ie Philosophe incontm, ce Salomon moderne, invisible et plus doux; à comprendre, i pratiquer, l' a vouerai s-je? ce qu'a Ikit le Christ envers la Samaritaine; à ne pas maudire I Salomon, qui avait trouvé la femme pl*s amère que la mort, s'écrie a qu'il y a un homme sur mille, mais qu'il n'y a pas une femme entre toutes. ■ Le Philosophe profond, qui vécut voilé, a écrit aussi, en un moment de saint effroi, qu'iï n'y a pot de femmts, tant la matière de la femme paraissait à ses yeux plus dégénérée et plus redoutable encore que celle de l'homme I Mais, se souvenant bientôt que le Christ est veau et que Uarie a engendré, il ajoute ces consolantes paroles : ■ Si Dieu pouvait avoir une me- <c sure dans son amour, il devrait aimer la femme plus « que l'homoK. Quant à nous, nous nepoaveiasiUMts
132 VOt.DPTÈ.
■ dispenser de la chérir et de l'estimer plus que nous- « même : car la femme la plus corrompue est plus « facile à ramener qu'un homme qui n'aurait fait même •c qu'un pas dans le mal. > Aussi, je ne vous ai jamais maudites, 6 créatures sur lesquelles on marche et qu'on ne nomme pas; ni vous, superbes et forcenées, qui enlevez audacieusement celui qui passe; ni vous, discrètes et perfides, qui, le long des ombrages, sembler dire en fuyant : ■ Les eaux flirtives sont les plus douces, et le . « pain qu'on dérobe est le plus savoureu;^ lu ie ne TOUS ai pas retranchées de l'humanité, vous toutes qui êtes un peuple effi-éné, immense ! Je vous ai trouvées souvent meilleures que moi, dans le mal que vous me faisiez. Mes misères intérieures, mes versatilités infinies m'ont-aidé & expliquer les vôtres. Rieuses, ulcérées ou repenties, je vous ai plaintes, je me suis reconnu el j'ai gémi pour moi en vous. Comme les abîmes de vos coeurs, comme les opprobres de vos sens étaient les miens I 6 femmes, à qui l'on ne jette même plus la pierre, 6 Cananéennes I
Mais que cette pitié pour les créatures ne soit pas, je vous prie, de l'indulgence pour l'œuvre! La manière de juger du siècle en ce point, comme sur tant d'autres, tient à une sorte d'indifférence qui en use d'ailleurs selon son plaisir, à un mépris tolérant qui se ^tisfait et ferme les yeux. Les matérialistes (et de nos jours la plupart des hommes le sont du moins en pratique] envisagent le t'ait de volupté comme indépendant presque du reste de la conduite, comme agissant simplement dans l'ordre animal par fatigue ou excitation : les plus physiologistes vous parleront même d'une réaction réputée avantageuse au cerveau. Les pères, frères atnés et tuteurs, dans les conseils qu'ils donnent à ce propos, en font, communément, une affaire d'hygiène, d'économie, de régularité. Il y a dans tout ceci un oubli profond du cdté le plus essentiel et le plus délicat. Le
chef de l'fimpire, qui, pendant l'interyalle des camps, n'était pas tâché que notre Capoue absorbât les idées superflues de ses guerriers, entrevoyait mieus la vérité haute. Ce n'est, en effet, dans aucun des actes extérieurs et superûciels que se trahit cet inconvénient d'un désordre de sens assez ménagé; militaires, commis ou courtiers, n'en seront pas moins très-suffisants à la batailla prochaine, à la promenade du boulevard, à leur conversation encravatée, à leur tracas financier et bureaucratique. Mais si nous entrons dans la sphère vive et spirituelle, dans celle des idées, là tou^ipontrecoup est un désastre, toute déperdition une décadence. De ce point de vue, lequel n'a rien d'imaginaire, je vous jure, qui dira combien dans une grande ville, à de certaines heures du soir et de la nuit, il se tarit périodiquement de trésors de génie, de belles et bienfaisantes œuvres, de larmes d'attendrissement, de velléités fécondes détournées ainsi avant de naître, tuées en essence, jetées au vent dans une prodigalité insensée? Tel; qui était né capable d'un monument grandiose, coupera, chaque soir, à plaisir, sa pensée, et ne lancera au monde que des fragments. Tel, en qui une création sublime de l'esprit allait éclore sOus une continence sévère, manquera l'heure, le passage de l'astre, le moment enflammé qui ne se rencontrera plus. Tel, disposé par la nature à la bonté, à l'aumdne et à une charmante tendresse, deviendra l&che, inerte ou même dur. Ce caractère, qui était près de la consistance, restera dissipé et volage. Cette imagination, qui demain aurait brillé d'un mol éclat velouté, ne le revêtira pas. Un cœur, qui aurait aimé tard et beaucoup, gaspillera en chemin sa faculté de sentir. L'homme qui fût resté probe et incorruptible, s'il se disperse, à vingt-cinq ans, aux délices, apprendra h fléchir à quarante et s'accommodera aux puissants. Et tant de suites proviendront de cette seule infraction, mâme modérément
ifl 4 yOLDPTÊ.
répétée. En de telles limites, l'bygiène n'a rfen à dire; qui sait?riioniniepositif peut-être en vaut mieux. Mais ce qu'il y a de plus subtil et de plus Tirant dans la mati&re, ainsi jeté, tué à mauvaise fin, et n'étant plus là en nous, comme la riche étincelle divine, pour courii", pour remonter en tous sens et se tranformer, cette ÔTÂe du sang dont il est parlé dans l'Ëcriture, es s'en allant, altère l'homme et l'appauvrit dans sa virtualité secrète, )e frappe dans ses sources supérieures et reculées. Voies insondables de la justice I solidarité de tout notre élrel mystère, qui est celui de la mort et de la vie!
Ne voDi effrayea pas, mon ami ; ne rougisses pas t Je ne vous en dirai jamais plus long qu'à cette heure; je ne détaillerai jamais plus ma pens^. Vous savez l'endroit de la chute, vous en mesurez de l'ceit l'étendue; je n'apporterai pas le limon à poignées. Je n'ignore pas que le repentir lui-môme ne doit repasser dans de tels souvenirs qu'avec circonspection et tremblement, en se bouchant maintes fois tes yeux et les oreilles. Bossuet a signalé ce vice, favori du genre humain, auquel on ne pense point sans péril, même pour le blânter. La chaire chrétienne ne le désigne que de loin et obscurément; saint Paul désire que, sous aucun de ses mille noms, il n'en soit f^it mention entre fidèles. Ce cas de réserve sainte n'est point, par malheur, le nôtre; des soins plus appropriés nous oonviennent. Cest doue moi, malade un peu guéri, qui parle uniquement à vous, malade qui vous désespérez. Ces pages ne sont qu'une confession de moi à Dieu, et de moi à vous.
Oh I du moins, dans mon vaste égarement, je n'eus jamais d'attache expresse et distincte; entre tant de fentômes entassés, aucun en particulier ne me revient. Le seul nom que je profère est toujours béni. Images de ces temps, redoublez encore de confusion ! Ténèbres des anciens soirs, ressaisissez vos objets
épars, (kites-les tous i^nirer, s'il se peut, en un même nuage f
Elle, elle seule demeurait pour moi l'être incomparable, le but rayonnant et inaccessible, le bien idéal et excellent. Ma vie se reprenait d'autant plus nécessairement à la sienne par certains côtés de tendresse et d'adoration, que je sentais d'autre part le flot rongeur. m'en séparer davantage. Le mécontentement que j'avais désormais de moi produisait plus souvent entre nous des inégalités, des secousses passagères; et, au point où nous en étions, chaque secousse resserrait le lien. Peut-être aussi j'abordais plus hardiment l'intimité avec elle, assuré du préservatif ruineux. Au moindre ennui, à la moindre émotion trop vive, par dégoût ou par affleur, j'allais, j'errais, j'usais ma disposition du moment, et je rentrais plus calme et me croyant insensible à ses pieds.
Nous atteignîmes le printemps. M. D... nous tint parole, et le marquis put éti'e transféré à une maison de santé près de Passy. Madame de Couaën décida de se loger immédiatement à Auteuil, pour être à portée de faire sa visite chaque jour. Ce qui la fixa vers ce lieu, outre l'agréfflent du bois et le bon air qu'y respireraient les enfants, ce fut que la jeune femme obligeante dont j'ai parlé, épouse du secrétaire intime, madame R,, y passait les étés d'ordinaire, qu'elle devait y aller avant peu de semaines, et que son instant désir d'avoir madame de Couaën pour voisine prévenait chez celle-ci toute hésitation. Je continuai d'habiter mon logis près du petit couvent; mais j'allais chaque après-midi à Auteuil ; quand il était un peu tard, je me rendais directement à la Aiaison de santé, oîi je trou-
■ooglc
136 TOLDPTÊ.
vais madame de Couaén déjà arrivée et établie; nous y dînions en famille, je la reconduisais à la brune et m'en, revenais eiisuite coucher à mon faubourg : je servais ainsi de lien, de messager continuel entre madame de Cursy et sa nièce. .
Mes heures du matin, vous ai-je dit, étaient très-employées à la lecture, à l'étude, à me mettre au fiait des sources nombreuses de science qu'offrait alors Paris: cet Sge actif de la jeunesse embrasse tout, suffit à tout. Je fréquentais plusieurs fois par décade, au Jardin des Plantes, le cours d'histoire naturelle de M. de Lamarck ; cet enseignement, dont je ne me dissimulais d'ailleurs ni les paradoxes hypothétiques, ni la contradiction avec d'autres systènies plus positifs et plus avancés, avait pour moi un attrait puissant par les graves questions primordiales qu'il soulevait toujours, par le ton passionné et presque douloureux qui s'y raclait à la science. M. de Lamarck était dès lors comme le dernier représentant de cette grande école de physiciens et observateurs généraux, qui avait régné depuis Thaïes et Démocrite jusqu'à Buffon; il se montrait mortellement opposé aux chimistes, aux expérimentateurs et analystes en petit, ainsi qu'il les désignait. Sa haine, son hostilité philosophique contre le Déluge, la Création génésiaque et tout ce qui rappelait la théorie ctiré* tienne, n'était pas moindre. Sa conception des choses avait beaucoup de simplicité, de nudité, et beaucoup de tristesse. Il construisait le monde avec le moins d'éléments, le moins de crises et le plus de durée possiole. Selon lui, les choses se faisaient d'elles-mêmes, toutes seules, par continuité, .moyennant des laps de temps suffisants, et sans passage ni transformation instantanée à travers des crises, des cataclysmes ou commotions générales, des centres, nœuds ou organes disposés à dessein pour les aider et les redoubla. Une longue patience aveugles c'était son Génie de l'Univers.
La forme actuelle de la terre, â l'entendre, dépendait uniquement de la dégradation lente des eaux pluviales, des oscillations quotidiennes et du déplacement successif des mers; il n'admettait aucun grand remuement d'entrailles dans cette Cybèle, ni le Tenouvellement da sa fac« par quelque astre passager. De même dans l'ordre organique, une fois admis ce pouvoir mystérieux de la vie aussi petit et aussi élémentaire que possible; il le supposait se développant lui-même, se composant, se confectionnant peu à peu avec le temps; te besoin sourd, la seule habitude dans les milieux divers faisait naître à la longue les organes, contrairement au pouvoir constant de la nature qui les détruisait : ca. H. dé Lamacalt-s^mfait la vie d!av«64a-»attipe. La na- ' îûfe, à ses yeux, c'était la pierre et la ceodi'e, le granit delà tombe, la mort I La vie n'y intervenait que comme un accident étrange et singulièrement industrieux, unelutte prolongée, avec plus ou moins de succès et d'équilibre cà et là, mais toujours finalement vaincue; ITmmobilité troide était régnante après comme devant. J'aimais ces questions d'origine et de fin, ce cadre d'une nature morne, ces ébauches de la vitalité obscure. Ma raison, suspendue et comme pencbéeà ces limites, jouiasait de sa propre confusion. J'étais loin assurément d'accueillir ces hypothèses par trop simplifiantes, cette série uniforme de continuité, que réfutait, à défaut de ma scienôe, mon sentiment abondant de création et de brusque jeunesse; mais les hardiesses de l'homme de génie me faisaient pensw. Et puis, dans sa résistance opiniâtre aux systèmes de toutes parts surgissants, aux théories nouvelles de la terre, à cette chimie de Lavoisier, qui était une destruction, une révolution aussi, U me rappelait invonlontairementcettesemblableohstination imposante de M. de G»uaën dans une autre voie; quand il dénonçait avec amertume la prétendue conspiration générale des savants en vogue contre lui et contre
I . C^ooglc
s^3 travaux, je le voyais vaincu, étouffé, malheureux comme oolre apiî : il avait eu, du moins, le temps de se faire illustre, ■
En suivant ce cours de M. de Lamarck, j'eus occasion d'y connaître un jeune homme d'esprit et de mérita qui y venait assidûment. Nous causions volontiers ensemble des idées de la leçon, des matières philosophiques en litige. Il était plus figé que moi; sorti des écoles de l'Oratoire, vers les premières années de la Révolution, et très-versé dans les écrits et les personnages récents. 11 parlait à merveille des opinions de MM. Cabanis et Destutt-Tracy, et de la société d'Auteuil, qu'il me révéla, eTOans laquelle il avait été introduit, du vivant même de madame Helvétias. Je l'écoutais avec charme, je l'interrogeais beaucoup, et il alla au-devant d'un désir que je n'eusse osé exprimer, •en m' offrant de me présenter à l'un des dîners philosophiques qui avaient lieu encore tous les tridù, mais que leur nuance idéologique et républicaine pouvait d'un moment à l'autre faire cesser. Quelques pages sur l'a- - nalyse de l'Imagination, que je lui avais contiées, et qui avaient plu exb^mement à deux des philosophes, servirent de passe-port à sa demande en ma faveur. Il se hâta, heureusement pour moi, et j'eus l'honneur d'assister au dernier, je crois, de ces dîners des tridis: c'était chez un restaurateur au coin de la rue du Bac, du oôlé du pont. Je me sentis saisi de respect et Trappe de silence au milieu de ces hommes graves et tous plus ou moins célèbres, moi venu d'un twrd si différent. Je ne perdis pas une seule de leurs paroles; elles étaient simples, d'une logique suivie, nettes et ingénieuses, pleines de précision et de bien dire. Garât seul poussait un' peu au brillant. La politique, qui laissait percer des ombres sous l'enjouement des convives, n'éclata qu'à la fin comme un orage. Un mot de quelqu'un contre l'affeclation à l'Empire rompit la discussion philosophique
qui s'était assez niaintenue jusque-là: Cabanis et Chénier eurent de l'éloquence. Des accents tout nouveaux m'apportaient les mots de république, de liberté et de patrie. C'est l'unique fols que je vis ces hommes dont les traditions ne vous ont pas été étrangèi^s, mon ami, et que plusieurs des survivants vous int peints beaucoup mieux que je ne les ai pu connaître. Dans mon souci des divises portions de notre nature qu'ils ont négligées, vous ne m'avez jamais entendu porter contre eux d'anathëme.
Quand j'arrivais à Auteuil ou à la maison de santé, au sortir de ces études et de ces cours, j'en étais plein, j'en parlais souvent môme à madame de Gouaën seule ; ^ je lui désignais sur la place la maison de madame Helvétius devant laquelle nous passions. Eilesouriait dece qu'elle appelait mes engouements, et me grondait de mes nouveautés de systèmes. Si j'essayais de lui expliquer la formation de la surface terrestre par les eaux pluviales et par le déplacement des mers, elle écoutait avec ingénuité, s'appliquait d'abord à comprendre, et secouait bientôt la léte d'un air sensé qui voulait dire : • Comment pouvez-vous croire à de tels récits? »
Quelque indifférente que je me la figurasse d'ordinaire, il y avait des moments où elle portait- une attention presque inquiète sur ma façon d'être et de penser, et ces légères craintes de sa part, rencontrant mon mécontentement secret et la conscience de mes misères, troublaient l'espèce de résignation habituelle à mon amour, et agitaient notre incomplète harmonie. C'était à Auteuil, un soir d'avril; dans un petit chemin proj longé dont la terre était rouge et tendre, nous nous promenions solitaires : la saison peu avancée n'avait été au front du taillis que ces milliers de feuilles qui pointent et qui ne sont pas poussées encore.Nous avions, dans toute la longueur rie l'allée, un fond de ciel clair sans un seul nuage, sans-rougeur vive et sans étoiles ;
D,u-,;.aL,G00glc
IW VOLDPTfi.
nous n'allions ni du côté du soleil couché ni du côté de la lune levante. Quelque chose de vague, de fuj'ant, 'd'indécis, de clair-obscur et de clair-semé, composait cette vue et ce moment ; une douce vapeur rousse végétale était répandue sur tout cela. Au lieu d'être heureui et de jouir de ces beautés, comme il était simple, en y abandonnant nos cœurs, une petite altercation s'engagea ; madame de Couaën me pressait plus qu'elle n'avait jamais fait sur ces symptômes de mobilité et de goûts divers que le nouveau séjour de Paris développait en moi ; elle m'entrevoyait depuis peu sons un aspect tout autre, disait-elle; elle ne lisait à travers mes ardeurs d'esprit et mes acquisitions multipliées, qu'une triste possibilité de changement futur. Si, demain, il nous était donné de repartir, redeviendrais- je aisément l'habitant de Couaën, le pèlerin modeste de Saint-' Pierre-de-Mer et de la Colline? — J'avais peine à lui faire entendre que l'avidité de savoir est distincte en nous de la fidélité d'aimer ; qu'il y a dans Tbomme une grande inquiétude d'apprendre qui a besoin d'errer, de se jeter au dehors, pour ne pas dévorer le dedans ; que, dans ce manque de loi fii^ où j'étais, et avec un large sens ouvert, toutes les idées m'arrivant d'abord par le câté intelligible et plausible, je devais avoir l'air de 1^ croire, de les épouser éperdument pêle-mêle, tandis que je ne faisais réellement que les connaître jusqu'au bout et les déduire avec activité, sauf à les juger, à les secouer au loin, uiie fois comprises. Les noms de Lamarck et des précédents philosophes me revenaient assez souvent k la bouche dans cet entretien, et elle se lassait de les entendre. Il faut dire autre chose encore. La veille, j'étais arrivé plus tard que de coutume à la maison de santé, ayant fait visite, en venant, à la jeune dame R,, que quelque in- /disposition retenait à Paris. Cette visite, que, dans la circonstance, madame de Couaën avait trouvée inutâle,
. , D,u-,;.aL,G00glc
VOLUPTÉ. lil
était au fond de ce reproche général qu'elle m'adressait : son insistance tenait plutôt à ce point qu'à tout le reste. Était-elle précisément soupçonneuse? Ëtais-Jeen faute? Qu'y avait-il déjà? [1 n'y avait rien qui se pût appeler du moindre nom, et pourtant, lorsqu'aprês avoir insisté et combattu longtemps dans les hauteurs, elle se rabattit tout d'un coup sur ce grief, honteuse et troublée du mot qui lut échappait, le ton doutje m'expliquai là-dessus la blessa par quelque aigreur. Elle me cria chut avec soulîrance, comme pour arrêter à temps maparole : < Quel ton inouï vous avezl » dit-elle. ie ne pus m'empécher de répondre: « C'est aux choses que TOUS dites chut, bien plus qu'au ton I v Nous brisâmes par un silence. Un moment après, je trouvai encore moyen d'être dur à propos des enfants dont elle me parla ; en fait de préceptes d'éducation, j'étais dur volontiers, sévère comme quelqu'un qui connaît déjà la corruption du cœur; elle était indulgente et confiante au bon naturel, oomme l'innocence. Nous nous quittâmes mal, ou du moins je la quittai mal ce soir-là.
Demain elle n'y songera plus, me disais-je au retour pour m'étourdir; et j'allais, tantôt peiné de la peine que je lui avais dû faire, tantôt m'irritant à l'idée de sa facilité d'oubli. Le lendemain, de bon matin contre mon ordinaire, j'étais à Auteuil ; en me voyant entrer, les larmes lui vinrent : c J'ai eu tort, dit-elle, de vous u faire ces reproches; mais vous avez été un peu rude
< pour la forme. J'ai eu bien tort pourtant. > Et elle s'accusait elle-même dans son caractère en louaiA mon amitié; elle s'imputait de troubler les meilleurs moments par ses tristes humeurs. — « Oh ! non pas, (c m'écriai-je alors, c'est moi seul qui ai eu tout le a tort; promettez que vous croirez que c'est moi seul
< qui l'ai eu. > Et quand elle eut dit oui, nous sortîmes vers le bois, dans la rosée partout brillante, chacun avec une larme aux paupières. Tout en marchant, je
. oogic
i*a yoLDPTÉ.
lui pressais la main et murmurais à son oreille : < Que Cl vous êtes bonne t » — « Oh ! c'est pour vous que je suis « ainsi, répliquait-elle avec un tendre enjouement ; je « ne serais si bonne, savez-vous? pour personne autre. » Puis elle retirait sa main, toute larme séchait subitement en ses yeux, et elle rentrait dans sa paix d'innocence et son insouciance apparente. Nous passâmes ensemble cette journée entière; je l'accompagnai à la maison de santé et la ramenai de bonne heure après le diner. Plus d'une fois dans ce jour, la trouvant pâle et altérée de visage, je la regardai iixement ; mais elle souriait avec tranquillité à mon regard et ne se plaignait pas. Le soir, nous nous retrouvâmes dans la même promenade que la veille, unis enfin et charmés, au milieu de toutes sortes de conversations pareilles à cette vue du ciel et du sentier, douces, nuancées, fuyantes, sans étoile vive, sans trop d'éclat ni trop d'ombre, mais délicates aussi, subobscures, parsemées d'une so!)Pe teinte indéfinissable comme cette rôtisseur printanière des bois sur un fond de sérénité. Oh t seulement, que ces entretiens perdus, que cette légère allée oii je repasse, ne soient pas comptés parmi les autres sentiers qui mènent à l'éternelle ruine t Qu'il me soit permis plutôt d'y voir, à travers mes pleurs, un de ces petits chemins réservés, tels que les peindrait le' Poëte chrétien, et le long desquels gravissent, au tom- 1 ber du jour, les ftmes qui arriveront !
Le malheur de ces fugitifs instants, qui semblent participer de la félicité invisible, c'est qu'on ne peut humainement s'y tenir. 11 faut que l'amante soit morte ou séparée de nous par un perpétuel éloignement, que le cloître ou l'autel s'élève entre elle et nos désirs; il faut que la religion soit là, en un mot, pour éterniser cette chaste, nuance, et faire qu'elle ne se dénature pas. A moins d'être de ceux qui pleurent, qui se repentent, qui jeûnent et qui prient, qui passent leurs nuits et
leurs jours à sacrifier, à atténuer to^t suspect mouvement, on a bientôt franchi la limite qui serait peutêtre permise, si elle était esactement observable. A peine eus-je quitté l'entretien ce soir-là, je m'en revenais heureux, paisible d'abord, sans ivresse, récapitulant en moi-même cette infinité d'impressions teiùlres, contemplant un pur sable d'or au sein de ma pensée. Mais, m'étant repris aux témoignagnes plus vifs du matin, suivis de sa part d'un si grand calme et de son habituelle égalité d'humeur; je ne tardai pas à me trouver mécontent; tantdt j'afiàiblissais en idée, tantôt j'exagérais ces témoignages d'affectueuse indulgence, je les tourmentais pour y chercher ce qui n'y était pas ; ma conclusion tut qu'elle n'y avait point sans doute attaché la valeur équivoque que j'y aurais voulue maintenant, que je n'avais nullement désirée alors. D'irritation en irritation, la nuit plus sombre et le tumulte de la ville s'en mêlant, j'en vins à secouer le préservatif d'une journée si pure, à me garder moins du bourbier au bord duquel je passais, et ^ y perdre tout délicat souvenir. Dans l'épais sommeil apoplectique qui châtia cette rentrée coupable, aucun rêve cristallin et léger ne me reporta vers la rousse allée prête à verdir et ne me rouvrit l'âme aux pudiques mystères-,
Deux ou trois jours après, étant retourné avec elle à cette promenade favorite du bois, nous la retrouvâmes bien changée. Il était tombé dans la nuit une de ces grosses pluies chaudes qui décident le printemps. Les plus larges feuilles en abondance vétissaient les arbres; la terre suait; de petits nuages pommelés brouillaient les cieux; une sève turgescente découlait à tous les rameaux. Au logis, les feux des cheminées, qui, la veille, brillaient encore, s'éteignaient sans avoir la force de surmonter cette atmosphère pesamment attiédie. L'air charriait de grasses odeurs. Nos corps
m ' VOLUPTÉ.
aussi étaient oppressés, et nos poitrines gonflées d'ennui. «Ohl ce n'est plus là notre allée, s'écria-t-elle « ^vec surprise en la voyant si fouifue ; êtes-vous comme « moi? etd'où vient que je l'aime moins ainsi?» Etse sentant bientôt lasse, elle demanda de s'en revenir. — Lanature extérieure, pas plus que le cœur de l'homme, ne s'arrête longtemps à ces nuances angéliques qui appellent un autre soleil. Cette nature champêtre tant vantée se fait en certains cas l'auxiliaire et la complice de la nature intérieure corrompue. Bonne inspiratrice d'ordinaire, et nT)U3 entretenant volontiers de Dieu, elle a pourtant des jours de mauvais conseil ; elle redevient païenne, soumise encore au vieux Pau et toute
-peuplée d'Haraadryades, Une solitude trop fleurie et trop touffue, pour un solitaire trop jeune, doit être souvent une dangereuse compagne : Jérôme eut besoin d'abord contre lui-même de l'affreux désert de Chalcide; il recommande en maint endroit l'âpreté dans le
'choix des déserts. Le grand peintre chrétien, Raphaël, par un instinctif sentiment d'harmonie et comme de pudeur, n'a jamais semé aux arbres lointains de ses paysages, derrière les têt«s de ses Vierges, que quelques feuilles si rares qu'on les peut compter.
Je reçus dans un paquet arrivé de Couaën, une lettre, déjà ancienne, que mademoiselle de Liniers m'écrivait au nom de madame de Greneuc, pour demander l'état de mes inquiétudes; ce qu'étaient devenus les dangers de mes amis, et aussi les miens. Ce peu . de mots simples qui avaient dû traverser avec eifort un cœur saignant et réprimé, ces caractères purs, oU nulle part ne se trahissait une main émue, réveillèrent en moi les mille traces d'un passé presque assoupi :
VOLDPTÊ. US
je m'effrayai d'avoir tant changé depuis hier et tant vécu. Madame de Gouaèn lut la lettre et fut touchée, à sa manière, de ce discret parfum. Quelques lignes reconnaissantes de sa main ajoutèrent k la réponse que je fis.
La jeune dame R. était enfin installée à Auteuil : son mari, très-occupé, n'y venait qu'irrégulièrement et n'y Testait qu'un petit nombre d'heures; bien qu'il fût homme aimable et parfait d'attentions pour elle, on s'apercevait que quelque cause profonde de refroidissement contribuait à User entre eux ces relations d'égards plutôt que de tendresse. Sans être entièrement délaissée, elle semblait donc désabusée, triste et un peu veuve. Dans ses visites de chaque jour à madame de Gouaën, qu'elle tâchait d'obliger de toutes les manières imaginables, il ne lui arrivait guère d'ouvrir la bouche sur elle-même. Elle paraissait voir notre intimité sans envie, d'un sourire silencieux et doux. Le plus souvent, lorsque j'arrivais et que j'étais assis, elle nous laissait sous quelque prétexte après un instant.
Cette vie régulière nous mena ainsi durant plusieurs mois. On était tout à la an d'août ou peut-être au commencement de septembre, lorsqu'un jour où madame de Gouaën indisposée gardait le logis, j'allai seul à la maison de santé. Le marquis n'était pas dans son appai^ tement; je le découvris, après quelque recherche, à l'extrémité du jardin, au plus épais des bosquets; il s'y promenait avec une autre personne que je n'avais jamais vue, et il me fut évident, par l'attention qu'ils donnèrent à mon approche, que je rompais un entretien confidentiel. Cette personne n'avait rien d'ailleurs que de naturel et d'ouvert : jeune encore, d'une taille robuste, d'un embonpoint marqué, mais plein d'aisance ; une de ces physionomies qui préviennent par un mélange de distinction et de rondeur; l'accent ' agréable, l'œil à fleur de tète, clair et résolu Mais le
lU TOLDPTB.
fnarqais, bien qua toujours maître de lui dans les choses volontairee, avait en ce moment, pour mot qtri le eoflnaiBsais, le teint du visage et le ton de la voix tràt-aUérés, comme lorsque ses cordes profondes étaient en jeu. Avant que la personne eût parlé de prendre congé, il me pria d'attendre H, au métne endrort du jardin, et tous les deux continuèrent de s'entretenir on s'éloifi;nant. Lorsqu'il reparut, après quelques mots insi^ifiants qui ne détoumaient pas nos pensées : « Savee-vous qui vient de sortir? me dit-il tout d'un c coup très-bas et en me serrant le bras violemment. « C'est Georges, le général Georges qui nous amve t d'Angleterre I » Ace nom, je lus moi-même comine bouleversé : • Vous n'allez pas du moins vous rembar- « quer dans une entreprise? ii m'4criai'je. — a Ëh non I < faut-il vous le répéter encore (et il accompagnait sa « réponse d'un rire aigu attristant) ? ne le savez-vous « pas asseï? ma vie, à moi, est fait«, je ne ressusci- « terai pas. GM)rges est venu pour des indications que, u ma\, je pouvais lui donner; je ne le verrai plus. » La disposition sardonique du marquîsme faisait pdne; elle s'adoucit un peu sitôt qu'il donna cours aux sentiments qui l'agitaient. Je l'interrogeai d'abord sur Georges; il prit feu à ce sujet et m'instruisit beaucoup. Georges, je le savais bien d^à, n'était pas on con- ^irateur vulgaire ni un de ces braves désespérés, comme on en peut trouver dans tontes les causes. Viasieurs détails de sa correspondance aveo le marquis m'avaient attesté chez Ini de la grandeur, du plan, et une conception vigoureuse; mais Les deux dernières années l'avaient surtout raùri : les hommes de tous noigs, qu'il avait pratiqués et serrés de près durant 8(m exil, étaient désormais ufte vaste échelle pour son jugement. Le besoin de purger cet attentat de niviïse, dont l'idée, sinon le mode précis, lui appartenait bien, pesait & s(Hi cœar et le provoquait à quelque grand
VOLDPTÉ, 1*7
dessein. Ce dessein avait germé, il avait pris forme, et le moment de l'œuvi* était venu. La guerre entre l'Angleterre et la France éclatant, Georges s'était fait débarquer avec quelques-uns des siens; d'autres allaient suivre, tous déterminés, tous choisis de sa main et sûrs à ses yeux comme il l'était de lui-même. Le ratliementde ces hommes d'élite serait long, et durerait deux mois et plus peut-être. Qu'importe? la témérité de Georges et de ses officîprs s'alliait à tant de prudence, et cette prudence employait d'ailleurs, comme un de ses moyens, la témérité. Pichegru, quand tout serait prêt ici, arriverait à son tour; Moreau etlui conviendraient d'un dernier mot. Que si M. le comte d'Artois osait risquer sa personne dans l'entreprise, ce serait le mieux; Georges le conseillait, l'exigeait presque, pour ennoblir et loyoliser sur l'heure l'exécution. Mais, que le prince daignât ou non répondre au rendez-vous, ce n'était plus, en tout cas, d'un meurtre, d'un assassinat qu'il s'agissait. Le choc, cette fois, ne serait p3s aveugle et infernal : on s'aborderait militairement par répée. Georges et ses trois cents, à l'heure dite, dans une rencontre inégale et chevaleresque, assailliraient le Premier Consul entouré des siens, sous le soleil de quelque cérémonie, au seuil du Panthéon, au parvis Notre-Dame, à l'esplanade des Invalides. Lui tombé, on dirait à Tannée le nom de Moreau, au peuple celui du prince. C'était là le triomphe expiatoire, la revanche de Georges : l'aventurier louchait au suJilime du héros.
En me déroulant cette magnifique espérance, le marquis en recevait à son front comme un éclair; il s'animait jusqu'à paraître y croire. 0n moment, l'idée me vint (et rien n'a jamais pu m'en dissuader depuis] qtie, le cas échéant, il avait dit à Georges de l'avertir et lai avait juré d'être une des trois cents épées.
Hoi-mème, en l'entendant, une noble rougeur me
148 voT.nPTÉ.
gagna ; de rapides projets me traversèrent. Puis, revenant particulièrement à l'homme, je m'étonnai ; je tâcliai de m'expliquer tant de caractère dans le personnage que tout à l'heure j'avais vu. Nous reconnûmes en lui une dés plus belles natures loyales et valeureuses, toutes les qualités qui vont aux coups d'éclat, auK destinées en dehors, a Mais ce n'est qu'un admirable général et un héros de guerre,.» disait le marquis redevenu sombre. Je rentrais dans sa pensée en lui définissant Geoi^s un de ces hommes tels que César, en passant, les eût désignés du regard pour commander sa dixième légion, tels qu'ils ne dut craindre jamais, ce me semble, d'en rencontrer quand il marchait au Sénat.
C'est alors que, tirant de son portefeuille un papier soigneusement enfermé, il me dit : « Puisque nous en sommes aux héros, en voici bien un autre encore : lisez cela; Georges, qui l'a vu, en a pleuré d'admiration. »
Le papier que me donnait ainsi à lire le marquis, et dont il ne m'avait jamais dit mot, était une lettre d'un ancien officier de Georges, M. de Limoëlan, l'un des deux qui avaient dirigé le coup forcené de nivôse. Homme de formes aimables, de dévotion austère, il avait tout accepté du moyen en vue de la Bo. Mais, ' échappé comme par miracle, il vit dans la catastrophe avortée une manifeste sentence de Dieu; le mauvais succès tournait son action en crime ; il s'était cru digne de servir d'instrument de sang, et il avait été broyé sur la pierre et rejeté. Dans un profond mépris de luimême, il résolut donc de ne jamais reparaître aux yeux de son parti, de s'abîmer au monde, de ne vivre ici-bas que comme un criminel sacré, pour faire sa peine. A cette fin, ayant trouvé du service sur quelque bord comme simple matelot, il était parvenu ensuite à gagner une cdte étrangère, celle du Portugal, je crois;
VOLUPTÉ. an
et un couTCDt l'y avait reçu. C'est ae ce couvent qu'une première lettre, écrite par lui à sa soeur et arrivée k Jersey, avait été port^ à Couaën parmi d'autres papiers adressés au marquis. Celui-ci l'avait décachetée, la croyant de sa propre correspondance, et l'enveloppe en ayant été brùtée aussitôt, comme c'était l'usage, il avait fallu attendre pour savoir où l'envoyer. Lors de l'arrestation, l'original de ta lettre avait été saisi. M. D..., touché de ce qu'elle contenait, promit de la faire parvenir à la sœur, et M. de Couaën ■obtint d'en transcrire quelques passages, comme je l'ai, plus tard' obtenu de lui. Je veux, mon ami, vous en citer un :
< Insensé! écrivait Limoëlan, j'ai été contre le dess sein suprême que j'osais prétendre servir. Cet homme
< m'est véritablement Inviolable, et l'oint du Seigneur, t Au moment m^e oii je guettais sa venue, à ce coin
fatal, j'ai prié pour lui, je L'ai prié de- le sauver ( contre nous, 6 Seigneur, s'il était nécessaire à ton > peuple. Je n'aurai jamais ^ssez de soupirs et de a Teilles pour te prier sur lui encore.... Et pourtant
1 cet homme m'était haïssable, et je l'avais jugé le i plus grand obstacle à tes desseins. La nuit, dans
< mes songes ou dans les désirs que tu semblais m'envoyer par tes anges, cette pensée de l'écraser me « revenait sans relâche; je m'étais condamné à tout « pour cela; je m'étais ceint de corde et j'avais jeûné « longuemoit pour mériter d'être le plus vil instru- « ment de tes œuvres. J'af revêtu la blouse, j'ai raa massé les pierres dans la boue, j'ai conduit une ■ charrette infâme, comme le valet du bourreau. Et a puis, l'heure venue, j'ai remis l'honneur de la conn sommation à un autre, et j'ai guetté derrière une
ï borne comme un espion. — Erreur 1 débilité bu- ■ « maine I voilà que j'ai été contre Dieu et contre mes, i frères innocents ! je passerai ce reste de jours à laver
lin TOLDPTÉ.
« de mes plettrs, à user de xto» frrât le •pa.ti et à mos- ( rirt — .... Tôt àtule, fi ma sœtu*, qiû m'aimes en- « GOre et qui t'atteodria sur nm, tu seras mea dernier
< lien arec ie» vivants; nul, eieepté toi, ne tae Ëiiira c respirant soos ma pénitence. Car je suis iréetkraeot c mort aa monde et perchis dans mes membres, 6 rat « sœur, avec tous cee hommes ianocents que j'ai irip- • pés de stupeur, de surdité et de mort. Pauvres âmes ■ dont je réponds et que j'û lanedes à ITimproviste ff devant Dieu I Souvent, dans ma cellule de novioe,
. c afin de «'«xercer eomme au joar dm erân«, je me R tiens de longues demi-heures en k. même postare « où j'étais au coin de cette rue de Malte, le coa te&da « en avant, le corps plié, pent^ et sans appai, ne « loocbant le mur qu'avec tm doigt po«r ne pas Iwnc ber; jusqu'à ce que tflentdt je se»» de«en« soard et « aiveugle comme ceux que j'ai aasoardâ» et aveuglés, c engourdi comme ceux que j'ai paralysés, sans idée f ni conscience àe rien comn>e ceux dont j'ai ébranlé c llntelligmce. Je me chai^ mm-méme en statue de c sel par châtiment.... Le sommeil m'a ftii; mais si,
< Ters le matin, il m'arrive de soccomber quelques c minsfes, je m'édite toujours es suraant par une c explo^on déchirante. *
CI Voilà un saint, me dît la marqms, lorsque j'eus achevé ma lecture; voiU on martyr) Ge^es, loi, est «n héros, mais moi, Amaory, que sais-je donc? Georges, aventarenx, déterminé, portera brillammrait, s'il le faut, cette tête ronde et bow^ée sous la hache, ou tombera sous la foudre, dans ta nttiée; LiraoëlaD, mourtri, se répare, se guérit à sa manrière dans son cilice. Hais moi, que fai».je? aî-je uiw route, uoe issue possible à mon destin; qu'est«e que j'expie, ou qu'est-ce que je tente; »i-je la Cren, ai-je l'épée? — Saveavous, Amaury, comment pour nous tout ee pwnpeux nairirageva âniit Quelqae gtasso vHle de la 'Eovnùie
TOLOrTÉ. ÏSI
ou du Maine me sera assigna pour port avec une métairie et one basse-conr, Clémenc» du sortt ce serait même trop désormais que mon rocher de Couaën, ok je blanchissais à compter les vagues et à aspirer la tempête. » Le marquis disait juste, il devinait l'issue probable; U. D.... m'avait àéjh fait espih-er cela. Quant à cette comparaison par laquelle il s'efTaçait à plaisir devant Limoëlan et Georges, j'accordais qu'il différait notablement de l'un et de l'autre : mais c'est qu'il avait bien autrement de pensée que tous deux. Le seul rôle qae réclamait sa nature était entier et complexe; je le classais, génie inoccupii, dans la race des ambitieux politiques les plus nobles et les plus ardents.
Comme je tâchais de lui iaire sentir par des exemples le jugement qui m'affectait à son sujet, de relever son deuil et d'honorer à ses yeux iJne plaie si rare; comme je parlais abondamment, ému des précédentes circonstances, et que lui, se taisait pourtant et ne répondait pas plus que s'il avait cessé de suivre l'entretien, je m'exaltai, tout en marchant, jusqu'à m'écrier : « Sur cette bruyère de Conaën que vous craignez de ne pas bientôt revoir, en face de cette plage sans port et sans navires, sur ce théâtre d'une religion abolie, j'irai et je m'arrêterai devant quelque pierre informe du temps des Druides ; je la consacrerai en méditant alentour, et je prononcerai dessus ces mots : Aux grands homma incotmusf
t Oh t oui, continuai-je (ou du moins c'était bien le sens], oui, aux grands hommes qui n'ont pas brillé, atis amants qui n'ont pas aiméf à cette élite fnûnie que ne visitèrent jamais l'occasion; le bonheur ou la gloirel aux fleurs des bruyères ! aux perles du fond des merst à ce que savent d'odeurs inconnues tes brises qui passent ! k (K que savent de pensées et de pleurs les chevets des hommes f
■ Tout ce qu'il y a de grands hommes çà et là étoaf-,
. .oogic
ISS TOLPPTÉ.
fés me semble composer, D'est-ce pas vrai ? un chœur mystérieux, muet dans son nuage, avare de ses soupirs; c'est un autre Panthéon funèbre, je l'entrevois d'aujourd'hui, un limbe inénarrable qu'habitent ces grandes et méritantes Âmes des mortels inconnus. Vous m'y introduirez souvent, ô Vous que je vénère! Je croirai apprendre en ces catacombes immenses la profondeur et la misère humaine, bien mieux que sous l'étroite voûte de leur Panthéon resplendissant. 9
Et dans ce jaillissement d'idées que favorisait son silence, j'ajoutais encore : « il n'y a point de Panthéon ici-bas ; il n'y a de vrai Capitole pour aucun mortel : tout triomphe en ce monde, même pour les fronts rayonnants, n'est jamais, je m'imagine, qu'une défaite plus ou moins d^uisée. Mettez à part deux ou trois hommes, une fois trouvés, en chaque genre, deus ou trois existences quasi fabuleuses qui, dans leur plénitude, sont plutôt pour l'humanité des allégories abrégées et des manières d'exprimer ses rêves, — hors de là, dans la réalité, les rêves, les projets, les espérances me fo;it l'effet de ressembler, chez tous, à un gros de troupes fraîches, qui doit passer, dès le matin, un long d^lé montueux, entre deux rangs d'archers embusqués, invisibles, inévitables. Si, avant le soir, le chef de la troupe et quelque bataillon écharpé arrivent à la ville prochaine avec une apparence de drapeau, on appelle cela un triomphe. Si, dans nos projets, dans nos ambitions, dans nos amours, quelque partie a moins souffert que le reste, on appelle cela de la gloire ou du bonheur. Mais combien de désirs, de vœux, d'om^nents secrets, et djs plus beaux, ont dtl rester en chemin, que nul n'a sust Ohl pour qui se rend justice à lui-même, pour qui Ut en son cœur après le triomphe comme avant, pour Dieu qui voit le fond et qui compte les morts en nous, il n'est que vrai, j'en suis sur, de dire ;
Le triomphe humain n'existe past » — A ces derniers mots, le marquis, ébranlé enSn, posa et laissa quelque temps sa main avec bonté sur mon épaule : e Eh I quoî|l vous aussi, Amaury, tous savez déjà et de si près ces choses! »
Mais les paroles de mes lèvres étaient plus avancées que l'état de mon âme, et me donnaient pour plus mùr que j'e ne l'étais devemi. Quand Dieu n'habite pas iL, toute heure le dedans pour l'affermir, la nature fait payer cher aux jeunes gens ces sagesses précoces de langage. A peine avais-je quitté le marquis que j'étais atteint de son mal : j'emportais secrètement en moi la disposition ulcérée que je venais de combattre et peutêtre de soulager en lui. Cette irritation à mon propre sujet redoublait à chaque pas; tous mes anciens tableaux d'avenir, toutes mes puissances d'illusion se remuèrent. Je voyais en ce moment passer à la fois tout ce que j'avais combiné et caressé dès l'enfance, et le reste qui parlait de se réaliser encore. Bous une inlinit^ de formes, sous mille reflets de soleil et mille drapeaux, les amours, les ambitions, la foule des désirs, les tendresses qui lient les êtres, les pensées qui roulent des mondes, accouraient et s'animaient dans ma vallée, pareilles aux recrues bruyantes d'une armée innombrable. Je les embrassais du regard, comme Xerxès du haut de son prornuntotre, et je pleurais, mais avec rage ; je pleurais de tes entendre crier la èalaille et de ne pouvoir sur aucun point la livrer, de les entendre crier la faim et de ne savoir par où les nourrir. Ma réflexion raisonnée, quelque part que je l'appliquasse, venait à l'appui de cette vision peu imaginaire. La France avec l'Angleterre déjà, bientôt avec l'Europe, recommençait ses chocs turbulents; j'en avais, de ce qne j'appelais ma lâcheté inactive, pour tout le temps de ma jeunesse. Les études diverses, les recherches de la vérité pure, les systèmes à l'enchaînement desquels
lU TOLCPTÉ.
je me livrais, comme on se lÏTi-e Ji use veine de jea pour s'étourdir, ees occupationa, si néoessùres à mMi esprit, ne me reiaplisaaieat pas, et il m'était d'ailleurs évident que, si l'on voulait s'adouoer de ce côté avec trop de sérieus et de vigueur, l'Homme qui était Tëlarnel obstacle y taurait mettre ordre. Vamour, pour qui j'étais se, ne me faisait sentir que ses langueurs ou ses pointes saillantes; le plaisir ne me laissait boire que sa lie. Des deux jeunes femmes que j« fréquentais jour^ iieilement et que je me figurais toujours au loin, m'apparaissant avec griee du milieu des bois où j'arrivais, eelle quravait mon euUoétait dans une situation réseï^ vée, inaccessible : que ne semblait-elle moins sacrée à mes yeux, osais~je me dire; que n'était-elle aussi Imcs k la place de l'autre, qui p&lisaait et soupirait comne par ennui I — Les amis uniques, dont la destinée commandait la mienne, allaient être relégués demain duis quelque villa étouffante et tracassière. Je ne me comprenais pas vivant loin d'eus et me détachant; je ne concevais pas non plus que je pusse les suivre. De même iimc qu'autrefois, pour sortir de mes broossailles perdues, les projeta de l'Ile des Druides et puis de la fuite en Irlande m'avaient sai^, je me rejetai aujouid'lwi vers cette idée de Gewges; je résolus de le découvrir, de m'offrir à lui, de le contraincbe à m'aecepter. Je me disais : Si le marquis en est, comment peux-tu n'en pas ôtrel s'il n'en est pas, s'il reste à ceux de son îajeTy toi, du nioins, sois de l'entreprise, sois-ea pour n'avoir pas plus tard à vivre loin dieux, pour ne pas voir se faner Imtemenl: une amitié ai belle, poaf mourir daas l'éclat et qu'Elle et lui te pleurent 1
U ne s'af^issait plus que de retrouver Georges. Toute questioB directe au marquis eût donné du soupçon; mais, conjecturant sur quelques mots que c'était du c6(é du Panthéon qu'il devait âtre logé, je fis choix d'an ^cdroît vorsijt de la place, près duquel il était dif-
TOLOPTÉ. UU
'' fieîlfl qo'il n'eût point à pe&ser souveoi. Ka croisant ans envkoDS de ces lieux, pendant des heures sufSsântes, je finirais certes par ler^icoulj'er une fois, et j'étais bien sûr de le recoDBaitre. Quelque simple et fondé que fût mon raisoBJQemeitt, l'exécution me coûta de longs effwte de patience, et, durant près d'une semaine, j'eus icoorir d'inalpides bordées dans cette croisière. Toutes mes heures de liberté y allaient : ou s'était aperçu déjà chez mœ amis et on me faisait reproche de tues visites inquiètes, abrégéesj j'épuisais les prétextes. Je vis bJeatôt qu'à nuùns d'un jour tout entier employé àcette attente, il y avait pour moi trop peu à en espérer. Ayant dooc prévenu mes amis de cette absence d'un jour entiffl* que je motivai comme je pus, me voilà aiguisant mon regard et ma vigilance. Ce ne fut que le soir de cette lente journée, & la brune, au moment où les travanx cessent et où les ouvriers et les femmes du peuple, enreotrant, |m>duisentun certain mouvement inaccoutumé sur ces places et dans ces rues solitaires, ce fut seulement alors que je distingoai du commun des passant^ un homme de belle stature et d'une démarche heureuse. A l'instant je me dirigeai du mieux possible pour le voir vNiir en fac«, puis je me mis à le suivre quelqae temps, confondu avec d'autres qui nous tra\ersaient; je le dépassai sans afiectation en le coudoyant [wesque, je me laissai dépasser h omo tour. Plus de doute : c'était bi«D le guide que je cherchais, c'était l'héroïque brigand, l'adversaire k mort de César. Arrivés à un coin oii nous nous trouvâmes à peu près seuls,
j« m'avançai rapidement vers lui : « Géoéral , » lui
-dis-je «n le saluant. Il tressaillit et son geste fut comme de porter la main à quelque arme cachée. Le nom de M. de Gouaën, que je jetai à la hâte, et la circonstance rappelée de notre précédente rencontre, réparèrent en un clin d'oeil la brusquerie. Le marquis d'ailleurs avait parlé demoi au général en le reconduisant. Je m'ouvris
186 VOLOPTÉ.
sans détour, sans trop d'embarras ; je lui racontai comment je devais à la confiance du marquis de m'étre enflammé pour le futur tournoi. Aux représentations amicales qu'il me fit sur la gravité du risque et le peu de nécessité de m'y lancer n'étant pas du métier, je répondis par un aveu succinct, mais expressif, de ma situation, de mon ennui, de mon impatience d'agir. C'était, il le vit bien, l'emploi chevaleresque de mes forces qui me tentait, plutdt que la satisfaction d'une haine politique. Mon récit franc lui alla au coeur; il me lendit la main, me promit le secret vis-à-vis du mai*' quis, et que, si le choc avait lieu, j'en serais pour sur. En attendant, il exigeait que nous n'eussions aucune relation suivie, pour ne pas me- compromettre en pure perte. Avant de nous séparer, j'obtins pourtant qu'il m'accompagnât une minute jusqu'à ma chambre, tout près de là, afin de savoir de ses propres yeus où m'atteindre, afin aussi de connaître un asile de plus ati besoin.
Ced réglé, il y eut d'abord en moi un grand calme et .un entier contentement. J'étais débarrassé du poids intérieur qui me pesait le plus, du souci indéfini de l'avenir. Une espèce de colonne éclatante ou sombre, mais grandiose et toute posée, déterminait mon horizon ; il me semblait que, d'ici là, j'avais le droit de vivre, de m'ébattre dans la plaine et de me multiplier. Toutes les vivacités de l'âge, toutes les irradiations de la jeunesse brillèrent de nouveau. Mes aimis me revirent plus à eux, plus expansif et ingénieux à leur plaire. Je pouvais assister désormais aux parades, aux splendeurs militaires sans haine ni aigreur : mou regard était celui d'un rival qui s'apprête et qui mesure, en passant, la hauteur du camp ennemi avec une sorte d'orgueil. Comme simulacre et prélude, j'allais à une salle d'armes, et je me remis à l'escrime pas.sionnément. Dans mon amour des contraires, les études elles-mêmes ga-
VOLDPTÉ. 157
gnaient à cette allégresse nouvelle; mes lectures n'avaient jamais et.! si variées en nombre, ai fécondes en réflesions et en souvenirs. On .aurait dit qu'un jour plus délicat éclairait 'sous mes doigts les pages. C'est vers ce temps, je le crois bien, que, pareilles à unTÔve d'Endymioo, les peintures de Bernardin de Saint-Pierre m'offrirent la douceur lactée de leur ciel, les massifs blanchâtres de leurs paysages, et cette monotonie mélodieuse, comme le son d'une flirte, sous la lune, dans les forêts. Les écrits tout récents d'un compatriote déjà célèbre, M. de Chateaubriand, me frappaient plus que ceux de Saint-Pierre, et peut-être d'abord m'appelaient moins, offensé souvent et déconcerté que j'étais de tant ■d'éclairs. Mais ayant lu, un soir, le bel épisode de René, ' j'écrivis sur mon cahier de pensées un jugement tumultueux qui, je m'en souviens, commençait par ces mots : Il J'ai lu Hené et j'ai frémi ; je m'y suis reconnu tout entier, etc. » Combien d'autres, depuis vingt ans, ont frémi ainsi et se sont crus en face d'eux-mêmes devant ce portrait immortel! Tel est le propre de ces miroirs magiques où le génie a concentré sa vraie douleur, que, pendant des générations, tous ceux qui s'approchent pour regarder s'y reconnaissent tour à tour. — Et pourtant mon mal était bien à moi, moins vague, moins altier et idéal que celui que j'admirais, et, sous ses transformations diverses, tenant à un motif plus défini.
Aimer, être aimé, unir le plaisir à ramour,me sentir Ubre en restant fidèle, garder ma secrète chaîne jus- 1 qu'en de passagères infidélités; ne polir mon esprit, ne j l'orner de lumières ou de grâces que pour me rendre, amant plus cher, pour donner davantage à l'objet possédé et lui expliquer le monde : tel était te plan de viemolle auquel en définitive je rattachais tout bonheur;' telle était la guérison malade qui m'aurait sufB. Quant à cette gloire des écrivains ou des guerriers, qui m'ap- U
m. VOLDPrt.
^portait par instants ses murmures, une fois comblé d'autre part, je l'aurais fait taire : tout zépliir des liois eût chanfié mes regrets. L'acUon amïtilieuse, je l'aurais prise aisément en pitié; l'étude, je n'en eusse tiré que la fleur. Il est doux à l'esclave d'amour de cultiver l'oubli. La religion, bêlas! je l'aurais accommodée sans doute aussi au gré de mon cœur et de mes sens;j'^ aurais emprunté de quoi nourrir et bercer mes fadca remords; j'en aurais fait un couronnement protaae à ma tendresse. Voilà, de rêve en rêve, en quel abandcffii j'étais venu. Excepté la volupté, mon ami, je n'ai jamais, durant ces temps, voulu aucune autre chose eu elie-méme; quand j'avais l'air de vouloir et d'agir d'un
' autre câté, c'était toujours au fond en vertu du secretressort. Ce que le philosophe Helvétius a dit du motif unique de l'homme en général, n'était que vrai de moi. Et rSge, qui vient si vite pour les amants, et les années sérieuses, et la mort, qu'en faisais-je donc ? qu'elle part laissais-je en idée h ces envoyés terribles ? — Oh I dans ce plan d'un Elysée terrestre, je ne voyais jamais mon idole, ni moi. survivant de beaucoup aux flatteuses années. 11 y a pourtant dans le lent déclin d'une beauté qu'on aime, dans les mille souvenirs qui s'attachait à cet éclat' demi flétri, il y a là une douc^ir trialo que je pressentais assez pour vouloir la goîtter jusqu'au bout. Hais, cette mélancolie dernière étant aussi respirée, et avant l'extrême fin de cette automne de la jeunesse, je supposais toujours { moi présent et à genoux) la mort languissante de mon amie au sein de la religion qui pardonne. Et après peu d'années de veuvage de cœur et de solitude errante, je m'éteignais
' |tieusement à mon tour, vers guarante-troit tmt au plus tard. C'était un terme passé lequel je ne me supportais plus sur la terre. Raffiné mélange, n'est-ce pas? d'épicuréisme et de foi à l'âme, d'oubli et de connaissance de Dieul perfide image, qui n'était cependant pas tout
TOtOPTÉ. 159
meiïsonge, et où se peignait, voua le verrez, une htconcevable lueur d'avenir! Et je n'avais pas besoin, pour que ce fût It mon roman de bonheur, de le/roire ancuiiement réalisable; car il continuait de flottera mes yeux en ces momente mêmes oii j'espérais une tout antre issue.
Mais, pour revenir aux lectures dont je vous parlais, celle qui contrastait sans- doute le plus avec le tourbillon agité de cette crise, et qui me rappela an moment assez haut vers la région invisible, avait pour objet quelques écrits d'un théosophe que j'aime à vous citer souvent, parce qu'il a beaucoup influé sur moi. Le livre des Erreurs et de la Vérité et {Homme de Désir m'apportèrent avec obscurité plusieurs dogmes précieux, mêlés et comme; dissous au milieu de mystiques odeursr Une Réponse de Saint-Martin h Garât, que j'avais trouvée dans le Recueil des Écoles Normales, me renvoya à ces deux ouvrages, dont j'avais déjà feuilleté le premier à Coaaën, mais sans m'y arrêter. Cette Réponse elle-même où le sage énonce ses principes le plus amplement qu'il a jamais fait, cette manière calme et fondamentale, si opposée en tout à l'adresse de langage et, comme l'auteur les désigne, aux brillantes fusillades à poudre de Tadversaire, ce ton prudent, toujours religieux â l'idée, me remettaient aisément en des voies de sjMritualisme ; car, sur ce point, j'étais distrait et égaré plutôt que déserteur. Une vérité entre autres m'y toucha sensiblement, et fit révélation en moi': c'est fendrottoù il est dit que « rhomme naît et vit dans les
Rien des vérités qu'on croit savoir de reste et tenir, si elles viennent à nous être exprimées d'une certaine niimière imprévue, se manifestent réellement pour la premi^ fois; en nous arrivant aous un angle qui ne 9'était pas rencontré jusqu'alors, elles font subitement étincelle. Ainsi cemot opéra à l'instant sur moi, comme
003 le
si j'avais les yeux dessillés. Toutes les choses visibles du monde et de la nature, toutes les œuvres et tous les êtres, outre leur signification matérielle, de première vue, d'ordre élémentaire et d'utilité, me parurent acquérir la signification morale d'une pensée, — de quelque pensée d'harmonie, de beauté, de tristesse, d'attendrissement, d'austérité ou d'admiration. Et il était au pouvoir de mon sens moral intérieur, en s'y dirigeant, d'interpréter ou du moins -de soupçonner ces signes divers, de cueillir ou du moins d'odorer les fruits du verger mystérieux, de dégager quelques syllabes de cette grande parole qui, fixée ici, errante là, " frémissait partout dans la nature. J'y voyais exactement le contraire du monde désolant de Lamarck, dont la base élait muette et morte. La Création, comme un vestibule jadis souillé, se rouvrait à l'homme, ornée de vases sonores, de tiges inclinées, pleine de voix amies, d'insinuations en général bonnes, et probablement peuplée en réalité d'innombrables Esprits vigilants. Audessous des animaux et des fleurs, les pierres ellesmêmes, dans leur empêchement grossier, les pierres des rues et des murs n'étaient pas dénuées de toute participation à la parole universelle. Mais plus la ma- , tière devenait légère, plus les signes volatils et insaisissables, et plus ils étaient pénétrants. Fendant pfusieurs jours, tandis que je marchais sous cette impression, le long des rues désertes, la face aux puagea, le front baiayé des souffles de l'air, il me semblait que je sentais en effet, au-dessus de ma tête, flotter et glisser les
Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'on peut être homme et tout à fait ignorer cela. On peut être homme de valeur, de génie spécial et de mérite humain, et ne sentir nullement les ondulations de cette vraie atmosphère qui nous baigne; ou, si l'on n'évite pas sans doute d'en être atteint en quelque moment, on sait y
VOLDPTÉ. -.^ ; 16i
resler glacj, s'en préserver comme d'un mauvais air, et fermer les canaux supérieurs de l'esprit à ces influences aimables qui le veulent nourrir.
Il est donc un ^and nombre d'hommes, et d'hommes ) de talents divers, dont on doit dire qu'ils ne vivent ' jamais dans les pensées. Parmi ceux-là, il en est d'habiles à toutes les sortes d'anatomie, de logique et de j tactique, aui récits des faits et des histoires, à l'obser- \ vation ou à l'expression des phénomènes, et de ce pre- | mier masque qu'on appelle la réalité. Mais au delà du ,' ; sens immédiat, ne leur demandez rien des choses. Ils \ se sont retranchés de bonne heure la cime aérée, ils se \ sont établis dans l'étage qu'ils estiment le seul solide; ils n'en sortent pas. Ce vide exact' qu'ils fout autour d'eus, par rapport à l'atmosphère' divine, les appesan- ; tit et les attache avec succès à ces travaux plus ou ; moins ingénieux oii ils excellent. Qui croirait, à voir de tels exemples, que les pensées sont l'aliment naturel des esprits? S'il en circule quelques-unes devant eux dans les conversations, ils ne s'y mêlent que pour les nier ou les restreindre, ou bien ils se taisent jusqu'à ce qu'elles soient passées. S'il leur en vien.t au réveil, dans le lit, par surprise, entendez leur aveu! ils se hit«nt de les secouer, non pas comme orageuses parfois, ce qui serait prudent, maiscomme vagues, comme follement remuantes et importunes en tant que pensées. Quelle idée écrasée se font de la nature humaine, des hommes, rares après tout, et qui en sont euxmêmes un ornement I Si on leur crie, comme Descartes à Gassendi : Chair! ils s'honorent, comme celui-cij de l'injure, et vous répondent en raillant : Esprit / — Que ce soit chez eux caractère, habitude ou système, remercions le Ciel d'être moins négatifs que cela, mon ami. La nourriture délicate et préparatoire des âmes est souvent la vôtre; ne désespérez pasi S'il convient de la tempérer dans l'usage, comme trop enivrante eu
«n VOL OPTÉ,
cette vie et pea rassasiante sans la foi, il aérait mcrtel de s'en sevrer. A certains iHoments que âiscerse d'abord un cœur sincère, laissons sans crainte les pensées venir, les Sources d'en haat s'essayer ; onvroBS-nous à cette rosée qui pleut des nuages : la Grâce elle-même n'est qn'une goutte féconde.
Le soudain attrait qu'avait pour moi la lecture de Saint-Martin, me sucera l'envie tonte naturelle d'entrevoir sa personne. Je n'aurais jamais songé à rab(»^ der, lui si humble, à l'interroger, lui, homme de pnère et de silence ; je désirais de l'apercevoir seut^neat. n'étant inforœié à son sujet auprès de mon -ami l'idéologue, j'appris que, durant l'été, il vivait volontiers à Aulnay, dans la maison du sénateur Lenoir-Laroche. Un jour de septembre, à tout hasard et dans te plein de ma disposition précédente, je tentai ce petit pèlerinage: ■ Si je le rencontre en quelque sentier, me disais-je, je le devinerai bien, et le doute même oti je resterai ensuite ajoutera à l'effet de sa vue. s J'allai, et par une sorte de retenue conforme à l'objet, sans vouloir questionner personne, je parcourus cet étroit vallon, ce coteau boisé, qu'il retardait, le doux vieillard, conims un des lieux les plus agréables de la terre. Je rôdai aux charmilles des jardins, je cma décoQvrir les détours par lesquels il gravissait de préférence; en m'asseyant au haut, je m'imaginai occuper une dea places qoi lut étaient familières : mais je ne fis pas de r^contre qui pât prêter à ma fentaisie, Cette course timide dans les bois, sur les traces de l'homme pieux, me laissaiin int^t, riant d'sdiord, bientôt scriennel et consa^. Après moins de quinze jours, je sus qu'il ne se trouvait pas k Aulnay lors de ma visite, mais qu'y étant retourné depuis, il venait subitement d'y mourir.
C'est peut^.tre plus tard, quoique je veuille vous Iç mentionner ici, que certains endroits de Vauvenarguea me causèrent une inexprimdile wniatiQn par leur eoiH
VOLUPTÉ. m
venance parfaite avec le train d'esprit et de conduite oii j'étais. Lorsqu'il écrit à sou jeune ami Hippolyte sur la gloire et sur les pJaisirt, je l'entendais, le philosophe de trente ans, dévoré, mûri, comme Pascal, par la douleur, et de jour en jour plus chrétien, je l'entendais m'adresser d'un ton enchanteur ces conseils, qui pourraient non moins justement trouver leur sens, de a>oi & vous (1) : « Vous avez une erreur plus douce, « mon aimable ami, oserai-je aussi la combattre? Les M plaisirs vous ont asservi; vous les inspirez; ils vous ■ louchent; vousportez leurs fers. Comment vous épar- « gneraient-ils dans une si vive jeunesse, s'ils teuteat- « même la raison et l'expérience de l'âge avancé? lion (I charmant ami, je vous plains : vous savez tout ce t. qu'ils promettent et le peu qu'ils tiennent toujours... t Vous n'ignorez pas quel dégoût suit la volupté, quelle « nonchalance elle inspire, quel oubli profond des dea voirs, quels frivoles soins, quelles craintes, quelles « distractions insensées! » Je savais par cœur cette phrase, je me la redi^is souvent avec les mômes inflexions de mélancolie, qu'autretbia, enfant, je mettais aux vers de Properce. Je rougissais de confusion à ces graves paroles, aussi complaisantes que celles d'une mère. Et si, s'adressant encore i son jeune ami, il lui écrivait au sujet de la glçire : a Quand vous êtes de a garde au bord d'un fleuve ofi la pluie éteint tous les CL feui pendant la nuit et pénètre dans vos habits, vous u dites : Heureu qui peut dormir sous une cabane c écartée, loin du bruit des eaux! Le jour vient, les t ombres s'effacent et les gardes sont relevées, vous « rentrez dans le camp ; la fatigue et le bruit vous plon- « gent dans un doux sommeil, et vdus vous levez plus
1) Pour celte citation et I& nilvante, ot pour toutes les cilatloni an gSnéral, OD a rétabli arec eiaolitude les texiea, qui n'étajont Muveni qu'i peu près indiqué). [Noit dt FÉdileur,)
i« VOLUPTÉ. .
• serein pour prendre un repas délicieux. Au contraire, « un jeune botnme né pour la vertu, que la tendresse a d'iine mère retient dans les murailles d'une ville < forte..., celui-ci, au sein du repos, est inquiet et ï agité ; il cherche les lieux solitaires ; les fêtes, les « jeux, les spectacles ne l'attirent point : la pensée de
• ce qui se passe en Horavie occupe ses jours, et, pen- « dant la nuit, il rêve des combats et des batailles a qu'on donne sans lui; ■ comme ce retour vers la Moravie me revenait naturellement aux lèvres pour exprimer mes souffrances Jalouses dans l'inaction, loin des victoires! 11 n'était pas jusqu'4 ces consonnanees en t qui ne me touchassent, et oti je ne visse une harmonie découragée.
Et vous croirez maintenant, mon ami, que mes heures ne suffisaient pas à des emplois si divers ; que ces contradictions d'actes et de pensées n'y pouvaient tenir ensemble ; qu'au moment et dans les journées du moins de ces nobles méditations, les plaisirs grossiers avaient tort; que tous ces objets de mes récits se suivaient, se succédaient peut-être à distance, mais ne coexistaient pas t Détrompez-vous, reportez les yeux sur vous-même ; songez à ce que l'homme allie d'inexplicable, surtout à ce que cet âge merveilleux dé la vie embrasse et condense. Je courais au vallon à la rechercha du sage, je rentrais dans la ville à la piste du conspirateur guerrier. J'invoquais le choc sanglant, je lançais mon âme au plus fluide de l'air et dans l'azur. Puis, quelque forme épaisse de beauté me reniralnait. Et derrière tout cela, une pensée fidèle, un sentiment voilé, puissant dans sa langueur, transpirant, se retrouvant eu chaque point : te désir sans espérance, la lainpe sans ■ éclat, — mon amour I
TOLDPTS. iCB
L'élan prodigieux que m'avait donné ma rencontre avec Georges s' étant ainsi déployé en tous sens et assez tût épuisé, je retombai peu à peu, selon ie penchant de ma nature, à considérer les difficultés de l'entreprise, ses lenteurs, et la déconvenue probable avant un commencement même d'esécution. Ce nouveau coup d'ceil me replaça en face de mes propres embarras, de mes ennuis habituels, et quelques irritations involontaires rompirent la courte allégresse. Et si Elle, d'ordinaire acceptant et laissant dire, s'apercevait de ces changements en moi, si elle semblait s'inquiéter (ce qui hii arrivait plus souvent) de me voir autre, de m'entendre me plaindre et menacer en l'air et souhaiter de partir ou de mourir, si elle me reprochait alors doilce- ment de ne pas aimer assez, au delà de tout, d'être inconstant et de vouloir de moindres hiens, je lui disais en m' emparant de ses paroles et en appuyant sur l'intention : a Mais,- vous, aimeriez-vous sans égal qui < vous aimerait sans mesure, aimeriez-vous au delà de « tout, au delà decet époux etdecesenfants?i> C'étaient les jours où j'avais été le plus sensuellement égaré que je me montrais ainsi égoïste et dur. Son souci de son mari et de ses enfants me rebutait alors; à la moindre maladie des uns, à l'idée de la prochaine sortie de Vautre, je la trouvais pleine d'un objet qui n'était pas moi. Le trône que je convoitais en son cœur me paraissait, le dirais-jeî grossièrement usurpé par eux. Oh ) que l'amour humain est intolérant, injurieux, dès qu'il s'abandonne sans frein à Ini-méme I En ces moments oii il vise à la conquête, où il s'altère el s'aigrit dans les obstacles, je le comparerais à ces despotes d'Asie qui, pour se faire voie au trône, égorgent tous leurs
proches et leurs frères. Aiflsi l'amour brutal et despotique, si on le laissait agir d'après l'iûstinct, s'il restait barbare en ses jalousies, et si le Christianisme ne le touchait pas, égorgerait volontiers pour la dédicace de son antel toas les autres amoars. Mais quand je m'ex-. primais en ce sens d'égoïsme et d'exigence, avec quelque ménagement dans les termes, bien qu'assez à nu pour le fond, elle ne me comprenait pas, elle ne pouvait admettre en mon esprit cette exclusion acharnée, elle ne concevait pas qu'aimer tût l'ennemi d'aimer, et que de ces amours divers et parents il dût résulter autre chose qn'une émulation d'ardeur et de tendresse. Tous les amours vrais, h ses yeux, naissaient d'une même tige, et comme les branches du Chandelier d'or. Je la voyais donc souffrir de ma prétention farouche et s'en troubler.
Puis, d'autres fois, quand les sens et par conséquent l'égoïame s'en mêlaient moins, quand les derniers soirs avaient été meilleurs, et qu'en moi te véritable amour s'éclairdssait un peu, alors je redevenais doux, tolérant en sa présence, sacrifiant ma part avec bonheur et m'effaçant. Et elle se faisait si vite à méprendre ainsi, elle s'épanouissait comme dans un air si ^cile, et nous nous entendions avec tant d'accord I Une aprèsmidi (1), en arrivant chez elle, je l'avais trouvée dans sa chambre, au milieu d'une quantité de lettres entr'ouvertes, éparaes sur les meubles, sur les fauteuils, et une cassette encore pleine à côté. C'étaient ses anciennes lettres d'amour d'il y avait huit ans, la correspondance secrète du marquis et d'elle avant le mariage, lorsque les difficultés de famille et la colère du frère les séparaient. Cette chère cassette, d'abord enlevée dans U
0) Ce mot i'aprêi-midi arait été mil indiFT^mment «t au gié da l'oreille, tanldt «q rémlnln, taolAt au muculin dans les édition! précédente» j on a élé plu» régulier dans celle-El. (Sow dtPÉdilev.)
saisie de Gmrâi, lai avait été rendue depuis déjà piuàeiirs mois ; mais, ce jour-là, elle s'était mise, au ré- Tcil, à la rouvrir par hasard, et jusqu'à l'heure ou j'arrivai elle n'avait pas quitté, oubliant de s>'habilter et de descendre. Uae lettre avait succédé à une autre; les acèoes, les jtûes et les transes d'autrefois étaient sorties ane à une de ce colfret odorant comme une guirlande dès longtemps fanée, comme cette garniture du premier vêtement nuptial, qui avait été eu effet renfermée et qui sortait à demi. Les années de la famille, de la patrie et du virginal amour, s'étaient levées et avaioil fait cercle autour d'elle. Lorsque j'entrai, elle ne se dérangea point et demeura sous l'émotion ou elle était, les yens, humides, k tête renversée contre un coussin, tme lettre sur ses genoux, et ses bras dans l'abandon. Elle me permit de toucher de mes mains ces lettres sacrées; elle m'en expliquait les circonstances et les occasiOQS pleines d'alarmes. Je pus même en lire deux ou trois de lui à elle, mais pas une seule d'elle k lui; elle s'y opposa dans sa pudeur. J'admirai te toa de cet amour frémissant et soumis chez un hoQune dont les portions opposées du ca?actère m'étaient si connues. Les lettres qu'il m' arriva de lire portaient précisément sur de tendres promesses qu'il faisait de contenir son ressentiment à l'égard du frère de Luçy, et en général de s'abstenir de mouvements trop altiers; car ^le lui avait reproché, à ce qu'il semblait, SOD dédain amer des autres hommes et l'opini&lre orgueil du sang. Gomme je finissais de lire à demi-voix la tetlre, et qu'apercevant à terre cette garniture nuptiale dont j'ai parlé, je lui demandais de l'emporter es gage de la confidence inviolable, elle consentit d'un signe sans avoir l'air de répondre; et, en même temps se fiant tout entière à l'état clément de mon àme, elle médisait: < Bientôt, quand M. de Couaën va être sorti, s obi nous serons paisibles alors et réunis pour lofl^
oogic
)f» VOLUPTÉ.
Il temps. Nous bénirons son malheur, nous l'adouci- « vons. Une vie de campagne et d'isolement absolu sera « la nôtre. Nous reverrons Couaên un jour, quoi que « vous en disiez; voua y serez avec nous. Mes enfants Il grandiront, et vou? les formerez de vos soins ; ma a propre enfance refleurira. Nous deviendrons pieuK « en pratique, nous célébrerons ensemble les anniver- « saires de la mort de ma mère; nous ferons le bien, a C'est le moyen sur d'éloigner du cœur les haines qui « sont en nous un poison. Déjà vous êtes plus calme « et résigné, je vous vois moins de ces colères ambi- « tieuses à propos des choses inaccessibles ; vous ne
détestez plus personne au monde, n'est-ce pas? U en « sera ainsi de lui : nous le forcerons de rendre grâces a de ses maus. Nous croirons bien tous à l'autre vie, « car celle-ci ne suffira jamais à l'étendue de nos affec- « lions et de notre bonheur. »
Ainsi parlait la femme pure, et je l'écoutais muet d'enchantement. La femme pure croit à ces plans d'avenir, elle serait capable de s'y conformer jusqu'au bout avec félicité, et je la j uge par là bien supérieure à l'homme. Mais l'homme qui aime, et qui, entendant ces arrangements heureux tomber d'une bouche persuasive, y croit un moment et s'estime capable d'yprêter sa vie, n'est réellement pas de force à cela comme il le pense. Tandis que la femme aimée, au cœur pudique, confiante et sans désir, est assez comblée de voir à côté d'elle son ami, de lui abandonner au plus sa main pour un instant, et de le traiter comme une sœur sa sœur chérie, l'homme, fùt-il doué du Ciel comme Abel ou Jean, souffre inévitablement en secret de sa position incomplète et fausse; il se sent blessé dans sa nature secondaire, sourdement grondante, agressive; les moments en apparence les plus harmonieux lui deviennent vite une douleur, un péril, une honte; delà des retours irrités et cruels.
Hais, si ce qui est de l'intérieur sacrifice s'étendait in puissance, si ce qui est de la nature infirme et secon- Jaire s'évanouissait peu à peu et expirait; si l'homme atteignait à aimer purement comme la femme pure le sait faire; si la tunique modeste ë'Abel et de Jean le*vétissait de plus en plus jusqu'aux pieds; si l'on suppose les aigreurs, la corruption des sens, l'envieuse pauvreté d'un exclusif amour, combattues, vaincues par degrés à force de piété, de vigilance, de recours à l'autre vie, d'activité généreuse dépensée pour l'être aimé, et de bienfaits répandus à toute heure autour de lui, en son nom, on aurait certes sur la terre une ombre du grand Amour qui règne au delà et de cette amplexion unanime dans l'ordre de Dieu. Car, dans cet ordre désiré, les foyers et les centres individuels des précédentes tendresses se maintiennent, comme je l'espère. La mère, la sœur, l'épouse, l'amie sanctifiante, ne cessent pas d'être reconnues de nous sous l'œil céleste, et d'être nommées. L'âme transportée retrouve en des proportions plus belles tous ses bons amours, chacun d'eux en elle n'étant qu'un encouragement aux autres, un élancement intarissable vers celui qui les couronne à la fois et les justifie.
Et comme, dans l'éclair paisible des moments que je TOUS raconte, nous embrassions d'avance un reflet de ces profondeurs etquenous nousen figurions un côté réalisable dès ici-bas, les projets attachants se pressaient sur nos lèvres et multipliaient nos discours. Et c'étaient des joies, des douceurs qui la faisaient bénir Dieu de son sort et d'être ainsi entourée, et qui chez elle, après, dans la solitude, se conservaient à l'état parfait et s'exaltaient peut-être encore, mais que moi bien vile, retiré à part, je défai^is et je corrompais.
L'automne finissait, et les jours de lent adieu qu'elle prolonge sont les plus sentis et les plus savoureux; nous en jouîmes aussi avant que possible, jusqu'à ce qu'en- « . C.oogic
n$ VOLOPTi
fia, le boi3.étaDt presque dépouillé et la dernière feuille Ifemblante n'attendant plus que la prochaine bise, on dut laisser Aateuil pour Paris. Le marquis avait obtenu de choisir sa maison de santé sur un boulevard voisin de notre taubourg. Madame de Couaên se réinstalla au petit couvent, à sa grande satisfaction et k celle de madame de Cursy, des enfants et de tout le monde. Notre manière do Tivre se trouva donc peu changée. Seulement (est-il temps de l'avouer ici?) l'abeenca de la jeune dame R. fut cause que je la remarquai d'avantage quand elle vint. Si elle demeurait jusqu'au soir, je la reconduisais- d'ordinaire jusque cbez elle; et, en la quittant pour retraverser seul cette mer trop connue où je m'abandonnais, une vois moqueuse me rappelait tout bas, d'un ton de iqpndaine sagesse, que j'étais las k l'excès de l'amitié sans la possession et de la possession sans amour. J'avais beau éviter de peser sur l'idée perfide; il m'arrivait, chaque fois que k visite avait lieu, de regarder plus volontiers du côté de cette faible étoile qui brillait dans les yeux de madame R.
Un j<Kir ott l'on était réuni chez madame de Couaëa, celle-ci présente et d'autres personnes encorequi s'entretenaient, je m'approchai de madame R., qui était debout dans l'embrasure d'une croisée, et je lui demandai, par manière de compliment, des nouvelles d'une jeune amie de province dont elle nous parlait quelquefois et à qui elle racontait sa vie : a Savez-vous ce que cette petite personne s'avisait hier de m'écrire ? dit-elle: elle s'informe à toute force de ce que devient ffioRomiM. Amauryl » — uKbl quoi? ne sommes-nous pas amis en effet? répliquai-je;* puisque vous en doutiez, convenons d'aujourd'hui que nous le sommes;» et je lui offris la main pour sceller l'engagement : elle y mit la sienne en répétant mes derniers mots. Ceci se passait sans affectation^ et les. yeux qui auraient aperçu
TOLDPTÉ. 17*
le gMte n'attttiAit pn en être étonnés. En la recondnisant depuis, & l'instant de nous séparer, je lui serrais d'habitude la main et lui disais : ic Vous o'arez pas on blié, j'espère, ce que nous sommes maintenant :» ôa quelque autre mot pareil lancé dans l'intenalle de temps oà sa porte se referma.it. Je lui aurais fait, n j'avais écouta mon caprice, plus de visites qae je n'eusse pu en motiva; je ne perdais du moins aucune occasion de lui être agréable. Mais oe n^était rien d'imp^euxfc quoi je cédasse véritablement; je ne faisais qu'essayer du singulier attrait qai se glisse en ces complications naissantes. Après quelque adieu tendre qui m'était édiappé de la sorte, et qu'un oui' suave avait accueilli, souvent j'éprouvais, au retour, un flatteur mouvement d'orgueil de donner ainsi mon cœur à l'une, mon sourire et un mot à l'autre, de les saLisfaire toutes les deux, et moi, de n'être pas rempli. Et puis ce contentement futile se mêlait vite de remords, d'inquiets scrupules suscités à l'idée de madame de Couaên, d'excuses secrètes et de petits aoconimodemenls de conscience que j'avais peine à me procurer. Je serais presque retourné vers madame R. en ces seconds moments pour lui demander à«lle-même : «N'est-ce pas qu'il n'y a rien de mal ni aucune duplicité à ce que je fais?»
fc n'avais toujours pas d'information de Georçes, quoique j'eusse tenté à diverses reprises de le rejoindre, et le marquis n'en paraissait guère avoir plus que moi. Sa conjecture et la mienne étaient que les deux oa trois cents hommes, nécessaires au groupe, ne se réuniraient pas, et qu'en traînant ainsi, l'affaire perdait toute bonne chance. Nos craintes pour Georges et les siens étaient vives ; je dérobais au marquis une moitié de mon angoisse. 11 eût été urgent dans l'intérêt de sa sécurité, â lui, que sa translation à Blois on adleura se décidât au plus tôt et avant que !a découverte d'une
'".oogic
172 VOLOPTÉ.
conspiration r&yaliste le ^nt sans doute envelopper danslep^ril d'un jugement; mais cette translation pou-* vait être une si forte contrariété pour son honneur, elle devait être un si redoutable déchirement pour nous et une épreuve si douloureuse à notre amitié, que je n'osais presser activement en.ce sens M. D. .. ou le mari de madame de R. Chaque fois qu'il s'agissait de cette terminaison prohable, le marquis parlait de la grasse prison qui l'attendait, avec un dégoût et presque une horreur, qui me marquait assez son énergique vœu d'être présent ici à tout événement. M. D..., que je continuais de voir de temps à autre, témoignait au coniraire un désir empressé que cette ^lution eût lieu. A certaines phrases couvertes qu'il jetait avec intention peut-être, je crus saisir qu'il avait vent confus de quelque cbose qui se tramait dans l'air alentour : cet indice était peu propre à me calmer.
Les derniers mois de l'année s'écoulèrent ainsi, sans que rien d'autrement saillant me revienne, soit que les incidents aient langui en effet, soit que la mémoire ne me les rende pas. J'étais affairé et sans relâche, dépaysé à l'entrée de la terne saison, plongé en une vie peu franche. La Toussaint et la Noël de cette année n'ont rien à médire, maintenant qiie j'y repense: ce sont en moi d'étranges marques d'oubli. A l'éblouissante quinzaine qu'avait ouverte la rencontre avec Georges, une sorte de brouillard et d'éclipsé avait succédé. D'où vient qu'il y a des endroits de lointains souvenirs, si nets, si perceptibles dans les plus insigiufiantes circonstances? d'où vient^u'il en est tout à cdté de si troubles et indistincts? Gela tient moins, mon ami, aus circonstances en elles-mêmes qu'à l'état essentiel de r&me dans le moment des circonstances survenues, au plus ou moins de clarté active où elle était, les recevant en son onde et coulant derrière. Nous nous souvenons du passé à travers et avec notre âme d'au-
jourd'baî, et il faut qu'elle ne soU pas trop biiimeuse ; mais nous nous souvenons dans notre ^me d'autrefois, et il faut qu'aux endroits des souvenirs elle puisse nous luire au loin, d'un flot d'argent, comme une rivière dans la prairie..
] Que je vous parle une lois ici du souvenir, selon moi, . tel que je le sens, et j'ai beaucoup senti à ce sujet t Si le souvenir, pour la plupart des &mes, dans des situatioQS analogues à la mienne, est une tentation rude, pour moi, mon ami, il est plutôt une persuasion, un rappel au bien, une sollicitation presque toujours salutaire dans sa vivacité. Est-ce là une excuse, par hasard, que je chercherais à mes yeux, pour ces milliers de âeurs et d'épines où je me rengageT je ne le crois pas en vérité, ô mon Dieu I D'autres ont besoin surtout de moins s'appesantir sur leur passé. Dès qu'ils Vont racheté par assez de larmes, ils doivent rompre et se détacher exactement; l'espérance robuste les soulève et les pousse, ouvriers assidiis de la prophétie : ils ont l'ardent exemple de Jérôme. Hais, sans que ce soit, je le pense, iine contradiction avec les espérances immor-^ telles, et dans tout ce qui est de l'ordre humain, moi, j'ai toujours eu à cœur le souvenir plutôt que l'espérance, le sentiment et la plainte des choses évanouies plutôt que l'étreinte du fiitur. t,e souvenir, en mes moments d'équilibre, a toujours été le fond reposant et le plus bleu de ma vie, ma porte familière de rentrée au Ciel. Je me suis, en un mot, constamment senti plus pieux, quand je me suis beaucoup et le plus également souvenu. En tout temps, même dans les années turbulentes et ascendantes, j'ai dû au souvenir une grande part de mes impressions profondes. Dans les divers âges de la vie que j'ai parcourus, comme j'anticipais prématurément l'expérience d'idées et le désappointement ordinaire à l'âge qui succède, je vivais peu de la jouissance actuelle et c'était du souvenir encore que . 003 le
17* TOLDPTS.
' les pluB fraîches répara^ns me venaient. Quand je goûtais un vif bonheur, j'avais besoin, pour U com(4éter, de me âgui^er qu'il éuit déjà enfui loin de moi, et que je repasserais u» joar auK mêmes lieux, et que ce serait alors une délicieuse tristesse que ce bMibeur à l'état de souvenir. Dans ma vue des événeroeaU du dehors et mes jugements sur l'iiistoire présente, j'étais ainsi : le senlinient d'un passé encore iiède et néneiB- Bient inhumé m'eulaçait par des sympathies invinci- Mes. I>aQ£ mes faubourgs, sur mes boulevards Cavoris, les enceintes de clûtui'e des communautés désertes, les grilles de derrière des jardins abandonnés, lae mcomposaient un monde oii il semblait que j'eusse' vécu. Quand ma lèvre de jeune bomiqe brûlait de saluer les aurores nouvelles, quelque chose au fond de moi pleurait ce qui s'en est allé. Hais k certaines heures, à certains jours, e^ particulier aus soirs du dimanche, cette impression augmente; tous mes anciens souvenirs se réveillent et sont naturellemeat convoqués. Tous les anneaux rompus du passé se re- Dietteot à trembler dans leur cours, à se chercher les uns les autres, éclairés d'une coolie et magique lumière. Aujourd'hui, en cet instant même, mon ami, c'est un de ces soirs du dimanche ; et dans la contrée étrangère d'où je vous écria, tandis que lee mille cloches en fête sonnent le Salut et 1*^4 oe Maria, toute ma vie écoulée se rassemble dans un sentiment merveilleux, tous mes souvenirs répondent, conuoe ils feraient sous des cieuxet à des échos accoutumés. Depuis la ferme de mon oncle, depuis cette première lueur indécise que j'ai gardée de ma mère, combien de points s'éclairent par degrés et se remuentl combien de débris isolés, peu marquants, non motivés, ce semble, dans leur réveil, et pourtant pleins de vie cachée et d'un sens austère! 0ht non pas vous seulement,- Êtres inévitables, qui fûtes tout pour moi, pour lesquels je dois prier et
L ,,,,Coo3lc
TOLOPTS. ITB
me saigner use TeiDe chaque jour; im» pas seulem^ot j
les scènes où tous êtes debout mêlés ct'qui EiMit ï jamais image en moi; mais les moindres in^i^Rts ^ars, j les cailloux les plus fortuits de ce long chemin, des seuils que je n'ai franchie qu'une fois, des visages de jeunes filles ou de vîeillartb que je n'ai qu'entrevus, / des éires auûs qui se croient oubliés ou qui m'ont tou- i jours cru indilTérent, d'autres dont je n'ai su l'existence / et les histoires que par des amis perdus eux-mêmes dès j longtemps, et ceux plus inconnus, i^ l'âme desquels je paie souvent mon Se profundis, parce que j'ai obstinément retesiu leur nom pour l'avoir lu au hasard, sur quelque croix de bois chancelante, dans un cimetière oà j'errais; que sais-je? plusieurs apparitions aus^, , moins pures d'origine, mais cependant voilées d'une ' rassorante tristesse, tout me revient et me parle; lee \ temps et les lieux se rejoi^ent; et il s'exhale de ce vaste champ qui frémit, de cette vallée de Josaphat eu moi-même, un sentiment inexprtjnable ^ rien que religieux I -— Mais ce qui a pu trouver place dans les deux ou tnûs mois d'alors ne me revient pas plus nettement.
Ge n'est que vers la dernière moitié de janvier, qu'un soir, étant ren^ assez tard et près de me mettre au lit, un coup de marteau, tbrtement donné k la porte extérieure d'en bas, rompit, en quelque sorte, les lenteurs, et je recommence la série active. D'après la disposition du logis, qui ressemblait à ceux de province, n'ayant qu'un premier étage oh j'étais et que je partageais seulement avec des voisins ^s-retirés, je pensai bien que c'était à moi que s'adressait cette visite à heure indue. Je descendis ouvrir, et la chandelle éclaira ta âgure dft , Georges. Je l'accueillis avec autant de surprise que de vraie joie. Il arrivait, le soir même, d'un voyage qu'il avait &it à la côte poiij^ recevoir Picb^ru et d'autres nouveaux débarqués d'importance, kpri» avoir hiisié
rn VOLUPTÉ.
ses compagnons en lieu s6r, comme il se dirigeait luimême vers son ancienne retraite, il s'était ressouvenu de moi, s'était détourné exprès de son chemin pour passer sous ma fenêtre; et, y apercevant de la lumière à travers la jalousie, soil caprice amical, aoit curiosité de connaître ce que, dans ses rapports joum&liers avec nous, ta Police avait pu trahir de soupçons récents, il avait songé à me demander asile pour cette nuit. Je l'en remerciai comme d'un honneur, comme d'un bienfait. Mes espérances impétueuses s'agitaient en foule, ramenées sur l'heure à l'assaut. Je lui montrai d'abord et lui donnai & toucher mon épée et les autres armes dont je m'étais pourvu: et, comme je manquais de poudre, il me dît d'être tranquille sur cet objet. Après les premiers préparatifs de nuit dont je voulus sans ret^d nous débarrasser, après le dédoublement du lit que nous fîmes de nos mains, la conversation s'engagea aussi longue que je le pouvais désirer, et franchement commun icative. Ce que je discernai dans les paroles de Georges, ce fut un droit sens qui ne se détournait volontiers d'aucun cdté, la certitude de juger due au maniement des liommes, son mépris pour beaucoup, et au sein du parti principalement; mais, avec cela, une résolution inébranlable de servir ce parti, comme si ce n'était que sa propre cause, après tout, et non uniquement celle des Princes et autres puissants qu'il entendit servir. Et, m effet, l'esprit absolu de conservation, maintenir son droit et sa coutume, son chaume et sa haie, comme le Roi son trône, et le noble son donjon, voilà quelle me parut toute la politique de Georges. Il se considérait au milieu de ces gentilshommes qu'il goûtait peu, et de ces Princes qui l'affublaient de cordons sans le suivre, comme au service de sa propre idée et de ta défense commune : de là, une source habituelle de grandeur. Il visait évidemment au résultat et au tkit bien plus qu'à )a gloire. Dans les difficultés
de raisonnement, dans les conjonctures oii le bon sma reste court, sa foi venait à l'aide, et il s'en remettait aVbcune impulsion insouciante, et selon son mot favori à la garde de Dieu. 11 avait plus d'un trait du marin expérimenté et dévot de nos grèves, qui fait l'impossible dans l'orage, et s'en remet du reste au Ciel. Sous sa franche cordialité, sous ses formes rondes et presque avenantes, je ne tardai pas à découvrir, à deux ou trois mots qu'il lâcha, ce je ne sais quoi de rude, de peu humanisable, d'anciennement féroce, si j'ose le dire, que j'épiais en lui d'après ses antécédents, que beaucoup de mes compatriotes ont gardé de leurs aieus, et que je n'ai tant dépouillé, je le crains, qu'aux dépens de la partie forte de mon caractère. Mais qu'aî-je là & T^retter? il ne doit rien survivre de l'Hébreu, du Celte ni du Sicambre, dans le Chrétien, — 11 m'interrogeait avec intérêt sur H. de Couaên, dont il avait pris une haute idée, ne le connaissant d'ailleurs que par sa correspondance et par cette visite récente qu'il lui avait faite; car, avant la pacification de 1800, le marquis, peu installé encore dans la contrée, n'avait pas ei^ occasion de s'entendre avec Georges. Comme je cherchais à exposer l'idée particulière que je me faisais du marquis, de ses facultés éminentes et du malheur de leur étouffement, Georges fut long à me comprendre et à entrer dans mes distinctions; ces soucis de pouvoir et de gloire lui semblaient des superfluitës, à lui, intrépide 6t dévot. Pures inquiétudes de gens d'esprit et d'esprits forts! me disait^!, en m'écoutant décrire cette mélancolie. L'activité dans le péril devait, selon lui, distraire de tout : t Estce sa femme, ses enfants qui l'arrêtent?... mais non... Que lui manque-t-il donc, puisqu'il a du cœur? > Cet aveu fondamental que Georges faisait du courage de notre ami me confirma lians le soupçon que celui-ci' s'était engagé eu cas d'entreprise. Quoi qu'il en soit, je prolongeais l'explication
■ra TOL0PTt.
Tncnent «t «VK uacapeii desiKoès-Stagalièregradatkm des esprits enïre eai I le uarquis semblait diimérique et trsHsoendaiit i Georges, tandis qu'il £Û1 paru i bon droit positif, terrestre et trop soucieux de l'action aux yenx du tiitosopbe et du poète. A la tân, quand î'eos bieB ^uisë non analysa «t mes comparaisons sur oe ehapitre du marqnn, que je l'eus aionli<é jeune, en ses nombreux voyages, livrant ses |»enséeg au vent des mes's et ensemençant la plaine aride, quand je fus à bout de le suivre dans son attente desaëcbanle sur sa iHvyère, Georges, q«i, depuis quelques momeals, avait 'oessé ^'écouter, m'interrompit : « Allons, s'écria-t-il, je erois voas «ntendre, vous voulez dire un M. Pilt qui n'aurait jamais eu d'^ploi. » Et au sujet de madame de Couaëfl, «omme il m'échappait, k travers mes développements sur le marquis, de la peindre avec coiiw plaisance etdem'étendre autour d'elle plus qu'il n'était besoin : t Efa bieni oui, me dit-il brusquement, vous en êtes un peu amoureux, passons! * L'accent dont il prononça ce mot tenait des habitudes brèves du ebef militaire et de la sëvérité puntaine du croyant. J'en fus froissé dans ma dëlicatesse; j'avais senti la ttwcbedure d'une main de fer. Ce que je racontai à Geoi^es des va. gués appréhendons deM. 0.... ne répouvanta nullement : l'exécution, qui touchait à son larme, devancerait toute découverte; le groupe, qui, j^rftce à l'ineriù du grand nombre, ne se nKintaitqu'À une dnquanlaiae d'hommes [moi compris, me dit-il), était à la rigueur suffisant; Piche^^, d'ici h trois jours, s'aboucherait avec Moreau, et il fallait espérer qu'étant tous deux gens de guerre, ils parleraiait peu et nous laisseraient vite agir.
La nuit s'avançait, et je souhaitai bon sommeil à Creoi^:es. 11 me lit voir que, sehm sa coutume, ù m^ tait ses pistolets lidèles so'us son càevet. Je remarquai qn'i) s'agenouilla pour prier, durant quelques inviants.
TOLOPTÊ. f»
Lemafin, vu pea tard, noa» domnans «oewe, )«raqn'on coup frappé h la porte de la dikmbrc nom éveilla; J9 me tev» et me couvris k ta bâte, et, comme j^ésitais avant d'osnir, Georges m'ordonna de )e faire. Un nre impoli foillit me prendre, qnaind je vis qoe l'intemipteur n'étaitaaire qae M. de VticqDerie en per- Hwne. Arrivé pofv )a saiaon d'hiver à Paria, oii cette fois il avait amené sa fille, il venait d'abord {et seul, bien entendu) me rendre une visite matinale et a'en- 4{aérîr de toute» cboses. Je le reçus un moment À la porte, ie prévenant qu'un de mes ami», &vec qui j'étais allé la veille au spectacle, avait parli^, cette nuit, ma chambre) et m'excuaanl du désordre ; puis, étant rentré dire en deux mota à Georges ce qui en était, j'introduisis ce iMMi H. de Vacquerie. Il ne nnnqua pa» de mettre l'entretieii eomme d'habitude sur la produiee beureuac dont il se tëlicitait, et il «'attacha longiwm«]t i ce |XHut capital qu'on pouvait être mécontent et avtnr Mire tous son frsnoparler, sans conspirer pour cela. L'arrestation du marquis lui donnait beau jeu, et il n'épargnait pas lessages leçons à l'usage de nous autres jeunes gens. Georges au lit se taisait, et je le voyais tantôt sourire de pitié, tantôt frémir de mépris, et, à la fin, de colère. Je commençais à redouter quelque édat. Pour !e conjurer, je relançai leplus avant que je pus M. de Vacquerie sur sa fille, se» achats futurs, le devnier poëme de Ddïlle et les nouveauté» 'd'estampes et de gravures de Landon. Je lui sauvai aine la grifiè du lion, que le bonhomme n'a jamais sue si près de lui. Mais à peine avait-il le pied dehors, que 3eor^ ne u tint pas, et que scm indignation contre cette gentillfttrerie, sur laquelle il avait trop compté, n'ent plus de bornes. Le plébéien touche, devant qui se» noMes lieutenants ne trouvaient pas grftce toujours, me fat révélé à na; il était terrible de la sorte; il y avait, malgré lui, do paysan révolté- dans sa colère, fieopges,
180 VOLnPTfi.
aî-J6 souvent pensé depuis, la cause que tous servîtes d'une si implacable ai'deur, était ce bien la vôtre ? vos instin<!t.s courageux ne se fourvoyaient-ils pas f fils du meunier, que ne fûtes-vous jeté d'abord dans les rangs des bleus? vous eussiez suppléé Klé)>er; od vous eût certes vu disputer à Ney, cet autre béros de même trempe et de même sang, le privilège de brave de» braves.
Georges, levé, était prêt à sortir : la séparation eut quelque chose de sévère. Il me fît renouveler ma promesse et mon seiment. i Avant huit jours donc, ajouta-t-il impérativement, vous aurez sans doute de mes nouvelles : k la garde de Dieu t » En cas qu'on ne me trouvât pas chez moi, une simple carte, glissée sous ma porte, avec un lieu et une heure de rendez-vous, devait m'avertir. Là-dessus il me laissa. Je restai sur le seuil à le suivre du regard, jusqu'à ce qu'il eut disparu. A partir de ce moment, je ne m'appartenais plus en réalité ; j'étais tout aux ordres du général Georges.
Envisagée à cette courte distance et à ce degré de précision, l'aventure m'offrit désormais son cdté sombre. Un sentiment grave, oppressé, ueme quitta point; j'étais eoveldppé dans une œuvre sinistre. La portion toujours peu morale qui se mêle aux entreprises politiques et aux complots, n'étant point dissimulée en moi par une conviction aveuglante, ressortait en détail à mes yeux. Je me voyais, pour le plaisir de jouer ma vie dans ce coup de main meurtrier, compromettant l'avenir du marquis, lequel n'en était peut-être pas, ainsi que je l'imaginais à la légère; empoisonnant d'une douleur cerlaiue un doux cœur qui m'aimait, violant toute reconnaissance enversMM.D.... etR.,et,
pour prix de leurs bons procédés, les' reudaiit respon> sables de mon ingratitude. Je n'avais la haine ni aucun fanatisme pour excuse : le besoin de cbângement et d'émotion extraordinaire, qui me poussait, n'était, à le nommer crûment, qu'un délire du plus exigeant égoïsme. Voilà ce que je ne pouvais me taire. A la veille d'une conspiration comme d'un duel, on a beau s'étourdir, on sent au fond de son âme qu'on n'est pas dans le vrai ni dans le juste, et pourtant l'bonneur humain nous tient et l'on continue. En me disant tout bas ces choses, je ne me repentais donc pas.
Deux jours après la nuit mémorable , madame R. nous ayant envoyé offrir une loge de Feydeau, madame 'le Gouaén fit prier M. de Vacquerie de nous accorder sa fllle pour la soirée : car, lui, le bon dilettante cam- • pagnard, tout ami des ariettes qu'il était, il allait peu volontiers au théâtre, par scrupule. J'accompagnai seul ces trois dames; et dans la loge étroite, pendant les heures mélodieuses, que de palpitations voilées, que de nuances diverses, sympathiques ou rivales, durent éclore et se succéder en nos coeurs I J'excepterai au plus mademoiselle de Vacquerie, qui, accoudée sur le devant sans^distraction, était tout yeux et tout oreilles, comme une jeune fille, â ce spectacle pour elle si nouveau. Mais, près d'elle, madame de Couaën, nonchalamment appuyée et tournée à demi vers nous; près de moi, sur le second rang, madame R., qui interceptait sans envie nos regards, el moi-môme, qui, bien qu'inégalement, partageais mes soins de l'une à l'autre' et recueillais leur âme tour à tour : telle était parmi nous la vraie scène de cette soirée. La musique, les chants, le jeu du fond, le théâtre rempli, agité, l'ébtouissement et le murmure, n'étaient là que pour faire écho à nos paroles, pour favoriser notre silence et encadrer notre rêverie. Seule de nous trois, madame de Couaën n'avait pas d'arrière-pensée ;
m, VOLtTPTÉ.
âlleétaît heureuse, confiante bu lendemain, environna d'amis de son choix, réjouie de toutes les fleurs désirables dans les sentiers du devoir; je lisais cela â son attitude oublieuse, à son soin-ire errant qui répondait aux questions et aux regards, aux monosyllabes éteints (ju'elle laissait tomber, si je m'i«fûrmais> de sa pâletir. Quand j'avais témoigné assez de sollicitude, je me retournais, comme de son consentement, vers madame R., afin epje celle-ci ne fût pas trop jalouse ; un moment je surpris i ce doux visage une impression plus triste et une larme mal dévorée dans laquelle elle semblait (Hra : o^Ob! que ne suis-je, moi, aimée ainsi lu Mon dôsnr secret rejoignit le sien en cet instant, et j'y revins surtout après, dans mes réflexions de la nuit. Cette attention accordée à madame R. me parut moins coupable cette jfois , ma vie étant désormais précaire et sujette à de courtes chances. II me fallait bien, avant de mourir, entendre de quelque bouche ce mot, Je f&me, ce seul mot, me disais-je qui lait qu'on a vécu, dr, en cherchant uniquement de quel côté j'étais en mesure d'espérer cette prompte parole, il n'y avait pas, selon moi, à hésHer entre madame de Couaên et ma- 'dame R. C'est en de tels calculs de satisfaction superficirfle et de vanité que je passais ces nuits troublées qui pouvaient ^tre les dernières. Une catastrophe turbulente n'était propre à inspirer qu'une préparation digne d'elle.
Pendant la soirée du spectacle, madame R. m'avait parlé d'un bal qui devait avoir lieu le surlendemain ■chez une de ses amies, et elle m'avait ofi'ert de m'y présenter. Je n'avais guère trop répondu alors; mais, dans ma disposition nouvelle, je loi fis savoir par un mot de 'billet, que j'acceptais, et que je Virais prendre. Je n'y masquai pas en effet. Elle était belle ce soir-là dans sa rarure, d'un teint rehaussé et raffermi, d'une humeur .nnimée qui n»e l'entourait d'un tout autre jour que de-
VOUtPTft. *83
vant. Celto lanceur tmteavait fait place, sous les bctugies, à je ne sais quelles folles élineelle». Hoi-mime, dans la soit» d'irresse de Mte oà j'étais, j'ai^UonHaia sa gaieté rieuse qui allait pourtant contre nKKi but et la ^sait à cbaque instant m'échappa*. Aai milieu d'une coatredaBse que je daHsais avec elle, j'essayai queues mots m^sbérieui et sorabMS 90 vue de la maflaçânte destinée; ils rie réussirent pas. Elle donnait davantage dans mes autres propos, maïs en y répondant d'un ton à demi tendre et moqaeur qui ne les acceptait pas tout à fait au sérieux, aoit qu'elle ne les er&t pas tels réellem^it, soit qu'este prît plaisir à me laisser m'aTenturer ainsi. Quand les paroles deyenaient trop claires et pressantes, elle s'arrangeait si bien, qu'un tiers surrenait toujours ou que la foule nous s^arait. H'étant assis près d'elle vers la an, de manière qu'elle ne put m'éviter, elle s'y prêta comme à un jeu d'abord, puis s'avisa de frapper ma main et le bras du fauteuil où je l'appuyais, à coups vifs et serrés d'éventail, eomiue pour arréler à mes lèvres les paroles; et bientôt elle se levait et glissait à travers les groupes éclaircia, légère, rusée et triompbante. C'était une métamorphosa de f<ie que je voyais en elle; j'en restai fasciné et c<Hilbnda. Ha gaieté d'emprunt tomba. Je la reconduisis pew après jusque cher elle, à deux pas, en gardant presque le silence, et je rentrai au logis dans un grand désordre intérieur. Toutes les fois que je rentrais maintenant, je n'ouvrais jamais ma porte sans une certaine émotion, regardant si la carte décisive n'amK pas ét^ glissé» dessous, durant mon absence.
Je ne pensais, mon ami, vous parlar de moi qoe par rapport î jiotre maladie cooHBune , je voulais surtout vous enseigner de mon exemple, et, ne m'altachanl qu'au fond, vous épargner et m'interdire les broderies trop mondaines. Hais, à mesuta que j'ai avancé, non dessein a fléchi, et je ma suis mus h épéier àt nouveau
sur le cadran d'autrefois tous mes jours et toutes mes heures. Ma mémoire s'est ouverte, et le passé flot à flot m'a rentrainé. Convient-il donc que vous lisiez cela?convient-il que je persiste à vous le retracer? L'attrait qui m'induit à tout dire n' est-il pas un attrait peirfide? ne sera-ce pas un legs inutile, ou même funeste, adressé à mon ami, que ces rares conseils perdus dans des en- . veloppes frivoles et dans des parfums énervants? — Conscience bien écoutée, voix du cœur dans la prière, j'ose à peine ici vous dire : conseillez-moi 1.,,
Le lendemain matin de ce bal, vers huit heureSi j'étais au litencore, très-absorbé à démêler le tourbillon de la nuit et la conduite de madame R., quand un mot de son mari, apporté au galop par une ordonnance, me pria de le venir à l'instant trouver à l'hôtel du ministère; car il n'avait pas du tout paru à cette soirée. La coïncidence était brusque et surprenante ; mais je ne doutai pas, en y réfléchissant, qu'il n'eût à m'entretenir de notre affaire politique. Et, en effet, voici ce que j'appris de sa bouche en arrivant. Les soupçons confus, mais de toutes parts multipliés, s'étaient accrus depuis les derniers jours. Sans rien savoir de précis, on pouvait conclure de mille indices l'existence d'une machination. Le Premier Consul, durant la nuit même, après un vif débat entre ses conseillers, voulant en finir de ces doutes harcelants, avait décrété la mise en jugement de quatre ou cinq royalistes détenus pour cause antérieure. H. de Couaêii, par iusi^e bonheur, n'en était pas. Mais si son nom aussi bien était venu à la bouche du Consul, le coup eût frappé sans révocation possible, ni moyen d'arrêter les suites judiciaires, 11 importait donc à ses amis de le mettre au plus tôt à l'abri de l'orage qui n'était pas calmé, et il n'y avai' d'efficace en ce moment qu'un ordre de prompte translation à Blois, oii il habiterait sous la surveillance de la haute Police. M. R. m'offrait la signature de son mi-
Distre, à qui il en avait parlé- L'ordre passerait comiDe mesnre de rigueur, mais c'en était uiie, selon lui , de précaution et de prudence. Je jugeais tout à ùtii en ce sens, et avec plus de motifs encore. Je n'hésitai pas à le presser de rendre au marquis et à nous cet inappréciable service. It fut convenu qu'il tâcberait de faire signer dès le soir même l'ordre de iranslation exécutoire d'ici à cinq jours. Et moi je raccourus tout d'un trait en avertir le marquis et y préparer madatiie de Couaen. IjB marquis reçut la nouvelle sans s'étonner, bien qu'avec un débordement d'amertume. Comme je lui faisais remarquer l'importance pour lui de n'être pas actuellement impliqué dans une action judiciaire : t C'est bien, c'est bien, me dit^il; eh I ne faut-il pas « que le destin continue? n'être rien en rien, ne laisser « son nom nulle part derrière soi, pas même au greffe * du tribunal! Il y a une parodie, savez-vous, duCapitt tôle et de la Roche Tarpéienne des anciens, c'est de < tomber à la sourdine d'un pigeonnier sur un fumier. » Je le ramenai aus apprêts et aux arrangements du départ; je lui exposai, un peu en tremblant, qu'il me serait difficile d'être moi-même de ce prochain voyage. Sans deviner toutes mes raisons, il en prévint quelquesunes, telles que l'utilité dont je pouvais lui être en restant et l'intérêt de ma présence, ne fût-ce que pour nous tenir au courant de nos braves amis : <■ Après quelques semaines qui nous pardtront bien longues, ajouta-t-il avec un sourire abattu, vous viendrez, j'y compte, rejoindre les exilés. » Madame de Couaën fut plus rebelle à convaincre; aux premiers mots que je lui apportai du départ : « C'est un salut, s'écria-t-elle, c'est la délivrance : partons au plus tôt; voilà le commencement de notre rêve. » Elle ne concevait rien à mon air peu joyeux; les raisons du retard la touchaient très-vaguement, et il fallut, à la fin, que j'exagérasse le péril du marquis, pour la faire consentir à mon
Mo|c
m TOI OPTÉ.
s^ûur. nie» peQiBeïsas d'aillieuu^, mes sertneuts de rejoindre se renouvelaûnt au bout de chaque phrase. Hais, quand le bruit du soudain départ se rÀpasdit 'dans W petit couvent, ce fat vuie désolatioB générale; les bonnes religteusss entouraient madame de Cotiaên, et madai&e de Gursy gardait teodremait embrassés tes enfaatâ. 11 fut décidé qu'une mess» serait dite eba<|iie matin, pendant \m trois deriùers joues, pour le salut du marquis et une favorable issue «les.cliosas.
L'après-midi s'avançait; il me prit une extrtoe impatience de retrouver (ktrges, de l'inforimer de œ que je savais, et d'entendre de Lui un miot déterminaiai. J'ignorais l'endroit précis de sa retraite, et ma ressource fot de croiser aus mêmes lieux oîi je l'avais déjà rencontré. Durant deux longues heures, sous la bia», je i«co)naien«ai la traitaUve. Mon carveau s'exaitail dans ' l'attente ^rile; iJL cae sembla que je voyais Eepaeser aouveet certaines figures qui rôdaient également aux enyicofiâ, at sans doute dans des intenlionsi moins bienveillantes. Je rentrai de gnerra la^e k la nuit olose, et M découvrant sous ma porte carte ni billet, pour oecuper ma fièvre eirante, je tnfl fis conduire en cabriolet jusque obea madame &. Klle étùt seule, un manteau jeté sur son vêtement blanc^ assez altérée de la mile et tout autre, aussi affaiblie quelle avait été vive. Jq me amtaia mal-sôr de mol et n'y restaii qu» peu 4e mtymuits, hâtant derechef ma cou'Fse vers nos lointains boulevards. I.«& groasiàres délices tronvaimit plat» encore dans quelque intervalle de ces empressements contraires.
I Lorsque j'arcivai dans la chambre du marquis, il était en train d'ëerire et tournait le dos à madame de Gouaên assise sur une espèce de so& près de la cbeminée; je m'y jetai à côté d'elle, et', plein d'une frénésie à froid et sans but, je me mis à parler d'abord comme un homme désespéfé, en proie aus pl\ts violentes trts-
V9LUPÏÈ. tfB
teeass : a ïeniàl'heuroen iaDË^udoesdéBettesallées,' « diaaï»-je, je soe^ieais qu'A serait, ma Eol, cftiruaode » de se tuer là, un peu tard, en s'en reveBaBU;oa pas- « serait pour arroir été- assaswné; l'honneur humativ « roslevait sauf, «i infime temps qu'on saraxt quiUe 4 tf me vie insupportable à qui n'est pas aimé I » Pourquoi cUsais-js cas paj>}le&? qu'eu atteQâa>t&-je?c«înment sortirent^llfis si hardiment de ma bouche^ puisqu'eUes n'étaient pas méditées ? quel démonaatmailma langue? 11 y a des jours où il ixat croice Téritablement à une possession inseneée. Le marquis ne répondît pas et. ne Si même pas attention, je pense, appliqué qu'il ^ait ailleurs; mais, elle, sa joue devint pourpse, des pleuFB assainirent ses paupièpes, et elle me saisit irré^stibtement une main qu'elle garda et qu'elle tordait daim ses doigte. J'ignore quels mots je ba-tbutiai alors pour rétracter les premiers. Mais ct»nme elle s'^procbait et se penchait déplus en plus en suppliante, je lui sfileurai de m(Mi autre main ta ceinture, et peu s'en ÊiUut que je ne l'attirasse contre ma poitrine. L'instant d'après elle était remise et tout s'apaisa. Le aïarquis avait fini d'écrire; il n'était guère tard, mais elle se leva poor partirT allouant doucement un peu de sosft'aiice, et son air défait en montrait assez. M peine en route et seuls, son, premier mot ftit de me demander : • M'en voulez-vous done aujourd'hui? et de quel? » — Et comme je Passarai que riea d'elle ne m'avait blessé : — <i Dans ce cas vous artz prcHtoncé des parole» bien ingrates ; n'en dites jan^aisdé tellest elles sont capables de rendre folle famitië. » J'étais em'ayj moi-même de ces rudes effets que j'avais produits av«c mon excktmation fortuite. A la porte du petit couvent, où je la quittai, elle me fk promeMre, en' signe eomplet d'oubli, de venir ta prendre le lendemain de bcmne heur» poni> des courses d'emplettes, de visites, et afin de causw ensemble de l'avenir longuement et libremeat.
L,:-,;.aL,Googlc
Hais, au lieu de demeurer pénétré de tant de ntarques, et de m' arrêter à cette impression dernière qui, sur la pente d'une périlleuse tendresse, m'avertissait da moins d'être bon et reconnaissant, voici que la disposition maligne se ranima au dedans, comme une manière d'animal étrange qui, à certains jours maudits, s'agite et ronge ai nous. L'image, tour à tour fuyante ou languissante, de l'autre femme reparut dans toute sa ruse. L'oi^ueil d'émouvoir ainsi deux êtres à la fois, de faire dépendre peut-être deux bonheurs de mon seul caprice, puis une crainte furieuse de les voir m'échapper toutes les deux, le désir croissant, la soif, avant de mourir, de ce mot. Je t'aime, prononcé au plus tôt par l'une ou par l'autre; c'étaient là les misérables combats que j'emportais dans ma nuit. Le résultat absurde de ce tiraillement nouveau fut d'écrire une longue lettre, daiée de minuit h madame R., une lettre qui ne devait lui être remise que le jour même où s'effectuerait l'entreprise; car, en cette fumée de pensées, j'y comptais encore. Je lui disais qu'un grand duel, dont elle entendrait assez parler, réclamait mon bras, et que j'allais certes y périr ; mais que je voulais auparavant lui déclarer mon cœur, et rendre le portrait caché qu'il recelait. Suivaient alors mille aveus, mille ; souvenirs relevés et interprétés. Et l'imagination en ce ] genre est si mobile, le cœur si bizarre et si aisément , maisonger, qu'à mesure qUe je prodiguais ces espan- 1 sions d'un jeune Werther, je me les persuadais suffisamment. Cette lettre écrite, cachetée, et l'adresse mise, je la serrai dans mon portefeuille, bien certain, en cas d'aventure, de frapper par là un coup de plus au sein de quelqu'un. Ayant ainsi épuisé toutes les incohérences et les excès de ma situation, harassé et à bout d'idées, je fus long encore à attendre les pesanteurs du sommeil. Oh t que ces tourbillons de la vie, que ces torrents gonflés et heurtés sont aussi creux et vides! qu'ils ne
VOLOPTÉ. 189
laissent ni une goutte "désaltérante ni un brin d'herbe Jralclie derrière eux I Et combien, mon ami, une pensée douce et juste, un seul chaste souvenir dilaté dans Tabsence, une mai^ime saine reSeurie en nous sur les coteaux solitaires, remplissent mieux tout on jour que ces conflits dévorants I
Au révei), comme je me disposais à m'ailer informer près de M. R., une ordonnance m'apporta de sa part l'avis que la translation à Blois était signée. Je ne le vis pas moins àson ministère, ei je passaide là chez M. D.... Il fut réglé avec ce dernier que le départ se ferait de la cour de la Conciergerie le surlendemain, vers six heures du soir, dans une chaise ordinaire; un lieutenant de gendarmerie y occuperait une place jusqu'à la destination. Ces soins conclus, j'étais de retour avant midi à mon rendez-vous du couvent, et madame de Couaën et moi nous partions, emmenant les enfants qui nous en priaient avec larmes. Le ciel était beau et (a gelée rayonnait sous le soleil. Nous nous fîmes descendre à l'entrée des Tuileries, et nous y marchâmes lentement le long des terrasses égayées. En parlant de ce douloureux départ, je ne pu^ou ne daignai pas dissimuler comme la veille, et, fl'après plusieurs de mes réponses, il fut aisé à madame de Couaën de comprendre, que je n'étais point du tout certain de m'attacher à leur avenir de là-bas. Elle s'offensait à bon droit d'une résolution si vacillante, elle interrogeait opiniâtrement mes motifs, et ne craignait pas de se dénoncer à mes yeux avec son incurable besoin d'être aimée, — d'être aimée uniquement comme par sa mère, disait-elle; — et je lui répliquais plus en face que jamais : « Et vous, aimeriez-vous donc uniquement ?» Et comme son cercle étemel était : « Mais vous êtes bien venu avec nous jusqu'ici ; pourquoi n'y viendriez-vous pas encore? pourquoi, si ce n'est parce que vous ne nous aimez plus autant ? » poussé alors dans mes derniers refuges,
IM VOtOPTé.
ja lui tins à peu près ce langage : « Pourqaoi? pour- « quoi? Si vous le voulee abeoLtanent, Maduae, je <t vous le déclarerai euâii, dussé-jevous dâplaire; rs[>a pelez-TOuâ bien aeidement que c'est vous qui l'auree « voulu. Vous ne voyez dans mon incertitude de vous « rejoindre qu'une preuve qu'on vous aime moins; n'y « pourriez-voits tire plus justement une crainte qu'on c a de vous aimer trop? Supposez par grâce, bb mo-
ment, que quelqu'un en seit veau à craindre de trop n aimer un Être de pureté et de devoir, hors de tMite u portée, et en qui cette prisée même qu'on ptusse €: l'aimer ainsi n'entre pas, et dites &prh&, si cro cona tradietious de conduite et de volonté, qui vous blés-
1 sent, ne deviennent pas explicables. Quoique d'hier « et de peu de pratique réelle, j'ai F^écii d'avancesur c lamarchedelapassion,etje crois lasivoir commeaî
• je l'avais cent fois vérifiée. Je trouvais dernièrement « dans un moraliste très-consommé un tableau qui va « vous peindre à merveille la succession de sentimenis a que je redoute en moi. Quand l'homme au cceur h<ma note s'aperçoit d'aiftcnd qu'il aime un itre choste, déni Ëendu, inespérable, il ressent un grand trouble mêlé « d'un mystérieux bonheur, et il ne fcvme cwtainement n alors d'autre dés>r que de continuer en secret d'aimer, « que de servir à genoux dans l'ombre, et de-^e p^>an- » dre en pur zèle par mille muets témoignages. Mats « cette prestière noanee, si l'on n'y prend garde, s'é- « puisa dans une courte durée et se défleurit; une M autre la remplace. Toiei le désînlérea8em«it qui ( cesse. On ne se contente plus d'aimer, da se vouer et
• de seivir sans rie» vouloir ; on veut ôire vu et dian tingué, on veut que l'œil adoré nous devine, et qu'en « lisant le motif caebé, il ne se courrouce pas. Et si 9 cet œil indulgent n'est pas courroucé, ce nous semr « ble, s'il nous sourit même avec encouragement at d gratitude, on se dit qu'il n'a pias tout deviné sans
c doute, OB veut éprouver jusqu'oii sa toléranoa ira, et 1 se produire devant lui avecle sentiment à nu. Jusqu'à n ce qu'on ait profôré sans détour ce na«l, Je vous aime, q on n'est d@ne pas en repos. Mais, dans le premiar « moment où on le profàra, on ne demande et l'on se a cïoit désirer autre chose ijue d'être écouté. Patieac* t
* le mot a échappé exi tremblant, il est entendu sans trq> c de 'colère, il est pardonné et pwjnii, Le cœur de )'»- « mant recommence à se creuser un vide encore. L'«- ( veu, désormais répété à chaque heuj«, est-il biea « saisi dans toute sa force? Est-il simplement toléré, K M serait-il tout bas appuyé? Comment le savoir, si « l'autre aveu n'yTépond^ËtvoiUtà Hnstant cet autre a aveu qu'on sollicite I Oh I qu'il descende seulement « pour tout animer et tout embellir I II hésite; on « l'attire, on l'arrache comme par l'aile; i) arrive plus « timide et plus palpitant que le premier. On Vappfi- « voise; il s'accoutume et chante iùentût avec soaplrs. .« Mais alors ce n'est déjà plus qu'un mot dont on se « lasse : que prouve un mot, si douK qu'il soit? se dits on par ce câté murmurant de la nature qui s'obstine f à douter, qui veut en toutes (^oses toucher et voir. ( Il i'aut des preuves. Mais les preuves elles-mêmes ont
• leur partie légèreet réputée insignifiante; tantqu'elles f ne sortent pas de certaines bornes, elles ne sont que
■ csmplaisance peut-être et un leurre par compassion : « OB en réclame de vraiment sérieuses pour se c(m- « vaincre. Une fois à ce degré, n'attendez plus que u confusion et délire, s
— « Mais il n'est rien de tout ceci, s'écria-t-elle en t retirant presque son bras par un mouvement d'effroi.
■ Non, vos suppositions sont des systèmes; vous tour- (I m^itez votre vie et la nôtre avec les dires de vos phi- « losophes. N'est-ce pas que vous ne désirez rien en ce u moment, et que vous vous trouvez heureux ainsi? n
Je l'assurai, en eSet, que j'étais heureux et actuelle-
.'.oogjc
19î VOLnPTB.
ment sans désir; j'allais pourtant contiDuer mes distinctions prévoyantes : mais, en serrant contre ma poi trine ce bras qui avait voula se retirer, je sentis qu'il appuyait sur le portefeuille même où était renfermée ma lettre de la veille à madame R. La honte, l'ennui de tous ces discours à demi mensongers et factices me monta subitement au cœur comme une nausée. Nous touchions à une issue du jardin vers le quartier ob madame de Couaèn avait affaire, et j'inclinais notre marche pour sortir ; mais elle-même me dit que ses courses n'avaient rien de pressant, et qu'elle aimait mieux, si je consentais, se promener encore. Je me promis bien, en cet instant, de ne pas donner suite à la lettre parjure, et, un peu relevé à mes yeux par ma résolution intérieure, je m'abandonnai plus volontiers à l'action prolongée du doux soleil pénétrant et de ces autres rayons plus rapprochés qui m' arrivaient dans une fraiche baleine. Je réfractai par degrés, comme elle le voulut, mes précédentes paroles; je lui accordai que c'étaient des suppositions fantastiques et presque des jeux comme ceux des patineurs du bassin qui se plaisent à alarmer pour preuve d'adresse. Car, attentifs à ce gai tableau dont nous approchions, les enfants marchaient devant nous en se tenant par la main, et ils se retournaient souvent avec des cris et des rires, pour nous le faire admirer. Et madame de Couaën, me trouvant docile et radouci à sa voix, répétait d'un air d'heureux triomphe : r Eh bien donc, à quoi bon tous ces ëcha- « faudages que vous entassiez ? vous voyez maintenant « qu'il n'en est rien. Vous nous aimez toujours de » même; ou, si vous avez aimé un moment comme il « ne faut pas, ce n'est déjà plus. S'il y avait danger « d'ailleurs, je vous guéi'irais. Vous viendrez à Blois comme partout oii nous serons. M. de Couaën à en t vous uneconfîanceparfaite, et j'en ai une immense. » Elle ne fit que très-peu des courses' projetées ce jour-
là. En passant chez madame R., nous ne la trouvâmes pas heureusement, et j'inscrivis le nom de madame de Couaën, sans y joindre le mieri. Nous voulûmes réserver la visite à mademoiselle de Vacquerie et le reste pourle lendemain, afin d'avoir à recommencer la même promenade. — A peine rentré dans ma chambre, je m'empressai de brûler cette lettre à madame R., et je fus allégé et comme absous en la voyant s'anéantir. La facihté avec laquelle l'objet lui-même s'affaiblit en ma pensée pour quelque temps me montra mieux la folie de mon transport, et combien nous nous créons au cerveau de fausses ardeurs par caprice forcé «l à coups d'aiguillon.
La promenade du lendemain fut très-semblable à la meilleure moitié de la première, et repassa, comme à souhait sur les mêmes traces : blanc soleil, temps vil et gelée franche; retour aux propos de la veille dans les allées déjà parcourues. Il y eut bien encore, en commençant, quelque débat entre nous sur la manière dont j'avais besoin, moi aussi, d'être aimé. Elle m'accordait de m'aimer à l'égal et comme l'aîné de ses enfants. C'était une glorieuse part et qui fermait la bouche à la plain(«, en n'apaisant pas le désir. Toutes les fois qu'il s'agissait de la difficulté pour moi de me maintenir dans la nuance permise, et que, sans reproduire le raisonnement de la veille, j'y faisais quelque allusion, elle rompait court à plus d'insistance et répliquait d'un air assez mystérieus et confus : « Oh I pour cela, j'ai (i bien réfléchi à vos paroles d'hier ; j'ai songé à un Il moyen de prévenir le mal, et j'en sais un possible, i( je le crois bien. » Et si je lui demandais quel moyen merveilleux elle avait trouvé, elle éludait la réponse. Cette réticence à la fin me piqua ; ce ne fut qu'aux derniers leurs de la promenade, que, pressée de questions et d'envie secrète de dire, elle s'y décida non sans beaucoup d'embarras charmant et de prière de ne pas
me moquer : a J« n'entends nea à ces sujets, balba- K tiait-elle; mais >>uisque les désirs, qui vont croissant, « & ce que vous prëtendeZi diminaent au contraire et « passent (vous en cOnvea^ voua-méme) use fois qu'ils « sont satisfaits, pourquoi ne pas supposer à l'aVanoe « qu'ils sont satisËiiis dès longtemps, et ne pas garder « tout de suite le simple et doux sentiment qui doit sur- « vivre? » Avant d'achever oes mots, elle ^vait rougi de mille couloirs. — * Et voilà vot^^e grand moyen, lui ( dis-je : es(«e donc qu'on peut supposer ces choses à « TOlontJ, enfant que vous etfis In — Mais il lui semblait que cette st^position pouvait toujours se faire. ■— Il Allons, consolez-vous, ajoutai-je; je sais, moi, un a mojwn fklus eiîoaceque le vôtre, l'ai remarqué que « le désir, Ml ce qu'il a' de &M, d'habituel et d'iucorri- « gible, esf toujours un peu en raison de l'espérance. V C'est d'espérance toujours que se nourrit ohscuré- « ment et à la dérobée le désir, sans quoi il finirait par « périr d'inanition et du swtiment de son inutnlité. Le <r désir n'est guère qu'une première espérance aveugle, « audacieuse, déguisée et jetée en avant au hasard, a comme ui>e sentinelle perdue près du eamp ennemi ; e mais il sent derrière lui, pour se soutenir, le groupe •I des autres espérances. Or, je me convaincrai bien « par rapport à vous, Madame, du néant de toute s- « pérADce, et je découragerai ainsi mon désir. » — a Eh bieni c'est cala, me dit-elle; j'étais bien sîire « qu'il y avait, <n effet, un moyen ; vous l'avez trouvé. « Et puis il ne s'agit que de veiller là-dassus peu d'ana nées encore; l'&ge viendra asses tôt, qui, de lui- « même, arrangera tout. » C'est par de tels échanges ingénus ou subtils, qu'en ces derniers moments d'iltusioo mutuelle, se flattaient et s'épanouissaient nos cœurs.
Chez M. de Vacquerie, oii nous étions allés à travers notre promenade, il avait été dit dans la conversation
VOL OPTÉ. m
je ne sah quel mot in9i|;nîfiant sur madame de Greneue et mademoiselle Amélie, qui n^avait fait une impression pénible, comme tout ce qui se rattachart k ces temps et à cette histoire. L'idée de mes torts anciess confirma en moi la résolution de n'en pas avoir du moins de nouveaux. J'en revins & projeta sérieusement nne vie de sacrifice. La noble image de madeonoiselle Amélie m'inspirait naturellement cela, le me dis donc que, si l'affaire de Geoi^;es me laissart libr», ainsi qu'il devenait à chaque instant plus probable, j'irais et j'habiterais à Blois, mettant mon avenir entier à décorer l'existence de mes amis- Tout empire de madame B. avait disparu. Pour mieux m'aETermir dans mon dessein et m'enlever le prétexte même des scrujMiles honorables, je m'avisai, en rentrant, d'écrire au marquis; dans cette lettre, après bien des elFusions et des entourages sur ses blessures, je lui touchais quelque chose de l'état de mon pauvre cœur, de certaines anxiétés vagues que j'y ressentais, et des passions toujours promptes de la jeunesse, lui demandant s'il ne voyait d'inconvénient pour personne à cette union de plus en plus étroite où il me conviait. Je n'aurais jamais pris sur moi de lai articuler en face un mot à ce sujet; je , n'aurais point d'ailleurs été sur de le Mve dans la mesure délicate qui convenait, et c'est pourquoi je préfôrais écrire. N'y avait-il pas aussi dans cette snigtilière démarche une arrière-pensée non avouée ^étn plus libre désormais sekm l'occasion et plue d^agé de prOicédésà son égard, l'ayant, en quelque sorte^ avertâî Je ne pense point que cette méchante finesse ee soit gtissde li-dessous; mais la nature est si tortueuse et si doublée de replis, que je n'oserais rien affirmer. Le soir dsne, en le quittant, je lui remis un peu honteusement U lettre, et lui dis de lire cela et qu'il me donnerait r^ ponse le lendemain.
Nous étions au lendemain, au jour du départ. Ve»
. .oogic
196 VOLDPTÈ.
huit heures et demie, j'assistai, dans la chapelle du petit couvent, avec madame de Couaën, les enfants et toute la communauté, à la messe qui avait pour but spécial d'implorer un heureux voyage et un séjour làbas non troublé. Au lieu d'un livre de messe, comme un simple fidèle, et de suivre pas i pas las saints mystères, j'y avais porté, pour lire, le volume de Vlmitation : je comptais méditer et non prier. Mais ce traité si excellent, joint à l'impression de la solennité dans l'étioite enceinte, aux hymnes par moments chantées tout haut, qui succédaient à la récitation murmurée du prêtre, opéra inopinément sur moi et me sollicita à de vifs retours. J'y lisais, dans ce précieux livre, toutes sortes de réponses directes aux questions sourdes qui m'agitaient; par exemple : « Ne soyez familier près t d'aucune femme, mais, en commun, recommandez d toutes les honnêtes femmes à Dieu. » £t, si je m'alléguais que ce verset s'appliquait surtout à des moines, je trouvais bientôt cet autre que je ne pouvais récuser; « Opposez-vous au mal dès l'origine, car voici la . « marcheid' abord une simple pensée qui traverse i'es- I prit, puis une image forte qui s'y attache, le plaisir ■ par degrés qu'on y prend, et le mouvement à mau- « valse fin, et l'abandon, n Et plus loin, à propos des vaines délices qu'on poursuit dans le désordre et qu'on recueille dans l'amertume, je lisais encore et répétais avec adhésion fervente (et j'aurais frappé ma poitrine, si j'avais oséj : « 0ht qu'elles sont courtes, qu'elles I sont fausses, qu'elles sont déréglées et honteuses d toutes I n Et au moment où, pénétré de ces misères et saisi d'un élan nouveau, je m'écriais en moi-même : « Que ne puis-je persévérer en ces pensées I ii comme je reprenais le livre et le rouvrais au hasard, un des rayons du matin, m'arrivant par un coin du vitrage bleu du fond, tomba tout exprès, pour illuminer à mes yeux ce verset secourable : » Quelqu'un dont la vie se
c passait dans l'anxiété, et qui flottait fréquemment « entre la crainte et l'espérance, un certain jour, sous
< le poids d'un cliagrin, étant entré dans une ^lise, c s'y prosterna devant un aulel en prière, et il se disait > tout bas : Qhl si je savais que je dusse dorénavant « persévérer! Et incontinent il entendit au dedans de c lui l'oracle divin qui répondait : Si tu savais cela, a que voudrais-tu faire? Fais donc maintenant ce que
< tu voudrais faire alors et tu seras apaisé. » Il me parut que j'étais exactement ce quelqu'un, à qui s'adressait la règle iiifailliblej l'inspiration du bienfaisant conseil se répandit sur toute cette journée et les suivantes: TOUS verrez si elle durera. .
Etant ailé dans la matinée chez le marquis, il mp reçut avec un mouvement vrai d'affection et une rapi- ' dite délicate qui m'adoucit l'embarras : « Mon cher H Amaury, dit-il aussitôt, je vous remercie de votre « consolation si inépuisable et de votre cordiale con- V fiance. J'avais déjà pensé aussi à quelques inconvé- « nients que vous m'indiquez, et je n'avais pas été con- K vaincu. C'est vous-môme surtout que vous devez s consulter en définitive. Mais ne vous mettez pas, je « vous prie, à tourmenter avec votre pensée inquiète « une situation simple, que tous les bons et loyaua sen- « timents garantissent. On se crée parfois les inconvé- ( nients à force d'y songer et de les craindre; comme
• si Ton creusait un beau fruit intact pour s'assurer du
■ dedans. C'est là un défaut dontvous avez à vous gar-
■ der, mon précoce ami. N'imitez pas ceux qui se dé-
• vorent ! Que si vous voulez savoir, après cela, mon ï avis et mon espoir, je vous dirai qu'hier je comptais « sur votre prochaine et habituelle présence à Blois au ( milieu de nous, et qu'aujourd'hui je n'y compte pas
< moins. « J'étais trop mal à l'aise en pareille matière, trop ému de cette tendresse de l'homme fort, pour y répondre au long; j'aurais craint d'ailleurs, en levant
les yewi, de sH^rendre mte rougeur à sa aivixe et cbasia joue. Je hii sercai rite la nt«m, eo nnirmarant que je m'abandonnais i lui, et nous cbangeAmes de sujet.
Le départ n'ayant Heu qtt'ati conHoencement de la soir^, nous dînâines toois réunis au peiit couvent. Le marquta arait obtenu (t'en toe, et le ttanquet d'adieu 36 cétébra au complet. On se mit h table vers trois heures; ce ftit lent, recueilli et silencieux. On ne' s'en^ trelint gu^e d'abord que des détails du voyage, mais un profond sentiment concentré unissait les Smes. Noos étions douze, je croîs, el pas un seul d'indifférent. Madame R. elle-même, survenue avant la fin, tétait assise de cdté. Tandis que dans la dernière heure, les propos se mêlant davantage, madame de Otirsy et son neven reparlaient d'époques et de personnes aneiemies, du bout de la table où j'étais, il m'arriva de coniempler au jour tombant et d'interpréter tous ces visaj^ Que d'étiBS de chois dans ce petH et obscur réfectoinct pensais-je en moi-même; que de vertus t que de souf- IrancesF La vie humaine n'ëtait-elle pas lï tout entière représentée? Sur cette iigure sillonné» de rides, sans trace de sang et comme morte, de' madame d« Cuvsy, apparaissait le calme eélesta, mérité dès ici-bas, la possession acquise de l'impérissable port au sein des tenipôtes. A cflté d'elle et de ses religieuses, l'idéale figure de sa nîAce me peignait l'amour pur encore, famour ne se passant plus pourtant de simulacre humain et d'appin, mais, moyennant cet appui d'un cœur qu'il réclame, se faisant aussi, d'ës cette vie, un pnrt, un dottre, une sécurité sainte:, une ignorance profonde. Pnisdeuï l)eaax entants qui se jouaient dans la gaieté de leur âge et la mobilité de Tinnocence : en eux, en eux seuls de nous tous, les grâces et les tremblantes promesses de l'avenir f Au-dessus, et par naturel contraste, ce front foudroyé du père, comme dtm
TOLDPIK. 19»
Roi pffiscrit, naufragé, qui s'assied à la -taUe d'une abbajd Mile el ^e so» deuil trahit âous son d^ouillement et sa nudité. Bt madame R. aussi, sur sa chaise de.cdté, autre blessée silencieuse, représentant niélaiicqlique de ce moade du dehors, pour les affeotions frêles, attiédies, abusées, insinIBsaDtes I Ob) qiied'élxes dfl choix et de douleur I répétais-je; qu'elle réanion à l'écftitt que de pasfiions saignantes; que de passions guériesl que d'âmes sans faste I Et moi qui restais 1^ ÎDlfirprétaot le tableau, passant tour k tour à chaque personnage, qu'étais-je et que voulais-je moâ-méme? Oh I ce n'était pas le monde qui me rattirait alors vers ses objets. Entre cette intéressante trlsiesse de madame R. et cette austérité sereine de madame deCursy. je n'eusse pas hésité un moment, j'eusse dit : Dieu et la solitude plulMque le monde t maiscequis'offraitleplos s^on mon vœu, c'étaitla perspective d'alléger l'angoisse de ceeur du Boi naufragé, de seconder cet autre cœur tendre qui avait beaain d'an miroir humaân, et de lai en servir en pur désiniéressementde pensée et reflétant au fond le oiêl.
Entr^ bien dans mon émotion d'alors, mon ami, enti-ez dans l'impression agrandie que j'en retrouve à cette heura ! Vous qui m'avei tant suivi sur la Colline, n'ayes pas d'^nui de vous asseoir. Il j a peu- ^ f^i^ pcHir que ce banquet, ou j'assistais presque en siUnce, seiHéaratte l'ensâmble de ma première vie, et es soit, dans les poctioos les plus Avouables, une espa-essive figura. Lejour busse, les lumières ne sont pas encore apportées, la blaneheur joue diversement à tous ces fi*onts. Comptez et distinguez ce petit nombre d'êtres; ils ont W^ptôs influé sur moi. Eloignez, éloignez davantage cetls eluiîsa de madame R.; supposez-en une, égalenteftt à distanice, où s'entrevoie la blanche robe de mademoiselle Amélie. Que madame de Couaën resplendisse dans l'ombre plue fisiemeut j Que quelques formes
ÎOO VOLDPTÈ.
vagues, quelques soupirs familiers attestent la présence, à l'entoùr, des parents chers et trop tôt pefdus 1 Os cinq ou six religieuses, dont les noms et les visages se confondent pour moi, c'est comme un chœur voilé des bonnes âmes qu'on a rencontrées en son chemin. Ne TOilà-l-il pas, mon ami, toute une vie évoquée et peinte? N'auriez-vous donc pas aussi dans le souvenir quelque banquet obscurément solennel, quelque cadre ineffaçable oh se tiennent rassemblés les êtres principaux de votre jeunesse? Qui n'a pas eu la Pâques juive du pèlerinage? qui n'a pas eu, quelque soir, un reflet du souper d'Emmaiis?
L'entretien se prolongeait, et peut-être mon rêve, lorsqu'on annonça que l'officier de police chargé d'accompagner M. de Couaën à la Conciergerie venait d'arriver. Nous nous levâmes à l'instant, et ce ne fut plus que préparatifs et confusion d'adieux. Le marquis'et son surveillant montèrent bfentijt dans une voiture; madame de Couaën, les enfants, madame R. et moi, nous suivîmes dans une autre. Descendus à la cour de la Conciergerie, nous y trouvâmes la chaise tout attelée. Il était nuit close, les lanternes éclairaient tristement notre attente. Le lieutenant de gendarmerie désigné pour le voyage étant enfin apparu, il n'y eut plus qu'à . s'embrasser et à s'envoyer de courtes paroles d'espérance : u A bientôt, dans trois semaines! » m'écriai-je en agitant une dernière fois la main. Et je m'éloignai à pas lents, donnant le bras à madame R., que je reconduisis jusqu'à sa porte, — tous les deux remplis de ce départ, et sans dire mot d'autre chose.
Ma jeunesse n'est point à son terme; elle ne fait, ce semble, que commencer aux yeux du monde; on la croirait fertile en promesses, tournant le front aux futures jouissances : et pourtant, mon ami, le plus beau de sa course est achevé dès à présent; le plus regret-
VOLDPTÉ. iûl
table s'en est allé. Arrêtons-nous un instant pour pleurer sur elle comme si elle était morte, car elle a reçu la blessure dont plus tard elle mourra. Je puis répéter aujourd'hui avec le grand Saint pénitent : Et voilà que mon enfance est morte, et je vis. Et voilà que mon adolescence et la plus belle portion de ma jeunesse sont mortes, el je vis. Les âges que nous vivons sont comme des amis tendres, et d'abord indispensables, qui ne se " distinguent en rien de nous-méme. Nous les aimons, nous habitons en eus ; ils ne font qu'un avec nous. Leur
'bras familier s'appuie à notre épaule; leurs grâces nous décorent. Il nous sont Euryale, et nous leur sommes Nisus. Mais, une fois en pleine route, ces âges si charmants sont dégarnis bientôt lassés qui se détachent
•peu à peu, et que nous-même nous laissons derrière comme trop lents, ou dont nouj sépare, au passage, quelque torrent irrésistible. Ils expirent donc, ces amis d'abord tant aimés; ils tombent en chemin, plus jeunes que nous, plus innocents, et nous poursuivons le voyage avec des compagnons nouveaux, dans une carrière de moins en moins riante et simple. Mon enfance m'a connu si puri que dirait-elle en me voyant si intrigué, si capable de ruse, et par moments si sali? Que dirait Euryale, s'il voyait son Nisus l'ayant oublié, paijure à la vertu, et s" énervant l&chement au sein d'une esclave? Répétons-nous souvent : Obt que nos âges d'autrefois, ces jeunes amis morts, s'ils revenaient au monde, rougiraient de nous voir ainsi déchus t
Mon enfance est donc morte, elle est morte assez lard, et, si je voulais vous mariyier son dernier jour, ce serait probablement celui ou, entrant à la Gastine, j'y cherchai pour la première fois avec trouble un doux visage. Ce seuil, si souvent foulé depuis, est comme la pierre sous laquelle dortenseveli le dernier jour de mon enfance. Ce qui restait d'elle dans mon adolescence commencée expira alors, et je devins un adolescent
D,u-,;.aL,G00glc
plus décidé, un jeune homme. Que si je cherdie, après, quand s'éteignit la dernière lueur d'adolescence mêlée à l'aof ore^de ma jeunesse, ce fut, je croîs, sur la pâle .bruyère, au retour de la Gastine, le soir ob mon cceur inconstant répugna aur suites du virginal aveu. Ce fut là que cette adolescence, bonne, aimante, pastorale, et qui ne rêve qu'éternelle fidélité dami UDe cbaamière, me quitta, moi, déjà trop ambitieux et trop subtil pour elle. Elle me quitta sous la lune, à travers les genêts, comme une sœur blessée qui s'éloigne sans bruit en pleurant, etily eutpeut-^tredansma tristesse délicieuse un sentiment d'adieu vers cet âge indécis qui . venait- de fuir, A compter de cette heure commença mon entière jeunesse, et je n'eus plus qu'elle pour compagne assidue. Mais, si cet âge a deux génies dont l'un succède à l'autre, trop vite émotissé, il me semble que le premier, le plus frais des deux et le plus brillant (bien que souillé lui-même] est atteint déjà d'un coup funeste, d'un déchirement dont il va languir, et qu'un compagnon moins etichanleur s'essaiera désormais [en moi à le remplacer. Bois de Couaên, pente de la Montagne, et vous aussi, allée d'Auteuil, terrasses des Tuileries, table Irugale du couvent, récents objets embrassés avec tant d'amour, vous sentiraî-je jamais de la même âme que dans ces vives joumées'î A je vous revois par la suite et dès demain, sera-ce jamaissoas vos couleurs d'hier?
Ainsi les phases s'accomplissent en nous, ainù nos . âges intérieurs se déroulent ailencieusement et se séparent. Nous sommes au fond comme un lien rempli,des inhumations précédentes, comme une salle de festin funèbre où siègent tous ces fantômes des âges que nous avons vécu. Et ils se heurtent ensemble, et ils nous troublent en gémissant, ou dorment d'un sommeil agité. Heureux si, à la longue et à force d'expiations pratiquées par nous, ilsdeviennent de pars esprit,"}
réconcilia, qni veillent du dedans, et qui chantent de concert, implorant la délivrance commune)
Si les âges successifs par oii Von passe sont comme des amis dont les premiers tombent en chemin et dont les plus aguerris remplacent et supplantent les plus . tendres, il s'ensuit que les âges derniers venus sont seiduneni de ces amis qu'on rencontre tard, et avec qui on ne lie jamais une si étroite tendresse. La fraîche écorce de cœur s'est refermée et endurcie. Ils ne nous connaissent pas dès l'origine, ils ne rentrent pas jusqu'en nos replis antérieurs, et nous leur rendons leur indiffér^ce au milieu même du commerce actif où nous paraissons être ensemble. Aussi ces Ages moyens laissent-ils en nous peu de traces intimemoit gravées. Pour corriger cette inditférence et ce froid trop naturel aux derniers Ages, il faut qu'en mourant, chacun des premiers lègue aux suivants ses souvenirs, son flambeau alluaié, comme il est dit de^i générations dans le beau vers du poète; il faut que chaque âge mort soit enseveli et honoré avec piété par son successeur, ou racheté et expié par lui. De la sorte, les âges se suivent en nous, en n'ëtant pas étrangers les uns aux autres ni à Hous qui tes portons; ils -entre tieunest et perpétuent l'esprit d'une même vie. Nous arrivons vieux en face d'un ^e ami, qui a reçu de ses devauciers la tradition de notre enlace, et qui sait de <[uoi nous parler long^ temps; nous vivons avec cette vieillesse, d'oidinajre fâcheuse, comme avec un saint vieillard qui nous présenterait chaque jour dans ses bras notre berceau.
Il me semble i|iie le génie des fralcbes années viest de rectvoirenmoi une attdnt6,'iirousdisais-je. Haisdu moins sa douleur a répondu par de graves et piwsas promesses. Saura-1-il et saorM-je les tenir? Si aoo union avec moi a été trop souvent jusque-là gAtée de ni^lesse, de honteux désirs, d'abandon sensuel, de ruse égoïste, et de raffinement, oe <kraiier joura été
204 ■ ■ VOLCPTÊ,
lepeDtant et soucieux du bien. Est-ce aasez pour qu'un vœu formé le matin mérite si aisément de s'accomplir? 0ht trop de mauvais germes sont chez moi en travail, trop de corruplion a entamé mon coeur; les penchants acquisveulent pousser leur cours. Si j'étais resté chaste, mon ami, si je l'étais resté de fait et aussi de pensée, autant qu'on le peut toujours en s' observant, il est à croire que dans la position ambiguë, délicate, à laquelle je n'eusse sans doute pas échappé pour cela, j'aurais eu néanmoins la force de nourrir la bonne inspiration naissante et de la mener à an. Qu'eût^lle été, cette inspiration bonne? que m'eût conseillé en une conjoncture si compliquée la vertu elle-même? Aurait-ce été, en effet, d'aller à Blois, de subir aussitôt que possible ce séjour plein de gêne, d'attrait et de vigilance? N'eût<e pas été plutôt le retour régulier et guérissant vers mademoiselle de Liniers? Aurait-ce pu être déjà l'abjuration du monde, l'étude sacrée, et la haute avenue du sacerdoce? Si je m'étais trouvé en de tels moments assez maître de moi, de ma volonté et de mes actes, pour le^apporter en humilité aux pieds de Dieu et attendre sans rien enfreindre, qu'en fût-il sorti par le complément de sa grâce? Je ne sais ; mais, à coup sûr, la diversion nouvelle où vous m'allez voir jeté sera te contraire de ce qui eût été bien. C'est que j'avais beau être humble et non aveuglé par mon amour, et en quête d'une droite issue, le plus misérable vice, auquel mes yeui ne savaient pas se fermer, perdait en un moment tout l'effort d'une journée d'examen sincère, et ruinait l'équilibre supérieur, s'il eût été près de s'établir. C'est que, malgré toutes les velléités de conscience, tous les élans et les soupirs d'en haut, rien de suivi, de désintéressé et de pur n'était praticable avec 'celte secousse de l'abtme, avec cet écroulement fréquent Jet caché. Qu'importe de veiller et d'observer au front des tours, et d'interroger les étoiles, si le traître et le
lâche livrent à chaque instaut la porte souterraine par oii péuètrent les eaux?
Vous ne dédaignez pas, mon ami, ces esplicalioiis arrachées au fond même de l'individu, ni les ressorts privés derrière lesquels je vous introduis si avant. Plus je serre de près mon mal et vous l'indique à sa source, plus il y a chance pour que vous disiez : « C'est comme cela en moi, u et que vous preniez courage en songeant d'oîi je suis revenu. Ce n'est pas de la petite morale en vérité (et il n'y en a pas de petite) que je vous fais ici dans cette confession où mon âme exprime votre âme; c'est de la morale unique, universelle. Après tout, les grands événements du dehoi's et ce qu'on appelle les intérêts généraux se traduisent en chaque homme et entrent, pour ainsi dire, en lui par des coins qui ont toujours quelque chose de très-particulier. Ceux qui ont l'air de mépriser le plus ces détails, et qui parlent magnifiquement au nom de l'humanité entière, consultent, autant que personne, des passions qui ne concernent qu'eux et des mouvements privés qu'iis n'avouent pas. C'est toujours plus ou moins l'ambition de se mettre en tête et de mener, le désir du bruit ou du pouvoir, la satisfaction d'écraser ses adversaires, de démentir ses envieux, de tenir jusqu'au bout un rôle applaudi ; si l'on pesait l'amour du seul bien, que resterait-il souvent? Et quant aux résultats qui sortent de mobiles si divers, je trouve que les vagues influences sociale^, ainsi biriguées et exercées au hasard, doivent trop pi-êter à des applications téméraires et à de douteuses conséquences : cette grande morale aventureuse, qui ne- s'arrête pas d'abord à quelque mal causé çà et là, Qnit-elle nécessairement par quelque bien ? Hais, sans prétendre nier ce qui se rapporte aussi en cette voie à une part de conviction généreuse, sans contester la parole libre et une honnête audace à qui croit a\oir une vérité, combien, selon moi, le perfectionne- 4a
iM VOLUPTÉ.
ment gradua, la guériaoït intérieure rt œ qui m pro* vient, l'action, autour de soi, prudente, conlinue, effec- tive, les bons exemples qui transpirent et fructifient, conduisent plus sûrement au but, mâme à oa butsocial tant proposé! Loraqu'on se jette dan* l'action sociale avant d'être guéri et pacifié -aa dedans, oa court risque d'irriter en soi bien des germes équivoques. Jésns pargeait le Temple avaut d'y prêcher la foule. Tournonsnous donc, mon ami, en toute assiduité, an nettoiement et à la clarté du dedans. La vraie charité pour les hommes sort de là ou y mène. Pureté pour soi, charité pour tous, c'est-à-dire morale mdividuelte et morale sociale, c'est une même génération de vertus en nous. Si la pureté commence et ne suscite pas la charité, elle ne reste pas pureté longt«nps,elle devient terne et soi^ dide. Si la charité commence et ne procure pas la pureté, c'est qu'elle n'est qu'une ûarame d'un moment et de peu d'ardeur. Je ne saurais vous exprimer combien ce lien rapide entre les denx me paraît nécessaire. Isolé de bonne henre et jeté de cAté, en proie à ne longoe lutte intestine, j'ai pu- m'écouter de près, et j'ai senti toi^ours les sources du bien, même général, les racines de l'arbre universel remuer «t être en jeu jusque dans les plus secrètes portions du moi. Tâcher de-se guérir intimement, c'est déjà songer aux autres, c'est déjà leur faire du bien, ne fût-ce qu'en donnant plus de ■vertu aux prières de cœur qu'on adresse pour eux. Toute la morale du Christianisme m'a confirmé dans cette exacte croyance (1).
(1) C'est ioi que dans la première édition (1834) ae tei une premier, et comme la première partie de l'oavrage.
Mais avant de continuer, mon smi, j'ai besoin de vous fixer en qaelqaes mots la situation présente d'oii je vous écris ces pages. A peine"itais-je en rapide chemin Tera ce nouveao monde où Dieu m'appelle, te rocbers de Bretagne, depuis denx jours, disparus derrière, l'Irlande, cette autre patrie de mon cœur, un moment entreme à ma droite, et le haut Océan devant nous; le temps, qui avait été assez gros jusque-là, devint plus menaçant et nous rabattit aux Sorlingues; tout se mêla bientôt dans une furieuse tempête. Je vous fais gr&ce des alternatives; elle dura trois jours; notre brick en détresse atteignit enfin cette câte de Portugal : ce fut un véritable naufrage. Or, la tempête, en me tenant à chaque instant présente aux yeux l'idée de la mon, avait ressuscité en moi toutes les images de ma première vie, non pas seulement les formes idéales et pleurantes qui s'en détachent et s'élèvent comme des statues consacrées le long d'un Pou t- des -Son pi rs, mais elle avait remué aussi le fond du vieux fleuve et le limon le plus anciennement déposé. Toute poussière s'éveillait, toute cendre tremblait en mon tombeau, comme aux approches d'un jugement qui, même pour les plus confiants et les plus tendres, s'annonce de près comme bien sévère. Quand je fus donc jeté là, presque noyé sur le rivage, la bouche pleine encore de l'amertume de ces graviers anciens, et plus abreuvé de mon repentir que des flots, à peine essuyé dans mes vêtements et abrité an voisin monastère, j'ai songé à vous, — k TOUS, jeune ami, affadi là-bas dans vos plarsirs, et à cette amertume papeille, et plus empoisonnée peutêtre, qui voufi 4tait réservée. J'y avais songé déjà dans le péril, et je m'étais dit de vous écrire, si j'en sortais, quelque lettre d'avis suprême. Mais ici le temps était
208 VOLPPTÉ.
long, la conversation entre les bons pères et moi était courte, par mon peu d'usage de leur langue; je résolus donc de vous dérouler en forme de mémoires une histoire de ma jeunesse à loisir. Nous en avions pour six semaines au moins de retard, et cela avec la traversée faisait un intervalle bien sufUsant. II m'a semblé d'ailleurs que dans ce répit inattendu, que j'obtenais sur un coin de terre du vieux monde, il m'était permis et comme insinué de m'appliquer une dernière fois au souvenir, en vous en exprimant la moralité. J'ai lu que le célèbre M. Le Maître, dans ce Port-Royal si rigoureux, prenait en plaisir et en dévotion de se faire raconter par chacun des solitaires survenants les aventures spirituelles et les renversements intérieurs qui les y avaient amenés (1). Ici, mon ami, c'a été l'homme habitué déjà dans la retraite, qui a été trouver par ses aveux l'homme trop peu revenu; c'a été le plus vieux qui s'est donné à l'avance au moins mûr; c'a été le confesseur qui s'est agenouillé devant vous et qui s'est humilié. Ohl tâchez que ce ne soit pas tout à fait en vain; justitiez, absolvez, parle bon profit que vous en saurez faire, les retours trop flatteurs où j'ai fléchi. Une pensée aussi m'a fortement dominé en ces lieux, et a introduit peu à peu sous ma*plume toute une portion que j'aurais pu sans cela resserrer. Limoêlan a dh vivre en cette contrée, sur cette côte, — près d'ici peut-être ? Y vivrait-il encore? Qui sait? n'aurait-il pas eu pour asile, me disais-je, ce toit même que j'habite, et l'une des cellules dont, au soir, j'aperçois les lampes toujours mourantes, et jamais éteintes? Son pauvre corps meurtri dormiraitril par hasard sous une dalle de la chapelle oii, en le nommant à Dieu, j'ai prié? Le désir
(1) ÛanB Ir première fdltion le nom de V. de Ssci l'jlail tMOit ■ubBtitu£, par inRdierUnee, à celui de H. Le Hatlre, sou fi^re, & qui Kul le Irtdl se peut rapporter. (ffMc dt l'SdUear.)
D,û,i,zc^db,Googlc
de rattacher à mon récU une destmée si étrange d'expiation et de martyre m'a fait reprendre à tous ces détail? de conspiration qui nous étaient moins nécessaires.
Jusqu'ici donc, c'est du monastère hospitalier que j'aurais pu dater ces feuilles; je les ai écrites souvent dans la sérénité des matins sur la terrasse qui regarde la mer, ou sur le balustre massif de la fenêtre, au souffle encore embrasé du couchant; j'en al Crayonné plusieurs, durant le poids du jour, au bout du promenoir formé de platanes, seule allée d'ombrages, quand le reste du jardin n'est qu'aloès et romarins desséchés. Je les ai rassemblées sans art, mais à loisir, trop à loisir, je le crains, et le goût que je sentais naitre en allant et s'augmenter à mesure, m'a rappelé le temps où je révais de me livrer à écrire, et o^i je m'en suis abstenu, car je l'aurais trop aimé. Cette complaisance outrée dans un travail si simple va pourtant finir. Nous nous rembarquons, mon ami ; c'est du bord même que je recommence dès à présent; nous partons cette nuit aux premières vagues montantes. Je continuerai donc au roulis du vaisseau, et peut-être une autre tempête coupera court. Si j'arrive, je veux que ce soit clos avant cette arrivée oii tous les flots d'ici doivent mourir. L'intervalle jusque-là est une page blanche que je puis remplir encore sans perdre de vue les cieux; mais, une fois les grands rivages aperçus, la plume me tombera des mains, et je serai tout à l'œuvre nouvelle.
Le départ de mes amis m'avait laissé un vide profond qui ne fit que s'accroître durant les jours suivants. Je me maintins d'abord avec assez d'avantage dans cette ligne d'abstinence et de sacrifice oii les dernières scènes m'avaient replacé. La pauvre science, les livres négligés auxquels je revins, m'y aidèrent; je passais les soirs dans ma chambre : le malheur de beaucoup est jde ne pas savoir passer les soirs dans sa chambre, ' 18.
Pascal a dit quelque chose d'approchaat. O qui corcwngdt Geoi^es a^ravait cette teinte d'affection sombre. On venait de découvrir sa présence à Paris; toutes tes barrières furent aussitât fermées, et nn «itraordinaire appareil de police agitait la ville. J'ajlais peu chez madiene R., et à des heures ob j'avais ehance de ne pas la trouver. Les ppemiers jour» se soutinrent pour m6i ainsi dans la précaution, l'iRt^rêi sérieux, l'étade reprise et un commencement de ooDstance. l'en étais déjà à goûter les préniees de cette fidélité comiDMicëe, à entendre dû fond de mon ennui, eomme dans un bosquet obseiw avant l'aube, le murmure d'allégresse de la chasteté renaissante. Mais ii arriva bien vite alors ce que j'ai trop de fois éprouvé depuis, et ce qui, vers la fin de la lutte, me la rendait si déplov^e H si désespéras. Après huit jours et plus, ^nsi employés à soigner son cœur, à mmnr ses yeux, à se garder dans une pureté scrupuleuse, 1 prier avant de sortir, à choisir les lieux oh l'on passe, k ne r^rdv que devant soi, et à ne pas s'enorgueillir surtout de tant d'efforts, voilà qu'au détour oh l'on s'y attendait le moins, une apparition ccomue vous entre dans l'&nte et vous renverse net, comme nn soldat de i^omb qui tombe, comme ane carte qu'un aafant renverse d'une chiquenaude dans ses jeux. Ohl que cette facilité h choir, qui ne diminue pas jusqu'aux doDières limites et tant qu'<m fi'a point passé le Jourdain sacré, qai est la même dans les voluptueux à tous les degrés de la lutte avant l'absolue oMiversion, — que cette fragilité m'a fait comprendre combien il ne suffit pas de vouloir à demi, mais oombi^i il faut vouloir tout à fait, et combiffli il ne suffit pas de vouloir (oui à feit, mais combien il faut encore que oe vouloir, qui est ndtre,' soit agréé, béni et voulu de DtevI Notre volonté seule ne peut rien, bien qn» sans elle )a Cirâce ne descende guère ou ne persiste pas. Le grand Augustin, esclave
TOI.DPTÉ. m ,
luUnéme dei redaitte, l'a dit après l'Ëerilure : Là flontineiu» est un don. Volanti et Gric&I c'est en «es mamMiU que j'ai senti le, plus votre étemel mystère s'agiter en moi, mais sans le discuter jamais. Et pourquoi riuraia-je discute? pierre d'acboppemrat pour tant de savante et saints hommes, ce duel, l'avouerai -je? à titre de mystère ne m'embarrassait pas. Toutes leé fois que je tombais ainsi net, sans qu'il y eût rien procheiDMDent de ma &ute, ja me sentais libre, responsable encore; il y a toujours dans la chute assez de part de notxe volontri, asseï d'intervention coupable et sourde, et puis d'ailleurs assez d'miquités anciennes ou originelles, amassées, pour expliquer et justifier aux yeux de la conscience cê retus de la Grâce. Toutes les fois au contraire que je réussissais à torcn de soins «t de peiDe, je ne sentais pas ma volonté seule, mais je sentais la firâee favorable qui aidait et planait aud«8SBa ; il y a toujours dans la volonté la plus attentive et la phis Ëerme assez de manque et d'imprudence pour néeessiter, m cas de succès moral, l'intervention continue de la Grftce. C'est comme aue lisière, j'oserai dire, qu'on attache aux enfants, quand ils sont presque déjà en état de marcher. S'its vont et ne t<Mnbent pas, même sans que la lisière Iês ait retenus, c'est toujours que c«tte tisièie était là, flottante derrière eux, et que leur marche la sentait cônfuséinent comme un appui; s'ils tombent jusqu'à se blesser, c'est que, la )isièrese rdftehant à dessein, ils ont tr<yp compté sur eux et ne l'ont pas asMz tôt redemandée-; c'est qu'ils ne se sont pas assis d'eux-mêmes à temps, sans bouger, et en se disant tout petits. Tant que l'homme est sur terre, il est toujours ainsi sur le point de man^w seul ; mais, s'il marche sans chorr, il ne marche jamais en effet qu'avec ces lisières d'en haut. Les plus saints sont ceux qui vont si paiement et si agilement, qu'on ne sait, à tes von- de loin, s'ils marchent grâce à la vélo-
SIt VOLUPTÉ.
cité de leurs pieds ou au soutien, au soulèvement continue) de la lisière, taut ce double mouvemeut chez eux est en harmonie et ne fait qu'un, les lisières ne les <)uittanl plus, s'incorporant à eux et s'attachant désormais à leur épaule comme deux ailes immuables. Tâchons, mon ami, tâchons d'être ces heureux enfants, qui sont toujours prêts à marcher seuls et fout en effet tout le chemin à pied, mais le font sans cesse sous l'œil et par le maintien de la tendresse suprême ; qui ne sont plus des nourrissons gisants et vagissants, qui ne deviendront jamais des hommes superbea; que la jnort trouvera encore en lisières et s'esseyant; toujours en avant et toujours dociles; qui marchent et qui sont portés ; qui ont le labeur jusqu'au bout, et qui à chaque pas rendeut grâcesl
Certes, vous n'êtes en aucun moment plus éloigné du modèle que je ne l'étais alors. Après ces heures de rechute; j'avais hâte d'ordinaire de retourner chez madame H.; le soir même ou du moins le lendemain, j'y allais presque toujours. J'y étais poussé, non par aucun. de ces désirs réels et matériels si aveuglerait assouvis, mais par un besoin de distraction et d'excitation artificielle, pour m'étourdir, pour recouvrir et réparer, en quelque sorte, l'infraction brutale à l'aide d'une autre espèce d'infraction moins grossière, quoique plus perfide, et qui se passait dans l'esprit plutôt que dans les sens. Une heure ou deux, assaisonnées de propos galants et d'amabilités mensongères, étaient une suffisante ivresse; il me semblait qu'ainsi transporté dans une sphère plus délicate, le dérèglement de mon cœur s'était ennobli; que le poison, arrivant sous forme invisible en parfums subtils, devenait une nourriture assez digne de l'âme, et que j^avais moins à rougir de moi. Vue trompeuse et sophisme! Car, sil quelquefois, après huit jours de retraite et de pureté \ observée, j'allais visiter madame R., si, la trouvant
aimable et belte, je me livrais à ces mêmes propos, k ces mêmes sourires, qui, dans le cas précédent, me paraissaient comme une distraction heureuse et un parfum, le sentiment de mon innocence et de ma fidélité, en ce cas nouveau, s'affaiblissait et, se troublait; au sortir de là, j'étais moins soigneux à le garder, comme ne le possédant plus intact, et je succombais très-aisément. Ainsi tout se tient, toutes les infractions sont de. connivence et s'amènent. Si la chute grossière me rengageait vers la duplicité riante et perfide, celle-ci à sOn tour me renvoyait sans défense aux plus indistincts entraînements.
Et puis, après deux ou trois jours, quand j'avais sommeillé plusieurs fois d'uu .épais sommeil, quand j'avais oublié les circonstances du mal et un peu repris les rênes, j'écrivais à Blois quelque lettre pour me réparer véritablement, pour me lier et m'exalter par l'adoration d'un être idéal auquel je redemandais les pudiques ardeurs. C'était à elle en effet, plutôt qu'à lui, que j'adressais le plus souvent mes lettres. Il n'y entrait rien de politique, comme vous pouvez croire, ou seulement ce que le public en savait : < On vient d'arrêter Moreau; on vient d'arrêter Picfaegru; les barrières sont toujours fermées ; on cherche toujours Georges. » Mais le fond était le récit de ma vie, le détail de mes ennuis loin d'eux, rejetant les hontes dans l'ombre; le bulletin du petit cobvent, toute une peinture pieuse, adoucie, assez naïve quoique si peu fidèle. Je laissais courir sans scrupule élans et plaintes, et même de figuratifs aveux : elle était tantôt le saule du bord qui m'empêchait d'être emporté par le fleuve, tantôt l'anneau d'or qui me retenait au meilleur rivage ; les noms de Béatrix et de Laure se glissaient d'euxmêmes, mais tout cela noyé dans une teinte qui ne donnait jour ni au soupçon ni à l'offense. Elle répondait une lettre environ sur trois des miennes; courte d'or-
. .uogic
dïDaire, amicale arec sens et simpUcHf . Mais les formules restantes de politesse, cette appeltation de monsieur, comme nne voix étrangère, m'attrisitaient et me rattîraîent au réel, et retraçaient à mes yeux les bornes sévères qae j'aurais voulu, sinon franchir, da moins ne pas tonjoars voir. Chaque dernière lettre reçoe d'elle ne me qaittatt pas jusqu'à une prochaine; je me levais quelquefois au milieu d'un travail où je m'arrêtais dans la rue pour la déplier et la relire, pour y cberc&er, sous ces paroles bonnes et qui me disaient de venir, un indice encore plus tendre, pour y reconnaître sous l'inflexible mot, et dans la manière dont 11 é(aK l^aeé, les nuances que la voix et le regard, en parlant, y auraient mises.
Cinq longues semaines s'étaient de la sorte écoulées. L'affaire politique se poursuivait avec une rigueur formidable. Chaque nuit, vers la fin, je m'attendais à ce que Georges, traqué de toutes parts, viendrait me demander refuge. Je m'éveillais en sursaut, croyani avoir entendu marcher et appeler sous ma fenêtre, et une ou deux fois je descendis ouvrir. Mais il .ne vint pas. En ces extrémités, ploldt que de compromettre, il aimait mieux recourir h des asiles forcés qu'il obtenait violemment chez des inconnus. Son arrestation, le soir du 9 mars, acheva mes craintes. Paris pourtant ne se rouvrait pas encore ; j'avais promis d'aller à Blois passer la Semaine-Sainte, et il n'y avaitguère d'apparence que je le pourrais. Il eût été peu sage de me mettre en mouvement et en évidence, tant que la circulation ne serait pas libre; MB. D.... et R. me conseillaient de dtflïrer. je venais donc d'écrire, le samedi d'avant les Rameaux, et sous le coup même de l'assassinat de Tincennes, toute ma douleur des obstacles, et la promesse de redoubler de recueillement et de souvenir pendant cette semaine du saint deuil. Dans ma visite de l'après-midi Jt madame de Cnrsy, visite que je faisais toujours plos
, . .Coogk-
longue en ces veines de l'délité, j'avais pris au hasard un livre de sa bibliothèque, un tome des Pensée» du P. BaurdaJûue, et je l'avais emporté au jardin pour lire, profitant d'un rayon de soleil à travers les arbres encore dépouillés. J'aimais ce petit jardin triste et humide, sur lequel donnait la fenêtre de l'anciemie chambre de Madame de Couaên, et je me le figurais, je ne sais pourquoi, semblable à celui de sainte Monique en sa maison d'Ostie, tandis qu'appuyée à la fenêtre, peu de jours avant sa mort, elle entretenait son âls converti de la félicité céleste. Tout en marchant le long des buis qui étaient la principale verdure, et dont demain on allait faire des rameaux, tout en rêvant à l'image de l'absente amie, je fus trappe d'un chapitre qui traitait à fond des amitiés, de celles prétendues solides, et de celles prétendues innocentes. A propos des dernières, des amitiés sensibles, qui font une impression si particulière sur le cœur, qui le touchent et qui l'afifection- Deot sans mesure, Je lisais avec étonnement comme en UD mir<Hr ouvert devant moi : n Ce sont mille idées, c mille pensées, mille souvenirs d'une personne dont > on a incessamment l'esprit occupé; mille retours et « mille réflexions sur un entietien qu'on a eu avec ( elle, sur ce qu'on lui a dit et ce qu'elle a répondu, tt sur quelques mots obligeants de sa part, sur une
■ honnâteié,unemarque d'estime qu'on en a reçues sur c ses bonnes qualités, ses manières engageantes, son u humeur agréable, son naturel doux et condescendant, « en un mot sur tout ce qui s'offre à une imagination a frappée de l'objet qui lui plail et qui la remplit. Ce
■ sonl, en présence de la personne, certaines complai- II sances de cœur, certaines sensibilités oU l'on s'ar- « réte et qui ûatteiit intérieurement, qui excitent, et « qui répandentdans l'âme unejoie toujoursHOUvelIe; « œ sont daus les conversations des termes de tea- « 4nB6e, des expiessions vives et j;ileines de feui de
t protestations animées et cent fois réitérées... On se a recherche l'un l'autre. F. n'y a presque point de jour s où l'on ne passe plusieurs heures ensemble. On se « traite familièrement, quoique toujours honnêtement. ' H Oij se fait des confidences. Souvent même le discours B roule sur les choses de Dieu. i
Et le feuillet, à chaque ligne, me montrait ma ressemblance, et je m'arrêtai convaincu.' Ohl oui, m'écriai-je, oui, vous avez dit vrai ; vous aussi, vous saviez cela, Directeur austère; d'où ces secrets, que je croyais à moi seul, vous sont-ils venus? Oui, l'on parle des choses de Dieu, de celles mêmes qui sont le plus obscurcies en ces moments de la mort des désirs, du sacrifice des sens et de la vigilante chasteté f et tandis qu'on en parle si bien, la malice en nous qui, à notre insu, veut séduire, séduire celle qui écoute et séduire nous qui parlons, nous suggère parfois auï paupières d'abon- ' dantes sources de larmes, qui, en se mêlant à nos paroles, ne font que les rendre plus mélodieuses. Hais disons alors : Si elle était moins jeune et moins belle, et moins attentive au son de notre voix, aimerionsnous tant, durant de longues heures, à lui parler de sacrifice, d'amitié discrète et de célibat inviolable? Serions-nous tant sujets à pleurer près d'elle, si elle était moins sujette à en pleurer?
En revenant aux pensées du moraliste chrétien, j'y trouvais : a Comment, si près de la flamme; n'en resn sentir aucune atteinte? Comment, dans un chemin
si glissant, ne tomber jamais? Comment, au miliett a de mille traits, demeurer invulnérable? Est-il rien
1 qui nous échappe plus vite que notre esprit, rien qui « nous emporte avec plus de violence que notre cceur, « rien qui nous soit plus difficile à retenir que nos 1 sens ?»
Pères, Docteurs, Orateurs, Vous qui éclatiez dans la chaire ou qui tous taisiez par vœu, anciens solitaires
yOLDPTÉ, 8)7
des déserts ou des dottres, ûracles, devenus trop rares, de la chrétienté éclipsée, le monde d'aujourd'hui est tenté. de vous croire étrangesetsauvagesi mais, si vous sortez de la grotte, de la cellule oii vous dormez, de votre poussière et de votre silence, vous lui dites encore ses secrets et ses ressorts de conduite, à le faire pâlir de surprise! Et je ne veux pas seulement parler des grands pénitents d'entre vous, des convertis que le monde de leur temps avait d'abord entraînés, mais de ceux qui restaient dès leur jeunesse invariables et simples. Ceux-ci même ont su et scruté sur les passions et leurs mobiles ce qu'après des siècles d'oubli on aperçoit à grand'peine, et ce qu'on imagine récemment découvrir. vous qui n'avez navigué qu'au port, dites, par où saviez-vous l'orage? C'est que l'orage est partout; c'est que le désert est un monde aussi d'iiumaines pensées; c'est que le rocher de la foi, si haut et si ferme qu'on l'obtienne, reçoit, par de certains vents, l'écume éparse de tous les flots. Les mêmes mouvements éclosent plus ou moins, et s'essayent en tous les temps dans tous les cœurs. Les mêmes circonstances morales essentielles se reproduisent à peu près en chacun, ou du moins elles se peuvent conclure à l'aide de celles auxquelles nul n'échappe entièrement. Bourdaloue, Jean Gerson, ou Jean Glimaque, nos maîtres spirituels, vous avez tous lu, en vos époques bien diverses, à cette commune nature d'Adam, avec cette même lampe du Christ et des Vierges Sages. Quiconque y pénètre après vous, retrouve à chaque pas vos lueurs. Le plus corrompu et le plus tortueux des mondains n'en sait pas tant bien souvent sur les moindres replis de l'âme, que vous, droits et humbles. Car, chaque soir, chaque matin, à toute heure du jour et de la nuit, durant des années sans nombre, vous avez visité coins et recoins de vous-même, comme, avant de se coucher, fait dans les détours du loggia servante prudente. Ohl qu'on ' 4»
irrive, 6 mon Meu, ft saroir tout le fond d'iel-bAS, itms jaiBsis presque soKir de son cœorl
Cette frappante lecture, s'ajoutant à plusieurs des précédentes, et comme ménagée avec adresse par une ProTJdence maternelle, bouleyer^iit beaucoup mes idées, qui, en «'améliorant depuis quelque temps par rapport au salut, se tournaient toutefois «t se reposaient chemin faisant sur la douceur d'une amitié prétertêo innocente. 11 ressortait brusquement à mes yeux que cette amitié de trop près cultirée et les stations avancées du salut n'étaient pas sur la même pente, \o long id'une seule et même Toie; que cette prairie si mollest ' si tiède à la lune, et d'une pelouse si assoupi^, et d'une ' vaporeuse blancheur d'élysée, ne menait pas sûrement ' au Calvaire. De nouvelles perplexités naissaient de là; j'étais en train de les débattre avec application et souci, quand le lendemain dimanche j'appris que, trois derniers conjurés ayant été airétés, les barrières venaient de se rouvrir et que les empêchements extraordinaires cessaient. Le voyage à l'instant devenait posïiible; ftme mobile et peu ancrée, je ne sentis plus autre chose. Perl^exilés, balance, tout fut secoué et suspendu ; je volai, je pourvus au départ en peu d'heures, et le lundi, de bon matin, j'étais sur la route de Blois.
< Ils vont être bien surprix de me voir descendre en personne après ma lettre d'avant-hier, pensais-je tout le temps avec sourire; cette lettre exprimait tant de regretsi c'est la plus vive, la plus ouvertement tendre que j'aie écrite assurément. J'étais si désespéré du relard; je me faisais si hardi à produire mon Sentiment ft cette distance et ne croyant pas si tôt les visiter! Le marquis en aura-t-il pris quelque ombrage î Elte-même s'en sera-t-elle effrayée? Oh I non, $lle en aura été touchée seulement. C'est d'aujourd'hui que cette lettre B dû lui arriver; elle est peut-être en ce moment à la rehre ou déjà'ày répondre. Elle rougira plus que de
coutume en me voyant, et j'en swaf, mol anssi, ub peu embarrassé d'abord. Que de questions le marquis va me faire) que de réponses navrantes et funèbresf Mais, Elle, ce sera toujours l'ancienne conversatioD continuée, le règne intime, l'oubti de tout, la tristesse invisible et tranquille, qui s'exhale des choses, et qui retombe, aui Instants plus sereins, en, rosée plus aboQ> dantel ■
On voyageait lentement alors. Ayant atteint Orléans assez tard dans la soirée, comme on allait y dormir la nuit, je n'y pus tenir, et, demandant cheval et guide, je poussai incontinent après souper sur Blois. A trois lieues seulement de la ville, tout au matin, je changeai de monture et en pris une plus tValche pour arriver. Dans une des rues hautes, non loin du château, vers sept heures, je frappais & la porte d'une maison d« vieille apparence, qu'il me semblait déjà reconnaître, tant les lieux me sont vite présents et familiers I La domestique qui m'ouvrit, anciennement attachée à Gouaën, me nomma aussitôt avec joie, et, montant Te»calier avant toute question de ma part, m'introduisit précipitamment dans la chambre de sa maîtresse. Elle était levée en effet, debout près du lit d'un de ses enfants qui me parut malade. Elle fit un eri de surprise à ma vue, mais, mlnterrrogeant à peine, elle me conta que cette nuit même son fils avait été pris d'un étouffement violent et de toux; ou était allé dès le jour prévenir le médecin, qu'elle attendait impatiemment. Dne première et inévitable pensée ms blessa, c'est qu'en ce moment peut-être elle eût mieux aimé voir entrer le médecin que moi-ménae. Elle me pria d'examiner son fils et de donner on avis selon la scimes qu'elle me supposait. Ses yeux brillants consultaient les miens; elle avait la joue maigrie et plus en feu qui celle du petit malade. Je la rassurai en toute sincérité, n'apercevant chez l'enfant aucun symptôme qui jufr
KO TOLDPTE.
tifiât tant d'alarmes. Le marquis, qu'on arait été avertir, entra quelques instants après, et je lui précisai les .événement des derniers mois, surtout l'assassinat du duc d'Ënghien, avec les détails qui ne lui étalent poini parvenus. Ainsi se passèrent cette journée et les suivantes, madame ^eCouaën ne me faisant aucune mention des lettres reçues, pas plus de la dernière que des autres, et moi, froissé, et m'interdisant de la rappeler à ce qui m'eût d'abord été si cher. Le mal de son enfant l'occupait, et, quand elle fut un peu rassurée le second jour, ses questions axes, si nous nous trouvions seuls, portaient uniquement sur les dangers que le marquis et nous tous nous courions par suite de cette conspiration découverte et des rigueurs menaçantes. Au lieu des tristesses sans cause, ou dont on se croit la cause . prochaine, au lieu desflottajites rêveries où l'on dessine ses visions coinine dans les nu^es, elle m'offrait «ne douleur, une inquiétude bien réelle et positive; et elle l'étalait naïvement. Mais l'amour humain, qui se dit dévoué, est si injuste et à son tour si préoccupé de luimême, que je lui en voulais, à elle, de sa préoccupation et de son effroi.
Qu'avais-je à lui reprocher pourtant, à ce cœur de femme et de mère ? Les lettres que j'avais trouvé hardi de lui écrire, elle ne s'en était pas étonnée et ne les avait pas jugées étranges. Elle avait accepté de moi sans défiance ce qui n'était pas exempt de quelque ruse. Elle s'en était nourrie comme d'un aliment délicat, mais simple, ordinaire à une semblable amitié, et voilà pourquoi elle n'en parlait pas. Elle ignora toujours ces manèges d'amour-propre et d'art plutôt que de tendresse, ces attentions que l'esprit seul rappelle, ces susceptibilités qui s'effrayent et reprochent agréablement pour mieux exciter. Elle croyait, elle acceptait tout de l'ami, et ne se répandait pas en petits soins , le jugeant plein de foi lui-même. Quand elle
TOLDPTÉ. 22t
m'avait tu entrer au plus fort de sou iaquiétude, le premier cri de surprise jeté, elle m'avait pris aussitôt comme une autre part de son âme, et s'était montrée à moi dans toute sa peine, sans songer fc se modérer ni à affecter rien de moindre.
Et je lui en voulais d'une si admirEtble sensibilité de mère, non-seulement comme d'un tort fait à ce que je prétendais être pour elle, mais comme d'une fatigue qui brûlait sa joue de veilles et qui altérait sa beauté 1 n y a des moments d'éclipsé et de brutalité dans l'amour chez l'homme, où il irait jusqu'à en vouloir à la femme qu'il aime, de cette sensibilité dévorante qui la ferait sécher et pâlir, et dépérir en beauté loin de lui, à cause de lui I Les femmes ne sont jamais ainsi, elles; et c'est ce qui maintient leur grandeur dans l'amour, leur vertu souvent dans l'abtme, leur titre à l'immortel pardon.
Quantau marquis, après bien des conversations ébauchées, nous sortîmes une après-midi ensemble, et à deux pas de la ville, le long d'une hauteur qui dominait la route et le paysage, il me faisait redire pour la dixième fois tous les détails que j'avais pu saisir de l'assassinat ténébreux. J'avais peine h m'expliquer cette insistance par le seul intérêt donné à la victime. A la fin son àme s'échappa en ces mots : h Eh bien I oui, il triomphe, ses rivaux disparaissent, le sort les lui livre un à un; il use et mésuse déjà; il fusille des princes. Horeau, Piehegru, Georges, que fera-t-il de vous? Compagnons, à chacun son rôle I A vous illustres, le plus sanglant peut-être; h moi le plus douloureux et le plus lourdl mais je l'accepte et le veux tout entier désormais. Limoelan, j'aurai aussi mon martyre I c'est de survivre et d'attendre, et d'épier du regard chaque mouvement du victorieux, jusqu'à ce qu'il tombe, car il tombera. Le voilà hors de page. Empereur demain, m^tre absolu sur nos têtes. Eh bien I dès avant de-
main i! a commencé de tomber. L'imbédlNté populaire le suivra, le portera longtemps encore; ja ne m'y Uomperai guère; je noterai d'ici ses pas,' chaque degré, chaque symptôme de chute, les signes déjà naissants du vertige, il pourra avoir l'air de monter toujours, mais en réalité, non. J'aurai patience en vue de la an ; j'essuierai cette longue tyrannie comme l'officier sans épée d'une garnison pri3onnière,Mevant qui l'insolent vainqueur feit défiler jusqu'au dernier goujat de son armée. Mais je comj)terai assez sur lui, livré à lui-même, sur ses fautes, ses opiniâtretés et ses colères : l'assassia d'un Condé m'en répond. Oh ! comme rien n« m'échappera de dessous sa pourpre de parade, ou & travers la fumée de ses camps I Jamais mère ne suivra sar la carte les marches d'un fils avec plus d'anxiété que mai les siennes. J'inscrirai avec joie coup sur coup ses victoires, victoires de Pyrrhus, par oîi il périra. Les générations neuves, chaque année, crèveront sous lui comme des chevaux de rechange; mais il aura son tour. Inconnu, immobile, annulé, je marquerai sans relâche tous les points de ce grand jeu ; s'il se trouble un moment, je croirai que c'est moi, caché, qui le fascine : Amaury, je tiens ma vengeance! ■
Et en parlant de la sorte avec une exaltation conceo' trée et ane splendeur pâle an visage, H. de Gouaén semblait en effet un martyr eablime dss terrestres passions orgueilleuses, de la pure race des Prométhées enchaînés. Hais, quelque irritation que m'eAt laissée le récent attentat politique, il m'était impossible de m'ulcérer à ce point et d'entrer dans des ressentiments JBt implacables, autrement que pour les plaindre. La Ivue même de ce calme pays, l'idée du Jour saint, du fVendredi miséricordieux où nous étions, ajoutaient à l'effet étrange et presque offensant que me causaient ■ ces paroles. Je me sentis incapable de séjourner h demeure auprès d'une torture ai révoltée et si étemelle,
. .Coogk-
roLDPTÉ. îsa
4e même que je m'étais senti rebuta tout Jk l'heure de la sensibilité trop fljte et trop instinctive de madame de Couaën. Entre la haine cuisante et les vautours de l'un, les oublis fréquents et les lentes consomptions maternelles de l'autre, qu'avais-je à faire? quel don inutile de mon être, et à quoi leur serais-je bon avec mes délicatesses comprimées, mes susceptibités jalouses, et ces ressources variables d'intelligence et de cœur qui ne sauraient en tout point qu'orner et adoucir? Ëtant rentré k la ville dans ces pensées, j'allai, dès le soir, sans prévenir personne, retenir ma plac« & la voiture pour le lundi de PAques.
Ge ne fut que le jour de P&ques môme, qu'après avoir annoncé à déjeuner mon départ, j'entendis madame de Couaën m'adresser en face le mot jusque-là contenu : « Ah çà I dites, quand nous venez-vous décidément? v Elle semblait s'être Êiit un peu violence pour Ucher cette parole, et la brusquerie de ton dont elle l'avait prononcée cachait mal l'intérêt qu'elle y pouvait mettre, et n'était pas d'accord avec la rougeur soudaine qui couvrit son front en ce même moment. Mais mon impression était trop prise déjà pour que ce mot tardif me la fit changer. Je lui répondis, et au marquis, d'un air d'empressement, que je ne manquerais pas d'accourir, uissitôt après le procès fatal et ces débats auxquels je voulais, pour nou< loua, aseitter. Et je quittai Blois l» lendemain avec uae joie, un soulagement, une colère intérieure, qui se combattaient, ae mêlaient en moi, et faisaient volet dans mon ctel, comoie k un cliquetis eidtant, des milliers d'aballes déaireuees : u Aimons, aimons, rép^ais-je; la saison récréante approche, les germes poassent de toutes parts, et mon essor de jeu" neese n'est pas fini. Aimons d'amour, mais aimons qui noas le puisse rendre, qui s'en aperçoive et en souffre et en meure, et préf^ ji toutes choses l'abîma avec nous I Les pures amitiés durables avec les jeunes femmes
. .uogic
12» VOLDPTÉ.
ne sont possibles, je le vois, qa'à condition d'insensibilité fréqaente, d'oubli de leur part et de détournement . perpétuel de leur tendresse sur d'autres êtres qui ne sont pas nous. Puisqu'en restant attentives et vives, ces amitiés, au dire des conseillers rigides, ne sont jamais que prétendues innocentes, osons plus, osons mieux, ayons-les donc tout à fait coupablesl n Ainsi la bonne lecture ene-mëme, dans ce cœur trop remué, tournait en aide aux conclusions délirantes ; - — et l'image de madame R. reparaissait à l'instant pliis fraîche, comme après un sommeil d'hiver, tantôt en pleurs silencieux, telle que je l'avais surprise dans rette soirée de la loge, et se mourant de langueur de n'être pas aimée, tantôt dans la féerie du bal, se laissant deviner aussi enivrée et légère que la rendrait le bonheur; tour à four roseau frêle et pâle qu'il serait aisé de relever, lutin moqueur et fugitif, difficile et précieux à saisir, ou bien sphinx discret, prudent et assez cruel, avec un secret que sa âne lèvre aurait peine à dire, et que je lui voudrais arracher.
On était aux premières haleines du printemps. Aussi* tôt arrivé, je visitai madame R. Elle me reçut bien amicalement, avec cette teinte de tristesse amollie, qui lui était familière, et d'humides nuages sur le front. J'y retournai le lendemain et les jours suivants, daiis l'aprèsmidi; encore la même tristesse et les'mëmes nuages, avec un éclair aussi doux. Nous renouâmes le passé peu & peu, et sans qu'il en fût question. Elle ne vivait plus seule, et une tante qui l'avait élevée était venue demeurer à Paris près d'elle. Hais c'était seule d'ordinaire ^e je la voyais h ces heures, dans son étroit salon t)leuâtre, aux jalousies souvent à demi fermées. Notre conversation dès les premières fois, et à, travers le&
VOLDPTÉ. 2iï
sajefs da moment, s'établit au fond et s'accoutuma volontiers à retomber sur son découragement, à elle, son ennui profond d'une existence sans but, et sur l'espoir aimant que Jevoulais lui persuader de ressaiiiir. Derrière les circonstances insignifiantes et dans nos moindres manières de juger les choses, nous savions, sans nous y méprendre, répondre à nos pensées. Je lui offris des livres à lire; je lui apportai pour commencer, s'il m'en souvient, quelques productions touchantes d'une madame de Charriëre, et nous nous animions en causant des personnages et d'une certaine Caliste particulièrement. Un jour qu'elle s'était livrée avec une sorte de sérénité au courant de l'entretien, comme je me levais pour sortir après quelques mots moins indirects de mes sentiments,je m'approchai par hasard d'une des fenêtres entr'ouvertes sur laquelle était un lilas, je crois, un Ulas blanc et déjà passé, quoiqu'à peine en fleurs; elle me le ût remarquer avec intention et retour sur ellemême : « Mais ouvrez cette jalousie, lui dis-je, et le soleil entrera. ■ .
Elle alla bientôt à Auteuil, et ces voyages de chaque jour que j'y avais faits l'an dernier pour une autre, je les r^, hélas I pour elle : tout m'y parlait de mon infidélité. J'en souffrais, mais j'amortissais le plus possible ce contraste injurieux des souvenirs. Elle aimait peu à sortir et à marcher dans le bois ; et quand nous y étions, j'évitais constamment certaines allées trop pleines de témoignages inviolables et de murmures. Il y avait dans la maison «ju'elle habitait un parc à l'anglaise assez étendu, et qui suffisait à une promenade paresseuse. Un jour, dans les commencements, nous nous étions entretenus, selon notre thème favori, du désabusement précoce des pasùons, de cette langueur d'âme et de cette fiiite du soleil que je lui reprochais. Hais elle prétendait que, quand on a passé, à regretter et à pleurer, certaines, années de la vie les plus décisives et les plus
IM TOLDPTÈ.
belles, pMi Importe que l'on continue les r^rets M Iw pleurs pins ou moins de temps encore, car le cbariiM brillant est à Jamais rompu, et il y a d'avanœ une ombre ftx>ide BUT tout ce qui pourrait venir; mieux vaut donc que ce quelque chose qui demande éclat et fralcb^v ne vienne pas. C'était là, où à peu prëe, la pensée qu'elle m'exprimait. — < Oui, vous voulez dire, reprenais-je, qu'il est dans la vie une robe de gr&ce et d'illusiona charmantes qu'on ne revêt qu'une fois; que les sen4îments, qui ont manqué des reyous du dehors dans la saison propice, même quand ils mûriraient plus tard, mûrissent mollement et ne se dorent pas ; que les ftmes trop longuement baignées dans leurs propres larme! ■ont comme ces t«rres ioibibées de pluie, et qui restent toujours humides et un peu froides, même après le so» leil reparu. Tous croyez qu'il n'est pas ai elles de butssons altérés ni de gerbes toutes prêtes; que la foudre, en tombant, n'y allume rien, et qu'elles ne deviendront jamais un autel. Ahl vous dites vrai en partie; vous dites ce que j'ai senti souvent et ce que j'ai craint de moil Mais je me suis dit aussi qu'on n'MTÏve pas de Bitdtà ce degré désespéré; qu'une on deux ou troig années de larmes ne sont qu'une rosée dans la jeunesse; une matinée meilleure œsuie tout, une fraîche brise nous répare. On oublie, on s'exhale, on se renouvelle. On a véritablement en soi , songez-y, plusieurs jennesses. Bien 'soavent on croit quec'en est Mt de* belles années et de lenrs dons; on se dépouille, on se couche au cercueil, on se pleure. Puis le rayon venu, on renaît, le cœur fleurit et s'étonne lui-même de ces fleurs faciles et de ces gazons qui recouvrent le sépulcre des douleurs d'hier. Chaque printemps qui reparaît est une jeunesse que nous otTre la nature, et par laquelle elle revient tenter notre puissance de jouir et notre capacité pour le bonheur. Y trop résister n'est pas sage. Sur le coteau mystérieux où voltigent des danses Inconnues, oii lait
:.,n;.aL,G00glc
VOLOPTÉ. 2â7
un astre si charmant, on est monf^ une fois ou deux peut-4tre, sans riea ; viHr de c« qu'on se figurait d'cm basj on s'est lassé, et l'on est redescendu, le cceur et las pieds saignants, dans les ronces. Et l'astre désormais a beau luire, le bouquet d'en haut a beau s'éclairer, des Toix plus émues, des blancheurs plus légères ont beau en sortir et inviter; on r^arde d'en bas d'un air incrédule, OQ ne veut risquer aucun essor, et l'on s'interdit œ que tout inspire I > — Ce dernier mot la frappa, et, le reprenant avec un sovuire moins trista encore qœ malideux et tendre, elle s'en appliqua la vérité :
• Eh bien, soit t oa ne veut plus risquer de montw, • dit-elle.
Ceci se passait dans son salon, et je dus la quitter ^onr sa toilette et quelque visite qu'elle avait à faire. Une demi>heure après environ, de retour du village et da bois oii j'avais erré, je rentrai chez elle, et, ne l'y croyant pas encore revenue, j'allai dans le parc continuer à pas lents mon attente. Hais je l'aperçus ellemême au bout d'une allée du fond, pensive, arrêtée, et semblant contempler avec attention un effet singulier de lumière, qui, au milieu d'un paysage assez obscurci, illuminait juste le sommet d'une petite butte verdoyante et le bouquet d'acacias qui la couronnait. On ét^t sur la fin d'avril, et il faisait un doux ciel de cette saison, à demi voilé en tous sens d'un rideau de nuages 6oconneux et peu épais, un ciel très-bas, légèrement cerné de toutes parts à l'horizon comme un dais enveloppé, mais diminuant d'opacité et de voile à mesure qu'on approchait du centre, et là seulement, tout & tait dégagé au milieu, à l'endroit où les rayons verticaux de l'astre avaient la force de percer; un vrai ciel de demi-fëte et d'espérances naissantes; un de ces cielt, comme on accuserait un peintre, qui le -ferait, de le tUre peu naturel et bizarre, et qui peut-être serait tel en peinture immobile, tandis que c'est tin charme et
uoglc
une pure beauté au sein de la nature qui harmonise tout. Elle était donc à admirer le reQet de cette unique chute de lumière, et son jeu magique sur le petit tertre verdoyant; et moi, j'accourus par derrière, et au moment où elle se retournait à mon approche, je lui demandai vivement : a Est-ce que vous voulez y venir ensemble? » — « Où donc? » dit-elle avec surprise. — « Eh bien! là-bas, sur la colline éclairée, s répondis-je en la lui montrant ; et d'un mouvement rapide, comme saisie de l'à-propos, elle me prît la main que je lui tendais, et nous courClmes comme deux enfants pour gagner l'endroit; mais, avant que nous fussions & mi-pente, l'éclair du sommet avait disparu.
Voilà bien, mon ami, voilà en abrégé toute la fortune de l'erreur principale qu'il me reste à vous conter. Je pourrais m'en tenir à cette course déçue comme emblème, pour vous marquer que la tentative de passion avorta; mais ce serait vous en laisser une trop souriante idée, et j'ai à vous faire sentir de près les efforts et l'impuissance d'atteindre, les déchirements et les ronces.
En toutes ces passions qui commencent, il sembla qu'il ne s'agisse que d'avancer sur drie pente 1^^; que, si l'on est las, on s'arrét«ra toujours assez tôt; que ce qui est si gracieux à monter ne saurait être bien pénible h redescendre; que ces mains, qu'on se donne l'un à l'autre, ne sont pas des nœuds ni des chaînes, et qu'elles pourront cesser à temps de se tenir, sans qu'il en résulte pour chacun des traces sanglantes. 11 n'en est rien, et l'expérience l'apprend trop vite aux imprudentes âmes. Quoi qu'on en juge d'abord, toutes ces liaisons à l'accèï riant, toutes ces épreuves de tendresse nous sont rudement«omptées; elles ne se succèdent pas en nous impunies; si l'engagement est léger, le changement est accablant et amer; quand l'essai rompt, la marque demeure et fait cicatrice avec
TOLDPTÉ. 228
souflFrance ou eadurcissement. Passé un certain nombre très-petit d'images premières, le cœur devient un miro'ir tout ray4 où les objets les plus heureux ne se réfléchissent plus qu'à travers un réseau ineffaçable.
Il était un souvenir contre nous, qu'elle et moi ne pouvions abolir, mais que nous évitions d'éveiller, le souvenir d'une amie absente et trahie. J'en trouvais en mainte occasion madame R. sensiblement occupée et comme empêchée à mon égard, non-seulement par scrupule et reproches d'amitié infidèle qu'elle devait s'adresser, mais aussi par crainte que, malgré toutes mes avances, je ne fusse lié en eâ'et ailleurs.^n soir, qu'après un chant de romance ossianique sur la harpe (!e chant fait courir aux lèvres les secrets de l'âme), elle s'approchait de la fenêtre ouvert* oîi j'étais debout, ■ et, du doigt, me montrait au ciel une étoile brillante, je lui demandai si elle voulait être la mienne et guider ma vie. — i A quoi bon le demander, me dit-elle, si c'est à une autre que cela dès longtemps est accordé?» Mais, reniant alors Celle qui n'aurait jamais dû s'éclipser en moi, je déclarai qu'il n'y avait point eu jusque-là de telle étoile dans ma nuit, et que personne n'avait accepté de m^'verser cette lumière, bien que je l'eusse tant cherché. Pendant qu'elle écoutait avec un regard inexprimable, un vif rayon {était-ce d'orgueil ou d'à- ■ mour?) semait de lueurs nouvelles son front moite et douloureux; mes instances et mes serments redoublèrent; je reniai encore : en face et plus près du mien, son doux œil noyé luisait d'une seule larme... l'étoile au ciel ne se voila pasl — A partir de ce jour, je l'entretins directement de ce qu'elle m'inspirait. Mes aveux remontèrent au passé. Je lui racontais, moyennant de certaines omissions, mes longs combats à son sujet, et cette lettre écrite un soir au fort de ta crise de Georges : < Je me sentais si malheureux alors, lui disais-je, et si peu aimé à mon gré, que j'avais hâte de mourir, a so
. :.,n;.aL,G00glc
a« TOLnpTii.
Pour diminuer stri craintes de rivalité en les portent tor plus d'un point à la foîa> pour lui montrer que pré^ Gédemment j'avais toujours été plus partagé d'affections qu'elle n'avait cru, je lui révélai quelque chose de uton attache à mademoiselle de Linierg, mais comme f un nœud tout à fitit détruit. Elle aimait à écouler eb Hiivait mes récits avec une finesse ingénieuse et piH tiente, heureuse évidemmrait de l'influence conquise, exprimant son triomphe par un fréquent et malin sourire, et plus flattée même de ce genre de conhance qu'il ne convenait à l'amour. C'est que, malgré un fond mélancolique et cette langueur pleine de promesses, elle n'était pas une nature naïve où l'amour seul pouvait tout. SitdanslesalléesduparGouauretourde quelque soirée, marchant avec elle un peu à l'écart, je lui murmurais mille fois le mot qu'elle m'avait permis de dire, et lui serrais une main qui ne se relirait pas, elle était la première à s'étonner, à être surprise d'elle-même, et de son changement si prompt, et de sa docilité à un tel langage. Là où une autre, en proie au sentiment que j'exprimais, eût été muette ou balbutiante, die Bvait le loisir de se regarder et de s'observer jusqu'au sein du trouble. A chaque pas furtifoù je l'induisais, elle se rendait compte aussitôt et se mettait au point de vne du dehors, se comparant sans cesse à ce qui t'entourait, touchée, attfmdrie sans doute, mais non pas subjuguée. Aux aveux les plus pressants et les plus feils à provoquer l'abandon, elle ne répondait que par des traits sentis, mais discrets et rares. Elle avait été aimée, une fois, d'une grande passion, du moins quelques mots d'elle le faisaient entendre; mais elle se taisait obstinément sur les particularités et l'issue. Son mari s'était-il éloigné à cette occasion? Les premiers torts, en ce refroidissement singulier, partaient-ils de lui ou d'elle? Je ne pénétrai rien de clair sur cette histoire. Quant à lui, il passait assez souvent
VOLDi'Tfi. lai
à Auteail, dans ses retours de Saint-Cloudi où il ac> compsgnait son ministre ; il venait dîner une ou deux fois ]a semaine, et toujours dans de parfaites, main froides apparences. J'étais bien avec lui, quelque sans intimité, et il ne semblait surpris ni choqué de nos rencontres.
Et qu'était devenue ma foi aux choses de Dieu, la foi qui tout précédemment en mon cœur s'annonçait comme renaissante? Qu'elle était loin, en fuite et au néant, chassée sans plus de bruit qu'une ombre I A certains moments d'intervalle paisible ou morne dans la vie, il n'est pas rare qu'il s'élève et se forme autour de nous comme une atmosphère religieuse, et qu'une espèce de nuage nourricier s'assemble et s'abaisse aux environs. On y baigne, on le sent déjà qui arrose ; les jeunes rameaux s'ouvrent et boivent aux sucs invisibles. Hais que vienne la tempête, ou seulement une bouffée trop hardie du printemps, un flot plus ardent du soleil, et voilà la nuée dissoute et balayée. Ainsi mes sentiments avaient fui. La foi durable et vivante se compose de l'atmosphère et du rocher, et je n'avais eu ^le l'atmosphère.
L'étude malgré tout renouée, un ou deux cours sérieux dont je suivais les leçons, assez de lectures au hasard, mais principalement philosophiques, sauvaient chaque matin quelques heures de la dissipation des journées. Dès mon lever pourtant d'ordinaire, dans cette première fleur du désir, j'écrivais pour madame R. une lettre à la Saint-Preux, que moi-môme je lui remettais plus tard; et, quoiqu'il n'y eût aucune difScullé de nous voir ni de causer, j'avais plaisir à ne rien lui laisser perdre du frais butin que j'amassais dans la courte absence, et de toutes ces perles folles que secoue, en le voulant, une imagination tant soit peu amoureuse. A ce collier des perles du réveil, à ce bouquet cueilli des matinales pensées, succédaient des diversions plus
'.oogic
238 VOLDPTft.
graves, le Jardin des Plantes, le Collée de France, la Bibliothèque Sainte- Geneviève. Vers deux heures seulement, quitte du Novum organum ou des récents écrits de Bichat, des Sentiments moraux d'Adam Smith ou des Entreliens métaphysiques de Malebranche, je rao' courais à la maison de la Chaussée-d'Antin ou d'Âuteuil, vers cette Hermlnie pensive que je comparais à celle du Tasse, dont en effet elle portait le nom ; son caprice, pour le reste du temps, disposait de moi. Souvent nous restions au logis, même par les plus engageants soleils de mai; elle aimait peu ta campagne, quoiqu'elle se hâtât d'y être, et quand j'arrivais, ayant parfois déjà diné, je la trouvais encore, les pieds assoupis, les sourcils doucement obscurs , ses demi-jours baissés et dans les voiles du matin. Mais ce il' était pas, comme chez madame de Couaên, une vague et montante rêverie, dont un lac mystérieux pouvait seul donner l'image : en y regardant mieux chez madame B., cette langueur se composait d'une multitude de polîtes tristesses positives, de petits désirs souffrants et de piqûres mal fermées sur mille points. Elle avait regret au monde, elle portait envie aux situations entourées d'hommages ; elle jugeait la sienne médiocre et trop inférieure à celle de tant d'autres à qui elle avait tout . droit de s'égaler. Naturellement peut-être, et si elle s'était vue d^ l'abord plus consolée dans ses affections, elle aurait moins ajouté de prix à ces vanités d'apparence; mais leurs misères avaient eu le temps de filtrer goutte à goutte dans sa solitude, comme les pluies à travers un toit peu habité, et elles y avaient creusé de lents sillons et des taches humides. Du seuil de cette vie de silence et d'ombre, elle était donc secrètement jalouse de se produire, de regagner son rang de jeunesse et de beauté. Aux parades militaires, aux spectacles et aux soirées, oîi peu à peu, et de plus en plus, nous all&mes, je lui voyais des velléités de s'épanouir.
comme à la fleur étiolée qai croit reconnaître une aurore dans chaque lumière tardive. Hais ses longs matins restaient assiégés des habituelles et trop chédves douleurs qui corrompaient pour elle plus d'une brise heureuse et plus d'une vraie jouissance. Tattribuais d'abord au seul manque d'amour ce voile de vapeur qui, à certains jours, ne seJevaitpas; bî^tôtj'en discernai mieux tous les points serrés et la trame moins simple.
Les débats du procès de Georges allaient s'ouvrir. Je m'étais bien promis, et à nos amis de Blois, d'y assister; c'était même le prétexte allégué pour mon séjour. Je ne saurais vous dire par quel frivole enchaînement je ne le fis.-pas. Je manquai la première séance piutdl que de retarder ma visite à Auteuil et une sortie avec madame B. Ainsi de la seconde fois et des suivantes, jusqu'à ce qu'enfin il y eut en moi une sorte de parti pris par inertie et par honte. Je me le reprochais comme une lâcheté de cœur et une ingratitude; il me semblait que je faussais un rendez-vous d'honneur. II fallut pour rompre cet inexplicable éloignement, que madame R. elle-même désirât assister à une séance et me requit d'autorité pour l'y conduire. Nous tombâmes précisément le jour des plaidoyers. Quoiqu'elle apportât tout ■ l'intérêt de compassion que les femmes mettent d'ordinaire à ces sortes de drames, ce n'était pas dans cet esprit de curiosité un peu vaine et dans cet accompagnement mondain, que je m'étais juré de venir recueillir les derniers actes de mon ami, de mon général, comme je l'avais nommé. Les discours des avocats furent sans grandeur et au-dessous du rôle; celui du |iéfenSeur de Georges surtout me sembla petit de subterfuges. Georges le subissait évidemment avec une résignation chrétienne qui comprimait l'ironie. Mais le spectacle de cette triple rangée d'accusés était solennel et relevait tout; ma pensée y errait; Georges en tête du
s» TOLtrpTfi.
premier rang, Horeau en tête du secooct, le cadavre absent de Picbegru, sur qui la coajecïiire alors ne s'épargnait pas, d'Eaghien massacré, c'était là un sinistre concourB. Quelle proie royale et guerrière tombée dans un môme âlet 1 Quel groupe chargé seul des sorts funestes, quand de partout ailleurs s'apprêtait l'Empire et qu'on regorgeait d'heureux augures et de messages fkstueuxl Je n^ figurais cet Empire naissant, comme an grand Carrousel, un Champ-de-Mars illimité, par delà l'arène consulaire; et à l'entrée de cette carrière nouvelle, en passant par l'arc triomphal massif qui servait de porte, le Consul-Empereur se trouvait en ce moment sous une voûte obscure et resserrée, et il s'y ai-rétait assez de temps pour laisser écraser, à droite, à gauche, par ses licteurs, etsans avoir l'air de l'ordonner, toutes les têtes gênantes, tandis que le corl^e et luimême allaient sortir plus radieux aux acclamations de la multitude. 11 y a ainsi, mou ami, des voCites obscures, étroites, commodes aux violences qu'elles couvrent et qu'elles semblent commander, des voîites aisément sanglantes, qui fout le dessous des arcs de triomphe sur le passage des ambitions humaines; et c'est par là qu'entrent et se poussent faulement tous les Césars!
Quand l'avocat de Georges eut fini, l'accusé se. leva pour lui tendre la main et le remercier de ses efforts ; mais, au même moment, nos regards qui jusque-là ne s'étaient pas échangés se rencontrèrent, et Georges prolongeant ses remerclments et son geste dans la direction de son avocat, qui était la mienne, je pus croire qu'il m'en revenait une part et que c'était un adieu reconnaissant. Tout suffoqué, je tirai à moi madame R., et nous sortîmes. Je ne revis Georges -que cette fois-là.
Et cependant madame H. brusquait à fout propos un deuil politique qu'elle comprenait peu. Je dus as-
sfsfer qadqaa temps après avec elle à la première grande fête impériale qui eut lieu aux lovalide». Elle indînait vers ces pompes de l'Empire, elle essayait par de^sde m'y rdooocilier, et je l'eDtrevoyais déjà ambitieuBe pour moi dans le même esprit qu'elle l'était pour elle. La vertu politique s'attiédit vite au souffle d'une bouche qui parle k demi-voix. Mais, comme c'était le moment où retentissait encore sur le pavé de la Grave U Ute de Georges et des siens, je ressentais, en j songeant, une confusion douloureuse et de vifs élan* contre ma faiblesse. D'autres troubles s'y joignaient. Je reçus vers ce temps des nouvelles, qui m'émouvaient toujours, de mademoiselle Amélie et de sa grand'mère. Je les eus par une, de leurs connaissances de campagne en Normandie, qu'elles m'adressk«nt, uu homme de dix ans au moins mon aîné, mais avec qui me lia dès le premier jour une conformité périlleuse de penchants et d'bumeur. 11 venait à Paris sans but apparent, mais en effet pour une passion dont , il poursuivait l'objet, d'ailleurs peu rebelle. C'était une Ame charmante et pour qui la nature avait beau- ' coup fait, d'une sensibilité affable et prompte à s'offrir, d'une première fleur en toutes choses, un peu mobile, : légèrement gâté, non pas au fond, par la fortune et les | plaisirs; il avait ëté de lAJeuneue dorée et de ces folles ; ivresses; mais aimable, exquis, rompu au monde, ! sachant les Lettres aussi et versifiant même délicieusement, un mélange enfin de tendresse focile et d'esprit français du meilleur temps avec des ouvertures de ' cœur singulières vers la religion. Il m'atlait àmerveîUe, et je lui convins; nous en fumes vite aux confiâences. Je lui dis mes perplexités; il y entrait avec uo intérêt plein de fhdcheur, et comme il sied à une amitié qui ne veut pas rester fade, même à o6té de l'amour; il jetait dans mes sentiments embarrassés des mots pénétrants avec sa supériorité d'expérience. Cette liaison
. uoglc
et cet exemple ne furent pas sans inflaence sur moi, et
m'enhardissaient près de madame R.
Mais je ne parvenais pas, quoique je fisse, à affranchir ma pensée de l'exil de Blois. Tous les deux ou trois jours, en revoyant au petit couvent madame de Cursy, quand je l'entendais, inquiète et bonne, m'entret«iir, comme d'habitude, de la sant^ et des mérites de sa nièce, ne doutant pas qife je ne fusse le même, tpiel reproche cruel ces confiantes paroles étaient à mon inconstance 1 Chaque lettre qu'il ttie fallait leur écrire ou que je recevais d'eus, ou que madame R. aussi recevait parfois, remettait en mouvement cette corde fondamentale dont la plus faible vibration éteignait en moi tout le reste. Je leur parlais du procès de Georçjes, comme y assistant ; mais, ne pouvant en aucun cas exprimer'par lettres mes libres sentiments à ce sujet, j'avais le droit d'être sommaire. Souvent, au milieu des démonstrations factices, il m'échappait, en écrivant, des signes d'affection en détresse et des appels bien sincères. Cela m'arrivait surtout  la suite de cette comparaison inégale qui s'établissait malgré moi entre les deux âmes, et à l'idée des manques fréquents, et de ce je ne sais quoi de médiocrement profond et de frêle, que je découvrais déjà chez madame R. Combien de fois, revenant, le soir, des quartiers bruyants avec l'aimable ami, confident trop complice de mes détas- " tables progrès, sur ce Pont-des-Arts, alors tout nouveau, où nous nous séparions, je m'écriai en lui désignant l'absente : « Ah t c'est Elle, c'est Elle encore que j'aime le mieux, et qui saurait le mieux aiinert >
n y a un Amour qui aime l'oubli, le ailonce, les bois, ou indifféremment un lieu solitaire quelconque, dans t la présence, ou dans la pensée de l'être aimé. Que lui importent, à cet amour Trai,i'ignorance oJi l'on est de lui, les discours ou Tinsouciance du monde, ses interprétations malignes, l'admiration du rulgaire ou les compassions fausses des égaux, les rivaux en gloire qui disent de l'amant qu'il s'alanguit et s'évapore, les rivales en beauté qui insinuent de l'amante Qu'elle dépérit secrètement dans l'ennui et l'abandon? Que lui importent les soirées tourbillonnantes du plaisir, les midis resplendissants au gré du clairon des victoires, les spectacles toujours renouvelés oii s'égare la curiosité de l'esprit ou des yeux? S'il est ignoré des autres, cet amour est compris et a sa couronne dans un cœur. S'il ignore le reste, il lit toute une science infaillible dans son abîme chéri. S'il se fixe durant des saisons, sans bouger, devant un r^ard, il y voit naître et passer des bois et des sources étincelanles et des paradis d'Asie. S'il fait un pas, s'il voyage, tout également s'enchante, mais parce qu'il voit tout à travers une même larme. Il ne m'a pas été donné de ressentir an tel amour, mon ami; mais il m'a été donné d'en savoir plus d'un trait et d'y croire. Deux amants qui l'aiment de véritable amour, a écrit un être simple qui avait le génie du cœur, au milieu du monde et des choses qui ne sont pour eux qu'une aurXace mouvante et sans réalité, ressemblent h deux beaux adolescents, aux é^jleè inclinées, les bras passés autour du cou l'un de l'autre, et regardant des images qu'ils suivent 'nonchalafnment du doigt : ce ne sont pour eux que des 'images. Un tel amour existe. Dieu a permis qu'il s'en
. .oogic
238 VOLDPTfi.
rencontrât çà et là des exemples sur terre ; que quelques belles âmes en fussent atteintes, comme d'une foudre choisie qui éclate sur les temples par un t«mpB serein. Il en est sorti de bien tendres et souvent douloureux prodiges. Car ces célestes amours ne tombent que pour remonter bïentdt, au risque sans cela de se perdre et de s'alt^r ; ils ne naissent qu'& condition de mourir vite et de tuer leurs yictimes. Rémission soit faite par vous, Dieu du ciel, à vos créatures con-
Biais il est un autre amour plus k l'usage des âmes blasées et amollies, et qui usurpe communément le nom du premier; vain, agréable, mêlé de grflce et de malice, qui s'accommode et aspire à tous les raffinements de la société, et n'est qu'un prétexte plus ingénieux pour en parcourir les jouissances, un âl de soie tremblant et souvent rompu à travers le dédale du monde. Cet amour-là n'ignore rien d'al^itour; il s'inquiète, il épie au contraire, il frissonne et flotte au vent du dehors. Il préf^'e se montrer à être, et faire illusion ou envie aux autres à se posséder en effet. Au lieu de ne voir en tout que dés images, il n'est lui-même qu'une image mobile, qu'il étale et promène devant d'autres plus ou moins pareilles qu'il se pique d'égaler ou d'eflhcer. Hors des regards de la foule et des occasions agitées, ne le cherchez pas I il désire sans but, il invente misérablement, et, se supportant mal, s'ingénie à se distraire. Sève, torrents et flamme, rajeunissement perpétuel d'une même pensée, ardeur ennoblie de sacrifice, oubli criminel même, mais éperduipent consommé, il ne vous connaît pasl 11 n'est pas de l'amour.
Malheureuses sont les âmes que cette démangeaison / appauvrit et ronge I Plus malheureuses encore celles qui, faites pour concevoir l'autre amour, et sentant quelques vraies étincelles, ne les gardent pas; qu'un
échfr soulève comme une poussière électrisëe, etqui ' retombent; en qui pourtant les soucis médiocres et secondaires n'excluent pas un souvenir em^ntde.Ia. rtgion brûlante! Ce souvenir les sultet lescofltriste au sein des inquiètes vaniWs ; ces vanités les ressaisissent an début des projets meilleurs. Elles veulent aimer, elles veulent se faire croire l'une à l'autre qu'elles s'aiment, et elles ne le peuvent. Madame R. et içoi, nous étions un peu de ces Ames.
Elle surtout, si je l'ose dire. — Je voudrais vous la peindre au complet sans faire injnre à sa douce mémoire, et j'y parviendrai avec justice pour sa sensibilité et tant de vertus aimables, si je sais être narrateur fidèle. Ce qui me piquait le plus de sa part, après ses premières tristesses vaincues et sous son évidente satisfaction de captiver et de plaire, c'était quelque chose de timoré, de méfiant, de dissimulé par habitude et par crainte, un calice qui doutait de ses paifums, une tige qui doutait de tous zéphyrs, une source longtemps contrainte et restée avare. Si je la suppliais de répondra à mes lettres, qui s'entassaient entre ses mains, par quelques pages familières et épanchées, elle me- le promettait et le faisait à peine. Hais je découvrais qu'elle détruisait presque tout ce qu'elle avait d'abord écrit dans ' un moment de passion ; elle déchirait chaque matinau réveil ses billets d'après minuit. Un jour, j'en surpris un, non achevé, et le lui arrachai de force ; c'était exalté et comme délirant. Mais le sang-lroid revenait vite et resserrait tout. Le peu qu'elle me donnait de ces billets, elle trouvait moyen encore de me les retirer au fiir et à mesure sous quelque prétexte. J'obéissais en Frémissant et rougissais pour elle autant que pour moi de ce mesquin affront. Soit sentiment de sa faiblesse et pr^oyance de vertu, soit apprêt de coquetterie, soit plutôt mélange indéterminé de tout cela, elle me refusait constamment la facilité des entrevues en des lieux
S« VOLOPTÉ.
sûrs et sans témoins. Nous étions bien libres de longue causerie à la campagne; sa tante nous gênait peu; mais, à Paris, nous étions moins à nous. Il lui arrivait aouvent de me faire faute au sujet des sorties que nous arrangions ensemble. Le commencement d'ordinaire allait bien, nous nous rencontrions ; mais, entrée seule quelque part pour une visite, au lieu de reprendre ensuite le coin oii je l'attendais, elle m'esquivait par un autre. Étant venus un jour au petit couvent cbez madame de Cursy, comme uous passions devant ma chambre, je voulus la lui montrer; mais elle s'y opposa, en laissant voir un soupçon obstiné et irritant ; madame de Gouaën, innocente et large de cœur, y serait mille fois entrée. En revanche, madame R. semblait pleine de confiance, d'abandon et presque de fragilité, là où nous n'avions qu'une minute rapide, à la traversée d'une chambre dans une autre; au détour d'un bosquet de Clarens, ou sur un seuil où il fallait se séparer. Si je lui reprochais ces contradictions blessantes, elle en convenait, accusant sa nature trop faible et insuffisante pour. le bien comme pour le mal. Mes lettres passionnées lui étaient chères ; elle se demandait en les relisant, disait-elle, si elle en était digne ; elle s'avouait fiëre du moins de les inspirer ; et elle en était fière en efi'et vis-à-vis d'elle-même, plutôt encore que naïvement comblée et heureuse. Hais son afiection avait aussi des accents de bien simple langage. Elle souhaitait presque que je fusse malade, assez pour être au lit, sans danger pourtant : ohl comme elle me soignerait alors elle-même de ses mains I comme elle me prouverait son dévouement sans contrainte t Madame R. était bien touchante et pardonnée^ quand elle disait ces choses, le front soyeux et tendre, penchée sur ses pâles hortensias.
— « Ofa couriez-vous tout à l'heure, me disait-elle un soir que, ne l'ayant pas vue de la journée, j'avais
■D,u-,;.aL,G00glc
VOLUPTÉ. Mi
couru d'abord, en entrant, dans le parc oii elle était, mais vers un bosquet oii elle n'était pas, passant assez près d'elle sans l'apercevoir ; où couriez-vous donc ainsi ?» — a J'avais aperçu là-bas, répondis-je, une forme âne et blanche dans l'ombre, et je croyais que c'était vous; mais ce n'était qu'un lys, — un grand lys, que, d'ici, voyez, à sa taille élancée et à sa blancheur dans le sombre de la verdure, on prendrait pour la robe d'une jeune fille, s — <i Ah I vous cherchez maintenant à raccommoder cela avec votre lys, s'écriait-elle vivement et d'un air de gronder; je veux bien vous pardonner pour cettefois d'avoir passé si prèssansm'apercevoir. Mais prenez garde t celui à qui pareille faute arriverait deux fois de suite, ce serait une preuve qu'il n'aime pas vraiment; il y a quelque chose dans l'air qui avertit, b — Plus tard, en hiver déjà, comme un soir je l'avais suivie de loin, au sortir d'une maison d'où on la ramenait sans que je dusse l'aborder, elle me dit le lendemain qu'elle m'avait bien reconnu. — « Et comment, lui demandai-je, sous mon manteau, à cette distance et dans l'ombre? » — « Oh! je ne m'y trompe pas, moi, répliquait-elle : je ne vous aï pas vu, mais je vous ai sentit » — De tels mots, comme vous pouvez croire, rachetaient en moi l'etfet de bien des médiocrités. Je les racontais à mon nouvel ami, arbitre sûr en ces gracieuses matières. Il me montrait en échange des lettres humides encore du langage dont s'écrivent les amants, et je rapportais de ces conversations sensibles, toutes pétries de la ûeur des poisons, un surcroît de chatouillement et une émulation funeste.
Madame R. m'entraînait sans peine aux fêtes militaires, aux cérémonies de cet hiver du Ck>uronnement oti nous entrions, et qui fut si radieux. A la vue de ces groupes d'élite, de tant de jeunesses héroïques et fameuses, il m'était clair qu'elle auraitdésiréet aurait été flattée que j'en fusse. Elle me citait des noms illustres
UX VOtOPTfi.
de mon parti qui avaient cessé de dédaigner ce servies de périls et d'boaneur. Les saluts lë^rs qa« les sabres DUS adressaient, en défilant, aux femmes des estrades et des balcons, nous allaient au cœnr. Pourquoi n'étaisje pas là en bas pour passer aussi à la tête des miens, 'àé}& décoré et glorieux, pour la saluw de l'éclair de l'épée, et pour qu'elle me reconnût ^t me montrât d'une main sans effort qui prend possession, d'un geste qui veut dire à tous : Hettà moi! J'étais ébranlé ; je rongeais mon frein, comme un coursier immobile qui entend des escadrons : a Oh I avant ces derniers événementg, répondais-je, que c'eût été là ma place et mon TOtu ! mais après, maintenant, comment est-ce possible^ Après d'Enghien, — après Geoi^es, — jamais 1 » Et je baissais la téta comme un vaincu obscur; elle gardait le silence, et le reste de la fête se passait jaloasentent. Au théâtre, à la représentation des opéras les [dus recherchés, c'était de même. Moi, j'y aurais volontiers été heureux; mais, elle, témoin des élégances et des triomphes de son sexe, voyant quelquefois une salle entière se lever et applaudir idolâtrement à l'aprivée tardive des femmes, Reines alors de la beauté, elle tombait à son tour en jalousie et en tristesse. Au lieu d'être à nous seuls et enivrés dans ces l(^s étroites où sa tante, bien que présente, nous interrompait à peine, : et qui semblaient comme une image exacte de notre situation en ce monde, isolés que nous étions, à demi obscurs, pas trop mal à l'aise et voyant sans être vus, — au lien de cela, nous nous regardions avec souffrance et des pleurs d'envie qui n'étaient pas pour nous. Étaitce donc là de l'amour?
Ce n'était guère de ma part qu'an goût vif, né de l'occasion prolongée, d'une convenance apparente, et de ce projet que je formais, hélas 1 de ne plus dédoubler mon flme et mes sens ; c'était de sa part une langueur aflectueuse assaisonnée de vanité. Nous n'avan-
TOLCPTÏ. 2*3
dOBS qu'à t'aide de mille pointes «t de cea ruses qui aifjuisent, ttesBent en haleine et harcèlent. Dans les bals, elle ae [faisait par moments à Hie donner des craintes de rivalité et des impatîmoes. Une fois, au mariage d'une de ses parentes oJl elle m'avait fait .invi- Ita, elle s'entoura bruyamment, toute la nuit, de jeunes geos et de cousins de province, jouant la reine de ces lieux. Quoique j'eusse facilité entière pour la visita on l'accompagner chaque soir, nous avions imaginé, par quelque réminiscence romanesque, que je serais régulièremmt à minuit sous une de ses fenêtres qui donnait dans une rue peu fréquentée, et que là, penchée une minute à son petit balcon, elle me jetterait quelque adieu, un geste, un billet au crayon ou le bouquet de son sein. Je ne manquais pas au rendez-vous, et veillais sous cette croisée en sentinelle opiniâtre, par la neige ou la pluie et toutes les lunes du ciel, immobile ou rôdant, objet suspect pour les rares passants qui s'écartaient de mon ombre avec prudMice. Le plas souvent donc, l'ayant quittée vers onze heures, je la retrouvais là bientôt après. J'avais suivi, durant l'intervalle, les moindres mouvements de iifmiëres dans sa maison et la sortie des visiteurs, et sa demi-heure d'étude solitaire sur la harpe, comme un prélude au lever de l'étoile d'amour ; j'avais saisi des sons même du chant de sa voix, et son ombre, et celle de sa femme de chambre qu'on devinait s' agitant autour d'une chevelure dénouée, et ce coin de rideau entr'ouvert par où elle s'assurait, un peu avant, de ma présence. Mais, à peine apparue et saluée, et le gage tombé de sei mains, je lui faisais signe de rentrer sans plus de retard, à cause du froid de la saison. 6a vitre alors se refermait; il ne restait à mes yeux que son toit tout blanc de neige ou de rayons, et le tremblement de l'ardoise ai^entée. D'autres soirs pourtant elle oubliait, je pense, un peu à dessein, que j'étais là; son étude de
. .oogic
tu VOLXSPTt. ^
harpe darait bien longtemps, et les sons qai jaillis- ' Baient avec plas de prodigalité et d'éclat semblaient d'en haut insulter à mon attente. Il lui arriva même,une ou deux fois que je ne l'avais pas vue de la journée, de ne pas du tout paraître, comme si ce n'avait pas été convenu; et moi, dans mon acharnement, j'attendais toujours. J'avais comme gag^ié, à force de marcher le long de ce mm*, la stupidité d'un actionnaire qu'on ne relève pas. Mes pieds retombaient imperturbables sur les mêmes traces ; mais je ne savais plus à quelle fin j'étais dans ce lieu. Puis, me le rappelant tout d'un coup, et voyant sa lumière éteinte, la colère, l'indignation contre ces ruses cruelles ou contre un oubli non moins outrageux me bouleversaient; je rêvais, par ce balcon trop inaccessible, quelque moyen d'invasion prochaine, et m'en revenais à travers tout Paris, la tête agitée de projets entreprenants et d'escalades violentes. Oh t l'ardeur d'âme nt^lement exhalée I ne trouvezvous pas? Quel hiver glorieux ce fut, et quel couronnement de ma jeunesse!...
Cependant je n'avais plus aucune excuse auprès de mes amis de Blois pour prolonger à Paris ce séjour sans interruption. Dans une des lettres que le marquis m'écrivait [car depuis quelques mois c'était lui qui écrivait plutôt qu'elle), Û disait : « On craint Ici que VOUS' ne nous négligiez un peu, mon cher Amaury: madame de Gouaën vous accuse d'être facile aux habitudes nouvelles, et je me demande moi-même si madame B. ou quelque autre accueil aimable ne nous a pas supplantés près de vous. > — En recevant ces mots, j'aurais voulu partir, donner huit jours au moins |au passé, à l'amitié veuve, aux regrets et au soutien d'uue illusion croulante, & la réparation trop incomplète d'un mausolée sacré. Hais madame H. restait principalement en garde sur ce point: c'était un ressort qui, à peine touché, resserrait eu elle toutes les lan-
gueurs et les sourires, tendait brusquement toutes les méfiances. Huit jours à Btois eussent reculé et anéanti l'effort de mes huit mois parjures. Si seulement elle me voyait triste d'une certaine tristesse, elle soupçonnait cette caiise et devenait à l'instant d'une altération de ton et d'une aigreur singulière. Je remettais donc chaque jour d'ouvrir la bouche sur ce court voyage, et je n'osais jamais.
n y avait un an bientôt qu'ils avaient quitté Paris. Il y en avait déjà deux que, sortant pour la dernière fois de la Gastine, j'avais demandé, en langage embarrassé et couvert, à mademoiselle Amélie ce terme de deux ans pour voir clair dans ma destinée et me résoudre sur les futurs liens. J'apprenais qu'elle devait venir prochainement passer quelques semaines chez une amie de sa mère. Qu'allais-je avoir & lui dire, et comment masquer tant de confusion ? Quelle clarté si nouvelle avais-je donc acquise durant ces deux années? quelle ouverture avais-je pratiquée à travers les chosesf Une volonté vacillante et bégayante, plus inarticulable que jamais; une situation plus fausse et plus déloyale, non-seulement vis-à-vis d'elle, mais envers deux autres cœurs également blessés! Pas un acte d'énergie, pas une direction tentée en vue du bonheur d'autrui ni du mien, pas une droite issue t Noble jeune fille qui, debout, sans vous lasser, si fermement enchaînée au seuil d'une première espérance, ressembliez à une jeune Juive, au bord d'une fontaine ou d'un puits, les mains dans vos vêtements, attendant que le serviteur peu fidèle revint placer sur votre tête l'urne pesante, ou déjà ne l'attendant plus, mais restant, regardant toujours, n'appelant jamais, jamais importune même dans le plus secret désir, appuyée sur votre gentille Madeleine qui grandit moins folâtre et qui n'a pas surpris une seule de vos larmes t ô sublimité simple de la volonté et du devoir 1 quel retour il se faisait ea
2W YOLUPTK
moi-mâme, chaque fois qu'aiosi tous m'apparaisfâeil Il me semblait en ca moment que, malgré' le terme échu des deux années, et quand je devais me prononcer sur son avenir, ce n'était pas d'elle encore que m'entretenait cette ptrsonne de sacrifice, ce cœur voué au service des autres et à son propre oubli; c'était de madame de Couaên, et des reproches et des hontes de cet abaniJon, c'était de cette vive peine que me parlait le plus le souvenir de mademoiselle Amélie. Je ne lui prêtais, croyez-le, que des pensées dignes d'elle; j'interprétais ce qu'elle sentait en vérité, ce qu'elle aurait senti si elle avait tout su; je croyais par moments l'entendre, qui me disait : « Ah ! pour elle du c moins, pour elle, je ne me fusse plainte jamais de <■ mon délaissement, je n'eusse point rougi de vous, û « mon ami ; mais elle aussi quittée, elle aussi peuti être en proie à mes douleurs 1 Ah ! pitié pour ce sein a maternel qui n'a pas de place à cacher de telles « angoisses, pitié pour ce front d'épouse qu'aucune « ombre suspecte ne doit obscurcir I Oubli sur mot, «: pitié et bonheur pour elle, si j'ai encore quelque a droit ! h
Dans les dernières lettres du marquis, il était plus question de la santé de sa femme, et les expressions de vague crainles'y reproduisaient fréquemment. Madame de Cursy m'en parlait sans cesse, et sa petite communauté priait pour la chère absente. Le nom de madame de Couaën, prononcé par hasard dans le monde que je Tovais, m'était devenu une cuisante épine et un supplice. Plusieurs fois, des personnes, qui nous avaient aperçus l'an dernier toujours ensemble, s'informaient oii en était aujourd'hui une amitié si inséparable, et sou* vent, quand J'arrivais dans une compagnie, j'entendais qu'on adressait tout bas cette question à madame R.,' laquelle, au reste, ne manquait pas de me le venir rapporter d'un certain air de dépit, etcommesije lui eusse
TOLUPT*. «47
valo ua afiroDt. Ud jour, à un dtnw chez elle, où il y avaU bon nombre d'invités, la conversationi générale s'ëlaadit aùr madame de CouaëD. Une dame <|ai l'avait rencontrée, en passant récemment à Blois, disaitqu'elle était à ne pas reconnaître, fort maigre, et d'un moment i. l'autre très-pâle ou avec des plaques vives aux joues. Je restai âxe et consterné à ces détails. Madame R. s'^. tait levée sous un prétexte, ei avait quitté la chambre. En rentrant, elle me trouva le visage tout noyé et luttant avec des pleurs que je m'efforçais de dérober aux convives. Quelques instants après, comme on passait au salon, elle s'approcha de moi et me dit dans un éclair irrité : a Ohl vous l'aimeK bienl * Eu ces moments jaloux, le plus subit changement se faisait en elle; ce n'était plus rien du nomd'Uermime; àla soie onctueuse et cendrée de son front, & l'ivoire mat et tiède de sa joue, succédait une légère et dure verdeur comme métallique. Ses lèvres avaient des accents clairs et vibrants, le rire lui sortait d'un gosier moqueur; elle fut d'une coquetterie folle toute cette soirée, je ne pouvais mieux la comparer alors qu'au malicieux sphinx de bronze que je vous ai dit. Je le lui écrivais à elle-même le lendemain ; je me justifiais de mes pleurs, et m'attachais à lut prouver que celui-là ne serait pas digne d'elle, qui, en ma place, ne les Gùt pas sentis déborder. Elle en convenait sans peine, et se désarmait, et reprenait les molles couleurs. Mais la confiance vraie ne se rétablissait pas à fond, ou plutôt elle ne fut jamais, en aucun temps, établie entre nous.
Perplexités, mon ami, que je ne puis vous rendre, si vous-même n'y avez point passé, qu'il ne faut point mesurer à l'étendue des motifs af^arents, et que com-
pliquaient encore ces tristes consolations souillées dont l'effet immédiat attaque si directement la volonté à son centre I Vie tiraillée et nouée dans les plus sensibles portions de l'être t Embarras paralysant H'une nature née pour le bien, d'une jeunesse qui s'est prise au piège, en voulant illégitimement aimer, et qui ne sait plus aboutir en vertu franche ni en désordre insouciant et bardi. Agonie , rapetissement , et plainte des âmes tendres déchues! Ohl j'ai bien connu cette situation fausse et son absurde profondeur, ces dégoûts de tout qu'elle engendre, cet embrouillement inextricable qui meurtrit bientôt sur tous les points un cerveau jusquelà sain, net et vigoureux, cet échec perpétuel au principe et au ressort de toute action,.cette lente et muette défaite au sein des années vaillantes t C'est comme un combat qui se livre incessamment en nous sans pouvoir se trancher d'un côté ni de l'autre, et l'âme en prostration, qui est le prix du combat, sert aussi de champ de bataille et subit tous les refoulemejnts contraires, et ne sait, à la an de chaque journée, à qui elle appartient! Ce sont de longues matinées, attachées et clouéesà une même place, comme par une manie obstinée^ sur un fauteuil, ou dans ses rideaux; la tête dans les mains, les yeux se dérobant, comme indignes, à la clarté du jour, et le visage caché dans un chevet; — plus d'étude, un livre ouvert au hasard, qu'on lit presque au rebours," tant l'esprit est ailleursl quelques gouttes de pluie qu'on écoute tomber une à une dans- la cendre du foyer; de vrais limbes sous une lumière blafarde et bizarre; une inertie mêlée d'angoisse, d'une angoisse dont on n'a plus présents les motifs, mais qui subsiste comme une fièvre longue dont on compte les battements. Et si l'on y repense, un éveil, un ébranlement confus de tous les obstacles, de toutes les difficultés et impossibilités, mais nulle issue, pas une ouverture pour rentrer dans la paix et l'équilibre, pour se replacer dans l'ordre en s'immo-'
VOLOPTÉ. 2111
lant à quelqu'un. Un flot lent qui soulève et remae au fond de nous toutes les étables d'Augias; auo.un torreat qui les purge et les entraine ; — et nous, notre Ame, là devant assise, mais assise dans le supplice de Thésée; attendant comme le paysan imbécile, que ce fleuve croupissant soit écoulé et tari t Voilà où mène le séjour dans ces situations fausses auxquelles on condamne sa jeunesse ; elles portent avec elles et en elles une expiation terrible. De telles misères sont bien à mépriser, mon ami; mais, il faut se le rappeler, si l'on était tenté d'en trop rougir et de s'en accabler d'une âme trop abattue, elles ne sont pas plus à mépriser que tant d'autres misères de notre faute et agonies méritées sur cette terre. Du cdté' du respect humain, qui veut de l'action à tout prix, du mouvement et du bruit jusque dans le mal, et qui rougirait de l'aveu de toute agonie tandis qu'un Dieu a bien eu la sienne, il n'y aurait guère de secours ni d'allégeante parole à tirer : j'entends déjà les reproches durs et les risées des superbes que scandalisent de si abjectes faiblesses. Chrétiennement et aux yeux de Dieu, ces faiblesses, yoyez-vous, ces sueurs tremblantes ne sont pas plus petites que tant d'actes et de résultats dont on se glorifie, que lant de triomphes menteurs qui se proclament, que ces enfers plus ardents des rivalités et des haines, que ces agitations extérieures ou secrètes des Whigs et des Tories de toutes sortes dans les divers étages de la fortune, des honneurs et du pouvoir. Devant Dieu, devant mes frères en Dieu, moh ami, je confesse mes langueurs, je les foule et les humilie en toute honte : devant les autres faiblesses humaines ()ui feraient les fières, je les relève, ou du moins je soutiens qu'elles sont sceurs, et que dans les nôtres, si elles sont plus inactives et paralysées, c'est qu'il entre plus d'âme 'aussi, un reste.de scrupule spirituel, un élément in- 'firme qui n'a plus la force d'être bon, mais qui en a la
cODaciflnea, qui empêche de passer outre, qui suspend et neutralise, qui, chassé de notre chair, se jéfiigie dans nos os, et nous brise, et garnit!
Je me serais pourtant décidé, je le crois bien, àpartir pour Blms sans prévenir madame R. à l'avance, sans obtenir congé d'elle, et en écrivant simplement un soir que j'avais pris sur moi, malgré tout, de me condamner à cet exil de huit jours ; mais une lettre du marquis, cachetée en noir, me dispensa cruellement de plus d'effort; le marquis m'y apprenait la mort subite de son fils, et, muet sur la profondeur de sa blessure, il m'y parlait de sa femme et de l'état alarmant oii ce coup l'avait réduite, me chargeant de réclamer pour lui une permission de retour et de séjour d'une quinzaine à Paris : il voulait la dépayser dans ces premiers instants de la douleur et consulter aussi les médecins. Je courus àM. D...., qui en ûl son affaire près du ministre Fouché, et l'ordre fut expédié de la police en mime temps que ma lettre d'annonce au marquis.
Cet enfant, que nos amis venaient si amèrement de perdre, était l'aîné de sa sœur; il avait au moins sept ans accomplis, étant né en Irlande même, à Kildare, avant l'arrivée en France des époux. Ses qualités précoces librement développées et une pénétrante beauté intérieure faisaient de ce jeune Arthur un être rare, une créature doublement précieuse. D'une complexiou blanche, aux yeux, aux cheveux noirs, le front aisément caressé de songes, d'un naturel très-réfléchi et trèssensible, il tenait de sa mère et de sa grand'mère, de eettelignéeaimantedesO'Neilly. Il était même empreint, au bas du cou, d'un signe de naissance que sa grand'' mère seule avait eu, et dont sa mère n'avait pas hérité. Madame de Couaën m'en ût la remarque un jour qu'elle le déshabillait et l'embrassait sur ce signe avec émotion et respect. Sajeunesœurau contraire, touteLucy qu'elle était et que ^ marraine madame de Cursy l'avait ap-
. oogic
pelée, reeserrée et grave, taciturne plutôt que eileocîeuse, dédaigneuse encore plus que rêveuse, la prunelle bleue et la làrre on peu haute, ananiçait davantage' ressembler & son père et sortir de cette soucjie antique des Goaaên, qui avait longtemps creusé, obscure et solitaire, dans son roc, mais obstinée, virace^ forte. Ces deux enfants s'aimaient tendrement, et le jeune Arthur rendait à sa sœur une espèce de culte délicat et des égards même de chevalier et de poète. A Couaën, il lai tressait des couronnes dans les prés, au bord du canal, et se plaisait h l'en parer durant des heures; elle se laissait faire, assise, immobile et dans le sérieux d'une jeune Reine. Une Ibis, comme on les avait vus, depuis plusieurs jours, s'enfoncer seuls dans une allée du bois, an bout du jardin^ on eut la curiosité de les suivre. Ils s'étaient fait un petit carré 4 part entouré de gazon, et un beau jasmin, au milieu; Arthur avait demandé au jardinier de le lui planter à cette plaoe. A force d'ei^ tendre parler d'Irlande et de Kildare à leur mère, ces enfants en étaient pleins, et la jeune sœur questionnait son frère qui j était né, comme s'il en avait su plus qu'elle. Arthur avait donc imaginé d'appeler Kildare ce lieu-là qu'ils s'étaient choisi conunefaisait Andromaque en Ëpire an souvenir de Pergame, et'comme font tous les exilés. Par une aimableidée de métamorphose, digne de la poésie des enfants ou des anges, )e beau jasmin du milieu figurait leur aïeule madame O'Neilly, dont madame de Couaën les entretenait sans cesse et qu'elle regrettait devant eux. Chaque jour, ils venaient causer avec le jasmin et chanter à l'entour de lentes mélodies. Dans le bouquet matinal qu'ils offraient à leur mère, Arthur et sa sœur mêlaient un peu de la fleur de ce jasmin, pour qu'il y eût un souvenir, un bonjour confus de leur grand'maman, mais sans que leur mère le sût, de peur de réveiller directement ses regrets d'absence. On découvrit à la an tout cela. Ne vous semble-t-il pas
oogic
SSS- TOLDPTÊ.
en cet enfant, & travers un instinct de spiritualité et de prière, saisir une inspiration des fées mourantes, un souffle d'Anel déjà l>aptisé? J'appelais depuis ce temps krihuT notre jeune banie, et ce lut à plus forte raison lorsqu'un jour, après l'avoir dierché longtemps au logis comme tous étaient dans l'inquiétude, je le trouvai sur la montage, assis seulet les yeux en larmes vers la mer sans qu'il me put expliquer comment ni pourquoi il était là. Son pËre l'aimait à l'adoration, et quand il le tenait entre ses genoux, le contemplant et lui arrachant de naïves paroles, et, du sein de son ombre habituelle, s'illuminant doucement de lui, je ne pouvais m'empècher de trouver qu'il y avait dans cet enfant tout tendre et poétique beaucoup pourtant du génie paternel, un germe aussi des inquiètes pensées, un rêve de vague gloire peut-être autant que de tendresse, quelque chose d'une fixité de mélancolie opiniâtre et dévwanle. Ce' noble père souriait en ces moments sans doute à l'idée que l'enfant serait quelque jour un flambeau, une illustration qui réfléchirait sur la race jusque-là inconnueet sur lui-même. Heureux et deux fois sacrés les pères qui . reçoivent d'un fils glorieux l'éclat qui les a fuis et qu'ils auraient les premiers mérité I
Depuis le départ de Couaën, Arthur avait été assez triste et maigrissant, malade dans sa sensibilité. Les bons soins du petit couvent ne lui avaient pas fait oublier la grève et les bois. Dans les commencements, il demandait souvent à sa mère, mais en se cachant de madame de Cursy, pour ne pas avoir l'air de la vouloir quitter : « Maman, reverrons-nous bientôt la mer? » Madame de Cursy, un jour, en traversant le jardin pendant l'office, les surprit, lui et sa sœur, qui psalmodiaient, à l'unisson des vêpres, cette espèce de couplet de l'invention d'Arthur :
Bon Diei). rendei-nous la mw
Et la montagne Saial-Pterre,
D,u-,;.aL,G00glc
Et notre petit jardin Et grand'nuunan le jasmint
Le caractère de sa sœur devenait aussi plus difficile, elvolontiers capricieux ou impérieux. Nousavions quelquefois des discussions avec madame de Couaën sur la direction qu'il aurait fallu donner à ces jeunes êtres; mais naïve, excellente sans effort, et n'ayant eu que les baisers maternels pour discipline, elle entrait peu dans ces nécessités ;etmoi, qui m'offrais à cette tâche, auraisje eu la persévérance et le désintéressement de la remplir? Dans le court séjour que j'avais fait à Blois, Arthur, profitant d'un moment oîi j'étais resté seul près de son lit (car il se trouvait alors malade}, m'avait dit : a Pourquoi ne viens-tu plus avec nous?tu nousfaisde la peine, s Je ne sais ce que je lui répondis; il ae tut comme s'il eût pensé beaucoup et ne me questionna plus. La petite Lucy, plus fiëre ou moins sensible, ou plus discrète encore, ne m'aurait rien demandé.
Et quand je vous peins ainsi ces deux beaux enfants par les traits qui les détachent du fond commun de leur ftge, je ne prétends pas dire, au moins, que ces traits distinctifs apparussent continuellement en eux et en fissentd'avancede complets modèles. 0ht non pas {souvent Arthur le barde était bruyant, altier ou mutiné; souvent sa royale sœur était familière, babillarde, ou d'un rien émue et en larmes; souvent ils folâtraient et sa confondaient à nos yeux selon les grâces et toutes les contradictions de l'enfance.
C'était donc un de ces chers objets que venaient de perdre nos amis. J'étais présent à les attendre lorsqu'ils arrivèrent en pleine nuit au petit couvent. 11 n'y eut entre nous que des mains pressées, des embrassements étouffés, sans parler de rien, sans rien nommer. Elle me parut au premier coup d'œil moins changée que je ne l'avais craint, et toujours belle.
Le lendemain matin, je les vis l'un et l'autre, et
M VOLGPTÉ.
d'abord séparément. Avec lui, dès que j'eus osé toucher l'immense plaie, je fus interrompu par un geste négatif, irrévocable ; je balbutiai et n'essayai pas de poiu^uivre. Il y avait, je le sentis aussitôt, dans sa douleur plus que celle d'un père pour son enfant; il y avait l'idée d'enfant mâle, de premier-né ravi, le deuil d« nom éteint, quelque chose de blessé autre part encore qu'aux entrailles, une portion d'amertume non avouabla parce qu'elle avait sa source dans l'antique préjugé plus avant que dans la nature; et nulle consotatios dès lors si mêaie aucun laogage possible à ce sujet. II aimait sa ûlle, sa elle si seml^ble à lui daue une saiaonsi tendre, sa tiorte image traduite en g^ilillesse et es beauté, mais elle ne remplaçait rien à ses yeux ; au Sis seul pouvait lui cacher le vide des ténèhree. Était-il bomme k en désirer un eocore, 4 recommencer une «q>éraBce? Si les médecins le rassuraient su/ la santé de madame de Couaën, si, dans son orgueil de race, il veuiiît à redemander l'e^wir d'un héritier mâle à la mèred'ArUiur... en cet édair, mon front se couvrit de honte, et je souhaitai que les médecins la trouvassent nul. la jugeassentatteiate de mort.
Elle était mal en effet; )e jour me la montra plu» douloureuse et affaiblie. Elle, du moins, elle était toulâ uèreetrien^e mère;elle me parla la premièrê de son ûls, se rejeta tn pleurant sur sa fiUe qu'elle baisait, et qui, debout et morne, semblait porter toute cette affliction et contenir, pauvre enfant) la sienne. Va mot de madame de CouaSa me révéla sous la plaie vive le ravage d'une méUncolie bien profonde : n Ce coup, disait-elle, était un châtiment mérité pour avoir désiré quelque chose hors du cercle tracé, boi^ de la famille, etelle avait été frappée au dedans eomnoâ par un rappel sévère.» Je voulus vainement combattfe cette interprétation, qui me parut lugubre et qui n'était que rigoureusement chrétienne: mais elle n'avait pas de pensées
VOLUPTÉ. ta
i ]a légère ; ceUe-ci avait pris racine ea elle daraat tout BOD séjour délaissé à Biois, et l'y avait obséda constammest ; la mort de aon fils n'avait ^t que coolirmer une crainte préexistante.
Elle me conta cammeot le corps embaumé était parti pour Couaëu, sous la conduite du vieus serviteur François, et que le marquis, durant une veillée lamentable, avait tout fait lui-même, qu'il avait tout scruté, tout enseveli, tout cloué de ses mains, sans soufirir témoin ai aide.
Dès ce premier jour, je sentis la gène de ma situation nouvelle ; l'heure de voir madame R. étant arrivée, il fallut quitter madame de Couaèu. Ses droits anciens, n douleur récente n'allaient pas jusqu'à me retenir une demi-journée entière; une autre avait l'empire du moment. Madame R. vint le soir embrasser son amie. Cette première visite se passa bien. Madame R. pleura beaucoup, et s'abandonna avec naturel à tout ce qu'inspirait un ^>ectacle à abattu; mais, les autres lois, ce &t moins simple; la vanité revint, la rivalité se ({lissa. J'évitais avec elle toute démonstration trop particulière; mais d'un geste, d'un clin d'œii, elle savait asseï marquer son ascendant sur moi et dénoter notre intelligence établie. J'allais chaque matin, avant deux heures, au petit couvent; puis madame de Couaên avait beau me vouloir retenir, je m'échappais et volais à la Chaussée-d'Antin, où, saignant encore d'impreftsioDS graves et afOligéés, je trouva» souvent un accueil aigiî et mille jalousies en éveil. Tous ces petits grie& entraient, s'accumulaient en moi, y brisaient, pour ainsi dire, leurs épines, et, s'il n'en résulta sur le temps aucune grande secousse, ils se retrouvèrent plus tard avec usure. Soit amitié au fond, soit secret désir de surveillance, madame R. vint passer près de madame de Couaên plusieurs des soirées de cette quiniaïne, tantôt seule, tantât accompagnée de sa tante. Fwt
. '.oogic
2jfi . VOLDPTÉ.
occupé que j'étais en ce raois-là de certaines ^nces du soir sur le ma^étisme animal, je faisais pourtant en sotie de revenir toujours à temps pour reconduire madame R., mais quelquefois à temps seulement, et sans prendre longue part à l'entretien. Madame de Couaên ne perdait rien de ces concordances, et en souffrait.
Cela se voyait surtout au sourire d'adieu qu'elle tâchait de nous faire aussi bienveillant que son triste cœur, à ce sourire qui ne réussissait pas à en être un, et qui me semblait dans cette douce pâleur une ride criante. vous qui avez trop vieilli par l'âme et souffert, si vous voulez déguiser le plus amer de votre souci, ne riez jamais, ne vous efforcez plus de sourire !
Un soir que nous avions laissé percer, madame R. et moi, nos arrangements pour une sortie projetée, madame de Couaên se trouvant debout avec nous près de la fenêtre par une lune sans nuages, devant une nuit de magnificence qui nous assurait un beau soleil du lendemain, me demanda de la conduire elle-même dans la matinée suivante à la promenade et à quelque boutique. Elle me le demanda comme pour montrer qu'elle n'était pas piquée ni jalouse, et comme une sœur demande h son tour après qu'une autre sœur a obtenu. J'eus un court moment d'hésitation dans ma réponse, tant à cause de madame B. présente, que parce que cela tombait réellement à travers mes heures occupées. Ce presque imperceptible mouvement fut bien sensible & madame de Couaên ; elle se rétracta aussitôt, s'accusant d'être indiscrète et d'abuser légèrement de moi. Il fallut toutes mes instances pour recouvrir ce premier effet et la résoudre Et vouloir encore.
Il y avait un an vers la même époque, dans les mêmes lieux, que nous ne nous étions promenés ensemble; J£ me sentais lié, garrotté par d'autres sehnents ; je m'étais dit de bien mesurer mes paroles. On ae crée une ombre
VOLDPTÉ, Ï37
d'honneur qu'OD essaye de suivre dans cette violationde toutes les lois. Les terrasses exposées, les marron- Diers et les marbres émaillés de frimas, ces mêmes lisières des allées qu'anime )e soleil d'une heure, nous revirent tout changés. Je voulais prendre d'abord un autre tour du jardin; elle insista pour les anciennes traces. Qu'étaient devenus nos promesses et nos projets de bonheur?... Sa fille chehiinait seule à nos côtés.
Il semblait qu'elle avait dessein de subir lentement le contraste des impressions d'autrefois et de celles d'aujourd'hui, d'en tirer un enseignement austère. Elle ne provoqua de moi aucune esplication et ne parut pas en attendre. Hais calme, sensée, avec son accent d'imar gination native, et soutenue par un flot intérieur profond, elle parla be-aucoup et presque seule, dévoilant peu à peu sous le ciel tout un lac nocturne de pensées ensevelie.
Elle disait qu'il y a un jour dans la vie de l'âme oti l'on a trente ans; que les choses apparaissent alors ce qu'elles sont; que cette illusion d'amoar qui, sous la forme d'un bel oiseau bleu, a voltigé devant nous, sauté et reculé sans cesse pour nous inviter à avancer, nous voyant, au milieu, bien engagés dans la forôt et les ronces, s'envole tout de bon ; qu'on ne le dislingae plus que de loin par moments au ciel, Usé en étoile qui nous dit devenir; que, vivrait-on alors trente ans encore et trente autres sur cette terre, ce serait toujours de même, et que le mieux serait donc de mourir, s'il plaisait & Dieu, avant d'avoir épuisé celle uniformité; qu'on deviendrait même ainsi plus utile à ceux d'en bas en priant pour eux.
Elle disait qu'il y a pour l'âme aimante une lutte bien pénible ; c'est quand l'oiseau d'espérance, qu'on croyait parti pour toujours, redescend encore un instant et se pose; quand on a un jour vingt ans et le lendemain trente, et puis vingt ans de nouveau, et que l'illusion et
TOOgIc