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VOLOPTÊ. 17*
Le matin, un peu tard, nous dormions encore, lorsqu'un coup frappé à. la porte de la chambre nous éreilla; ja me levai et me couvris à la hâte, et, comme j'hésitais avant d'ouvrir, Georges m'ordonua de le faire. Un rire impoli faillit me prendre, quand je vis que l'intUTupteur n'était autre queU. de Vacquerie en personna. Arrivé pour la saison d'tiiver à Paiis, où cette fois il avait amené sa fille, il venait d'abord [et seul, bien entendu) me rendre une visite matinale et s'enquérir de toutes choses. Je le reçus un moment à la porta, le prévenant qu'un de mes amis, avec qui j'étais allé la veille au spectacle, avait partagé, cette nuit, ma chambre, et m'excusant du désordre; puis, étant rentré dire en deux mots k Georges œ qui en était, j'introduisis ce bon M. de Vacquerie. Il ne manqua pas de luettj^ l'entnetieii oomme d'habitude sur la prudence heureuse dont il se félidtait, et il s'attacha longuement à ce point capital qu'on pouvait être mécontent et avoir entre amis son û'anc-parler, sans conspirer pour cela. L'arrestation du marquis lui donnait beau jeu, et il n'épargnaitpaslessages leçons à l'usage de nous autres jeunes gens. Georges au lit ae taisait, et je le voyais tant4}t sourire de pitié, tantdt frémir de mépris, et, à la fin, de colère. Je commençais à redouter quelque éclat. Pour le conjurer, je relançai le plus avant que je pus M. de Vacquerie sur sa tille, sas aehats futurs, le dernier poème de Delilie ^. les nouveautés d'estampes el de gravurcs-de Laodon. Je lui sauvai ainsi la griffe du lion, que le bonhomme n'a jamais sue si près de lui. Mais à peine avail-il le pied dehors, que Georges ne sa tint pas, et que son indignation contre cette gentillâ^ truie, sur laquelle il avait trop compté, n'eut plus de bornes. Le plébéien farouche, devant qui ses nobles lieutenants ne trouvaient pas grâce toujours, me fut révélé à nu ; il était terrible de la sorte ; il y avait, malgré lui, du paysan révolté dans sa colère. Georges,
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ai-je souvent pensé depuis, la cause que vous servîtes d'une si implacable ardeur, était ce bien la vôtre ? vos instinct» courageux ne se fourvoyaient-ils pas? âls du meunier, que ne lUtes-vous jelé d'abord dans les rangs des bleus? vous eussiez suppléé Kléber; od vous eût certes vu disputer à Ney, cet autre béros de même trempe et àe mdme sang, le privilège de brave de» braves,
Georges, levé, était prêt à sortir : la séparation eut quelque chose de sévère. Il me fit renouveler ma promesse et mon serment, s Avant huit jours donc, ajouta-t-il impérativement, vous aurez sans doute de mes nouvelles : k la garde de Dieul » En cas qu'on ne me trouvât pas chez moi, une simple carte, glissée sous ma porte, avec un lieu et une heure de rendez-vous, devait m'avertir. Là-dessus il me laissa. Je restai sur le seuil à le suivre du regard, jusqu'à ce qu'il eût disparu. A partir de ce moment, je ne m'appartenais plus en réalité ; j'étais tout aux ordres du général Georges.
Envisagée à celte courte distance et à ce degré de précision, l'aventure m'offrit désormab son côté sombre. Un sentiment grave, oppressé, neme quitta point; j'étais enveloppé dans une œuvre sinistre. La portion toujours peu morale qui se mêle aux entreprises politiques et aux complots, n'étant point dissimulée en moi par une conviction aveuglante, ressortait en détail i mes yeux. Je me voyais, pour le plaisir de jouer ma vie dans ce coup de main meurtrier, compromettant l'avenir du marquis, lequel n'en était peut-être pas, ainsi que je l'imaginais à la légère; empoisonnant d'une douleur certaine un doux cœur qui m'aimait, violant toute reconnaissance envers MM. D.... etR.,et,
poar prix de leQrs bons procèdes, les rendant responsables de mon ingratitudel Je n'avais la haine ni aucnn fanatisme pour escuse : le besoin de changement et d'émotion extraordinaire, qui me poussait, n'était, à le nommer crûment, qu'un délire du plus exigeant égoïsme. Voilà ce que je ne pouvais me taire. A la veille d'une conspiration comme d'un duel, on a beau s'étourdir, on sent au fond de son âme qu'on n'est pas dans le vrai ni dans le juste, et pourtant l'honneur humain Dons tient et l'on continue. En me disant tout bas ces choses, je ne me repentais donc pas.
Deux jours après la nuit mémorable , madame R. nous ayant envoyé offrir une loge de Feydeau, madame de Couaën fit prier H. de Vacquerie de nous accorder sa fille pour la soirée : car, lui, le bon dilettante campagnard, tout ami des ariettes qu'il était, il allait peu volontiers au thé&tre, par scrupule. J'accompagnai seul ces trois dames; et dans la loge étroite, pendant las heures mélodieuses, que de palpitations voilées, que de nuances diverses, sympathiques ou rivales, durent éclore et se succéder en nos cœursl J'excepterai au plus mademoiselle de Vacquerie, qui, accoudée sur le devant sans distraction, était tout yeux et tout oreilles, comme une jeune fllle, à ce spectacle pour elle û nouveau. Mais, près d'elle, madame de Couaën, nonchalamment appuyée et tournée à demi vers nous; près de moi, sur le second rang, ma^ dame R., qui interceptait sans envie nos regards, et moi-même, qui, bien qu'inégalement, partageais mes soins de l'une à l'autre et recueillais leur âme tour à tour : telle était parmi nous la vraie scène de cette soirée. La musique, les chants, le jeu du fond, te théâtre rempli, agité, l'éblonissement et le murmure, n'étaient là que pour faire écho à nos paroles, pour favoriser notre silence et encadrer notre rêverie. Seule de nous trois, madame de Couaéa n'avait pas d'arrière-pensée;
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elle était heureuse, confiante au lendanain, eiivironiiée d'amis de son choix, réjouie de toutes les fleurs désirables dans les sentiws 6n devoir; je lisais cela à son attitude oublieuse, à son sourire errant qui répondait aux questions et aui regards, aux monosyllabes éteints qu'elle laissait tomber, si je m'informai» de sa p&leur. Quand j'avais témoigné assez de sollicitude, je me retournais, comme de son consentement, vers madame ft., afin que celle-ei ne fût pas tr(^ jalouse; un mommit je suipris à ce doux visage une impression plus triste et une larme mal dévorée dans laquelle elle semMait dire : (I Oh t qne ne suis-je, moi, aimée ainsi I » Mon défflr secret rejoignit le sien en cet instant, et j'y reviiiB surtout aprÉs, dans mes réflexions de la nuit. Cette attention accordée à madame R. me parut moins coupable cette fois , ma vie étant désormais précase et sujette à de courtes chances. 1) me fallait bien, ava^ de mourir, entendre de quelque bouche ce mot, Jt t'aime^ ce seul mot, raedisais-je qui fait qu'on a vécu. Or, en cherchant uniqnement de quel côt4 j'étais en mesure d'espérer cette prompte parole, il n'y avaitpae, selon moi, à hésiter entre madame de Couaën et nradame R. C'est en de tels calculs de satisfaction si^rficielle et de vanité que je passais ces nuits teoubléës qoi pouvaient être les dernières. Une catestrophe turbatente n'était propre à inspinr qu'une préparation <%ne d'dle.
Pendant la soirée du spectacle, madame B. m'sroit parlé d'un bal qui devait avoir lieu le surlendemaÎB chez une de ses amies, et elle m'avait offert de m'y présenter. Je n'avais ^ëretrop répondu alors; mais, dans ma disposition nouvelle, je lui tia savoir par un mot de billet, que j'acceptais, et que je l'irais prendre. Je n'y manquai pas en e&t. Elle était belle ce soir-là dans sa parure, d'un, teint rehaussé et raffermi, d'une humeur animée qui me l'entourait d'un tout autre joar g u&de-
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Tant. Cette languear triste avait fait place, sobs les bot^ gies, à je ne sais quelles folles étincelles. Moi-même, dans la sorte d'ivresse de têt« où j'étais, j'aiguillonnais sa gaieté rieuse qui allait pourtant contre mon but et la faisait à chaque instant m' échapper. Au milieu d'une contredanse que je dansais avec elle, j'essayai quelques mots mystéi'ieuï et sombres en vue de la menaçante destinée; ils ne réussirent pas. Elle donnait davantage dans mes autres propos, mais en y répondant d'un ton à demi tendre et moqueur qui ne les acceptait pas tout à fait au sérieux, soit qu'elle ne les crût pas tels réellement, soit qu'elle prît plaisir à me laisser m'aveuturer ainsi. Quand les paroles devenaient trop claires et pressantes, elle s'arrangeait si bien qu'un tiers survenait toujours ou que la foule nous séparait. M'étant assis près d'elle vers la Un, de manière qu'elle ne pût m'éviter, elle s'y prêta comme à un jeu d'abord, puis s'avisa de frapper ma main et le bras du fauteuil oîi je l'appuyais, à coups vifs et serrés d'éventail, comme pour arr&Ler à mes lèvres les paroles; et bientôt elle se levait et glissait à travers les groupes édaircis, légère, rusée et triomphante. C'était une métamorphose de fée que je voyais en elle; j'en restai fasciné et ccmfondu. Ha gaietë d'emprunt tomba. Je la reconduisis peu a^ès jusque chez elle, à deux pas, en gardant presque le silenoe, et je rentrai au logis dans un grand désordre intérieur. Toutes les fois que je rentrais maintenant, je n'ouvrais jamais ma porte sans une certaine émotion, regardant si la carte décisive n'âvait pas été glissée* dessons, durant mon absmce.
Je ne pensais, mon ami, vous parler de moi que par rapport à notre maladie commune, je voulais surtout vous enseigner de mon exemple, et, ne m'attacbant qu'au fond, vous épargner et m'interdire les broderies trop mondaines. Mais, à mesure que j'ai avancé, mon dessein a fléchi, et je me suis mis à épeler de nouveau
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sur le cadran d'autrefois tous mes jours et toutes mes beures. Ma mémoire s'est ouverte, et le passé ilôt à flot m'a rentralué. Convient-il donc que vous lisiez cela? convient-il que je persiste à vous le retracer? L'attrait qui m'induit & tout dire n'est-il pas un attrait perfide? ne sera-ce pas un legs inutile, ou m£me funeste, adressé i mon ami, que ces rares conseils perdus dans des enveloppes frivoles et dans des parfums énervants? — Conscience bien écoutée, voix du cœur dans la prière, j'ose à peine ici vous dire : conseillez-moi I...
Le lendemain matin de ce bal, vers huit heures, j'étais au Ut encore, tcès-absorbé à démêler le tourbillon de la nuit et la conduite de madame B., quand un mot de son mari, apporté au galop par une ordonnance, me pria de le venir à l'instant trouver à l'hôtel du ministère; car il n'avait pas du tout paru à cette soirée. La coïncidence était brusque et surprenante : mais je ne doutai pas, en y réfléchissant, qu'il n'eût à m'entretenir de notre affaire politique. Et, en effet, voici ce qne j'appris de sa bouche en arrivant. Les soupçons confus, maisde toutes parts multipliés, s'étaient accrus depuis les derniers jours. Sans rien savoir de précis, on pouvait conclure de mille indices l'existence d'une ma* chination. Le Premier Consul, durant la nuit même, après un vif débat entre ses conseillera, voulant en finir de ces doutes harcelants, avait décrété la mise en jugement de quatre ou. cinq royalistes détenus pour cause antérieure. M. de Couaëo, par insigne bonheur, n'en était pas. Hais si son nom aussi bien était venu à la bouche du Consul, le coup eût frappé sans révocation possible, ni moyen d'arrêter les suites judiciaires. Il importait donc à ses amis de le mettre au plus tât à l'abri de l'orage qui n'était pas calmé, et il n'y avai* d'efficace en ce moment qu'un ordre de prompte translation à Blois, oli il habiterait sous la sur\'eillance de la haute Police. M. R. m'offrait la signature de son mi-
oistre, à qai il en avait parlé. L'ordre passerait comme mesure de ri^eur, mais c'en était uue, selon lui , de précaution et de prudence. Je jugeais tout à &it en ce sens, et avec plus de motifs encore. Je n'hésitai pas i le presser de rendre au marquis et à nous cet inappréciable service. I) fut convenu qu'il tâcherait de faire signerdès le soir même l'ordre de translation exécutoire d'ici à cinq jours. Et moi je raccourus tout d'un trait en avertir le marquis et y préparer madame de Couaën. I^e marquis reçut la nouvelle sans à'élonueh, bien qu'avec un débordement d'amertume. Comme je lui faisais remarquer l'importance pour lui de n'être pas actuellement impliqué dans une action judiciaire : « C'est bien, c'est bien, me dit-il; ehl ne faut-il pas « que le destin continue? n'être rien en rien, ne laisser « son nom nulle part derrière soi, pas même au greffe « du tribunal I II y a une parodie, aavez-vous, du Gapi- <[ tôle et de la Boche Tarpéienne des anciens, c'est de t. tomber à lasourdined'unpigeonniersur un fumier. » Je le ramenai aux apprêts et aux arrangements du départ; je lui exposai, un peu en tremblant, qu'il me serait difficile d'être moi-même de ce prochain voyage. Sans deviner toutes mes raisons, il en prévint quelquesunes, telles que l'utilité dont je pouvais lui être en restant et l'intérêt de ma présence, ne fât-ce que pour nous tenir au courant de nos braves amis : a Après quelques semaines qui nous paraîtront bien longues, ajouta-t-il avec un sourire abattu, vous viendrez, j'y compte, rejoindre les exilés. » Madame de Couaën fut plus rebelle à convaincre ; aux premiers mots que je lui apportai du départ : « C'est un salut, s'écria-t-elle, c'est la délivrance : partons au plus tôt; voilà le commencement de notre rêve. » Elle ne concevait rien à mon air peu joyeux; les raisons du retard la touchaient très-vaguement, et il fallut, à la fin, que j'exagérasse le péril du marquis, pour la faire consentir à mon
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186 TOLCPTÉ.
séjour. Hes promeeseB d'aill^irs, mes serments de rejoindre se reD(Hivala«nt au bout de cbftque phrase. Hais , quand le hmii du soudain départ se répandit dans le petit cowvest, oe fut une dés^tion géuécale; les bonnes relieuses eotouraiefit madame de GouaëD, et madaioe de Gursy gardait t«Ddi<emeiit embrassés les «nfants. U tut déoidé iju'uBe mesae serait dite chaque matin, peodaat les trois demiefs jours, potir le salât du marquis et une iavorable issue des disses.
L'après-midi s'avançait; il me prit une exirâme impatience de retrouver GtH'ges, de l'ii^nner de œ ffae ie savais, et d'^taidire de lui un mot déterminant. J'ignorais l'eudroi t préos de sa retcante, et ma «easouroe fut de CHHser aux mêmes ^us. <ni je l'avais d^ rencontré. Durant deux longues heures, sovs la bise, je recommençai la testalive. Mon cerveau s'exaitait dans l'attente stérile; il me sembla que je voyais re^aseer souvent certaines figures qui rddaittit également aux environs, et sans douledansdesinjealiûDSiiaains bienveillantes. Je nentrai déferre lasse à la nuàt close, et ne découvrant sous ma porte carte ni billet, pour ootaiper ma fièvre >»TaB4e, je me £s conduire en cabriolet jueqtte diei madame R. £Ue était seule, <un manteaa jeté sur son vétemaai blanc, asses al tà-ée de la veille «t tout autre, aussi afTaihbe i^Mlle avait été vive. Je ne sentais mal aiff àeaiti «t n'y restai (fue çea àe momants, hâtant làerechef joa oourse vers jios isitttaÏBS bouleviK'ds. I^es groseifeei dâides4i«uvwent.plaee«BocH-e dans qudque intervalle de ces -empBesacBiwds contcaires.
Lorsque j'arrivai dans ia chambre d« man^ûs, il était eai train d'écriie ■et toarnait le dos À «radame de €ouaën esuse .auf .une espèce àe eofa <pris 4e la cheminée; je m'y jetaLà côté d'elle, -fit, plein d'usé irénésie à £r>oid et sans but, je me uns à parler d'abord comme un homme déseepée^, en prate aux. plus violentes tris-
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tesses : « Tout à l'heure ea loogeast ces désertes allées, « disais-je, je songeais qu'il serait, ma foi, commode a de se tuer là, un peu tard, ea s'en revenant; on pas- ' serait pour avoir été assassiné; l'honneur humain a resterait sauf, en même temps qu'on serait quitte « d'une vie insufi^ortable à qui n'est jias aimél » Pourquoi djsais-jeces paroles?qu'en attendais-je? comment $orlireut-«lles si hardiment de ma houche, puisqu'elles n'étaient pas méditées? quel démoaaoîmaitma langue? 31 y a des jours où il faut croire véritablentent à une possession insensée. I^e marquis ne répondit pas et ne iit même pas attention, je pense, appliqué qu'il était fleurs; mais, elle, sa joue devint pourpre, des pleurs assaillirent ses paupiërea, et elle me saisit irrésistiblement une main qu'elle garda et qu'elle tordait dans ses doigts. J'ignore quels mots je baihutiai alors pour rétracter les premiers. Mais comme elle s'approchait et se penchait déplus en plus en suf^iiante, je lui effleurai de mon autre main la ceinture, et peu s'en iallut que je ne l'attirasse contre ma poitrine. L'instant d'a^ près elle était remise et tout s'jipaisa. Le marquis avait &ni d'écrire; il n'était guère tard, mais elle se leva pour partir, alléguant doucement un peu de soufirance, et son air dé&tU en montrait assez. A peine en rouie «t seuls, son preuûer mot fitt de me demander : « M'en voulea-vous donc aujourd'hui? et de ^uoi? m — £t comme je l'assurai que rien i'éUe ne m'avait blessé : — a Dans ce cas vous Avez piutHmeé des paroles hien ingrates ; n'en dites jamais de telles 1 -eUes sont capables de rendre folle l'amitié. > J'étais effeayé moi-ra&ne de oes rudes effets que j'avais produits av«c mon exclamation fortuite. A la portedu pedit oouvwt, oîije la quittai, elle me fit prometire, en m^ie complet d'ouUi, de yeair la prendre le lendemain de bonne heure pour des courses d'emplettes, de visites, et afin de causer «nsemble de l'avenir longuement et librement.
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Mais, au lieu de demeurer pénétré de tant de marques, et de m'arrfiter à cette impression dernière qui, sur la pente d'une périlleuse tendresse, m'avertissait du moins d'être bon et reconnaissant, voici que la disposition maligne se raniota au dedans, comme une manière d'animal étrange qui, à certains jours maudits, s'agite et ronge an nous. L'image, tour à tour fuyante ou languissante, de l'autre femme reparut dans toute sa ruse. L'oi^ueil d'émouvoir ainsi deui êtres à la fois, de faire dépendre peut-être deux bonheurs de mon seul caprice, puis une crainte furieuse de les voir m'échapper toutes les deux, le désir croissant, la soif, avant de mourir, de cje mot, Je t'aime, prononcé au plus Wt par Tune ou par l'autre ; c'étaient là les misérables combats que j'emportais dans ma nuit. Le résultat absurde de ce tiraillement nouveau fut d'écrire une longue lettre, dalée de minuit à madame R., une lettre qui ne devait lui être remise que le jour même où s'effectuerait l'entreprise; car, en cette fumée de pensées, j'y comptais encore. Je lui disais qu'un grand duel, dont elle entendrait assez parler, réclamait mon bras, et que j'allais certes y périr ; mais que je voulais auparavant lui déclarer mon cœur, et rendre le portrait caché qu'il recelait. Suivaient alors mille aveux, mille souvenirs relevés et interprétés. Et l'imagination en ce genre est si mobile, le cœur si bizarre et si aisément mensonger, qu'à mesure que je prodiguais ces expansions d'un jeune Werther, je me les persuadais suffisamment. Cette lettreécrite, cachetée, et l'adresse mise, je la serrai dans mon portefeuille, bien certain, en cas d'aventure, de frapper par là un coup de plus au sein de quelqu'un. Ayant ainsi épuisé toutes les incohérences et les excès de ma situation, harassé et à bout d'idées, je fus long encore à attendre les pesanteurs du sommeil. Oh t que ces tourbillons de la vie, que ces torrents gonflés et heurtés sont aussi creux et vides t qu'ils ne
laissent ni une goutte désaltérante ni un brin d'berbe fraîche derrière eux! Et combien, mon ami, une pensée douce et juste, un seul chaste souvenir dilaté dans Tabsence, une maxime saine reQeurie en nous sur les coteaux solitaires, remplissent mieux tout on jour que ces conflits dévorants t
Au réveil, comme je me disposais à m'aller informer près de H. R., une ordonnance m'apporta de sa part l'avis que la translation à Blois était signée. Je ne le vis pasmoinsàson ministère, et je passai de là chez M.D.... Il fut réglé avec ce dernier que le départ se ferait de la cour de la Conciergerie le surlendemain, vers six heures du soir, dans une chaise ordinaire; un lieutenant de gendarmerie y occuperait une place jusqu'à la destination. Ces soins conclus, j'étais de retour avant midi à mon rendez-vous du couvent, et madame de Gouaên et moi nous partions, emmenant les enfantsqui nous en priaient avec larmes. Le ciel était beau et la gelée rayonnait sous le soleil. Nous nous ilmes descendre à l'entrée des Tuileries, et nous y marchâmes lentement le long des terrasses é^jim. En parlant de ce douloureux départ, je ne pus ou ne daignai pas dissimuler comme la veille, et, d'après plusieurs de mes réponses, il fut aisé à madame de Gouaên de comprendre que je n'étais point du tout certain de m'attacher à leur avenir de là-bas. Elle s'offensait à bon droit d'une résolution si vacillante, elle interrogeait opiniâtrement mes motifs, et ne craignait pas de se dénoncer à mes yeux avec son incurable besoin d'être aimée, — d'être aimée uniquement comme par sa mère, disait-elle; — et je lui répliquais plus en face que jamais : e Et vous, aimeriez-vous donc uniquement? » Et comme son cercle éternel était : « Mais vous êtes bien venu avec nous jusqu'ici; pourquoi li'y viendriez'VOus pas encore? pourquoi, si ce n'est parce que vous ne nous aimez plus autant? > poussé alors dans mes derniers refuges,
IW VOLUPTE.
je lui tins à peu près ce langage : « Pourquoi? pourn quoi? Si vous le voulez absolument. Madame, je « vous le déclarerai enfin, dussé-je vous d^laire; rap- « pelez- vous bien seulement que c'est vous qai l'auFeE « voulu. Vous ne voyez dans mon incertitude de vous e rejoindre qu'une preuve qu'on vous aime moins; n'y « pourriez-vous lire plus ju^ment une crainte qu'on > a de TOUS aimer trop ? Supposez par grâc«, un raou ment, que quelqu'un eu Boit venu à craindre de trop s aimer un Être de pureté et de devoir, hors de toute « portée, et eo qui cette pensée même qu'on puisse I l'aimer ainsi n'entre pas, et dites après, si ces cob- « tradictions de conduite et de volMité, qui vous bles*
< sent, ne deviennent pas explicables. Quoique d'hier a et de peu de pratique rédie, j'ai réfiécïù d'avanoesnr « la marche de la passicm, et je crois la savoir commesi a je l'avais cent fois vérifiée. Je trouvais demièresDent a dans un moraliste très-oonsommé un UUeau qui vs « vous peindre à merveille la succession de afflitiments a que je redoute en moi. Quand l'homme au cœur hœ- « nète s'aperçoit d'abord qu'il aime un être dtsate, dé- « fendu, inespérable, il ressent un grand trouble isélé <L d'unmystérieox bonheur,etiI ne forme certain^neat « alors d'autre désirque de continuer en secretd'aimer, « que de servir à genouic dans l'ombre, et de se répa»s dre en pur lèle par mille muets témeôgnages. BCûs cette premi^ naanoe, » l'on n'y prend gaide, s'é- « puisa dans une courte dorée et se déâeurit ; une N autre la remplace. Yoid le désintérsBssmflQt qui
< cesse. On ne se ooutenle plus d'aimer, de se vouer et • de servir sans rien vouloir ; on veut être vu et dis- « tJDgné, on vent que l'œil adoré oous devine, et qu'en
< lisant le motif caché, il ne se courrouce pas. Et ù « cet ceil indulgent n'est pas courroucé, ce nous sem- R ble, s'il nous sourit même avec enoouragement et n gratitude, on se dit qu'il n'a pas tout deviné saas
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« doute, on veut éprouver jasqn'où sa tolérance ira, et a se produire devant lui avecle sentiment à nu. Jusqu'à a ce qu'on ait proféré sana détour ce mot, Je vous aime, « on n'est donc pas en repos. Mais, dans le premier a moment où on le profère, on ne demande et l'on ne a croit désirer autre chose que d'être écouté. Patience ! « le mot a échappé en trendiîant, il est en tendu sans trop « de colère, il est pardonné et permis. Le cœur de l'a- « mant recommence à se creaser un vide encore. L'a- < veu, désormais répété à chaque heure, est-il bien a saisi dans toute sa force? Est-il simplement toléré, n ou serait-il tout bas appuyé? Comment le savoir, si a l'autre aveu n'y répond?Et voilà à l'instant cet autre « avBU qu'on sollicite ! Oh 1 qu'il descende seulement a pour tout animer et tout embellirt II hésite; on a l'attire, on l'arrache comme par l'aile; il arrive plus 41 timide et plus palpitant que le premi^. On l'appria Toise; il s'accoutume et chante bientôt avec soupirs, a Mais alors ce n'est déjà plus qu'un motdonl on se « lasse : que prouve un mot^ si doux qu'il soit? se dit- « on par ce côté murmurant de la nature qui s'obstine « à douter, qui veut en toutes choses toucher et voir. « n faut des preuves. Mais les preuves elles-mêmes ont a lenrpartielégëreetréputéeinsigniâante; tantqu'elles
■ ne sortent pas de certaines bornes, elles ne sont que
■ complaisance peut-être et un leurre par compassion : a on en réclame de vraiment sérieuses pour se coqci vaincre. Une fois à ce degré, n'attendez plus que (I confusion et délire.
— 11 Mais il n'est rien de tout ceci, s'écria-t-elle en
■ retirant presque son bras par un mouvement d'eflroi, n Non, vos suppositions sont des systèmes; vous tour- (I mentez voire vie et la nôtre avec les dires de vos phi- « losophes. N'est-ce pas que vous ne désirez rien en c« « moment, et que vous vous trouvez heureux ainsi? »
Je l'assurai, en effet, que j'étais heureux et actuelle-
lOS VOLOPTE.
ment sans désir; j'allais ponrtant continuer mes distinctions prévoyantes : mais, en serrant contre ma poitrine ce bras qui avait voulu se retirer, je sentis qu'il appuyait sur le portefeuille même où était renfermée ma lettre de la veille à madame R. La bonté, l'ennui de tous ces discours à demi mensongers et factices me monta subitement au cceur comme une nausée. Nous touchions à une issue du jardin vers le quartier où madame de Couaën avait affaire, et j'inclinais notre marche pour sortir ; mais elle-même me dit que ses courses n'avaient rien de pressant, et qu'elle aimait mieux, » je consentais, se promener encore. Je me promis bien, en cet instant, de ne pas donner suite à la lettre parjure, et, un peu relevé à mes yeux par ma résolution intérieure, je m'abandonnai plus volontiers à l'action prolongée du doux soleil pénétrant et de ces autres rayons plus rapprochés qui m'arrivaient dans une fraîche haleine. Je rétractai par degrés, comme elle le voulut, mes précédentes paroles; je lui accordai que c'étaient des suppositions fantastiques et presque des jeux comme ceux des patineurs du bassin qui se plaisent à alarmer pour preuve d'adresse. Car, attentifs à ce gai tableau dont nous approchions, les enfants marchaient devant nous en se tenant par la main, et ils se retour* naient souvent avec des cris et des rires, pour nous le faire admirer. Et madame de Couaën, me trouvant docile et radouci à sa voix, répétait d'un air d'heureux triomphe : a Eh bien donc, à quoi bon tous ces échau Faudages que vous entassiez ? vous voyez maintenant < qu'il n'en est rien. Vous nous aimez toujours de n même; ou, si vous avez aimé un moment comme il I ne faut pas, ce n'est déjà plus. S'il y avait danger « d'ailleurs, je vous guérirais. Vous viendrez à Blois u comme partout oii nous serons. M. de Couaën a en t vous une confiance parfaite, etj'en ai une immense, a Elle ne fit que très-peu des courses projetées ce jour-
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là. En passant chez madame B., nous ne la trouvâmes pas heureusement, et j'inscrivis le nom de madame de Couaën, sans y joindre le mien. Nous voulûmes réserver la visite à mademoiselle de Vacquerie et le reste pourle lendemain, afin d'avoirà recommencer la même promenade. — A peine rentré dans ma chambre, je na'empressai de brûler cette lettre à madame B., et je fus allégé et conune absous en la voyant s'anéantir. La facilité avec laquelle l'objet lui-même s'affaiblit en ma pensée pour quelque temps me montra mieus la folie de mon transport, et combien nous nous créons au cerveau de fausses ardeurs par caprice forcé et k coups d'aiguillon.
La promenade du lendemain fut très-semblable à la meilleure moitié de la première, et repassa, comme à souhait sur les mêmes traces : blanc soleil, temps vif et gelée franche; retour aux propos de la veille dans les allées déjà parcourues. 11 y eut bien encore, en commençant, quelque débat entre nous sur la manière dont j'avais besoin, moi aussi, d'être aimé. Elle m'accordait de m'aimer à l'égal et comme l'aîné de ses enfants. C'était une glorieuse part et qui fermait la bouche k la plainte, en n'apaisant pas le désir. Toutes les fois qu'il s'agissait de la difficulté pour moi de me maintenir dans la nuance permise, et que, sans reproduire le raisonnement de la veille, j'y faisais quelque allusion, elle rompait court à plus d'insistance et répliquait d'un air assez mystérieux et confus ; « 0ht pour cela, j'ai bien réfléchi à vos paroles d'hier ; j'ai songé à un a moyen de prévenir le mal, et j'en sais un possible, tt je le crois bien, n Et si je lui demandais quel moyen merveilleux elle avait trouvé, elle éludait la réponse. Cette réticence à la fin me piqua ; ce ne fut qu'aux derniers tours de la promenade, que, pressée de que^' et d'envie secrète de dire, elle s'y décida nop beaucoup d'embarras charmant et de prière delgb pas
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me moquer ; « Je n'entends rien à ces sujets, balbu- « tiaitrelle; mais puisque les désirs, qui vont croissant, a à ce que TOUS prétendez, diminuent au contraire et a passent (vous en convenez vous-même) une fois qn'ils « sont satisfaits, pourquoi ne pas supposer à l'avance Il qu'ils sont satisfaits dès longtemps, et ne pas garder « tout de suite ie simple et doux, sentiment qui doit aura vivre? * Avant d'achever ces mots, elle avait rougi de mille couleurs. — (Et voilà votre grand moyen, loi < dis-je : estce donc qu'on peut supposer ces choses k s volontt}, enfant que vous êtes lo — Mais il lui semblait que cette supposition pouvait toujours se faire. — « Allons, consolez-vous, ajoutai-je ; je sais, me», on « m(^eii plus efiîcace que -le vAtie. J'ai remarqué que « le désir, en ce qu'il a de fixe, d'haUtuel et d'iucom-
gible, est toujours un peu en raison de l'espérance. u C'est d'espérance toujours que se nourrit (dïscnrén ment et à la dér(^>ée le désir, sans quoi il finirait par n péril' d'inanition et du sentiment de son inutilité. Le « désir n'est guère qu'une première espérance aveugle, « audacieuse, déguisée et jetée en ayant au hasard, <i comme une sentinelle perdue [vès du camp enœaù; « nuis il sent derrière lui, pour se soutenir, le groupe
1 das autres espérances. Or, je me convaincrai tMea « par rapport i vous. Madame, du néant de toute «sa pérance, et je découragerai ainsi mon désir. » — a Eh bient c'est cela, me dît-elle; j'étais bien sître t qu'il y avait, en efiê^ un moyen; vous l'avez trouvé. « Et puis il ne s'agit que de veiller là-dessus peu d'ao- ' né^ encore; l'âge viendra assez tât, qui, de lui- <i même, arrangera tout, n C'est par de tels échanges ingénus ou subtils, qu'en ces derniers moments d'illusion mutuelle, âe flattaient et s'épanouissaient noa cœurs.
Chez M, de Vacquerie, où nous étions allés à travers notre promenade, il avait été dit dans la conversation
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je ne sais quel mot insigmâant sur madame de Greneuc et mademoiselle Amélie, qui m'avait fait une impression péaible, comme tcuit ce qui se rattachait à ces temps et à cette histoire. L'idée de mes torts anciens confirma en moi la résolntioa de n'en pas avoir du awins de nouveaux. S'ea revins i projeter sérieusement «ne vie de sacriâce. La noble image de mademoiselle Amélie m'inspirait nalurell^nent cela. Je me dis donc 'que, si l'af&ire de Gecu'ges me laissait libre, ainsi qu'U 'devenait à cliaque instant plus probable, j'irais et j'babilerais à Blois, niettant mon avenir entier à décorer l'existence de mes amis. Tout empire de madame R. avait disparu. Pour mieux m' affermir dans mon dessein et m'enlever le prétexte mâme des scrupules honorables, je m'avisai, en rentrant, d'écrire au marquis; dans c^te lettre, après bi^a des effusions et des entourais sur ses blessures, je lui touchais quelque chose de l'étai de mon pauvre cœur, de certaines anxiétés vagues que j'y ressentais, et des passions toujours promptes de la jeunesse, lui demandant s'il ne voyait d'inconvénient pour personne à cette unimi de plus en plus étroite où il me conviait. Je n'aurais jamais pris sur moi de lui articuler en face un mot k ce sujet; je n'aurais point d'ailleurs été sûr de le faire dans la mesure délicate qui convenait, et c'est pourquoi je préférais écrire. N'y avait-il pas aussi dans cette singulière démarche une arrière-pEatsée non avouée d'ëtro plus libre désormais selon l'occasion et plus dégagé de procédés à son ^;ard, l'ayant, en quelque sorte, averti? Je nepense point que cette méchante finesse se soit glissée làidessous;maisla nature est si tortueuse et si doublée de replis, que je n'oserais rien affirmer. Le soir donc, «Q le quittant, je lui remis un peu honteusement la lettre, et lui dis de lire cela et qu'il me donnerait réponse le lendemain.
Nous éUons au lendemain, au jour du d^iart. Vers
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buit lieures et demie, j'assistai, dans la chapelle du petit couvent, avec madame de Couaén, les enfants et toute la communauté, à la messe qui avait pour but spécial d'implorer un heureux voyage et un séjour làbas non troublé. Au lieu d'un livre de messe, comme un simple fidèle, et de suivre pas à pas les saints mystères, j'y avais porté, pour lire, le volume de Yïmitation : je comptais méditer et non prier. Mais ce traité si excellent, joint à l'impression de la solennité dans l'étroite enceinte, aux hymnes par moments chantées tout haut, qui succédaient à la récitation murmurée du prêtre, opéra inopinément sur moi et me sollicita à de vifs retours. J'y lisais, dans ce précieux livre, toutes sortes de réponses directes aux questions sourdes qui m'agitaient; par exemple : « Ne soyez familier près
■ d'aucune femme, mais, en commun, recommandez a toutes les honnêtes femmes à Dieu. » Et, si je m'alléguais que ce verset s'appliquait surtout à des moines, je trouvais bientôt cet autre que je ne pouvais récuser: R Opposez-vous au mal d^ l'origine, car voici la
■ marche : d'abord une simple pensée qui traverse l'es- I prit, puis une image forte qui s'y attache, le plaiùr « par degrés qu'on y prend, et le mouvement à maun vaise fm, et l'abandon, ■ Et plus loin, à propos des vaines délices qu'on poursuit dans le désordre et qu'on recueille dans l'amertume, je lisais encore et répétais avec adhésion fervente (et j'aurais frappé ma poitrine, si j'avais osé) : a Ohl qu'elles sont courtes, qu'elles « sont fausses, qu'elles sont déréglées et honteuses (I toutes t u Et au moment oii, pénétré de ces misères ei saisi d'un élan nouveau, je m'écriais en moi-même : « Que ne puis-je persévérer en ces pensées I » comme je reprenais le livre et le rouvrais au hasard, un des rayons du matin, m'arrivant par un coin du vitrage bleu du fond, tomba tout exprès, pour illuminer à mes yeux ce verset secourable : » Quelqu'un dont la vie se
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t passait dans l'anxïété, et qui flottait fréquemment « entre la crainte et l'espérance, un certain jour, sous « le poids d'un chagrin, étant entré dans une église, a s'y prosterna devant un autel en prière, et 11 se disait
< tout bas : Obi si je savais que je dusse dorénavant •t persévérer! Et incontinent il entendit au dedans de « lui l'oracle divin qui répondait : Si tu savais cela, « que Toudrais-tu faire? Fais donc maintenant ce que
• tu voudrais faire alors et td seras apaisé, i II me parut que j'étais exactement ce quelqu'un, à qui s'adressait la règle infaillible; l'inspiration du bienfaisant conseil se répandit sur toute cette journée et les suivantes: TOUS verrez si elle durera.
Ëtant allé dans la matinée chez le marquis, il me reçut avec un mouvement vrai d'affection et une rapidité délicate qui m'adoucit l'embarras : « Mon cher n Amaury, dit-il aussitôt, je vous remercie de votre •X consolation si inépuisable et de votre cordiale con- « fiance. J'avais déjà pensé aussi à quelques inconvée nients que vous m'indiquez, et je n'avais pas été conu vaincu. C'est vous-même surtout que vous devez
• consulter en définitive. Mais ne vous metlez pas, je (c vous prie, à tourmenter avec votre pensée inquiète « une situation simple, que tons les bons et loyaux sen- « timents garantissent. On se crée parfois les inconvé- « nients à force d'y songer et de les craindre; comme « si l'on creusait un beau fruit intact pour s'assurer du f dedans. C'est là un délaut dont vous avez à vous gar- « der, mon précoce ami. N'imitez pas ceux qui se dé- « vorent! Que si vous voulez savoir, après cela, mon 1 avis et mon espoir, je vous dirai qu'hier je comptais
< survotre prochaine et habituelle présence à Blois au « milieu de nous, et qu'aujourd'hui je n'y compte pas € moins. » J'étais trop mal à l'aise en pareille matière, trop ému de cette tendresse de l'homme fort, pour y rendre aulong; j'aurab craint d'ailleurs, en levant
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les yeux, de surpr^idre une rougeur i ea sévère et chaste joue. Je lui serrai vite la main, ea munnurant que je m'abandonnais à lui, et nous changeàHies de sujet.
Le départ n'ayant lieu qu'au commeaceœfiitt de la soirée, nous dinftmes tous réunis au petit couvent. Le marquis avait obtenu d'en être, et le banquet d'adiea se célébra au complet. On ae mit à taMe vers tfois heures; ce fut lent, recu^lli et silencieux. On ae s'entretint gu^e d'dwrd que des détails du voyage, mais un protbod sentiment concentré unissait les amas. Nous . étions douze, je crois, et pas un seul d'iodiffârent. Madame R. elle-même, survenue avaat la fin, s'était assise de côté. Tandis que dans la derai^ beure, les propos se mêlant da¥Uitage, madame de Cursy et son aereu reparlaient d'^>oques et de personnes ancienaes, du bout de la table oii j'étais, il m'arriva de cenfeiopler au jour tombant et d'interpréter tous ces visages. Que d'êtres de choix dans ce petit et obscur râieciUiiret peusais-jeen moi-même; que de v^tust que de «ouffnncest La viehuaume n'éiait-^le pas là tout estièce représeiriée? Sur cetfe ligure siUonàée de ôdas, saas trace de sang et comme morte, de madame de G^f , apparaissait le cabaae céleste, mérité dès ioi-bas, la possession acquise de l'impérïssatde port au eêm das tempêtes. A câté d'elle et de ses religiaues, l'idéale figure de sa nièce £ae peigaait l'amour pur-eaoor», l'amour ne se pasiant plus fMtnrtaat de simulaci» bumaia et d'ap^nL,mat6, sh^ennuit cet afqmj d'un cœur ^ÏJ réclame, se faisant aussi , de» -cette vie, un port, un cloître, une séenriié sainte, une igooraaice frofonde. Puis deux beaux enfants qui se jouaient dans la gaieté de leur ige et la mt^ilité de l'ijaaooeBce : en rax, ea eux seuls de nous tous, les grâces et les teemblantes promesses de l'av^r I Au-dessus, et par nato- C8lcontraste,«ef£QBt.fi)udroyé du pèce, o«mne 4^
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Rjsi proscrit, naofra^, qui s'asâed à U table d'une abbaye fidèle et que sod deuil trahit sous son dépouille- Bi^t et sa nuditë. Et madame A. aussi, sur sa chaise de cAté, autre blessée silencieuse, représentant mélancolique de ce monde du dehors, f>our les affections ffâles, attiédies, abusées, insaffisanteE t Obi que d'êtres de eboix et de douleurl répét^-je; qu'elle réunion à l'écart t que de passions saignantes; que de passions gaérjesl que d'âmes sans faste 1 Et moi <fui restais là, interprétant le tableau, passant tiMr à tour à ebaque persooanage, qu'étaie-je etqœ voulus-je moi-flaénH? Ob t ce n'était pas le monde qui roe rattirait riers vers ses objets. Entre cette intéressante tristesse de madaioe à. et cette austérité sereine de madame de Cursy, je n'eusse pas hésité un momuit, j'eoasedit : Dieu et la solitude plulâtqve lemoade ! mais cequis'offniitleplus selon mon v«u,e'était la perapectÎTed'all^er l'angoisse de ceeur du Roi nauira^ de seconder cet autre cœur tendre '«fui arrait besoin d'un miroir humain, et de lui «1 servir eu par désinl^esMmeat^ penséeetr^étant au fond' le ciel.
Enbez bien duis mm ^notion d'hors, mon ami, «nbvz dams l'impression agrandie que j'en retrouve à cette heure ! Vous qui m'avez tant snrvi sar la Golline, ti'ajez pas d^soi de tous asseoir. U y a peu à faire jKwrqne ce banquet, oùj^ssistaïs piesqae «n silence, 'Kf»réBente l'ensemble de ma pnmiêre vie, et en soit, dans les portions les plus avond^es, une expressive Sgnre. Le jour baisse, les himtÈTOs ne sont pas encore apportées, la blmcheur joae drrersnBent à tous ces fronts. Comptez et distinguez ce petit nombre d'êtres; Us ont te plus influé sur moi. J^oignez, éloignez daraniage cette eiiaâse de msdame R.; sapposez-eniuie, égakûwnt à distance, oîi s'entrevoie la blanche robe de nudeffloiselie Am^ie. Que madame de Conaën resplen- ^aae dans l'emhre phvs tÎKem^ I Qae ijHelqBes formes
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vagues, quelques soupirs familiers attestent la présence, à l'entour, des parents chers et trop tôt perdus t Ces cinq ou six religieuses, dont les noms et les visages se confondent pour moi, c'est comme un cbœur voilé des bonnes âmes qu'on a rencontrées en son chemin. Ne voilà-t-il pas, mon ami, toute une vie évoquée et peinte? Cfauriez-vous donc pas aussi dans le souvenir quelque banquet obscurément solennel, quelque cadre ineffaçable oii se tiennent rassemblés les êtres principaux de votre jeunesse? Qui n'a pas eu la Pâques juive du pèlerinage ? qui n'a pas eu, quelque soir, un reflet du souper d'Emmaûs?
L'entretien se prolongeait, et peut-être mon rêve, lorsqu'on annonça que l'officier de police chargé d'accompagner M.de Couaên à la Conciergerie venait d'arriver. Nous nous levâmes à l'instant, et ce ne fut plus que préparatifs et confusion d'adieux. Le marquis et son surveillant montèrent bientôt dans une voiture; madame de Couaên, les enfants, madame R. et moi, nous suivîmes dans une autre. Descendus â la cour de la Goncier^rie, nous y trouvâmes la chaise tout attelée. A était nuit close, les lanternes éclairaient tristement notre attente. Le lieutenant de gendarmerie désigné pour le voyage étant enfin apparu, il n'y eut plus qu'à s'embrasser et â s'envoyer de courtes paroles d'e^iërance : « A bientôt, dans trois semaines! a m'écriai-je en agitant une dernière fois la main. Et je m'éloignai à pas lents, donnant le bras à madame R., que je reconduisis jusqu'à sa porte, — tous les deux remplis de ce départ, et sans dire mot d'autre chose.
Ma jeunesse n'est point â son terme; elle ne fait, ce semble, que commencer aux yeux du monde; on la croirait fertile en promesses, tournant le front aux futures jouissances : et pourtant, mon ami, le plusbeau de sa course est achevé dès à présent ; le plus regret-
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table s'en est allé. Ariétons-nous un instant pour pleurer sur elle comme si elle était morte, car elle a reçu la blessure dont plus tard elle mourra. Je puis répéter aujourd'hui avec le grand Saint pénitent : Et voilà que mon enfance est morte, et je vis. Et voilà que mon adolescence et la plus belle poiiion de ma jeunesse sont mortes, et je vis. Les Âges que nous vivons sont comme des amis tendres, et d'abord indispensables, qui ne se distinguent en rien de nous-méme. Nous les aimons, nous babitons en eux; ils ne font qu'un avec nous. Leur bras familier s'appuie à notre épaule; leurs grâces nous décorent. 11 nous sont Euryale, et nous leur sommes Nisus. Mais, une fois en pleine route, ces âges si charmants sont des amisbientôt lassés qui se détachent peu à peu, et que nous-méme nous laissons derrière comme trop lents, ou dont nous sépare, au passage, quelque torrent irrésistible, lis expirent donc, ces amis d'abord tant aimés; ils tombent en chemin, plus jeunes que nous, plus innocents, et nous poursuivons le voyage avec des compagnons nouveaux, dans une carrière de moins en moins riante et simple. Mon enfance m'a connu si pur! que dirait-elle en me voyant si intrigué, si capable de ruse, et par moments si sali? Que dirait Euryale, s'il voyait son Nisus l'ayant oublié, parjure à la vertu, et s' énervant lâchement au sein d'une esclave? Répétons-nous souvent : Oh I que nos âges d'autrefois, ces jeunes amis morts, s'ils revenaient au monde, rougiraient de nous voir ainsi déchus t
Mon enfance est donc morte, elle est morte assez tard, et, si je voulais vous marquer son dernier jour, ce serait probablement celui où, entrant à la Gastine, j'y cherchai pour la première fois avec trouble un doux visage. Ce seuil, si souvent foulé depuis, est comme la pierresous laquelle dortenseveli le dernier jour de mon enfance. Ce qui restait d'elle dans mon adolescence commencée expira alors, et je devins un adolescent
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plus décidé, un jeune homme. Que si je (Perche, après, quand s'éteignit ta derui^ lueur d'adolescauce mêlée à l'aurore de ma jeunesse, ce fut, je crois, sar la pile bruyère, au retour de la Gaetine, le soir où mon cœur inconstant répugna aux suites du vit^nal aveu. Ce fut là que cette adolescouce, bonne, aimante, pastorale, et qui ne rêve qu'éternelle âdélité dans uoecbanmièie, me quitta, moi, déjà trop ambUieax et trop subtil pour elle. Elle me quitta sous la lune, à tca'vers les genêts, comme une sœur blessée qui s'éloigne sans bruit en pleurant, et il y eut peut-être dans ma tristesse délicieuse un sentiment d'adieu vers cet &ge indécis qui venait de fuir. A compter de cette heure commoiça mon entière jeunesse, (A je n'eus plus qu'elle pour compagne assidue. Biais, si cet âge a deus génies d«t l'un succède h l'autre, trop vite émoussé, il me semble que le premier, le {dus frais des deus. et le plus brillant [bien que souillé lui-même) est atteint déjà d'un conp funeste, d'un déchirement dont il va languir, et qu'an compagnon moins enchanteur s'essaiera désormais ;«a moi à le remplacer. Bois de Couaën, pente de la Montagne, et vous aussi, allée d'Auteuil, terrasses des Tuileries, table frugale du couvent, récents objets eiiU>raBsés avec tant d'amour, vous sentirai-je jamais de la même âme que dans ces vives journées? si je vous i»vois par la suite et dès demain, s^a-ce jamaisBOas ns couleurs d'hier?
Ainsi les phases s'accomplissent en nous, ainsi nos âges intérieui's se déroulent silencieusement et se séparent. Nous sommes au fond comme un lieu rempli des inhumations précédentes, comme une salle de festin funèbre oii siègent tous ces fantômes des Ages qoe nous avons vécu. Et ils se heurtent ensemble, rt ils nous troublent en gémissant, ou donnent d'un sommeil agité. Heureux si, à la longue et à force d'expiations pratiquées par nous, ils deviennent de purs écrits
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- récoHcilîfe, qoi veillent du dedans, et qui chantent de ' concert, implorant la délivrance commune t
Si les âges successifs par oii l'on passe sont comme des amis dont les premiers tombent en chemin et dont les plus aguerris remplacent et s^plantent les plus tendres, il s'ensnit que les âges derniers venus sont' seulement de ces amis qu'on rencontre tard, et avec' qui on ne lie jamais une si étroite tendresse. La fraîche écorce de cœur s'est refermée et endurcie. Ils ne nous connaissent pas dès l'origine, ils ne rentrent pas jusqu'en nos replis antérieurs, et nous leur rendons leur indiflërence au milieu même du commerce actif où nous paraissons être ensemble. Aussi ces âges moyens iaissentrils en nous peu de traces intimement gravées. Pour corriger cette indifférence et ce froid trop naturel aux derniers âges, il faut qu'en mourant chacun des premiers lègue aux suivants ses souvenirs, son flambeau allumé, comme il est dit des générations dans ie beau vers du poète; il faut que chaque âge mort soit oiseveli et honoré avec piété par son successeur, ou racheta et expié par lui. De la sorte, les âges se suivent en nous, en n'étant pas étrangers les uns aux autres ni à nous qui les portons; ils entretiennent et perpétuent l'esprit d'une même vie. Nous arrivons vieux en face d'un âge ami, qui a reçu de ses devanciers la tradition de aob% enfance, et qui sait de quoi nous parler longtemps; nous vivons avec cette vieillesse, d'ordinaire fâcheuse, comme avec un saint vieillard qui nous présenterait chaque jour dans ses bras notre berceau.
lime semble que le génie des fraîches années vient de recevoir en moi une atteinte, vous disais-je. Mais du moins sa douleur a répondu par dd graves et pieuses promesses. Saura-t-il et saurai-je les tenir? Si son union avec moi a été trop souvent jusque-là gâtée de mollesse, de honteux désirs, d'abandon sensuel, de ruse égoïste et de raffinement, ce dernier jour a été
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repentant et soucieux du bien. Es^ce aasez poop qu'un vœu formé le matin mérite si aisément de s'accomplir? Ohl trop de mauvais germes sont chez moi en travail, trop de corruption a entamé mon cueur; les penchants acquis veulent pousser leur cours. Si j'étais resté chaste, mon ami, si je l'étais resté de fait et aussi de pensée, autant qu'on le peut toujours en s'observant, il est à croire que dans la position ambiguë, délicate, àlaquelle je n'euâse sans doute pas échappé pour cela, j'aurais eu néanmoins la force de nourrir la bonne inspiration naissante et de la mener à fin. Qu'eût-elle été, cette inspiration bonne? que m'eût conseillé en une conjoncture si compliquée la vertu elle-même? Aurait-ce été, en effet, d'aller à Blois, de subir aussitôt que possible ce séjour plein de gène, d'attrait et de vigilance? N'eût-ce pas été plutiït le retour régulier et guérissant vers mademoiselle de Linlers? Aurait-ce pu être déjà l'abjuration du monde, l'étude sacrée, et la haute avenue du sacerdoce? Si je m'étais trouvé en de tels moments assez maître de moi, de ma volonté et de mes actes, pour les apporter en humilité aux pieds de Dieu et attendre sans rien enfreindre, qu'en fût-il sorti par le complément de sa grâce? Je ne sais ; mais, àcoup sûr, la diversion nouvelle oit vous m'allez voirjeté sera le contraire de ce qui eût éte bien. C'est que j'avais beau être humble et non aveuglé par mon amour, et en quête d'une droite issue, le plus misérable vice, auquel mes yeux ne savaient pas se fermer, perdait en un moment tout l'effort d'une journée d'examen sincère, et ruinait l'équilibre supérieur, s'il eiit été près de s'établir. C'est que, malgré toutes tes velléités de conscience, tous les élans et les soupirs d'en haut, rien de suivi, de désinteressé et de pur n'était praticable avec cette secousse de l'abîme, avec cet écroulement fréquent et caché. Qu'importe de veiller et d'observer au front des tours, et d'interroger les étoiles, si le traître et le
lâdie livrent & chaque instant la porte souterraine par où pénètrent les eaux?
Vous ne dédaignez pas, mon ami, ces explications arrachées au fond même de l'individu, ni les ressorts privés derrière lesquels je vous introduis si avant. Plus je serre de près mon mal et vous l'indique à sa source, plus il y a chance pour que vous disiez : « C'est comme cela en moi, n et que vous preniez courage en songeant d'où je suis revenu. Ce n'est pas de la petite morale en vérité (et il n'y en a pas de petit*} que je vous fais ici dans cette confession où mon àme exprime votre âme ; c'est de la morale unique, universelle. Après tout, les grands événements du dehors et ce qu'on appelle les intérêts généraux se .traduisent en chaque homme et entrent, pour ainsi dire, en lui par des coins qui ont toujours quelque chose de très-particulier. Ceux qui ont l'air de mépriser le plus ces détails, et qui parlent magnïfiquemeut au nom de l'humanité entière, consultent, autant que personne, des passions qui ne concernent qu'eux et des mouvements privés qu'ils n'avouent pas. C!est toujours plus ou moins l'amhition de se mettre en téta et de mener, le désir du bruit ou du pouvoir, la satisfaction d'écraser ses adversaires, de démentir ses envieux, de tenir jusqu'au bout un râle applaudi ; si l'on pesait l'amour du seul hiên, que reslërait'il souvent? £t quant aux résultats qui sortent de mobiles si divers, je trouve que les vagues influences sociales, ainsi briguées et exercées au hasard, doivent trop prêter à des applications téméraires et à de douteuses conséquences : cette grande morale aventureuse, qui ne a'arrête pas d'abord à quelque mal causé çà et là, linit-eUe nécessairement par quelque bien? Mais, sans prétendre nier ce qui se rapporte aussi en cette voie à une part de conviction généreuse, sans contester la parole libre et une honnête audace à qui croit avoir une vérité, combien, selon moi, le perfectionne-
ment graduel, la guérison intérieure et ce qui en provient, l'action, autour de soi, prudente, continue, effective, les bons exemples qui transpirent et fructifient, conduisent plus sûrement au but, même à ce but social tant proposé! Lorsqu'on se jette dans l'action sociale avant d'être guéri et pacifié au dedans, on court risque d'irriter en sol bien des germes équivoques. Jésus purgeait le Temple avant d'y prêcher la foule. Tournonsnous donc, mon ami, en toute assiduité, au nettoiement et à la clarté du dedans. La vraie charité pour les hommes sort de là ou y mène. Pureté pour soi, charité pour tous, c'est-à-dire morale individuelle et morale sociale, c'est une même génération de vertus en nous. Si la pureté commence et ne suscite pas la charité, elle ne reste pas pureté longtemps, elle devient terne et sordide. Si la charité commence et ne procure pas la pureté, c'est qu'elle n'est qu'une flaœjne d'un moment et de peu d'ardeur. Je ne saurais vous exprimer comUen ce lien rapide entre les deux me parait nécessaire. Isolé de bonne heure et jeté de c6té, en proie à une longue lutte intestine, j'ai pu m'éeouter de près, et j'ai senti toujours les sources du bien, même général, les racines de l'arbre universel remuer et être en jeu jusque dans les plus secrètes portions do moi. Tâcher de se guérir inthnement, c'est déjà songer aux autres, c'est déjà leur faire du bien, ne fftt-ce qu'en donnant plus de vertu aux prières de cœur qu'on adresse pour eux. Toute la morale du Christianisme m'a confirmé dans cette exacte croyance (1).
(1) Cttl Ici que dans ta premiira édition (1834) m tennliMll k tomo premier, et nomme la premiira parUa de l'ouvrage.
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Mais avant de cmtiuuer, mon smi, j'ai beBuin de vous fixer en quelques mois la situation présente d'oii je vous écris ces pages. Â peine étais-je en rapide chemin vers ce nouveau monde oix Dieu m'appelle, les rodiei^ de Bretagne, depuis deux jours, disparus derrière, l'Irlande, cette autre patrie de mon coeur, un moment entrevue à ma droite, et le haut Océan devant nous; le temps, qui avait été assez gros jusque-là, devint plus menaçant et nous rabattit aux Sorlingues; tout se mêla bieutdt dans une furieuse teaupéte. Je vous fais grâce des alternatives; «lie dura trois jours; notre brick en détresse atteigoitenfin celle câte de Portugal : ce fut un véritable naufrage. Or, la tempête, en me tenant à chaque instant pr^nte aux yeux l'idée de la mort, avait ressuscita en moi toutes les images de ma première vie, non pas seulemaat les formes idéales et pleurantes qui s'en détacbent et s'élèvent comme des statues consacrées le long d'un Piwt-des-Soupirs, mais elle avait remué aussi le fond du vieux fleuve et le limon le plus anciennement déposé. Toute poussière s'éveillait, toute cendre tremiiJait en mon tombeau, comme aux approches d'un jugement qui, même pour les plus conûânts et les plus tendres, s'annonce de près comme bien s^èra. Quand je fus donc jeté là, presque noyé sur le rivage, la bouche pleine encore de l'amertume de ces gràvi»s anciens, et plus abreuvé de mon repentir que des flots, à peine essayé dans mes vêtements et abrité au voisin monastère, j'ai songé à voua, ~- à vous, jeune ami, afTadi là-bas dans vos plaisirs, et à cette amertume pareille, et plus empoisonnée peutêtre, qui vous était réservée. J'y avais songé déjà dans le péril, et je m'étais dit de vous écrire, si j'en sortais, quelque lettre d'avis suprême. Mais ici le temps était
long, la conversation entre les bons pères et moi était courte, par mon peu d'usage de leur langue; je résolus donc de vous dérouler en forme de mémoires une histoire de ma jeunesse à loisir. Nous en avions pour six semaines au moins de retard, et cela avec la traversée faisait un intervalle bien suiSsaat. 11 m'a semblé d'ailleurs que dans ce répit inattendu, que j'obtenais sur un coin de terre du vieus monde, il m'était pennis et comme insinué de m'appliquer une dernière fois au souvenir, en vous en exprimant la moralité. J'ai lu que le célèbre M. Le Maître, dans ce Port-Royal si rigoureux, prenait en plaisir et en dévotjon de se faire raconter par chacun des solitaires survenants les aventures spirituelles et les renversements intérieurs qui les y avaient amenés (1). Ici, mon ami, c'a été l'homme habitué déjà-dans la retraite, qui a été trouva par ses aveux l'homme trop peu revenu; c'a été le plus vieux qui s'est donné à l'avance au moins milr; c'a été le confesseur qui s'est agenouillé devant vous et qui s'est humilié. Oh I tâchez que ce ne soit pas tout à fait en vain; justifiez, absolvez, par le bon profit que vous en saurez faire, les retours trop flatteurs ob j'ai fléchi. Une pensée aussi m'a fortement dominé en ces lieux, et a introduit peu à peu sous ma plume toute une portion que j'aurais pu sans cela resserrer. Limoëlan a dû vivre en cette contrée, sur cette côte, — près d'ici peut-être î Y vi^Tait-il encore? Qui saitî n'aurait-il pas eu pour asile, me disais-je, ce toit même que j'habite, et l'une des cellules dont, au soir, j'aperçois les lampes toujours mourantes, et jamais éteintes? &on pauvre corps meurtri dormirait-il par hasard sous une dalle de la chapelle oii, en le nommant à Dieu, j'ai prié? Le désir
(I) Dam la première édition le nom de H. de Saci l'JUil tronf iubstituË, par inadvertance, ï celai de H. Le Uattre, son frire, î qnl ■cul le irait ae peut rapporter. (ffofe àt rStfifeiir.)
de rattacher à mon récit une destinée si étrange d'expiation et de martyre m'a fait reprendre à tous ces détail? de conspiration qui nous étaient moins nécessaires.
Jusqu'ici donc, c'est du monastère hospitalier que j'aurais pu dater ces feuilles; je les ai écrites souvent dans la sérénité des matins sur la terrasse qui regarde la mer, ou sur le balustre massif de la fenêtre, au souffle encore embrasé du couchant; j'en ai crayonné plusieurs, durant le poids du jour, au bout du promenoir formé de platanes, seule allée d'ombrages, quand le reste du jardin n'est qu'aloès et romarins desséchés. ' Je les ai rassemblées sans art, mais à loisir, trop à loisir, je le crains, et le goût que je sentais naître en allant et s'augmenter à mesure, m'a rappelé le temps oii je révais de me livrer à écrire, et oîi je m'en suis abstenu, car je l'aurais trop aimé. Cette complaisance outrée dans un travail si simple va pourtant finir. Nous nous rembarquons, mon ami ; c'est du bord même que je recommence dès à présent; nous partons cette nuit aux premières vagues montantes. Je continuerai donc au roulis du vaisseau, et peut-être une autre tempête coupera court. Si j'arrive, je veux que ce soit clos avant cette arrivée où tous les flots d'ici doivent mourir. L'intervalle jusque-là est une page blanche que je puis remplir encore sans perdre de vuelescieux; mais, une fois les grands rivages aperçus, la plume me tombera des mains, et je serai tout à l'œuvre nouvelle.
Le départ de mes amis m'avait laissé un vide profond qui ne fit que s'accroître durant les jours suivants. Je me maintins d'abord avec assez d'avantage dans cette ligne d'abstinence etde sacrifice où les dernières scènes m'avaient replacé. La pauvre science, les livres négligés auxquels je revins, m'y aidèrent; je passais les soirs dans ma chambre : le malheur de beaucoup est de ne pas savoir passer les soirs dans sa chambre,
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Pascal a dit quelque chose d'apppodiant. Ce qui concernait Geor^s aggravait cette teinte d'aETection sombre. On venait de découvrir sa présoice à Paris; toutes les barrières farônt auaaitât fermées, et un ex,traordioaire appareil de police agitait la ville. J'allais peu diez madame A., et à des heuree oii j'avais chance de ne pas la trouver. 1^ première jours se soutiDrent pour moi ainsi dans la précaution, l'int^t sérieux, l'étude reprise ei un commmcemaDt.de constatée, l'eu étais déjà à goûter ^ prémices de Mtte -Cdëttté ccrdmeooée, k enteodi» du Jond de mon ennui, oomme dans un bosquet obscur avant l'aube, leManaute d'allégresse de la chasteté rouaûsante. Hais U arriva bïeo vite alors ce que j'ai 4rop de fois éprouvé depuis, et œ qui, vBTR la fin de la lutte, sut la rendait si dépl<ffa^ et fii désespérée. Après huit jours et plus, ainsi employas à soigner son cœur, k munir ses jeax; à 'Se garder dans une pnoeté stxupuleiise, h prier avant de ■ûrtir, à choisir les lieux où l'on passe, à ne nsgardffi" que devant aoi^ et à ne pas s'enongueillir aurtoat de tant d'efiorte, voilà qu'au détour où l'on s'7 itteodait le moÎDS, une. apparition <K>nnue vous entne dans l'tee et vous Mnveise net, comme un soldat de plomb ^ù tombe, oomme une cacte qu'un enfant itaiwase d'uoe chiquenaude 4aDS ses jeux. Oh t que -cette faciklé i choir, qui ne diminue pas jusqu^auxderaiàns limite et tant qu'^m n'a point passé le. Jourdain taaé, qui est la même dans les voluptueux à tous les degrés de la httte avant l'absolue commruoB, — -que «atfe dkmfpHtê m'a fait «ompmndn omobian il oe sufBt .pas de vo*loir àdemi, nai&.flOmbiui il faut «ouloiritoat^llait, et lUHabieD U oe «ifflt pas 4e voMloàr .tast. kAil, maia con^ien il faut meatB.q»& «e veiloir, ^dî ffit^nAtre, soit apiéé, béni et vouhi ^e Diaul Notw votentéwidei ne peut rien, bien ^e «ans elle la Arfrcene dmeende guère oa ne pereiste pas. Le ffoaà Aufasti^ eaolaw
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lui-même des réduites, l'a dit après VËcrilure : La continence est un don. Yolonté et Gr&cel c'est en ces moments que j'ai senti le plus votre ét^nel mystère s'agiter en moi, mais sans le discuter jamais. Et pourquoi l'aurais-je discaité? pierce d'achoppement pour tant de savants etsaints homme», ce duel, l'avouerai-je ? à titre de mystère ne m'embarrassail pas. Toutes les fois que je tombais ainsi net, sans qu'il ; eût rien prochainement de ma faute, ja me sentais libre, responsable encore; il y a toujours dans la chute assez de part de notre volonté, asseï d'intervention coupable et sourde, et puis d'ailleurs assez d'iniquités anciennes ou orJgineUâS , amassées , pour expliquer et justifier aux yeux de la cooscience ce ceâis de la Grâce. Toutes les fois au contraire que je réussissais il Xorœ dB soms et de peine, je ne sentais pas ma volonté seule, mais je sentais la Grâce favorable qui aidait et planait aitdessus; il y a toujours dans la vi^nté la plus attentive et la plus ferme assez de manque et d'imprad^u» pour nécessiter, en cas de succès moral, l'iotervention continue as la Grâce. C'est comme une lisièro, j'oserai dire, qu'on attache aux en&nts, quand ils sont presque déjà en état de.marcber.S'ils vont et ne tond>ent pas, même sans que la Usièce Its ait retenus, c'est toujours que cette lis^e était là, flottante derrière eux, et que leur marche la sentait ctffifusëment comme un appui.; s'ils bCHubfflit JBsqu'à se^laaser, c'est qoe, ia lisière se ceUdiant à deBseiii, ils ont inop compté au «ux et ne l'ont pas assez tiM rademandée; e'eet^iu'ik ae se sont pas aseis d'eux-mÂousà temps, siws hwigex, et m se iatEuit tout petits. Tant que l'bonuae esi saa tene, il est toujours ainsi sur le point de aarobeie seul ; imaû, s'il marche sans choir, il ne marehe jamais «n effet qu'avec ces lisières d'en haut Les plus saints sont eeui^qui vont si égal^nMit et si agilement, qu'on ne sait, à les voir deiloio, s'ils .marchent grâce à la vélo-
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cité de leurs pieds ou au soutien, au soulèvement continuel de la lisière, tant ce double mouvement chez eux est en harmonie et ne tait qu'un, les lisières ne les quittant plus, s' incorporant à eux et s' attachant désormais à leur épaule comme deux ailes immuables. Tâchons, mon ami, tâchons d'être ces heureux enfants, qui sont toujours prêts à marcher seuls et font en effet tout le chemin à pied, mais le font sans cesse sous l'œil et par le maintien de la tendresse suprême ; qui ne sont plus des nourrissons gisants et vagissants, qui ne deviendront jamais des hommes superbes; que la mort trouvera encore en lisières et s'esseyant ; toujours en avant et toujours dociles; qui marchent et qui sont portés; qui ont le labeur jusqu'au bout, et qui à chaque pas rendent grâces I
Certes, vous n'êtes en aucun moment plus éloigné du modèle que je ne l'étais alors. Après ces heures de i-echute; j'avais hâte d'ordinaire de retourner chez madame R. ; le soir même ou du moins le lendemain, j'y allais presque toujours. J'y étais poussé, non par aucun de ces désirs réels et matériels si aveuglément assouvis, mais par un besoin de distraction et d'excitation artificielle, pour m'étourdir, pour recouvrir et réparer, en quelque sorte, l'infraction brutale à l'aide d'une autre espèce d'infraction moins grossière, quoique plus perfide, et qui se passait dans l'esprit plutât que dans les sens. Une heure ou deux, assaisonnées de propos galants et d'amabilités mensongères, étaient une suffisante ivresse; il me semblait qu'ainsi transporté dans une sphère plus délicate, le dérèglement de mon cœur s'était ennobli; que le poison, arrivant sous forme invisible en parfums subtils, devenait une nourriture assez digne de l'&me, et que j'avais moins à rougir de moi. Vue trompeuse et sophisme! Car, si quelquefois, après huit jours de retraite et de pureté observée, j'allais visiter madame R., si, la trouvant
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aimable et belle, je me livrais i ces mêmes propos, à ces mêmes sourires, qui, dans le cas précédent, me paraissaient comme une distraction heureuse et un parfum, le sentiment de mon innocence et de ma fidélité, en ce cas nouveau, s'affaiblissait et se troublait; au sortir de là, j'étais moins soigneux à le garder, comme ne te possédant plus intact, et je succombais très^isément. Ainsi tout se tient, toutes les infractions sont de connivence et s'amènent. Si la chute grossière me rengageait vers la duplicité riante et perfide, celle-ci à son tour me renvoyait sans défense aux plus indistincts entraînements.
Et puis, après deux ou trois jours, quand j'avais sommeillé plusieurs fois d'un épais sommeil, quand j'avais oublié les circonstances du mal et un peu repris les rênes, j'écrivais à Blois quelque lettre pour me réparer véritablement, pour me lier et m'exaltcr par l'adoration d'un être idéal auquel je redemandais les pudiques ardeurs. C'était à elle en effet, pluti^t qu'à lui, que j'adressais le plus souvent mes lettres. Il n'y entrait rien de politique, comme vous pouvez croire, ou seulement ce que le public en savait : a On vient d'arrêter Moreau; on vient d'arrêter Pichegru; les barrières sont toujours fermées; on cherche toujours Georges. » Mais le fond était le récit de ma vie, le détail de mes ennuis loin d'eux, rejetant les hontes dans l'ombre; le bulletin du petit couvent, toute une peinture pieuse, adoucie, assez naïve quoique si peu fidèle. Je laissais courir sans scrupule élans et plaintes, et même de figuratifs aveux : elle était tantôt le saule du bord qui m'empêchait d'être emporté par le fleuve, tantôt l'anneau d'or qui me retenait au meilleur rivage ; les noms de Béatrix et de Laure se glissaient d'euxmêmes, mais tout cela noyé dans une teinte qui ne , donnait jour ni au soupçon ni àl'ofiense. Elle répondait une lettre environ sur trois des miennes, courte d'or-
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dinaira, anùcale arec 9BHS«t «implioHë. Mais les formules restantes de politesse, cette appellation de mAft* sieur, comme une toik étrajigkre, m'attristaient et me ra'ttiraient au réel, rt retraçaient à mes yens les bornes sévères qne j'aurais vo«lu, sinon franchir, <iu moins ne ptts toujours voir. Chaque derni^ lettre reçae d'elle ne me quittait pas jusqu'à une prochaine; je nie levais qudquefoiB au milieu d'un travail où je m'arrêtais dans la rue pour la déplier et )a relire, pour y chercher, sous ces paroles bonnes et qui me disaient do venir, un indice encore plus tendre, pour y reconnaitre sous l'inflexible mot, et dans la manière dont il ëlait placé, les nuances que la voix et le regard, en parlant, y auraient mises.
Cinq longues semaines s'étaient de la sorte écoulées. L'affaire politique se poursuivait avec une ri^eur formidable. Chaque nuit, vers la fin, je m'attendais à ce que Georges, traqué de toutes parts, viendrait me demander refuge. Je m'éveillais en sursaut, croyant avoir entendu marcher et appeler sous ma fenêtre, et une ou deux fois je descendis ouvrir. Hais il ne vint pas. En ces extrémités, plutAt que de compromettra, il aimait mieux recourir à des asiles forcés qu'il obtenait violemment chez des inconnus. Son arrestation, le soir du 9 mars, acheva mes craintes. Paris pourtant ne se rouvrait pas encore ; favais promis d'aller à Blois passer la Semaine-Sainte, et il n'y avait guère d'apparence que je le pourrais. Il e&t été peu sage de me mettre en mouvemmt et en évidence, tant que la circulation ne serait pas lil»« ; MM. D.... et B. me conseillaient de ditfôrer. Je vouais donc d'écrire, le samedi d'avant les Rameaux, et soos le coup même de l'assassinat de Vincenoes, toute ma douleur des obstacles, et la promesse de r&douMer de recueillement et de souvenir pendant cette semaine du saint deuil. Dans ma visite de l'apràs-midi à madame de Cnrsy, visite que je faisais toujours plus
longue en ces -veines de fidélité, fanifl pris au luaard xm livre de sa bibliotbèque, iuj tome des Penêét» du
P. BourdakHie, et je l'avais emporté au jardin poun lire, profitant, d'm rajOD de soleil â. travers les arboe» «newe dépoailIéB. i'ainaÎB ee petit jardin triste et hn- Diide, sur lequel donnait lafenétredë l'amsienne cbamhn de MadaoM de Conaén, et j» me le figurais, je ne sais poavqucR, semblable k celât de-sainte Monique en sa maison d'Oetie, tandis qu'aj^u^rrie à la tsnétre, peit de jours avant sa mort, ^eentretenait son. fils (XMiverti. de la félicibé^eélestet Teuten maueliant le loagdeftbuis qui étaient la principale verduce, et dont demain on allait faire- des mneaux, toat ea rêvant à l'iiBage de fabeente amie, je fus foappé d'un ehapitze qui traitait k fead des- amitiëa, de' celles prétendues aobdesi, et de celles pi<éteDdues innocentes. A pnapos des dersièces, des amitiés sensibles, qui font raie impuession si partie cnlî^ sur le cœur, qui le tosdKst et qui l'afiectiamnent sans mesure, je lisais avec étonnement eomme- eti Bn mirmr ouvert devant moi' : a Ce sent mille idées^ « mille pensées, mille sonvenivs d'unO' persemie dont ■ on a ÎDcessammenË l'esprit eeco^; mille rcteura et t mille réftexions sur un eDb*etten qu'on a en aT«e ,r elle, sur ce qu'on lui a dit et ce qu'elle a répondu, s sur quelques mots obligeants de sa part, sur une « bonnet^, une marque d'estime qu'on en a reçue ; sur « ses bonnes qualités, ses manières engageantes, son « homeur agréable, son naturel doux etcmdescHidant, « eii' un mot sur tout ce qui s'ofil« à: une imagination « frappée de l'objel qui tsi plaît et qm la remplit. Ce c sont, en pi^sence de la personne, certaines coroplai- « sauces de conir, certaines sensibiKtés oîi l'on s'arfl rëte et qui Battent intériearament, qui excitent, et «qui répandent dans l'âme une joie toujours nouvelle; c ce sont dans les conversations d^ termes de tenc dresse, des expressicwa vives et pleines de feu, de