Volutpé
Le Tërilable objet de ce livre est t'analyse d'un penchant, d'une passion, d'un vice même, et de tout le cAti de l'&aae que ce vice domine, et auquel il donne le ton, du cAté languissant, oisif, attachant, secret et privé, mystérieux et furtiff rêveur jusqu'à la subtilité, tendre jusqu'à la mollesse, voluptueux enfin. De U, ce titre de Volupté, gui a l'inconvénient toutefois de ne pas s'offrir de lui-même dans le juste sens, et de faire naître a l'idée quelque chose de plus attrayant qu'il ne convient Mais ce litre, ayant élé d'abord publié un peu ft la légère, a'a pu étie ensuite retiré. L'éditeur de cet ouvrage a jugé d'ailleurs que les personnes assez scrupuleuses pour s'éloigner sur un titre équivoque perdraient peu, réellement, i ne pas lire un écrit dont la moralité, toute sérieuse qu'elle est, ne s'adresse qu'à des cœurs moins purs et moins précauUonnés. Quant à ceux, au contraire, qui seraient attirés précisément par ce qui pourrait éloigner les antres, comme ils n'y trouveront guère ce qu'ils cherchent, le mal n'est pas grand. L'auteur, le personnage non fictif du récit, est mort, il y a un petit nombre d'années, dans l'Amérique du Nord, où il occupait un siège éminent : nous ne l'indiquerons pas davantage. Le dépositaire, l'éditeur, et, s'il est permis de le dire, le rapsode à quelques égards, mais le rapsode toujours fidèle et respectueux de ces pages, a été retenu, avant de les livrer au public, par des circonstances autres encore que des soins de forme et d'arrangement. Au nombre des questions de conscience qu'il s'est longuement posées, il faut mettre celle-ci : une telle pensée décrite, détaillée à bonne fin, mais
toute confidenlielle, une sorle de confession générale Burun point si chatouilleux de l'âme, et dans laquelle le grave et tendre personnage s'accuse si souvent lui-même de dévier de la sévérité du but, n'ira t-elle pas contre les intentions du chrétien, en sortant aiusi inconsidérément du sein malade où il l'avait déposée, et qu'il voulait par \h guérir î Celte guërison délicate d'un tel vice par son semblable doit-elle se tenter autrement que daQBl'tmibreetpour uncas tout à fait déterminé et d'eiceptioul Voilà ce que je me suis demandé longtemps. Pub, quand J'ai reporté les yeux sur les temps où nous virons, sur cette conniûoa de systèmes, de désirs, de ■BDtiaieDtB éperdus, de confessions et de nuflîtës de toutes MTtes, j'ai fini par croire que la publication d'un livre vrai ■nrait peine à être un mal Se pins, et qu^ en pourrdt néme sortir sa et U quelque bien pour quelques-uns,
Mon ami, tous désespérez de tous j avec l'idée du bien et le désir d'y atteindre, vous tous croyez sans retour emporté dans un cercle d'entraînements inférieurs et d'habitudes mauvaises. Tous vous dites que le pH en est pris, que votre passé pSse sur vous et vous foit cboir, et, invoquant une expérience malheureuse, il vous semble que vos résolutions les plus fermes doivent céder toujours au moindre choc, comme ces portes banales dont les gonds polis et trop usés ne savent que tourner indifiëremment et n'ont pas même assez de résistance ponr gémir. Pourtant, vous me l'avez assez de fois confié, votre mal est simple, votre plaie unique. Ce n'est ni de la âusse science, ni de l'orgueilleux amour de la domination, ni du besoin factice d'éblouir et de paraître, que vous êtes travaillé. Vos goûts sont humbles; votre cœur modeste, après le premier enivrement des doctrines diverses, vous a averti que la vérité n'était pas là, bien quil y en efit partout des fragments épars. Tous savez que les disputes fburvoient, que l'étude la pins saine, pour fnictiiier, doit s'échauffer à qoeîque chose déplus intime et depfus vtf; que la science n'est qu'un amas moMte qui a besoin de support et âe dÔme ; océan plein de périls et d'abîmes, dès qu'il ne réfléchit pas les cieux. Tous savez cela, mon ami, et vous me Tavez exprimé souvent dans vos lettres ou dans nos dernières causeries, mieux que je ne le pourrais reproduire. Vous n'avez non plus aucune de ces sottes passions artificielles qui s'incrustent comme des superféta-
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tions moDStrueiises ou grotesques & Vécatce des sociétés vieillies; vous êtes une nature vraie, et vous avez su demeurer sincère. Arrivé jeune à un degré honorable dans l'estime publique par votre esprit et vos talents, vous appréciez ces succès à leur valeur ; vous ne prenez pas là votre point d'appui pour vous élever plus haut, et ce n'est nullement par cette anse fragile que vous cherchez à mettre la main sur votre avenir. Esempt de tant de fausses vues, libre de tant de lourdes chatoes, avec des ressources si nombreuses, ce semble, pour accomplir votre destination et vous sauver du naufrage, vous vous plaignez toutefois ; vous ne croyez plus à votre pouvoir, à votre direction, à vous-même, et sans qu'il y ait pour vous encore de quoi désespérer ainsi, vous avez, je l'avoue, quelque raison de craindre. Un seul attrait, mais le plus perfide, le plus insinuant de tous, vous a sédnit dès longtemps, et vous vous y êtes livré avec imprudence. La volupté vous tient. Don corrompu du Créateur, vestige, emblème et gage d'un autre amour, trésor pernicieux et cher qu'il nous faut porter dans une sainte ignorance, ensevelir à jamais, s'il se peut, sous nos manteaux obscurs, et qu'on doit, si l'on en fait usage, ménager chastement comme le sel le plus blanc de l'autel, la volupté a été pour vous de bonne heure un vœu brillant, une fleur humide, une grappe savoureuse où montaient vos désirs, l'aliment unique en idée, la couronne de votre jeunesse. Votre jeunesse l'a donc cueillie, et elle n'a pas été satisfaite de ce fruit étrange, et, noyée dans ce parfum, elle ne s'est pas trouvée plus fraîche ni plus belle. Vous avez continué néanmoins de poursuivre ce qui vous avait fui ; d'exprimer de ces calices de nouvelles odeurs toujours aussi vite dissipées. La volupté, qui vous était d'abord une JneKprimable séduction, s'est convertie par degrés eu habitude ; mais sa fatigue monotone n'ôte rien à son empire. Vous savez à l'avance ce qu'elle vaut, ce qu'elle
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TOUS garde, à chaque fois, de mécomptes amers et de regrets ; mais qu'y faire ? Elle a rompu son lien qui la refoulait aux parties inférieures et inconnues; elle a saisi votre chair, elle flotte dans votre sang, serpente en vos veines, scintille et nage au bord de vos yeux ; un regard échangé où elle se mêle suffit à déjouer les plus austères promesses. C'est là votre mal. Le premier entraînement a fait place à l'habitude, et l'habitude, après quelque durée, et quand aucune violence analogue 6 l'âge ne la motive plus, s'appelle un vice. Vous sentez la pente, et lentement vous y glissez. Hâtez-vous de vous relever, mon ami, il le faut, et vous le pouvez en le voulant. Sevrez-vous une fois, et vous admirerez combien il vous est concevable de guérir. Je n'ai pas toujours été tel moi-même que vous me voyez : avant d'arriver à la base solide, au terme des erreurs et au développement de mes faibles facultés dans un but plus conforme au dessein suprême, — avant cette ardeur décidée pom* le vrai dont vous faites honneur à ma nature, et cette existence rude, active et pourtant sereine, qui ne m'est pas venue par enchantement, j'ai vécu, mon jeune ami, d'une vie sans doute assez pareille à la vôtre; j'ai subi, comme vous, un long et lâche malaise provenant de la même cause : les accidents particuliers qui en ont marqué et changé le cours ressemblent peut-être à votre cas plus que vous ne le croyez. Quand on a un peu vieilli et comparé, cela rabat l'orgueil de voir à quel point le fond de nos destinées, en ce qu'elles ont de misérable, est le même. On croit posséder en son sein d'incomparables secrets ; on se flatte d'avoir été l'objet de fatalités singulières, et, pour peu que le coeur des autres, le OBur de ceux qui nous coudoient dans la me, s'ouvre à nous, on s'étonne d'y apercevoir des misères toutes semblables, des combinaisons équivalentes. Au point de départ, dans l'essor commun d'une même génération de jeunesse, il semble, I ,,.■■ ,,Goo<^lc
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à voir ces acfmt^ contemporaines qui se projettent <nTersement, qa'ît va en résalter des difTérences inouïes. Mais un peu de patience, et bientôt toutes ces courbes diverses se seront abaissées avec nne sorte d'unirormîté ; toas les épis de cette gerbe retomberont, les uns k droite, les antres S ganche, égalemenl penchés : heareui le grain mûr qui, en se détachant, résonnera sur l'aire, et qui trouvera grâce dans le van du Tanneur I
Les éléments de nos destinées, mon ami, étant à pen prÈs semblables, et toat coejot bomain complet, dans la société actuetlfh passant par des phases secrètes dont les formes et le caprice mé^me ne varient que légèrement, il ne faut pas plus se d&espérer qae s'enorgueillir des situations extrêmes, des affaissements profonds où l'on se trouve réduit en sa jeunesse. C'est à l'issue qu^ convient de s'attacher ; c'est dans le mode d'imprrasion intime qu'on reçoit de ces traverses, et dans la moralité pratique qu'on en tire, que consiste notre signe original et distinctif, notre mérite propre, notre vertu avec l'aide de Dieu. Tous m'avez plus d'une fois sondé indirectement, mon ami, sar l'époque d^à bien étonnée où f ai dû subir cette crise, pour moi salutaire: je veux vous répondre à loisir aujourd'hui. Dans cette espèce de retraite forcée où des circonstances passagères me confinent, privé d'études suivies, entouré d'étrangers dont je parie mal la langue, je m'entretiendra chaque jour quelques heures avec vons ; je recommencerai, une dernière fois, de feuilleter en mon coearces pages trop ânonvantes auxquelles je n'ai pas osé toucher depuis si longtemps ; je vou? les mettrai de côté, une k nne, sans art, sans peinture, dans l'ordre on pen confus où elles me viendront, et si plus tard en lisan cela, vons en déduisez quelque profitable ^plicatîon & vous-même, je ne crorraî pas avoir tout à fait perdu, pour les devoirs de mon état, ces deux ou trois mois d'inaction et de solitude.
/avais dix-sept oa dix-buïf ans quand j'er.trsi dans le monde ; le moode loi^néme alors se rooTrait à peine et tâchait de se reetHoposer après les désastres de la Révolution. J'étais resté jnsqae-là isolé, an fond d'un» campagne, étudiant et rêvant beaoeoap; grave, piem ^ p^a. J'avais Mt une btnine premià-e connnoiHOn, et, dorant les deux on trots années qui saivirent, ma ferveur rel^iease ne s'était pas attiédie. Mes s^timents politiitaes se raj^rtaient à cem de ma famille, de ma prorinee, de la miDorité déponillée et proscrite ; je me les étais approjHÎés dans nne méditatioii précoce et doolonreuse, cherchant de mM-même la cause snpérienre, le sens de ces catastrophes qu'autour de moi j'entendais accnsn* eonune de soudains accidents. Cest une école inapfM^able pour une enfance recueillie de ne pas se teouTBT dès sa naissance, et par la position (fe ses entonrs, dans le mouvement du siècle, de ne pas faire ses prennes pas avec la foule au milieu de la fête, et d'aborder à i'écM^ la société présente par une contradiction de sentiments qcri double la vigueur native et hâte la matjrité. Les enfances venaes en plein siècle, et que lotit prédispose à l'opinion régnante, s'y époisent plus vite et confondent longtemps en pure perte leur premier feu dans l'enthousiasme généra! . Le trop de fticîKté qn'^es trouvent à se rendre compte de ce qui triomphe les disperse souvent et les évapore- La résistance, an cOTrtraire, refouïe, prouve, et fait de bonne heure que la volonté dit Moi. De mâite, pour la vigueur ph jsiqoe, il n'est pas indîffêrent de naitre et de grandir le long de quelque plage, en lutte assidue avee TOcéan.
Ces chastes années, qui scmt comme une solide épargne amassée sans labeur et prélevée sur la corruption
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de la vie, se prolongèrent donc chez moi fort avant dans la puberté, et maintinrent en mon &me, aa ?ein d'une pensée déjà forte, quelque chose de simple, d'humble et d'ingénument puéril. Quand je m'y reporte aujourd'hui, malgré ce que Dieu m'a rendu de calme, je les envie presque, tant il me fallait peu alors pour le plus saint bonheur I Silence, régularité, travail et prière; allée favorite oii j'allais lire et méditer vers le milieu du jour, où je passais (sans croire redescendre) de Montesquieu à RollÎD ; pauvre petile chambre, tout au haut de la maison, où je me réfugiais loin des visiteurs, et dont chaque objet à sa place me rappelait mille tâches successives d'étude et de piété ; toit de tuiles où tombait éternellement ma vue, et dont elle aimait la mousse fouillée plus que la verdure des pelouses; coin de ciel inégal à l'angle des deux toits, qui m'ouvrait son azur profond aux heures de tristesse, et dans lequel je me peignais les visions du pudique amour 1 Ainsi discret et docile, avec une nourriture d'esprit croissante, ou m'eût cru à l'abri de tout mal. Cela me touche encore et me fait sourire d'enchantement, quand je songe avec quelle anxiélé personnelle je suivais dans l'histoire ancienne les héros louables, les conquérants favorisés de Dieu, quoique païens, Cyrus, par exemple, ou Alexandre avant ses débauches. Quant à ceux qui vinrent après Jésus-Christ, et dont la carrière eut des variations, mon Intérêt redoublait pour eux. J'étais sur les épines tant qu'ils restaient païens ou dès qu'ils inclinaient à l'hérésie : Constantin, Théodose, me causaient de vives alarmes ; la fausse route de TertuUien m'affligeait, et j'avais de la joie d'apprendre que Zénobie était morte chrétienne. Mais les héros h qui je m'attachais surtout, en qui je m'identifiais avec une foi passionnée et libre de crainte, c'étaient les missionnaires des Indes, les Jésuites des Réductions, les humbles et hardis confesseurs des Leftret édifiantes. Us étaient pour moi, ce qu'&
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VOUS, mOB ami, et aux enfants du siècle étaient les noms les plus glorieux et les plus décevants, ceux que votre bouche m'a si souvent cités, les Barnave, les Hoche, madame Roland et Vergniaud. Dites aujourd'hui vous-même, croyez-vous mes personnages moins grands que les plus grands des vôtres? ne les croyez-vous pas plus purs que les plus purs? En fait de vie sédentaire et reposée, j'avais une prédilection particulière pour celle de M. Daguesseau écrite par son fils. Et, à ce sujet, je vous dirai encore : le désir de savoir le grec m'étant venu par suite des récits qu'en font Daguesseau et RoIIin, et personne autour de moi ne pouvant guère en déchiffrer que les caractères, je l'abordai sans secours, opiniâtrement, et, tout en l'étudiant ainsi, je me berçais dans ma tête d'aller l'apprendre bientôt en ce Paris oii seulement on le savait. Paris, pour moi, c'était le lieu du monde où le grec m'aurait été le plus facile; je n'y voyais que cela. Il y eut à ce début des moments oii je mettais tout mon avenir d'ambition et de bonheur à lire un jour couramment Ésope, seul, par un temps gris, au retour des leçons savantes, sous un pauvre petit toit qui m'aurait rappelé le mien, en quelqu'une de ces rues désertes où Descartes était resté enseveli trois années. Or, comment avec ces goûts réglés, cette frugalité d'imagination et dans cette saine discipline, l'idée de volupté vint-elle à s'engendrer doucement? Car elle naquit dès lors, elle gagna peu à peu en moi par mille détours et sous de perfides dissimulations.
J'avais eu pour maître, pour professeur de latin, jusqu'à treize ans environ, un homme d'une simplicité extrême, d'une parfaite ignorance du monde, d'ailleurs fort capable de ce qu'il se chargeait de m'enseigner. Le bon M. Ploa, retardé par un événement de famille au moment d'entrer dans les Ordres, n'avait jamais été que tonsuré. En esprit, en mœurs, en savoir, il s'était arrêté justement à cette limite qu'il est dans la loi de toute