S9B TOL0PT
■ la réalité se chassent l'une l'antre en nous plusiOTrs fois dans l'espacedepeQd'beBres; — mais j'ai les trente ans désormais sans retour, ajoutait-elle.
Elle confessait avoir toHjouPS eu an monde ea elJemëme, un palais brumenx enefaanté, une verte lande sans fin, peuplée de génies affectueux et de son^ ; avoir vécu une vie idéale tout intense, toute confiante et longtentps impénétrable 'aax choses; mais que c'en était fett enfin chez elle, et plua rudement que chez d'autres, d'un seul coup.
Elle disait aussi, je m'en souviens, que l'ittasion on l'amoor qs'on porte en soi à vingt ans ressemble à an eoIMn- dont le fil est orné de perles; mais, au collier de trente ans, les perles aont tombées; il n'en reste gne le fil, qui dans un coeur fidèle, du moins, est indestructible et dure cette vie et l'autre.
Elle disait naturellement de ces choses qui aeniblaient cueillies sur k trace des Esprits des nuits dans les brsyères matâmeUes, m^is de ces choses relevées avec sagesse et mûries dans nn cœur tendre.
Et tottt en proférait cette science amèro de Job d'une douce lèvre de Moëmi et avec un souffle d'âme qui se se lassait pas, la fatigue de marcher la pr«iait fréqueniment. ie chofsissais, pour nous y asseoir, les bancs tes pins attiédis, comme j'avais espéré faire autrefois pour a. mère à Kildare; et puis nous nons remettions eo narche an soleil.
Une pensée encore qut s'offrit dans le cours de sa plainte et qui ne craignit pas de s'échapper, c'est qetJi y a un jour de découverte bien dure, lorsque après s'être Jcru nécessaire à quelqu'un et avoir cru quelqu'un insé^ ^arable d'avec nous, le cœur se détrompe, et qu'à un 'certain soir, tout te monde retiré, on se jette à gmoux, ta fece dans ses mains, priant Dieu pour soi, pour sa propre paix, et ne pouvant pfais rien directonent dans te honheur ou le malheur d'un amin,
L,n;,aL,G00glc
Ellese reprocfaaff d'aToirtropnégli(^Dieu jasque-U, de s'être trop rarement approchée dn seul eflieaoe^ permanent Ctmsoîatear. Elle souhaitait une' vîe phts retirée, plus étroite encore. Un couvent à Bk)is avec sa fille fforaitété swi Tœu; car etie' eraignnt, (fisaitelle, d'étrB tout à fait iiratîTe et eomm» Arang^re à M. de Conaêtt, une pure cause poar tui d'babitutdle inquiétude.
J'essayais de jeter à trarers son effusion, qui re}H«nait sans cesse, quelques mots de réfirtation incertaine; qa^I y a une sorte d'illusion aussi dans le trop de désctrusement; que souvent les apparences sont pires que les intentions qu'elles accusent. Mais elle se paraissint pas entendre ni demander de réponse; elle c(HitiTtaait toujours; pas d'aigreur, pas d'allusion fine «t éét&m^ née, mais ane pleine et générale application de seB paroles aux faits accomplis; une Forme clëmento, un fond de jugement irréfragafole. Toute cette bymne plaintive épuisëe, notis étions près de qurtter te jardin, quand une charmante entiint, qui paasa derant nooi^ attira mes r^ards, et je crus reconnaître Madeleine de Guémio. L'idée de mademoiselle de Liment «fUi pouvait être à Paris, m'assaillit bruiquement; jie le dis à madame de Couaën, et nous nous hâtâmes, pour nous en assurer, vers les d«iî personnoe qui précédaient et avec lesquelles marchait l'enfaitt. Hadonoits^e de Liniers (car c'était bien £Ale qm, tout aoawUe»lement arrivée, se promenait U tme cette daane, anciesne amie de sa mfire) toumA la tète an hImb moment et me reconnut. Madame de C*uaë« et elle ne s'étaient jamais rencoatrées; mais eMes s'éÉaÎHnt écrit, elles s'aimaient. HademoiEieUe de Liniers avait appris déjà la perte funeste'; ces dcui femmes, k peiae nommées l'une à l'autre, s'embrasB^eBtémoesïvoyast ceta, la jeaoe Madeleine, pins grasde, baisait au front '' la petite Lucy, sérieuse et étonnée. Oa aefffxait et as
C'.oogic
voir; je demandai à mademoiselle Amélie la permission de l'aller saluer; et nous rentrâmes, — chacun, hélas I avec quelle charge accrue et quelle rude moissoD de pensées !
Le soir même de cette promenade, comme nous étions réunis chez madame de Couaêa et que madame R. et sa tante venaient d'arriver, la conversation s'engagea entre le marquis et moi sur la politique. H parlait, avec un redoublement d'âcreté, de l'Empire, de cette mystitication insolente, et de l'immense ruine que la hauteur de l'échafaudage préparait. D'ordinaire, quand le marquis s'échappait de ce côté, je courbais la tête à son aquilon, et respectais, sans essayer de l'entamer, cette conviction orageuse où tournoyait une âme inexpugnable ; mais ce soii'-là, soit que ses préven. tions me parussent plus énormes et insoutenables, surtout & la suite de cette clémence et de cette justesse d'idées de madame de Couaën, soit que la présence de madame R. introduisit quelque aigreur et une pointe d'amour-propre dans mon impression, sans que je pusse m'expliquer comment, je me trouvai, après quelques minutes, en contradiction ouverte avec lui. Je ne justi&ais pas l'Empire; j'alléguais seulement sur l'éclat de ses armes, sur sa force, sa solidité actuelle et ses bases suffisantes dans la nation, des raisons assez évidentes, et si évidentes même qu'elles me donnaient trop aisément le rôle du clairvoyant et du sage. Mais je disais tout cela d'un ton contrariant, d'un air d'impatience et de révolte, et c'était la première fois qu'avec le marquis pareille chose m'arrivait. Étonné de cette forme nouvelle contentieuse dont je m'étonnais pour le moins autant que lui, il enraya son ardente invective et entra avec une douceur singulière et une netteté soudaine dans la discussion que je lui ouvrais, me surprenant à chaque instant par ce mélange de haine aveugle et de condescendance, et par la Fermeté, la pé-
VOLUPTÉ. sei
m^tration de certaines vues, au sortir d'assertions toutes passionnées et d'elles-mêmes croulantes. C'est une épreuve que j'ai d'abord faite sur M. de Gouaên, et que ■ j'ai depuis' eu l'occasion de vérifier souvent, mon ami, combien cbez les hommes forts de hautes parties d'intelligence et de génie sont compatibles avec les déviations et les défectuosités les plus abruptes. On croit les tenir, et ils échappent ; on les a étudiés durant des années, on a déterminé la formule de leur caractère et de leur nature, comme pour une courbe difficile; un aspect imprévu vous déjoue. « Je le vante, je l'abaisse, a dit Pascal, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible. » Ce que l'illustre penseur a dit de l'homme abstrait, de l'homme eu général, n'est pas moins vrai de cjiaque individu marquant. Plus l'individu a de facultés et de ressorts intérieurs, quand la religion n'y tient pas la maiiy, plus le faux et le juste se mêlent en lui, coexistant bizarrement et s'offrent à la fois l'un dans l'autre. La corruption, la contradiction de la nature spirituelle déchue est plus visible en ces grands exemples, tout ainsi que les bouleversements de la nature physique se voient mieux dans les pays de volcans et de montagnes. Quel chaos! que d'énigmes ! quelles mers peu navigables que ce» ftmes des grands hommesl On heurtait sur un rocher absurde (1}, et voilà que tout à côté on retrouve la profondeur d'un Océan. On en désespérait, et soudain forcément on les admire. Leurs plus grandes parties gisent près de défauts qui sembleraient mortels. A tout moment, si on les serre de près, il fout revirer d'opinion sur leur
(I) Un ToeJitr abmrde, eomme qui dirait un rocher d'nbturdith,
un rocher tourd. Ainsi l'on dit une éaont intentée. Homïre, parlant du supplice de Sisyphe, (t osé dire la pierrt impudente, que MarmoDtel a crillquje. Je ne prËtends pas d'&iiieura Juatifler i'eipreuloQ d'Amaury ,ie l'eipllqae. (Hôte de VEdileur.)
oogic
ta VOLUPTÉ.
compte. On ne s'aecoatame à cela que plas lard ; car d'abffld on veat eA l'on se crée des h<mimes tout entiers.
Dam cette drâcuMÎon d'alors, au reste, le snrqnls D'avait tort qu'A demi contre moi. Ce qu'il a\'ai]çaft de l'Empire était exorbitant, intolérable & entendre, voe raie révolte à l'oreille du bon sena jadidensj mais il y avait une id^ perçante. On a dit que toute erreor n'est qu'une vérité transposée. Toute éRormité dans les écrits d'un certain ordre n'est souvent qu'une grande vu* prise hors du temps et du Uea, et ne gardant aucun TUppott réel avec les objets environnants. Le propre de certaines prunelles ardentes est de flranchir du r^ard les intervalles el de les supprimer. Tantôt c'est une idée qui retarde de plusieurs siècles, et que ces vigonreux esprits se figurent encore présente et virante; tantôt c'est une idée qui avance, et qu'ils croient incontinent réalisable. H. de Couaên était ainsi; il voyait 1814 dès 1804, et de là une snpérîorité ; mais il jugeait 1814 possible dès 1804 ou 1805, etdelàtoat un chimérique entassement. — Voilà no point blanc à l'horizon, chac^ jurerait que c'est wn nuage. « C'est une montagne, > dit le TOyageur h l'œil d'aigle; nais s'il ajoute : ■ î(oH9 y arriverons ce soir, duis deai heures ; » si, à chaque heure de marche, H crie avec emportement : « Nous y sommes, > et le veut démontrer, il choque les voisins avec sa poutre, et donne l'avantage aux yei^i moins perçants et phis tisbitoés à la plaine.
Engagé comme je l 'étais contre H. de Couaâi, et après le premier bond irréfléchi, j'essayai la retraite et de redescendre de l'assaut de cette citadelle honnêtement. Mais le mouvement de discussion était donné ; une négation en ramenait une autre; toutes mes objections amassées de longue main taisaient face malgré moi. On bien, quand tout avait l'air de tomber natnreUement, je prolongeais à mon tour, espérant une occasion de
TOLCPTJI. 263
réparer. A la un, m'écontent, blessé d'^avoir bissaé, je sortis. De devant pas reconduire ce soir-lh madame A. Madame deCouaêD, dans le trouble muet où l'avait misB cette scène, me suivit jusque hors de la sac«iiide diambre, au haut du petit escalier. Ce n'était plus U Ëmnie calme du maiiu, dans aa géiaissante et traiquiJle psalmodie. Elle me damaud^ à mote pressés m qufij'sTais oootreelle; àqui j'en voulais; à quoi j'avais BODgé? SajcHieétait en &u, eiifi tenat mes maios, et je lui sentais une agitation extraordinaire. C'était la se* CDode iWB qa» je Vmtrevoyais sous ceUe lueur enflammée; U]H'emière avaitété l'année précédente, dans o^te maison de sauté du boulevard, k quekjues partdu aini^res de moi, tandis que te marquis était à écrire. — ^Je la rassurai k mots aussi ctùifuâ que lea siens, et m'enfuis eu proie à mille puissances.
Hais à peine était-elle rentrée (je l'ai su depuis d'ellemême) que, s'adreesaot à madame R. ou î sa taut^ elle dît, par forme de deniMiuestioa, qoe ces dames m'avaient tu iMen souvent durant cette losfjue année, et 1« tante, sans malice, au lieu de OuitouvaU, qu'aiw rait répimdu madame &., réptmdit .- < Ob t moa Dieu, oui, tofut letjouri. > Ce mot Ëatal précisait tout.
Le leodemaiit, la consultation des médecins avait Ueu; lecélèto'eCorvisart devait en être, i'altai de bonne beure, an peu timidement, affronlâr Les vissas de la veiUe. Je trouvai k madame de Gouaen un air composa rtdrcoQ^iect. Le marquis fut cordial ; je le tirai à part AD entrant, et lui exprimai mes firancbes excuses pour ma conduite du soir, mais bien moins vivement encore que je n'eu sentais de honte. Il me semblait lâche et (aruel d'avoir pria eette noble ool^ au dépourvu, à» l'avmr &it rentrer en elle sans pitié, 6t de n'avoir pas respecté un f(Nids d'inviolable douleur jusque dans cette divagation violente. H. de Couaën m'arrâla eourt avant que j'wisse fini : 5 Amaury, me dit-il, combattea-moi,
. oogic
réfutez-moi à extinction, pourvu que tous nous aimiez I » — Et je l'aimais en effet, comme je l'éprouvai alors et de plus en plus dans la suite ; je t'aimais d'une amitié d'autant plus profonde et nouée, que nos natures et nos &ges étaient moins semblables. Absent, cet homme énergique eut toujours une large part de moiméme; je lui laissai dans le fond du cœur un lambeau saignant du mien, comme Hilon laissa de ses membres dans un chêne. Et j'emportai aussi des éclatsde son cœur dans ma chair.
Et pourtant, si je m'en rapporte à quelques mots de madame de Couaëa durant ces huit derniers jours, et à des indices môme directs qui ne m'échappèrent pas, à l'accent parfois plus brusque, au regard plus errant du marquis, à une sorte d'impatience, moi présent, qui se décela en deux ou trois circonstances légères, l'effet de la discussion malencontreuse ne t^t pas si vite effacé ; cet esprit véhément en conçut et en garda quelque ombrage. Chose étrange I quand je lui avais avoué par une lettre assez confiante le péril et les scrupules de mon âme, il n'y avait pas cru, il ne s'en était pas effarouché du moins; et voilà qu'après une longue absence, après une négligence et une intidélité d'affection trop évidentes de ma part, à travers une contradiction politique accidentelle, il s'avisait tout d'un coup d'une ride jalouse, comme si, en ces sortes de caracrëres superbes, l'éveil même dans les sentiments plus tendres ne pouvait venir qu'à l'occasion d'un choc dans les sentiments plus fiers. Le particulier en ceci était que le côté orgueilleux choqué n'avait manifesté aucun émoi, n'avait gardé aucune trace ni rancune, et que tout était allé retentir et faire offense au sein d'une idée si dissemblable. Mais peut-être aussi n'était-ce de sa part qu'un résultat de sagacité rapide, et se disait-il qu'indifférent et désorienté comme je l'étais en politique, pour le prendre sur un ton si inaccoutumé avec lui, il
VÛI,0PTÉ. 263
fallait qu'il y eût eo moi altération et secousse dans d'autres sentiments plus secrets.
Quoi qu'il en soit, admire?., mori ami, les conséquences inextricables de mes fautes. Par moi un sçuci de plus va s'attacher dans leur exil à ces amis accablée. Je trouve moyen au dernier moment d'aigi-ir le sombre deuil de l'un, d'obscurcir l'angélique résignation de - Tautre, d'enfoncer un gravier de plus sous leurs pas meurtris.
Cette matinée même, je me présentai chez mademoi' selle de Liniers sans l'y rencontrer. Il y a des jours oit tout est en suspens, çt où la destinée s'accumule en silence. Je ne vis madame R. que l'instant indispensable. Le soir, je revins au couvent savoir la décision des médecins ; le marquis; plus rassuré, m'en dit les points principaux, qui me parurent se rapporter à une maladie présumée du cœur. 11 ne me laissa pas de toute la soirée seul avec madame de Couaën. Mon pressentiment était extrême. Je me voyais assiégé entre trois êtres tout d'un coup rapprochés sans s'être entendus. Pas un ne faisait un signal vers moi, et ils me tenaient pourtant chacun par un étroit et fort lien. J'allais, je tremblais de l'un à l'autre, dans une inexprimable sollicitude, comme un fétu agité par les vents, comme l'aiguille aimantée hésitant avec fièvre entre trois pôles différents et qui font triangle autour d'elle, comme ces gi'êlons de gi'êle, au dire des physiciens, qu'attirent et repoussent sans fin des nuages contraires. Allées et venues infructueuses, épuisement fébrile dans de grisâtres intervalles, c'est trop là l'histoire de ma vie en cet âge le plus fécond.
Il y a dans les cercles d'Enfer, non loin de la région des tièdes, ou peut-être au bas des rampes du Purgatoire, une plaine non décrite, seul endroit que Dante et son divin guide n'aient pas visité. Trois toursd'ivoire s'élèvent aux extrémités diverses de cette plaine, plus
. .oogic
ou moins belles et éclairées de loin à leur cime, mais séparées par det raTin&, des marais, des torr«uto pea guéables, et chacune à ans jouroée et demie de marche des deux autr«a. Un péoitent voyageur chemine entre ^les; mais il arrive toujours au pied de la tour oit il va, après que le soleil est couché et que les pwtea sont closes. Il repart donc en sueur et haletant vers une des tours opposées; mais, s'oubliant, hélas I quelques heures dans les marécages «i. les fanges du piilieu pour y assoupir sa fatigue, il n'arrive à cette autre tour que le leodemaiD trop tard encore, après la couchw de l'astre. Et il repart de nouveau, jusqu'à ce qu'il arrive &la troisi^ie; mais elle vient de se Germer aussi; et il recommence toujours. Cest le ch&timeot, mon ami, de ceux qoi ont usé leur jeunesse comme mtù, et ne l'oot pas expiée.
Le jour d'après (car il voas faut bien haleter jour par jour sur ma trace], avide de quelque explication et de quelque soufQe qui Ût mouvement dans mon incertitude, vers une heure, espérant la trouver seule, je me rendis chez maHainH de Gouaën. Une voiture arrêtée à la porte extérieure me contraria tout d'abord- on ne put me dire le nom de la personne en visite; j'entrai. Mademoiselle de Liniers était & câté de sa nouTelle amie sur une chaise basse, sou chapeau ôté, et comme après une intimité déjà longue. Madelàue et Lucy debout à l'autre fenêtre contrastaient doucement avec le groupe maternel, attentives qu'elles étaient à quelque jeu et confondant leurs chevelures. Pauvres enfants t puissent-elles avoir ignoré toujours combien il est parfois doulour«ix et sublime à deux femtnes de s'aimerl Mademoiselle Amélie, plus blanche et, depuis le dwnier jour de la Gastine, d'une aeige plus afFermie h son front que jamais, ne rougit pas en me voyant : elle y était préparée; — tout entière d'ailleurs à l'impression de madame de Gouaën, elle ue recevait rien qu'à
VOLUPTÉ. m
TomttTe de cette â^re enfin connue, qu'elle «vaH l'air de servir et d'adorer. Celle-ci, qui ne savait pas te plus pur et le plus eacbé du sacrifice, agissait avec la noble Amélie comme par cette dirination compatissante qui révèle aussitôt leurs pareilles aux belles ftmes éfnt>uvées. Le discours qu'on tenait était simple, peu abondant, facile à préroir; nne mélodie de sentiments voilés y soupirait. Je parlais peu, j'étais ému, mais non mal à l'aise. Dans cette pose nouvelle où elles m'appanissaient, il n'y avait pfrint de contradiction nî de déchirement k mes yeux entre leurs deux cœurs. Tout à coup on frappa k la porte de la chambre : madame R. entra. Je compris que quelque chose s'accomplissait en ce moment, se dénouait dans ma vie ; qu'une conjonction d'étoiles s'opérait sur ma tSte; que ee n'était pas vainement, 6 mon Dieu I qu'à cette heure, en cet endroit réservé, trois êtres qui s'étaient manques jusque-là, et qui sans doute ne devaient jamais se retrouver ensemble, resserraient leur cercle autour de moi. Quel changement s'introduisit par cette venue de madame B. 1 Oh ! ce qu'on se disait continua d'être bien simple et en apparence affectueux. Pour moi, en qui toutes vibrations aboutissaient, il m'était clair que les deux premières âmes de sœurs s'éloignèrent avec un firémissement de colombes blessées, sitdt qae la troisième survint; que cette troisième se sentit à !k gène aussi et tremblante, quoique légèrement agressive ; il me parut que la pieuse union du concert ébaodié fit place à une discordance, à un tirailleiDent pénible, et que nous nous mimes, tous les quatre, à palpiter et à saigner. Voilà ce que je saisis : pour un autre qui n'eût rien su, pas une différence de visag* onde ton n'eût été sensible. Le marquis entra bientôt; mademoiselle de Liniers se leva après quelques minutes et sortit. C'en était fait; quelque chose dans ces destinées un instant assemblées était rompu et tranché dès
. .oogic
268 VOLDPTÉ.
(à pr^Qt, quelque choae qui ne se retrouverait plus. Je Dé savais quoi encore, je ne disceriiais rien de cette conclusion, bien que j'y crusse fermement.
* Les résultats, à vrai dire, ne se font pas hors de nous, mon Dieu t et par l'action des seuls mouvements extérieurs, par l'opération de certaines lignes qui se croisent, qui se nouent ou dénouent fatalement ; il n'y K plus de magie enlaçante, les enchanteurs ont cessé, et l'homme, qu'a délivré votre Christ, intervient ; mais les mouvements du dehors, que trace votre doigt, servent à amener les résultats réels, les l'ésultats vivants!, qui naissent en nous du concours de votre Grâce et .de notre désir; ils les préparent, les provoquent et le's hâtent, Les expriment souvent à l'avance et les signifient. Vous nous offrez parfois. Seigneur, quand vous le daignez faire, l'intention et le canevas dessiné de la trame, comme à l'apprenti du tisserand ; il faut que nous y mettions la main pour l'achever ; il faut que notre volonté dise oui ou non à votre proposition re< doutable; ou notre indifférence muette est déjà même une manière funeste de t«rminer. Je fus bien lent à comprendre et à agir dans le temps présent, je compris pourtant à la longue; mais, à partir du moins de ce premier moment, le canevas céleste, le dessin suprême, l'énigme de cette rencontre emblématique entre quatre destinées resta suspendue nuit et jour à mes regards comme un objet de fatigue et de tourment, jusqu'à ce que j'y lusse le sens lumineux.
Au plus épais de la forât humaine, par des sentiers divers et d'entre les broussailles qui dérobent tout horizon, étaient arrivés sur un même point à la fois les trois êtres rivaux, tour à tour préférés, trois blanches figures. Et je m'y trouvais aussi à l'improviste, au milieu; on avait souri en s'abordant, on s'était parlé doucement avec négligence, sans avoir l'air de s'étonner; mais, & travers cette tranquillité de parole, un chan-
geraent solennel alentour a'était accompli. Lea'seDtiers, , tout à l'heure invisibles, étaient devenus peu & peu quatre sombres routes en croix. Et les trois femmes se saluèrent, et prirent cliacune une de ces roufts; et il ne restait plus que la plus escarpée et la plus sauvage par oii personne n'allait : était-ce la nrieone, ou qu'elle autre devais-je suivre? — Cette image de ma situation nouTelle se précisa tout d'abord à mes yeui ;ire carrefour désolé de la forêt me fît un désert plein d'effroi. Redescendu de ma vision d'isaïe, j'en répandais l'ombre jusque sur les êtres les plus rianl : Matifeleine, Lucy, me disais-je, pauvres enfants qui avez joué en- , semble une fois, comme deux sœurs, vous rétrouverezvous jamais dans la vie?
Le permis de séjour du marquis tirait à sa fin; il netémoigna point en désirer la prolongation. Je les vis, elle et lui, toute cette dernière semaine, et le plus souvent matin et soir ; mais il y avait dans notre intimité subsistante je ne sais quel empêchement sourd qui s'était créé. Un jour le marquis m'avait laissé en conversation avec madame de Couaën; en rentrant une demiheure après, il m'y retrouva, et involontairement, d'un ton que je crus altéré, U lui échappa de dire : c Ah I vous êtes là encore! > Quant à elle, dans nos instants solitaires, elle avait repris sa première attitude-navrée et résignée, avec des accents de confiance ingénue : it Est-ce que vous êtes bien changé pour nous ? me demanda-elle plusieurs fois; est-ce bien vrai qu'une autre nous a remplacés! Quoi! durant un an, tous les jours I n Etelle me citait ce mot delà tante de madame R. Pour toute récrimination contre celle qui s'appelait son amie, elle ajoutait : a C'est bien mal à elle, car j'étais la plus ancienne près de vous. » Hélas! elle ignorait qu'une autre, cette jeupe fille même des derniers matins, était près de moi plus ancienne encore. J'eus le temps, avant te départ, de faire lire à madame de Couaën
im oBirage nouvean qui m'arait à fend remué par le rapport frappant des situations et des soufTrances avec les nôtres : l'histoire de Guslave de'Linar et de Valérie. Plus les choses écrites retracent avec fidélité un fait 1^1, un cas iudiTiduel de la vie, et plus elles ont chance par li même de resseml^r à mille autres faits presque pareils, que recèlent les humaines existences. Madame de Gouaëa lut, et s'attendrit extrêmement sur Gustave, sur Valérie, sir le »(^le caractère du Comte, sur le petit Adolphe mort au berceau, sur tant de seoites ressemblances. J'essayai de lui faire entendre qu'égara par la passion comme Gustave, je n'avais cherché loin d'^e qu'une BisDca; que c'était une liaismi d'un ordre assez fragile où j'avais voulu m'étourdir; que d'ailleurs, nutle infidélité irréparable n'était consommée encore, et ^"il pouvait toujours être temps de briser. Elle m' écoutait, mais sans s'ouvrir à mes raisons obscures, et ne ooncevamt d'autre inM^ité que Tmâdélité du cœur. Elle me savait gré toutefois de ce geste d'effort pour réparer; et puis elle se reprochait presque aussiitH w regard en arrière, après te coup funeste qui l'avait, disait-elle, pvnie et avertie.
Le jour de son départ, ette me remît pour naiSemoIselle de Lîniers ub billet d'adieu et d'exeuses, ne l'ayant pu visita. Elle me Ht qu'à moi, elle m'enverrait dès aOB arrivée là-bas au souvenir. Le marquis me parla de passer chez eux quelques semaines au voisin {ffintenq>s. Mais ce second départ, quoique plus décisif et plus dédiirant que le premier, m'a laissé moins d'empreinte : natr« ftme n'est viei^e qu'une fois pour la douleur comme pour le plaisir.
Dans l'après-midi qui svîvit la séparation, je me rendis diez mademoisdledeLiniers;^ellen'y était pas; je donnù la lettre pour elle, nuais cette lettre n'était pas seule, et, après mainte lutte et combinaison, j'y avais eaferM^ une feuille de moi dont void le sens ; « La
■ personne que j'ai revoe après deax ans ai indulgente d et si digne se soaTÎendra-t-elleqa'au précédent sdieu « cetermede denx années avaitétéjeté en avant comme
■ une limite où Ton avait espoir de se rejoindre? Oh ! « je ne l'ai pas non pins oublié. Hais faatril lui confe»t ser, en me voilant le visage, que, durant cet espace, ( le cœur, qui aurait dû. tendre sans cesse au but, n'a « jamais sa s'y diriger; que des feiUeraeS, des d^irs « errants, des devoirs nouveaux, nés des fentes et în- I compatibles entre eux, des abîmes qall n'est pas « donné i l'innocence de soupçonner, ont hit de ma <r vie un orage, tm conflit, on renversement presque « perpétuel; que j'ai troublé de mon trouble et offensé a plusieurs autour de moi ; qu'à l'heirre qu'H est, j'ai « plus à réparer que je ne puis; que loatbonbem- ré- » gulier m'est devenu impossible, inespérable; que je a n'aurais d'ailleurs à offrir qu'un amas de regrets, « d'imperfections et de débites, k celle qui ne saurait «I posséder trop d'affection unique et de chaste empira. « Obi qu'elle me pardonne, quelle m'oatdie t qu'elle a me laisse croire à moins de souffrance eai elle à mon H sujet, que le temps n'en pourra guérir; et qu'elle œ a me méprise pas cependant comme ingrat I Une penu sée invisible, un témoin silencieux la suivra toujours « de loin dans la vie et saisira chaque motrrementd'ene « avec transe. Une prière, tontes les fois qnejeprienâ, <i monl«ra pour elle dans mes nuits : Mon Dieu, m'é- V cria^i-je, faites qu'elle soit heureuse et revenue ife u moi ; que la blessure, dont j'ai pu £tre cause, n'ait servi qu'à enfoncer plus avant dans ce coeur rare les
■ semences de votre sagesse et de votre amour I Faites qu'eTte obtienne un peu phis tard tout la lot ici-bas, « auquel, sans ma faute, elle aurait eu droit de prétendre; faites qu'elle croie encore au bonheur sur «cette terre, et qu'elle s'y confie! — Voilà ce que je « dirai au Ciel pour cette noble offensée; et si ma vie
c se rassied et s'épure, si je parviens à réparer quelque « cliose autour de moi, dans tout ce que je ferai jamais « de bien, qu'elle le sache t son souvenir après Dieu « sera pour beaucoup, u — Je laissai cette lettre et ne reloumai plus; je n'eus aucune réponse, et je n'en attendais pas. Une seule fois, la semaine d'après, je rencontrai ou crus rencontrer mademoiselle Amélie. C'était à la brune; je traversais un massif des Tuileries, rêveur, le front incliné aux pensées funèbres parmi ces troncs noirs et dépouillés. Plusieurs dames venaient dans le sens opposé et me croisèrent; elles étaient passées, avant que j'eusse eu le temps de les remettre et de les saluer; Était-ce bien elle!m'aura-t-elle reconnu? m'aura-t-elle vu, en se retournant, la saluer trop tardî Ainsi unissent tant de liaisons humaines, et des plus chères, dans l'éloifçnement, dans l'ombre, avec l'incertitude d'un dernier adieu? — Je ne l'ai plus revue depuis ce soir-là, mon ami; mais nous reparlerons d'elle encore,
Quatre jours après le départ de madame de Couaën, le courrier qui l'avait conduite arriva chez moi avec un petit paquet à mon adresse, qu'elle lui avait expressément confié. J'ouvris en tremblant : c'était un portrait en médaillon de sa mère, dans lequel une mèche de cheveux noirs avait étë glissée; je devinai les cheveux d'Arthur. Le courrier que je questionnai s'étendait en récits sur l'ange de douceur; le voyage s'était passé sans qu'elle eût l'air de trop souffrir. Pas de lettre d'ailleurs; des reliques de sa mère et de son enfant, de l'innocent et de la saint* ravis, ce qu'elle avait déplus éternel et de plus pleuré, n'était-ce pas d'elle à moi en ce moment tout un langage sans parole, inépuisable et permis, et le seul fidèle?
Je me retrouvais seul en présence de madame B. Le caractère de mon affection pour elle n'était plus le ' même qu'avant cette double confrontation ; tout déguisement fiatteur avait disparu. Je la voyais pourtant peu changée en effet, redevenue assez paisible et tendre, et m'accueillant du regard, sauf de plus fréquents replis de méfiance et de tristesse. Mon dessein formé était de conduire cette liaison avec ménagement jusqu'à ce qu'elle se relâchât peu à peu, évitant seulement de porter un coup trop prompt k une existence déjà si frêle et instruit par expérience à ne plus briser dans la blessure. Je me préparais donc à être prochainement libre dece côté ; les deux grands sacrifices que j'avais sous les yeux m'en faisaient un devoir; j'avais besoin devant Dieu et devant moi-même de ce premier pas vers une réparation.
Mais les projets de terminer à l'amiable et le long d'une pente insensible, en ces espèces d'engagements, sont une perspective finale non moins illusoire que les lueurs du sommet au début. On a beau se tracer une conduite tempérée de compassion et de prudence, il faut en passer par les secousses convutsives. Il n'y a qu'une manière de délier, c'est de rompre. En revoyant madame B. presque chaque jour, mon dessein fléchit bient^ït dans le détail. Les sens et la vanité conspirèrent. L'apparence d'amour que je m'étais crue pour elle s'était évanouie; mais par moments, à la voir si proche de moi, fleur affaiblie et à peine odorante, je la désirais encore. Surtout l'amour-propre à demi-voix me disait que c'était avoir dépensé bien des peines et fait sentinelle bien des nuits pour trop peu de réussite. J'avais voulu près d'elle me soustraire à la plus pure des pas-
*ï4 toloptS;
ûons et aux plus impurs des plaisirs, assembler ea une liaison choisie assez d'âme et de sens, assez de vice et de délicatesse...; qu'avais-je obtenu? Je n'aurais done jamais en mon humaine possession que des créatures confuses, jamais une femme suffisamment aimante et aimée, une femme qui eit un nom pour mm et qui sftl murmurer le mien I Cette dernière idée était nn ftpre aiguillon sous lequel je regimbais toiijonrs. Le printemps renaissait alors, et déjà l'air embaumait, déjà s'égayait la terre. Périlleux printemps, que me vouliez- TOus en ces années de splendeur, à renaître si souvent et si beaux? Gomme toutes les organisations sensibles dontia volonté ne se fonde pas dans un ordre supérieur, j'ai longtemps été à la merci des soufEles de l'air, des phases mobiles de chaque lune, des nuées passagères [alors même que j'étais renfermé et que je ne les voyais pas), ou des ardeurs du soleil; encore aujourd'hui la nuance secrète de mon âme en dépend. En ces journées des premières chaleurs, dans ce Paris peuplé d*une jeunesse éblouie et de guerriers de toutes les armes, les femmes, dès le matin, comme les oiseaux sur leurs ailes, étalaient des étoffes aux mille couleurs; les boulevards et les promenades en étaient émaillés; et le soir, an jour tombant, dans les rues des faubourgs, les âUes du peuple, les femmes des boutiques, assises aux portes cbeveas et bras nus, folâtrant exubérantes et remuées à l'aspect des aigrettes et des casques, semblaient s'ap* prtter à célébrer quelque fête de la Bonne Déesse; dans cette vapeur molle qui les revêtait d'un lustre éclatant, toutes étaient belles. Si ces jours duraient, nulle créature ne serait sauvée ; car le monde ne t'est, comme a dit un Saint, que grâce à cette pudeur accordée aux femmes.
De tels spectacles, dont j'allais r^alssant mes yeox, ranimaient en moi un sentiment exalté du triomphe physique, de l'action matérielle et militaire, «n idéal
VOLDPTÉ. Î7S
de cette vie que vécurent les trois cpiarts des béros illustres et subalternes de ce temps-là : revues, combats et calvacades; suer au Champ-de-Mars, s'euivrer de trompettes et d'éclairs, conquérir nations etfemiDes, briller, bruire^ verser sou sang dans Ifis n^éléea, mais aussi semer son esprit par les chemins, et n'avoir plus une pensée à trente-six ans. Cette vie d'écume et de siBg bouillonnant, qui est U frénésie de la première jeunesse, me redevanait, durant ces , quelques heures caniculaires, la seule enviable. L'autre vie obscure et mortifiée, dans laquelle avec lenteur s'entrevoient dès ici-bas les choses de l'âme et de Dieu, bien que j'y aspirasse encore l'iDstant d'auparavant, ne m'était pas plus perceptible alors que l'étoile des bergers dans un ciel de mi^. Au sortir des crises morales, dœ fautesou c' des pertes douloureuses^ il y a deux routes possibles pour l'homme» la chute et la diversion par les sens, jusqu'à ce que l'épaisaïasement s'ensuive, ou ta purification, le veuvaga, la veille sobre et incessante par l'âme. Je donnais en ces moments-là à corps perdu dans la conclusion vulgaire et machinale. Entrant chez madame H. au milieu du jour , après m'être bien aveuglé de soleil et abreuvé de fanfares au Carrousel guerroyant, après m'étre assouvi le plus souvent d'un pain grossier par delà les guichets sombres [homtBi fomicario oarnùpanis duleù, dit le Sage), — entrant chez elle je me mettais à préconiser cette activité glorieuse qu'elle m'avait vu repousser jusque-là, quoiqu'elle me l'eiU parfois cMiseQlée ; j'avais tour à tour des audaces et dm tendresses factices ausquelles elle ne savait que comprendre, peu préparée qu elle était dans son omln^ matinale k ces subites irruptions. C'est alors que commença de ma part toute une dernière attaque, méprisable, acharnée, sans ivresse et sans excuse, inspirée des plus médiocres sentiments.
Les tortâ aombrmx de ruse, d'aigreur et d'étroitesse
279 VOLDPTÉ.
qu'il m'avait fallu dévorer près d'elle, me revenaient fort à propos en ces instants, et m'dtaient par degrés toute pitié. Elle n'a pas eu pitié d'ane autre, me disaisje. Je faisais comme le sanglier qui se roule dans les buissons épmeux et s'excite à la colère. Il y avait toujours eu d'elle à moi une portion du passé, inconnue, non avouée, quelque chose de sa vie ancienne qu'elle ne m'avait pas permis de pénétrer : elle m'était par là restée étrangère. Dans les deux autres femmes aimées, je n'avais rien éprouvé de pareil. L'une, mademoiselle Amélie, ne m'avait offert dès l'abord qu'un ruisseau naissant et simple, dont je saisissais tout le cours d'un regard, dans la prairie, au pied des haies familières. L'autre, plus tard connue, madame de Couaën, avait eu une portion antérieure et absente, par delà les mers à travers lesquelles sa douceur nous était venue; mais elle-même m'avait déroulé maintes fois cette vie d'enfance et de âlialamour, avec son premier orage. Il semblait que j'y eusse assisté vraiment, tant ces souvenirs se peignaient dans les miens et revivaient en une même trame. J'aurais pu dessiner la fuite de cette rivière Currah au bord de laquelle avait longtemps baigné sa tralche existence. Mais ici, chez madame B., point de cours de destinée charmante et facile, qu'on rêve à plaisir, qu'on reconstruit en imagination à force de récits et de mutuels échanges; point de bocages lointains, de rives toujours nommées et qui deviennent les nôtres. Passé une limite très-voisine, c'était une fermeture sourde, obstinée, et comme de prudence, une discrétion sans grâce et sans le vague du mystère. Hoi, j'ai toujours tant aimé, au contraire, remonter, interroger dans leurs origines, les existences mêmes dont je n'ai traversé qu'un point, reconnaître les destinées les plus humbles, leur naissance, leur premier flot encaissé dans les vallons et les fonds obscurs, au bas des chaumières, tout leur agencement particulier avec tes choses
VOLDPTÈ. 277
d'alentour. Plus ces destinées sont simples, naturelles, domestiques, plus j'y prends goût, m'y intéresse, et souvent en moi-même m'en émerveille; plus je m'en attendris devant Dieu, comme à la vue d'une margueritelle des champs.
Et de cette disposition qui n'aurait dû engendrer chez moi qu'un sentiment de compassion ou tout au plus d'ëloignement pour cette vie muette et fermée de madame H., ii n'y avait alors qu'un pas dans mon esprit à une irritation dure. La défense opiniâtre et graduelle qu'elle opposait aux assauts, en ûtaat toute ivresse à l'égarement, ne faisait que m'enhardir aux violences calculées. Si fréle et si brisée qu'on l'eût pu croire, otle avait ime grande force de résistance comme de réticence. Ce n'était pas une de ces femmes que surmonte à un certain moment un trouble irrésistible, et sur qui s'abaisse volontiers le nuage des dieux impurs au mont Ida. Sa présence d'esprit, sa vertu, veillaient dans le péril le plus extrême, — oui sa vertu, je dois le dire, vertu moins rare en général k rencontrer que les séducteurs ne s'en vantent, qu'on ne soupçonnerait pas d'abord, à voir la légèreté des commencements, à laquelle le monde ne croit guère, et qu'il a souvent calomniée bien avant qu'elle ait succombé en effet. Dans cette lutte misérable au reste, je me désenchantais de plus en plus à chaque effort. J'effeuillais, je déchirais, comme avec des ongles sanglants, cette tige fuyante et rebelle, qui n'a de prix pour le voluptueux que quand elle tremble et s'incline d'elle-même, toute à la fois, avec sa pluie de fleurs, avec ses touffes mourantes. Je sentais se détruire, se dégrader à l'avance mon criminel plaisir, et cette rage me poussait à des atteintes nouvelles. Femme douce, sensible, courageuse, m'avez-vous pardonné?
La colère du voluptueux et de l'homme faible a sa terme d'accès, sa malignité toute particulière. La colère « C.oogic
n'est pas seulement le propre de l 'orgueilleux et in pvè* sant, quoique le plus souvent elle n&isse d'un orgueil offensé; et alors elle couve, elle s'assombrit dans l'abseoee; elle s'ulcère et crèuse snr un fonds cuisant de haine. Mais une grande tendresse d'âme 7 dépose aussi, ces sortes de natures étant très-vives, tràtKhatooitleases et douloureuses, vuln^^les aus BHnndres traits. La sobstancede l'âme en ce cas ressemble à une chair bop palpitante et délicate qui se gonOe et rongit mua Is [»qftre, sitdt qoe l'ortie l'a touchée. Cela passe vite, mais cela br41e et crie. Parmi les âmes sensibles, tendres plutôt que douces, beaucoup se rencontrent atnâ très-irritables; j'étais sujet de tout temps i ces colères. Mais, quand les âmes tendres se sont ravalées an plaisir, k un plaisir d'oh elles sortent mécontentes et flétries, elles contractent soudain un endurcissement profond, compatible avec cette irritabilité, etqnîleslaïsseencore plus accessibles ft leur chétive colère. Elles ont à se beaucoup surveiller en ces instan ts pour ne pas devenir dures et cruelles; et leur colère alors, si die s'élève, est aiguë, quinteuse, convulsive, sansdignité, prompte au Hn, raffinée en outrages, salissante de âel, comme l«s accès d'un être faible et de tous les êtres qui intervertissent brusquement la nature. Il n'est pas, 8 dit Tanteur de C Eeeléàtutique , de colère qui surpasse la col^ de la femme. En général, il n'en est pas de plus instantanément'cnieUe et impitoyable quecelle des natures tendres. Madame R. devenait souvent l'occagioa et l'objet de ces hideax emportements.
Les détours du cœur sont si bizarres, le mélan^ des vertus et des détants est si inextricable, qu'il y a des femmes qui craignent plus de paraître maltraiter un prétendant que de le maltraita* en réalité. Madame R., par moments, était ainsi, presque glorieuse du mal que 1^ monde d'alentour supposait consommé, affichant en pnblic mille fomiliarités avec moi et dea marques du
TOLUPTÉ. 279
rbiait, tmdâqiie sa vertuy mettaitlej^usd'obstacle en secret. Puis, ea d'autres moments, revenue à ime coquetterie plus naturelle et plus décente, elle TOalait panltre aux autres insensiÙe et presqne indifEé> rente Ji «ou sujet, insinuant que j'étais on homme é^risi, pour qui elle n'avait rien que de l'amitié, ed que je m'en dése^rais, mais sans pouvoir na'affrKnchir. Cela m'était redit de à&a-x. ou trois câtés à la foiSi. A cxtte injure , je courais droit chea ^le, et, en me Mlaat par les rues, il m'échappait tout haut des paroles de blasphème; j'en étais averti par l'étonnement des passants qui tournaient la tête, comme aux propos d'un
Mon ami, tant que nons n'aurons pas pour le bien ces mêmes élancemoits de coeur et cette même vélocité de pieds que nous avions dans le mal, tant qu'à la première annonce d'an firère inconnu souffrant, d'une affliction à viùlcr, d'nne misère à adoucir, nous ne cournms pas ainsi par les rues, murmurant, chemin faisant, des projets d'amour, laissant déborder des paroles de miaéricwde, de manière que les passants se retournent et nous jugent insensés, nous ne serons pas des hommes selon la sublime folie de la Croix, des convertis selon le Christ de Dieu.
Un matiiiL, étant arrivé brusquement chez elle, plus en train de vengeance, j'imagine, ou simplesMnt le cerveau plus calciné par le soleil, peu à peu, après quelques riants préludes, j'entamai mes griefs en proftos saccadés, scintUlants, édats suspects de cette gaieté louche' qui lait peine à ceux qui nous aiiseot. Mais iHentôt je passai outre, et, comme elle redoubhût de défense et de réserve, l'égusme bratal ne se contint plu». A quelque réponse incrédule qu'elle me ftt, j'osai liû déclacer crûment pourquoi et dans qnel bat je l'avais aimée, quel avait été mon projrt sur aile, m<m espoir; que je lui en voulais Kiorteilement de l'avoir
.ogic
déçu, d'augmenter mon mal en me déniant le remède; combien je la haïssais de ce qu'ainsi je souffrais physiquement à ses côtés; et puis à quelles sortes d'amour, à quelles infamies de plaisirs elle me réduisait; mais que je saurais l'amener de force à moi, ou m'arracher d'elle et la faire repentir. Je disais tout cela en paroles sèches, sifflantes, articulées, frappant du doigt, comme en mesure, sa plus belle boule favorite d'hortensia, d'où tombait à chaque coup une nuée de parcelles détachées. Elle m'écoutait debout, croisant les bras, pâle, violette et muette, dans un long sarrau gris du matin. Mais, indigné de cet impassible silence, et m'Sxcitant au son de ma colère, je m'approchai d'elle ; j'étendis la main et je l'enfonçai avec fureur dans la chevelure négligée qui s'assemblait derrière sa tête, la tenant ainsi sous ma prise et continuant à sa face ma lente invective. Le mince roseau ne plia pas, il ne fut pas même agité. Elle resta haute, immobile jusqu'au bout, souriant avec mépris k la douleur et à l'injure, comme une prêtresse esclave que ne peut traîner à lui le vainqueur. A la fin, de fatigue et de honte, je retirai ma main ; ses cheveux dénoués l'inondèrent; l'écaillé du peigne, que j'avais brisé sous l'efifort, tomba à terre en morceaux. Alors seulement, les yeux levés au ciel, avec une larme sur la joue, et rompant son silence : « Amaury, Amaury, est-il bien possible? s'écria-t-elle ; est-ce vous qui me traitez ainsi ? s — Ces scènes atroces étaient vite suivies, vous le pouvez croire, de soupirs, de prostrations k ses pieds et de tous les appels du pardon. Une rougeur tendre animait légèrement son teint; sa tâte, longtemps raidie, se penchait avec lassitude et mollesse vers les coussins que Je lui tendais; son front s'attiédissait de rosée; elle aurait eu besoin, on le voyait, de s'appuyer et de croire, et je lui disais avec des regards humides fixés sur les siens : « L'amour de deux êtres en ce monde n'est-il donc que le privilège de se donner l'un
à l'autre les plus grandes douleurs? Mais ces paroles pompeuses mentaient encore : entre nous deux c'était pis et moins que les luttes terrestres de l'amour; ce n'étaient pas même les feux errants de son venin et les rixes de ses jalousies.
A d'autres jours plus calmes, et quand je reprenais quelque peu le plan d'abord formé de délier avec douceur, assis près d'elle dans une causerie indulgente, je m'interrompais bien souvent pour lui dire : « Quoi qu'il arrive de moi, que je continue de vous voir toujours ou que je cesse entièrement et ne revienne jamais, croyez bien à une alîection pour voua, inaltérable et vraie, et à mon éternelle estime, n Ce mot d'estime, qui n'était que ma juste pensée, la faisait me remercier vivement et pleurer de reconnaissance. Mais toutes c«s émotions répétées laissaient en elle des atteintes inelTa-çables. Avant mes excès, elle n'admettait pas l'idée d'une rupture, quand par hasard j'en jetais en avant le mot : désormais évidemment elle commençait à la craindre, à la croire en effet possible, à la désirer même en certains moments.
Mon ami, ne jugez pas que je vais trop loin dans mes aveux, que je souille à dessein le tableau pour en éteindre le premier attrait et rendre le tout plus odieux qu'il ne convient. Mon ami, ce que j'ose vous dire, n'est-il pas arrivé également à beaucoup ? Ne suis-je pas plut6t . resté en deçà du grand nombre des misères cachées? N'est-ce pas là l'ordinaire déchirement de tant de liaisons mondaines les plus décevantes, même parmi les classes les plus enviées? On voit les fêtes oii glisse un couple volage, le devant des loges oii il se penche, un air d'aimable accord, des manières éprises, des sourires piquants à la face du monde, les promenades et les chasses du matin dans les bois, toute cette gracieuse montée de la colline. Les adolescents qui passent au bas des terrasses retentissantes de rires ou d'harmonie,
ÎSî VOLDPTÉ.
quf nnconb^at ces foUe» canlcades on mùtasai arrêtées et s'étalabt sur les nappes de verduxe, aux marges ombragées des clairières, s'en reviennent tout dévorés, pensifs le long de& prairies, et se composent dans le roman de leur désir un interminable tissu des félicités channantes. Uais. ces jeux apparents des amours, on en igoore les nœuds et les crises. Mais, ceâ feouMS si obéies, on ne les voit pas, dès le même soir souvent, dans les pleurs, nobles et pâles sous l'injure^se débattant con^ une main égarée. Que de glaives jaloux tirés avec menace et lâcheté durant la surprise des nuits, pour faire mentir une boudie fidèle, pour soumettre un sein demi-nul Combien, et des plus belles et des plus tendres, le front sur le parquet, ou sur leurs tapis de mollesse, sans oser pousser un cri, oat été tialnées par la soie de Leurs cbeveuxt Combien accablées de noms flétrissants, de paroles qui rongent une vie t Combien, au réveil de la défaite, repousséas frtûdement pwt un ^ïsme poli, plus insultant et plus cruel encore que la colère! Le monde se pique, en ces sortes de crimes, d'observer les dehors au moins, les formes de délicatesse. 11 y en a, m'a-t-iui dit, qui mettraient volontiers leur noim, chaque lesdemain malin, chez les femmes immolées, comme après un bal ou un dtner d'apparat. Le monde se vante surtout qa'enlfe certaines gens bien nés, la querelle elle-même est décente, que )a rupture n'admet point l'ontrage. Lei monde maat. L'astuce impure a ses grossièreté» par où. gnalemeat ellese trabit. La boue des cœurs humains remonte et trouble tout dans ces luttas denû^i, dans ces secousses où de factices passons se dépouiltmit et s'avouent. L'égusme de la nature sensuelle se produit hideusement, soit qu'il bouillonne en àeumo de col^, soit qu'il dégoutte en use lie lente et glacée. On arrive, au tournant des pentes riantes, à des fonds da marais ou à des sables.
Tous reconnaissez, mon ami, la vérité de ces obaorvations amëres. Vous-même, bêlas t ean'È^^oute, vous en faites partie, vous y pourriez fournir matière autant que moi. Oh t du moins, si, comme il m'a semblé quelquefois le comprendre en certaines obscurités de vos paroles, vous avez, hors de ce péle-mële d'égarements, quelque liaison meilleure et préférée, si le cœur d'un être rare, un cœur ému du génie de l'amour, a défailli, . s'est voilé, a redoublé de tremblement ou de lumière à cause de vous, â mon ami, ne vous effrayez pas de moi, je tâcherai de mesurer le conseil à vos circoiistaBces, et sans capitulation devant Dieu, de vous avertir d'an sentier de retour. Je vous dirai : Faites-vous d'abord " de ce cœur aimé un asile contre les plaisirs épars qiù eDdurcÎBsm.t, contre les poursuites tnoudiùnes qui dissipent et dessëcitent. Je ne suis pa^^ de ceus, vous le savez, qui r^rancheraient toute Béatrix de devant les pas du pèlerin morteL Mais souvenez-vous, mon ami, de ne jamais abuser du cœur qui se serait donné à vous, de ne taire de ce cuit" d'une créature choisie qu'une fORue translucide et plus sai^ssable du divin Amour, Si quelque soir de Vendredi-Saint, dans une église, k la grille du Tombeau qu'on adore, vous vous trouvez par hasard à genous. non loin d'elle, si, après le premier regard échangi, vous vous abstenez ensuite de tout regard'nouveau, par piété pour le Sépulcre redou table, oh I comme vous sentirez alors que vous ne l'avez jamais mieux aimée qu'en ces sublimes moments I De réels obstacles s«raieut-ils entre vous, mon ami? acceptez-les, bénissez-les; aimez l'abseacel Fixez le rendezvous habituel en la pensée de Dieu, ^^t le Liea naturel des âmes. Communiquez sans ûn-dans un même esprit de grâce, chacun souk une aile du même Ange. Si elle était morte déjà, intercèdes pour elle, et à la fois priezla d'intercéder pour vous ; la prière alors est celle-ci : Mon Dieu, si elle a besoin de secours, faites que je lui
. 003 le
sois secoarable; si elle n'en a plus besoin, failes qu'elle me le soit) — Considérez pour l'amour d'elle toutes les {réatares humaines comme ses soeurs; ce sont autant d'acheminements à les aimer comme de purs enfants de Dieu.' ^uand vous retombez an mal, songez i ceJii, qu'elle en sera tdt ou tard informée, qu'elle aura à s'en repentir pour tous, que l'esprit de gr&ce en sera ■ contristé en elle. La peine et la honte que vous ressentirez à cette idée vous feront plus tôt revenir de votre conduite iuâdèle. Toutes les voies sont bonnes et justifiables, je l'espère, qui ramènent de plus en plus aux vallées du dous Pasteur. Ainsi, mon ami, effort et courage I Si vous aimez vraiment, si l'on vous aime, que vous ayez on non failli de cette ruine mutuelle trop chère aux amants, relevez-vous par le fait même de l'amour; réparez, réparez I transportez à lei^ps l'affection humaine, encore vive, dans les années étemelles; de peur qu'elle ne s'obscurcisse avec les organes, et, comme eux, ne se surcharge de terre. L'âge pour vous va venir; votre rire aimant ser; moins gracieux, votre front se dépouillera davantage; ses cheveux, à elle, blanchiront, chaque fin d'année y laissera sa neige. Réfugiez- vous .d'avance où rien ne vieillit! Faites que, nonobstant l'appesantissement.des membres et la déformation des traits, le temps qui accablera vos corps rende à mesure vos imes plus allégées. La vieillesse, qui vient après les délices sacrifiées de la dernière jeunesse, retrouvera jusqu'au bout le foirent de l'invisible sève, et se sentira tressaillir aux approches du printemi» étemel. Deux êtres qui ont vécu l'un pour l'autre avec privation, désintéressement, ou expiation et repentir, peuvent s'entre-regarder sans effroi, malgré les rides inflexibles, et se sourire, jusque sous les glaces de la mort, dans un adieu attendri.
La colère, a-t-on dit, est comme une .jueule rapide de moulin qui broie en un instant tout le bon froment de notre âme. Au sortir de ces scènes de violence avec madame R., m'en revenant seul, plus broyé dans mon cerveau que si une roue pesante y avait passé, le cœui noyé de honte, j'allais, je me livrais à tous les étouvdissements qui pouvaient déplacer la douleur et substituer un nouveau remords au premier. Ainsi, par un enchaînement naturel en ce désordre, la colère me renvoyait tout vulnérable aux voluptés, lesquelles, m'etidurcissant le cœur, y augmentaient un sourd levain de colère. On a dit que les dissolus sont compatissants, que ceux qui sont portés à l'incontinence paraissent - d'ordinaire chatouilleux et fort tendres à pleurer, mars que les âmes qui travaillent à demeurer chastes n'ont pas une si grande tendresse. Cela ne contredit nullement, mon ami, ce que je vous dénonce de l'endurcissement et de la facilité de violence qui suit les plaisirs. Saint Augustin compare ces fruits étranges d'une tige amollie aux épines des buissons, dont les racines sont douces. Saint Paul, comme l'a remarqué Bossuet, range sur la même ligne et tout à côté les hommes sans bienveillance, sans chasteté, les cruels et les voluplueux. Je ne parle pas ici des femmes pécheresses et des samaritaines qui gardent plus souvent à part des fontaines secrètes de tendresse et de repentir. La sagesse païenne exprimant la même liaison de famille entre les vices en apparence contraires, s'écrie par la bouche de son Marc- Aurèle : » De quelles voluptés les brigands, les parricides et les tyrans ne firent-ils pas l'essait s C'est qu'en effet il n'y a jamais dans le voluptueux qu'un semblant de compassion, une surface de larmes. Ses yeux se
285' ■ TOLDPTé.
mi»aiUent aisément araot le plaisir; ils étincelleot et s'enduisent d'une yaguenitesceoce; on croirait qu'ilva tout aimer. Mais prenez-le au retour, sitôt son désir éteint, comme il se ferme! comme il redevient sombre! la couche brillante du dégel s'est rejoiote au glaçon. Tandis que l'bomme chaste et sociable, bon k tous les instants, d'une humeur aimante, désintéressée^ d'une allégresse innocente qui s'exhale jusque dans la solitude, et qui converse volontiers avec les oiseaux du ciel, avec les feuilles frémissantes des bois, le volup- ' tueux se retrouve personnel, fantasque comme son désir, tantôt prévenant et d'une mobilité d'éclat qui fas^ àne, tantôt, dès qu'il a réussi, forouche, terne, fuyard, se cachantr comme Adam après sa chute, dans les bois du Paradis, mais s'y cachant seul et sans Eve. C'est qu'il a prodigué dans un but de plaisir rapace ce qui devait se répandre en sentiments égaux sur tous j il a dépensé en une fois, et à mauvaise an, son trésor d' allégresse heureuse et de fraternelle charité; il fuît de peur d'être convaincu. Oh I dans ces jours d'abandon et de précipice, qui dira les fuites, les instincts sauvages, la crainte des hommes, oii tombe l'esclave des délices? Qui dira, à moins de l'avoir rencontré à l'im» provisle, l'expression sinistre de aoo front et la dureté de ses regards? Souvent, au soir de ces heures flétries, ayant envie pourtant de me remettre, de me réhabiUter à mes yeux, par quelque conversation où. l'esprit ae mél&t, je me dirigeais vers une maison amie; puis, airivé à la porte, je m'en proposais une autre, n'osant monter dans la première; et j'allais, je revenais de la sorte vingt fois sans entrer nulle part, sans plus savoir od j'en étais, me rebutant à chaque seuil, tant l'humeur en ces moments est plus farouche, tant la volonté plus vacillante!
Cependant, à lorce de dispersu>n et de réddive , j'en étais venu à un sentunent profond d'épuiaement et
TOLDPTÊ. ,.' 28Î
cTxrrét. H y « tin nunoMtt en nous, pins ou moins .b&tlé par l'emploi que nous fanons de notre jeunesse, un nioment oii sur tous les points de notre être une voix in- ^IMeure ^^fe, oii use plainte uniTersalle se d^lare. Ge prenier holà reteatit (fans l'ordre de l'esprit comme dans h régim des aem. Tout système d'idées qui 9a prëeente ne sons entraîne pins alors dans wn tourbil- Im; la seule Tue d'une f^nme belle ne nous arrache ' plas à nons-méme. Dès le jour où ce double retard a commencé en nous, notre première jeunesse est passée : eUe fait semblant de derer quelque temps, de monter mcore, mais en réalité elle décroît et se retire. Si nous sommes sages, même ne l'ayant pas toujours été, c'est ^ le moment de prendre le dessus et de nous affermir. Le temps des entraînements et des anatbèmes n'est plus; l notre verdeur toume'à la maturité. Les coursiers efl^ ' nés s'apaisent ; on les peut, Tigoureux encore, appliquer au labour. Maà si l'on Tiole ce premier avertissement naturel que nous suggère la Providence, si l'on passe outre et qu'on étouffe en se» le murmure intérieurd'unlverselle lassitude, on se prépare des luttes plus désespérées, des cbutes plus perdues, un désordre plus aride. Ce sentiment mélancolique est affoibli, que je ^ vous ai dit éprouver autrefois quand je m'en revenais, le soir, à travers les vastes places et le long des quais blanchis de la lune, je ne le retrouvais plus dès lors, mon ami. Le beau pont de fer oii j'avais passé dans l'après-midi, triomphant, bruyant, et sonnant du pied conmte Capanée, me revoyait, le soir, tète baissée, traînant mes pas, avec une âme aussi en déroute et anéantie que celle de Xercès quand il repassa son Hellespont. La sérénité de l'air, l'écharpe de vapeur dn fienve mugissant, la ville dans sa brume de pâle azur, ' tout œt éclat sidéral qui ensemençait sur ma t£ta les champs de l'infini, tout n'était pour moi qu'une fantasmagorie accablante dont le sens m'échappait ; nt»
i88 VOLUPTÉ.
lemeprunelle ne voyait dans cette légion de splendeurs que des falots sans nombre, des lanternes sépulcrales sur une voûte de pierre. ,
, Rendu pourtant au sentiment de moi-même par 'excès de mon néant, je méditais quelque grande réforme, une fiiite, une retraite loin de celle cité de péril. J'étais tenté de m'aller jeter aux pieds d'un prétr« pour qu'il me tirât de mon ^aissement. Je sentais que le frein qu'il m'eût fallu, je ne pouvais me l'attacher moi-même. Mais, en y songeant bien, je vois qu'alors il y avait de la honte à mes yeux de ma propre dégradation plus encore que du remords devant Dieu. Car, au lieu d'aller droit à lui dans cet état humilié, et tout ruisselant de celte sueur qu'il aurait parfumée peutêtre d'une seule goutte de sa grâce, je me disais : Attendons que ma jeunesse soit revenue, que mon front soit essuyé, qu'un peu d'éclat y soit refleuri, pour avoir quelque chose à offrir à ce Dieu et à lui sacriSer. Et dès qu'un peu de cette fieur de jeunesse me semblait reparue, je ne la lui portais pas.
Au plus obscur de la ipélée intérieure, trois êtres ' distincts se détachaient fbujours. Bentré chez moi, près de mon poéie bizarrement construit en autel, tournant le dos à ma chandelle oubliée, le front collé au marbre, je restais des heures avant de me coucher, dans un état de demi-veille, à contempler tout un torrent de pensées sorti de moi-même, et dont le flot monotone rongeait de fatigue mes yeux à demi fermés. Par degrés les trois êtres mystérieux m' apparaissaient alors dans ma nuit, et voici sous quelle forme la plus familière cette vision se dessinait : — J'étais seul, par une lueur crépusculaire, seul dans une espèce de lande déserte, dans ce carrefour de forêt (jue je vous ai dit. Le carrefour peu à peu devenait -une bruyère connue, réelle, ou dont j'avais du moins une vague réminiscence, la bruyère de Couaën ou de la Gastine. Trois
■^ VOLUPTIi. 2S9
femmes, toutes les trois pâlissanles, sans se donner la main, s'approchaient de moi. Si je regardais l'une d'elles, elle se mettait à rougir, et les autres pâjissaicnt davantage ; si je m'avançais vers l'une, assez près pour lui dérober la vue des deux autres, ces dernières se mettaient à défaillir et à mourir, j'étais forcé de me *^touruer à leur plainte. Si je me replaçais au milieu sans plus m'approcher d'aucune, évitant même de les regarder en face, elles pâlissaient toutes les trois ensemble, de manière à me faire pâlir avec elles et à me tarir le sang de chaque veine dans leur mutuel évanouissement. Une lente brise, s' élevant aloi's des joncs et des genêts, petite et frissonnante, sèche, ayant du froid et de l'odeur de la mort, répétait à mon oreille confuse un son qui signifiait à volonté Lucy, Ilerminie, Amélie; je ne savais lequel des trois noms m'était suggéré dans la ténuité de ce soupir, et mon mal s'en augmentait, et tous nous nous tondions en défaillance comme après un jeûne excessif ou un philtre affaiblissant, lorsque soudain,, mes genoux ayant fléchi d'euxmêmes, une idée de prière entra dans mon cœur. Agenouillé du côté de la plus lumineuse des blanches figures, du côté de celle que vous devinez, mon ami, mais cette fois, regardant le ciel, je priais donc, je priais pour toutes les trois, jedemandais que l'une fût guérie, que l'autre oubliât, que l'autre se souvînt; et, la ferveur s'en mêlant, voilà que je revis bientôt dans une éclaircie de nuées le reflet transfiguré des trois images, on plutôt les réalités dont ces images d'en bas n'étaient que l'ombre. Celle vers laquelle j'étais tourné, et que je regardais alors dans l'azur, s'avançant vers moi, m'offrait de la main comme une branche verdissante, et les autres, en reculant avec lenteur, semblaient lui sourire ■ et me pardonner, et la petite brise de terre, qui soupi- v rait les trois noms, était devenue une symphonie des Anges; mais un seul nom, le plus doux des trois, le -
:.,n;,aL,G00glc
plus ciilesto y dominait, comme s'il eût été clianté dans les sphères, sur des milliers de lyres!. ..i Un jour, au matin, étant ailé chez madame de Cursy, )e lus une lettre de Blois qui venait d'arriver à l'instant m,ëme. Madame de Couaën y avait mis un mot de compliment pour mot à latin. Sa lettre entière exprimait un sentiment de résignation, de calme, de bonheur possible jusque dans la souffrance. Après ca mot de souvenir k mon intention, elle ajoutait : «Dites-lui, ma bonne tante, vous qui savez si bien la douceur de l'acceptation volontaire, dites-lui ce que le cœur pieux gagne en bonheuV à une vie simplifiée, n — Oui, je voulais simplifier ma vie, en accepter les ruines riScentes, en rétablir les fondements en un lieu haut et sacré, d'oti l'étoile du matin s'apercevrait à chaque réveil. Rentré chez moi dans ces pensées, j'y trouvai précisément une lettre de mon aimable et mondain ami, qui m'écrivait de sa terre où il était retourné. De soudaines catastrophes avaient bouleversé sa passion, jusque-là trop embellie ; la bise dumaihcur ramenait à Dieu cette aile lon|i;temps légère, lime donnait des wtuveltes de mademoiselle Amélie, sa voisine de campagne, qu'il avait vue depuis peu, et qui l'avait frappé par un redoublement d'abnégation et de constance ; madame de ûreneuc était devenue plus infirme, et mademoiselle Amélie ne la quittait pas. — Après quelques regrets sur ses propres années, dissipées si loin des devoirs : u Mon ami, ajoutait il, a croyez-en un naufragé des passions, retirez-vous à t temps de ces sirènes. Il est des époques, les prin - « temps surtout, les premières brises dans la forât, où « toutes les âmes que nous avons aimées et blessées « reviennent à nous; elles reviennent dans les feuilles, 9 dans les parfums de l'air, dans l'écorce aux gerçures « saignantes, qui simulent des chiffres ébauchés; elles « nous assiègent, elles nous pénètrent; notre cœur est « en proie par tous les points. Pauvres âmes, vous éles
VOL0PTÊ. 201
«: bien vengëeat Ohl que d'essaims amers, quodonuées Il ëtouSanlèst que de Didons s'enfuyant taciturnes par K les bosquets I toutes mes allées sont peuplées d'Om- « bres. n
Cet élan de douloureux conseils s'sjoutant à la sobre et sainte parole de madame de Cnuaen, cette rencontre précise de deux avis venus de si loin à la fois, me parut un signe non équivoque. Vous permettiez, d mon Dieu, que cet ami si cher, qui m'avait servi de modèle trompeur en quelques endroits de ma chute, fOt un des instnimei^ts de mon retour; tous lui aurez tenu compte, dans votre miséricorde^ de ce commencement de correction qu'il a opérée en mon cœurt J'étais allé la veille chez madame H.; je résolus d'y être allé pour la dernière fois. Le lendemain matin, je lui écrivis qu'elle ne s'étonnât pas de ne me pointvoir, qu'une affaire impré- Tue me retiendrait sans relâche tous lesjours suivants; elle me répondit à l'instant môme, avec inquiétudej elle envoya auprès de moi s'informer de ma santé et du motif. Je fus poli dans mes réponses, mais j'éludai; je parlai vaguement d'une brusque circonstance survenue, d'un voyage probable en Bretagne. Elle comprit alors, elle n'écrivit plus; je ne la revis pas. M, R., s'il lut mes lettres, à quelques mots que j'y laissai percer, dut croire qu'un accès de dévotion m'avait pris, et put s'expliquer par là cet évanouissement bizarre. Madame B. sortait peu, et, à moins de secousse artificielle, vivait volontiers tout le jour dans ses tièdes ennuis; j'évitai sa rue, son quartier, les promenades oii je savais qu'elle s'asseyait quelquefois; je ne l'ai jamais depuis rencontrée, — non, — pas même au jour tombant, pas même dans l'incertitude de l'ombre ! Plus tard, deux ou trois ans après, il me revint que M. R. avaitoblenu un haut poste dansla magistrature. Une fois (j'étais prêtre déjà), une personne bavarde, que j'avais connue chez eux, et qui me parla, en m'aboniant, comme si je n'avais cessé de les voir
. '.oogic
202 T01.UPTÉ.
chaque matin, après m'avoir demandé de leurs nouvelles et s'être étonnée de mon ignorance, m'apprit que leur union intime s'était tout à fait resserrée, et qu'elle avait eu un lils qiû faisait'sa joie,
l>orsqu'on rencontre, après des années, des personnes qu'on a perdues de vue dans l'intervalle, et qui avaient un père, une mère, une épouse, des enfants chéris, on hésite à leur en demander des nouvelles, on craint de provoquer une réponse morne, un silence; et si on le fait à l'étourdie, on se heurte bien souvent à des tombes. Mais même lorsqu'on sait que les êtres ne sont pas morts, on doit hésiter, après de longues absences, à interroger les amis sur leurs amis ; car presque toujours cesamiliés, qu'on a connues vivantes et en fleur, ont eu chance de s'altérer et de mourir. On remue en celui qu'on interroge un passé flétri ; d'un mot, on fait crier les griefs, les fautes, les haines, tout ce qui dormait sous des cendres; on rentr'ouvre aussi des tombes.
Ainsi j'allais simplifiant, élaguant coup sur coup les empêchements de ma vie. Mais était-ce assez de retrancher des branches demi-mortes^ si je n'avais la force d'en repousser de nouvelles et de propres aux fruits excellents?
En rompant avec madame R-, je rompais avec toutes ces liaisons éphémères du monde que je n'avais cultivées qu'à cause d'elle. Mon premier sentiment, une fois la résolution bien prise et mes réponses dépêchées, fut une expansion d'allégement infini et de délivrance. Je sortis durant deux jours entiers, me promenant parles jardins, dans les allées fréquentées ou désertes, avec un rajeunissement de gaieté et un singuher goût h toutes choses, comme le prisonnier qui retrouve l'espace libre et l'emploi des heures errantes. 11 se mêlait, je le crois bien, à ma joie une pointe suspecte et l'assaisonnement d'une vengeance accomplie. Mais cette première vivacité sans but, celle blanche mousse de l'âme que i'in-