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ïussi étaient oppressés, et nos poitrines gonflées d'ennui. « Oh! ce n'est plus là notre allée, s'écria-t-elle « avec surprise en la voyant si touffue ; êtes-vous comme « moi?ctd'oii vient que je l'aime moinsainsi? u Etse sentant blenltSt lasse, elle demanda de s'en revenir. — La nature extérieure, pas plus que le cœur de l'homme, jjo s'arrête longtemps à ces nuances angéliques qui appellent un autre soleil. Cette nature champêtre tant vantée se t'ait en certains cas l'auxiliaire et la complice de la nature intérieure corrompue. Bonne inspiratrice d'ordinaire, et nous entretenant Volontiers de Dieu, elle a poiu'tant des jours de mauvais conseil ; elle redevient païenne, soumise encore au vieux Pan et toute peuplée d'Hamadryades. Une solitude trop fleurie et trop touffue, pour un solitaire trop jeune, doit être souvent une dangereuse compagne : Jérôme eut besoin d'abord contre lui-môme de l'affreux désert de Chalcide; il recommande en maint endroit l'âpreté dans le chois des déserts. Le grand peintre chrétien, Raphaël, par un instinctif sentiment d'harmonie et comme de pudeur, n'a jamais semé aux arbres lointains de ses paysages, derrière les têtes de ses Vierges, que quelques feuilles si rares qu'on les peut compter.
Je reçus dans un paquet an-ivé de Couaën, une lettre, déjii ancienne, que mademoiselle de Liniers m'écrivait au nom de madame de Greneuc, pour demander l'état de mes inquiétudes; ce qu'étaient devenus les dangers de mes amis, et aussi les miens. Ce peu de mots simples qui avaient dd traverser avec effort un cœur saignant et réprimé, ces caractères purs, oii nulle part ne se trahissait une main émue, réveillèrent en moi les mille traces d'un passé presque assoupi :
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je m'effrayai d'avoir tant changé depuis hier et tant vécu. Madame de Couaèn lut la lettre et fut touchée, à sa manière, de ce discret parfum. Quelques lignes reconnaissantes de sa main ajoutèrent à la réponse que }Ù ûs.
La jeune dame H. était enfin installée à Auteuil : son mari, ti'ès-occupé, n'y venait qu'irrégulièrement et n'y testait qu'un petit nombre d'heures; bien qu'il fût homme aimable et parfait d'attentions pour elle, on s'apercevait que quelque cause profonde de refroidissement contribuait à fixer entre eus ces relations d'égards plutôt que de tendresse. Sans être entièrement délaissée, elle semblait donc désabusée, triste et un peu veuve. Dans ses visites de chaque jour à madame de Couaën, qu'elle tâchail.d'obliger de toutes les manières imaginables, il ne lui arrivait guère d'ouvrir la bouche sur elle-même. Elle paraissait voir notre intimité sans envie, d'un sourire silencieux et doux. Le plus souvent, lorsque j'arrivais et que j'étais assis, elle nous laissait sous quelque prétexte après un instant.
Cette vie régulière nous mena ainsi durant plusieurs mois. On était tout à la an d'août ou peut-être au commencement de septembre, loi-squ'un jour où madame de Couaën indisposée gardait le logis, j'allai seul à la maison desanté. Le marquis n'était pas dans son appartement; je le découvris, après quelque recherche, à l'extrémité du jardin, au plus épais des bosquets ; il s'y promenait avec une autre personne que je n'avais jamais vue, et il me fut évident, par l'attention qu'ils donnèrent à mon approche, que je rompais un entretien confidentiel. Cette personne n'avait rien d'ailleurs que de naturel et d'ouvert : jeune encore, d'une taille robuste, d'un embonpoint marqué, mais plein d'aisance ; une de ces physionomies qui préviennent par un mélange de distinction et de rondeur; l'accent agréable, l'œil à Qeur de tête, clair et résolu Mais le
marquis, bien que toujours maitre de lui dans les choses volontaires, avait en ce moment, pour moi qui le connaissais, le teint du visage et le ton de la voix très-allérés, comme lorsqueses cordes profondes étaient en jeu. Avant que la personne eftt parlé de prendre congé, il me pria d'attendre là, au même endroit du j,ardin, et tous les deux continuèrent de s'entretenir en siéloignant. Lorsqu'il reparut, après quelques mots insignifiants qui ne détournaient pas nos pensées : « Savez-vous qui vient de sortir? œe dil-il tout d'un < coup très-bas et en me serrant le bras violemment. a C'est Georges, le général Georges qui nous arrive « d'Angleterre! > Ace nom, je fus moi-même comme bouleversé : v Vous n'allez pas du moins vous remhar- « quer dans une entreprise?» m'écriai-je. — «ËbnonI u faut-il vous le répéter en&ore [et il accompagnait sa a réponse d'un rire aigu attristant) ? ne le savezrVOOH « pas assez? ma vie, à moi, est laite, je ne ressuaci>- « terai pas. Georges est venu pour des indications que, u seul, je pouvais lui donner; je ne le verrai plus. » La disposition sardonique du marquismefaisait peine; elle s'adoucit un peu sitôt qu'il donna cours aux sentiments qui l'agitaient. Je l'interrogeai d'abord sur Georges; il prit feu à ce sujet et m'instruisit beaucoup. Georges, je le savais bien déjà, n'était pas un conspirateur vulgaire ni un de ces braves désespérés, comme on en peut trouver dans toutes les causes. Plusieurs détails de sa correspondance avec le mai'quis m'avaient attesté chez lui de la grandeur, du plan, et une conception vigoureuse; mais les deux dernières années l'avaient surtout m&ri : les hommes de tous rangs, qu'il avait pratiqués et serrés de près durant son exil, étaient désormais une vaste échelle pour son jugement. Le besoin de purger cet attentat de niv6se, dont l'idée, sinon le mode précis, lui appartenait bien, pesait à son cœur et le provoquait à quelque grand
dessein. Ce dessein avait germé, il avait pris forme, et le moment de l'œuvre était venu. La guerre entre l'Angleterre et la France éclatant, Geoi^fes s'était fait débarquer avec quelques-uns des siens; d'autres allaient suivre, tous déterminés, tous choisis de sa main et -sûrs à ses yeui comme il l'était de lui-même. Le ralliement de ces hommes d'élite serait tong, et durerait deux mois et plus peut-être. Qu'importe? la témérité de Georges et de ses officiers s'alliait à tant de prudence, et cette pruilence employait d'ailleurs, comme un de ses moyens, la témérité. Pichegru, quand tout serait prêt ici, arriverait à son tour ;Moreau et lui conviendraient d'un dernier mot. Que si M. le comte d'Artois osait risquer sa personne dans l'entreprise , ce serait le mieux; Georges le conseillait, l'exigeait presque, pour ennoblir et toyaliser sur l'heure l'exécution. Mais, que le prince daignât ou non répondre au rendez-vous, ce n'était plus, en tout cas, d'un meurtre, d'un assassinat qu'il s'agissait. Le choc, cette fois, ne serait pas aveugle et infernal : on s'aborderait militairement par l'épée. Georges et ses trois cents, à l'heure dite, dans une rencontre inégale et chevaleresque, assailliraient le Premier Consul entouré des siens, sous le soleil de quelque cérémonie, au seuil du Panthéon, au parvis Notre-Dame, à l'esplanade des Invalides. Lui tombé, on dirait à l'armée le nom de Moreau, au peuple celui du prince. C'était là le triomphe expiatoire, la revanche de Georges ; l'aventurier touchait au sublime du héros.
En me déroulant cette magnifique espérance, le maiv qaisen recevait à son front comme un éclair; il s'aniinait jusqu'à paraître y croire. Un moment, l'idée me -vint (etrien n'a jamais pu m'en dissuader depuis) que, le cas échéant, il avait dit à Geoi^es de l'avertir et lui avait juré d'être une des trois cents épées.
Moi-même, en l'entendant, une noble rougeur mo
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gagna ; de rapides projets me traversèrent. Puis, rêvenant particulièrement à i'homme, je m'étonnai ; je tàcliai de m'expliquer tant de caractère dans le personnage que tout à l'heure j'avais vu. Nous reconnûmes en lui une des plus belles natures loyales et valeureuses, toutes les qualités qui vont aux coups d'éclat, aux destinées en dehors. « Mais ce n'est qu'un admirable général et un héros de guerre, » disait le marquis redevenu sombre. Je rentrais dans sa pensée en lui définissant Georges un de ces hommes tels que César, en passant, les eàtdésignés du regard pour commander sa dixième légion, tels qu'ils ne dut craindre jamais, ce me semble, d'en rencontrer quand il marchait au Sénat.
C'est alors que, tirant de son portefeuille un papier soigneusement enfermé, il me dit : « Puisque nous en sommes aux héros, en voici bien un autre, encore : lisez cela; Georges, qui l'a vu, en a pleuré d'admiration, n
Le papier que me donnait ainsi à lire le marquis, et dont il ne m'avait jamais dit mot, était une lettre d'un ancien officier de Georges, M. de Limoêlan, l'un des deux qui avaient dirigé le coup forcené de nivôse. Homme de formes aimables, de dévotion austère, il avait tout accepté du moyen en vue de la fin. Hais, échappé comme par miracle, il vit dans la catastrophe avortée une manifeste sentence de Dieu; le mauvais succès tournait son action en crime ; il s'était cru digne de servir d'instrument de sang, et il avait été broyé sur la pierre et rejeté. Dans un profond mépris de luimême, il résolut donc de ne jamais reparaître aux yeux de son parti, de s'abimer au monde, de ne vivre ici-bas que comme un criminel sacré, pour faire sa peine. A cette fin, ayant trouvé du service sur quelque bord comme simple matelot, il était parvenu ensuite à 'gagner une côte étrangère, celle du Portugal, je crois;
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et un couvent l'y avait reçu. C'est ae ce couvent qu'une première lettre, écrite par lui à sa sœur et arrivée il Jersey, avait été port^ à Couaën parmi d'autres papiers adressés au marquis. Celui-ci l'avait décachetée, Ja croyant de sa propre correspondance, et l'enveloppe en ayant été brûlée aussitôt, comme c'était l'usage, il avait fallu attendre pour savoir où l'envoyer. Lors de l'arrestation, l'original de la lettre avait été saisi. H. D..., touché de ce qu'elle contenait, promit de la faire parvenir à la sœur, et H. de Couaën obtint d'en transcrire quelques passages, comme je l'ai plus tard obtenu de lui. Je veux, mon ami, vous en citer un :
« Insensé! écrivait Limoëlan, j'ai été contre le des- « sein suprême que j'osais prétendre servir. Cet homme a m'est véritablement inviolable, et l'oint du Seigneur. s Au moment même aii je guettais sa venue, à ce coin ([ fatal, j'ai prié pour lui, je l'ai prié de le sauver a contre nous, ô Seigneur, s'il était nécessaire à ton < peuple. Je n'aurai jamais assez de soupirs et de ([ veilles pour te prier sur lui encore.... Et pourtant « cet homme m'était haïssable, et je l'avais jugé le a plus grand obstacle à tes desseins. La nuit, dans « mes songes ou dans les désirs que tu semblais m'eni( voyer par tes anges, cette pensée de l'écraser me a revenait sans relâche; je m'étais condamné à tout u pour cela ; je m'étais ceint de corde et j'avais jeiiné a longuemoit pour mériter d'être le plus vil instru- I ment de tes œuvres. J'ai revêtu la blouse, j'ai ra- « massé les pierres dans la boue, j'ai conduit une a charrette infâme, comme le valet du bourreau. Et « puis, l'heure venue, j'ai remis l'honneur de la con- « sommation à un autre, et j'ai guetté derrière une a borne comme un espion. — Erreur I débilité hua maine t voilà que j'ai été contre Dieu et contre mes I frères innocent I je passerai ce reste de jours à laver
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a de mes pleurs, à user de mon front le pavé et ft mou- < rir! — .... Toi seule, ô ma sœur, qui m'aimes ena core et qui t'attendris sur moi, tu seras mon dernier e lien avec lesvmnls; nul, excepté toi, ne me saura a respirant sous ma pénitence. Car je suis réellement e mort au monde et perclus dans mes membres, ô ma H sœur, avec tous ces hommes innocents que j'ai frapa pés de stupeur, de surdité et de mort. Pauvres âmes B dont je réponds et que j'ai lancées à Timproviate •I devant Dieu ! Souvent, dans ma cellule de novice, 9 afm de m'exercer comme au jour du crime, je me n tiens de longues demi-heures en !a même posture « oii j'étais au coin de cette rue de Malte, le couiendo « en avant, le corps plié, penché et sans appui, ne ■ touchant le mur qu'avec un doigt pour ne pas toma ber ; jusqu'à ce que bientôt je sois devenu sourd et « aveugle comme ceux que j'ai assourdis et aveuglés, « engourdi comme ceux que j'ai paralysés, sans idée I ni conscience de rien comme ceux dont j'ai ébranlé fl l'intelligence. Je me change moi-même en statue de a sel par châtiment.... Le sommeil m'a fui; mais si, (t vers le 'matin, il m'arrive de succomber quelques I minutes, je m'éveille toujours en sursaut par une explosion déchirante, d
« Voilà un saint, me dit le marquis, lorsque j'eus achevé ma lecture; voilà un martyr I Georges, lui, est un héros, mais moi, Amaury, que sui»-je donc? Georges, aventureux, déterminé, portera brillamment, s'il le faut, cette tél£ ronde et bouclée sous la hache, oa tombera sous la foudre, dans la mêlée; Limoêlan, meurtri, pe répare, se guérit k sa manière dans son cilice. Hais moi, que fais-je? ai-je une roule, une issu» possible à mon destin ; qu'est-ce que j'expie, ou qu'est-ce que je tente; al-je la Croix, aj-je l'épée? — Savezvous, Amaury, comment pour nous tout ce pompeux uaufi-age va finir? Quelque grasse ville de la Touraine
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OU du Haine me sera assignée ponr port avec une m^ tairie et une basse-cour. Clémence du sort! ce senatt même trop désormais qae mon rocber de Couaên, oii je blanchissais h compter les vagues et à aspirer la tempête, » Le marquis disait juste, i! devinait l'issue probable; M. D.... m'avait déjà'fait espérer cela. Quant à cette comparaison par laquelle il s'effaçait à plaisir devant Limoëlan et Georges, j'accordais qu'il différait notablement de l'un et de l'autre : mais c'est qu'il avait bien autrement de pensée que tous deux. Le seul rAle que réclamait sa nt^re était entier et complexe; je le classais, g^ie inoccupé, dans la race des amiritieux politiques les plus nobles et les plus ardenls.
Gomme je Ûchais de lui taire sentir par des exemples le jugement qui m'affectait à son sujet, de relever son deuil et d'honorer à ses yeux une plaie si rare; comme je parlais abondamment, ému des précédentes circonstances, et que lui, se taisait pourtant et ne répondait pas plus que s'il avait cessé de suivre l'entretien, je m'exaltai, tout en marchant, jusqu'à m'écrier : « Sur cette bruyère de Couaën que vous craignez de ne pas bientôt revoir, en lace de cette pl^e sans port et sans n8\^res,-sur ce théâtre d'une religion abolie, j'irai et je m'arrêterai devant quelque pierre informe du temps des^ruides ; je la consacrerai en méditant alen- > tour, et je prononcerai dessus ces mots : Aux grands hommes ineoimusl
K Oh t oui, continuai-je (ou du moins c'était bien le sem], oui, aux grands hommes qui n'ont pas brillé, aux amants qui n'ont pas aimé ! à cette élite infinie que ne visitèrent jamais l'occasion, lebonheuroulaffloiret aux Seurs des bruyères I aux perles du fond des mers t à ee que savent d'odeurs inconnues les brises qui passent 1 à ce que savent de pensées et de pleurs les cherets des h(mimes I
■ Tout ce qu'il y a de grands hommes çà et là étodf-,
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fés me semble composer, n'est-ce pas vrai? an choear mystérieux, muet dans son nuage, avare de ses soupirs; c'est un autre Panthéon funèbre, je l'entrevois d'aujourd'hui, un iimbe inénarrable qu'habitent ces grandes et méritantes âmes des mortels inconnus. Vous m'y introduirez souvent, ô Vous que je vénère! Je croirai apprendre en ces catacombes immenses la profondeur et la misère humaine, bien mieux que sous l'étroite voûte de leur Panthéon resplendissant. »
Et dans ce jaillissement d'idées que favorisait son silence, j'ajoutais encore : < Il n'y a point de Panthéon ici-bas; il n'ya de vrai Capitole pour aucun mortel : tout triomphe en ce monde, même pour les fronts rayonnants, n'est jamais, je m'imagine, qu'une défaite plus ou moins d^uisée. Mettez k part deux ou trois hommes, une fois trouvés, en chaque genre, deux ou trois existences quasi fabuleuses qui, dans leur plénitude, sont plutdt pour l'humanité des allégories abrégées et des manières d'exprimer ses rêves, — hors de là, dans la réalité, les rêves, les projets, les espérances me font l'efTel de ressembler, chez tous, à un gros de troupes fraîches, qui doit passer, dès le matin, un long d^lé montueui, entre deux rangs d'arcbers embusqués, invisibles, inévitables. Si, avant le soir, le chef de la troupe et quelque bataillon écharpé arrivent à la ville prochaine avec une apparence de drapeau, on appelle cela un triomphe. Si, dans nos projets, dans nos ambitions, dans nos amours, quelque partie a moins souffert que le reste, on appelle cela de la gloire ou du bonheur. Hais combien de désirs, de vœux, d'ornements secrets, et dcis plus beaux, ont dû rester en chemin, que nul n'a sus ! Oh I pour qui se rend justice à lui-mâme, pour qui lit en son cœur après le triomphe comme avant, pour Oteu qui voit le fond et qui compte les morts en nous, il n'est que vrai, j'en suis sur, de dire :
Le triomphe hunaain n'existe past » — A ces derniers mots, le marquis, ébranlé enfin, posa et laissa quelque temps sa main avec bonté sur mon épaule : « Eh ! quoi|l vous aussi, Amaury, vous savez déjà et de si près ces choses! B
Mais les paroles de mes lèvres étaient plus avancées que l'état de mon âme, et me donnaient pour plus mûr que je ne l'étais devenu. Quand Dieu n'habite pas à toute heure le dedans pour l'affermir, la nature fait payer cher aux jeunes gens ces sagesses précoces de langage. A peine avais-je quitté le marquis que j'étais atteint de son mal : j'emportais secrètement en moi la disposition ulcérée que je venais de combattre et peutêtre de soulager en lui. Cette irritation à mon propre sujet redoublait à chaque pas; tous mes anciens tableaux d'avenir, toutes mes puissances d'illusion se remuèrent. Je voyais en ce moment passer à la fois tout ce que j'avais combiné et caressé dès l'enfance, et le reste qui parlait de se réaliser encore. Sous une infinité de formes, sous mille reflets de soleil et mille drapeaux, les amours, les ambitions, la foule des désirs, les tendresses qui lient les êtres, les pensées qui roulent des mondes, accouraient ei s'animaient dans ma vallée, pareilles aux recrues bruyantes d'une armée innombrable. Je les embrassais du regard, comme Xerxès du haut de son promontoire, et je pleurais, mais avec rage; je pleurais de les entendre crier la bataille et de ne pouvoir sur aucun point la livrer, de les entendre crier la faim et de ne savoir par où les nourrir. Ma réflexion raisonnée, quelque part que je l'appliquasse, venait à l'appui de cette vision peu imaginaire. La France avec l'Angleterre déjà, bientôt avec l'Europe, recommençait ses chocs turbulents; j'en avais, de ce que j'appelais ma lâcheté inactive, pour tout le temps de ma jeunesse. Les études diverses, les recherches de la vérité pure, les systèmes à l'enchaînement desquels
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je me livrais, comme on se livre à une veine de jeu pour s'étourdir, ces occupations, si nécessaires à mon esprit, ne me remplissaient pas, et il m'était d'ailleurs évident que, si l'on voulait s'adonner de ce cdté avec trop de sérieux et de vigueur, l'Homme qui était l'éternel obstacle y saurait mettre ordre. L'amour, pour qui j'étais né, ne me faisait sentir que ses langueurs ou ses pointes sanglantes; le plaisir ne me laissait boire que sa lie. Des deux jeunes femmes que je fréquentais journellement et que je me figurais toujours au loin, m'apparaissant avec grâce du milieu des bois oit j'arrivais, celle qui avait mon culte était dans une situation réservée, inaccessible : que ne semblait-elle moins sacrée à mes yeux, osais-je me dire; que n'était-elle aussi bien à la place de l'autre, qui pâlissait et soupirait comme par ennui t — Les amis uniques, dont la destinée commandait la mienne, allaient être relégués demain dans quelque ville étouffante et tracassière. Je ne me comprenais pas vivant loin d'eux et me détachant; je ne concevais pas non plus que je pusse les suivre. De même donc qu'autrefois, pour sortir de mes broussailles perdues, les projets de Tlle des Druides et puis de la fuite en Irlande m'avaient saisi, je me rejetai aujourd'hui vers cette idée de'Georges; je résolus de le découvrir, de m'offrir à lui, de le contraindre à m'accepter. Je me disais : Si le marquis en est, comment peux-tu n'en pas élrel s'il n'en est pas, s'il reste à ceux de son foyer, toi, du moins, sois de l'entreprise, sois-en pour n'avoir pas plus tard à vivre loin d'eux, pour ne pas voir se faner lentement une amïUé si belle, pour mourir dans l'éclat et qu'Elle et lui te pleurent I
II ne s'agissait plus que de retrouver Georges. Toute question directe au marquis eût donné du soupçon ; mais, conjecturant sur quelques mots que c'était da côté du Panthéon qu'il devait être logé, je fis choix d'un endroit voisin de la place, pr^s duquel il était dif-
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fidle qu'il n'eût point à passer souvent. En croisant aux enviroDS de ces lieux, pendant des heures suffisan* tes, je Cirais certes parlereQcontrerunefois.el j'étais bien sùM& la reconnaître. Quelque simple et fondé que fût mon raisonnement, l'exécution me coûta de longs eSbrts de patience, et, durant près d'une semaine, j'eus à courir d'insipides bordées dans cette croisière. Toutes mes heures de liberté y allaient : on s'était aperçu déjà diflz mes amis et on me faisait reproche de mes visiter inquiètes, abrëf^ées; j'épuisais les prétextes. Je vis bi«itôt.qu'à.ntoins d'un jour tout entier employé àcetle attente, il y avait pour mot trop peu à en espérer. Ayant Aaac fu^venu mes amis de cette absence d'un jour entier que je motivai comme je pus, me voilà aiguisant mon regard et ma vigilance. Ce ne fut que le soir de cette lente journée, à la brune, au moment où les travaux, cessent et où les ouvriers et les femmes du peuple, en renb^nt, produiasnt-unoOTtain mouvement inaccoutumé sur ces places et dans ces rues solitaires, ce fut seulement alors que je distinguai du commun des passants un homme de belle stature et d'une démarche heureuse. A l'instant je me dirigeai du.mieux possible pour le voir yoair en face, puis je me mis à le suivre quelque temp.s, confondu avec d'autres qui nous traversaient; je le dépassai sans affectation en le coudoyant presque, je me laissai dépasser à mon tour. Plus de doute : c'était bien le guide que je cherchais, c'était . rhéroïque àrigaad, l'adversaire à mort de César. Arrivés à un coin oti nous nous trouvâmes à peu près seuls,
je m'avançai rapidem^it vers lui : o Général , » lui
dis-je en le saluant. Il tressaillit et son geste fut comme de porter la main à quelque arme cachée. Le nom de M. de Couaën, que je jetai à la bâte, et la circonstance rappelée de notre précédente rencontre, réparèrent en un clin d'ceil la brusquerie. Le marquis d'ailleurs avait parlé de noi au général en le reconduisant. Je m'ouvris
sans détour, sans trop d'embarras; je lui racontai comment je devais à la confiance du marquis de ra'étre enflammé pour le futur tournoi. Aux représentations amicales qu'il me fit sur la gravité du risque et le peu de nécessité de m'y lancer n'étant pas du métier, je répondis par un aveu succinct, mais expressif, de ma situation, de mon ennui, de mon impatience d'agir. C'était, il le vit bien, l'emploi chevaleresque de mes forces qui me tentait, plutôt que la satisfaction d'une haine politique. Mon récit franc lui alla au cœur; il me tendit la main, me promit le secret vis-à-vis du marquis, et que, si le choc avait tieu, j'en serais pour sûr. En attendant, il exigeait que nous n'eussions aucune relation suivie, pour ne pas me compromettre en pure perte. Avant de nous séparer, j'obtins pourtant qu'il m'accompagnât une minute jusqu'à ma chambre, tout près de là, afin de savoir de ses propres yeux oîi m'atteindre, afin aussi de connaître un asile de plus au besoin.
Ceci réglé, il y eut d'abord en moi un grand calme et un entier contentement. J'étais débarrassé du poids intérieur qui me pesait le plus, du souci indéfini de l'avenir. Une espèce de colonne éclatante ou sombre, mais grandiose et toute posée, déterminait mon horizon ; il me semblait que, d'ici là, j'avais le droit de vivre, de m'ébattre dans la plaine et de me multiplier. Toutes les vivacités de l'âge, toutes les irradiations de la jeunesse brillèrent de nouveau. Mes amis me revirent plus à eux, plus expansif et ingénieux à leur plaire. Je pouvais assister désormais aux parades, aux splendeurs militaires sans haine ni aigreur : mon regard était celui d'un rival qui s'apprête et qui mesure, en passant, la hauteur du camp ennemi avec une sorte d'orgueil. Comme simulacre et prélude, j'allais à une salle d'armes, et je me remis à l'escrime passionnément. Dans mon amour des contraires, les études elles-mêmes ga-
gnaient à cette allégresse nouvelle; mes lectures n'a- -vaient jamais éb^si variées .eo nombre, si fécondes en réflexions et en souvenirs. On aurait dit qu'un jour plus délicat éclairait sous mes doigts les pages. C'est vers ce temps, je le crois bien, que, pareilles à un rêve d'Endymion, les peintures de Bernardin de Saint-Pierre m'offrirent la douceur lactée de leur ciel, les massifs blanchâtres de leurs paysages, et cette monotonie mélodieuse, comme le son d'une flûte, sous la lune, dans les forêts. Les écrits tout récents d'un compatriote déjà célèbre, H. de Chateaubriand, me frappaient plus que ceux de Saint-Pierre, et peut-être d'abord m'appelaient moins, offensé souvent et déconcerté que j'étais de tant d'éclairs. Mais ayant lu, un soir, le bel épisode de René, j'écrivis sur mon cahier de pensées un jugement tumultueux qui, je m'en souviens, commençait par ces mots : « J'ai lu Jien4 et j'ai frémi; je m'y suis reconnu tout entier, etc. » Combien d'autres, depuis vingt ans, ont frémi ainsi et se sont crus en face d'eux-mêmes devant ce portrait immortel ! Tel est le propre de ces miroirs magiques où le génie a concentré sa vraie douleur, que, pendant des générations, tous ceux qui s'approchent pour regarder s'y reconnaissent tour à tour. — Et pourtant mon mal était bien à moi, moins vague, moins altier et idéal que celui que j'admirais, et, sous ses transformations diverses, tenant à un motif plus déani.
Aimer, être aimé, unir le plaisir à ramour,mesentir libre en restant fidèle, garder ma secrète chaîne jusqu'en de passagères infidélités; ne polir mon esprit, ne l'orner de lumières ou de grâces que pour me rendre amant plus cher, pour donner davantage à l'objet possédé et lui expliquer le monde : tel était le plan de vie molle auquel en définitive je rattachais tout bonheur; telle était la guérison malade qui m'aurait suflS. Quant à cette gloire des écrivains ou des guerriers, qui m'ap-
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portait par instants ses murmures, une fois conibté d'autre part, je l'aurais fait taire : tout zéphir des boiS' eût chaKSé mes regrets. L'action ambitieuse, je l'aunùt prise aisément en pitié; l'étude, je n'en eusse tiré q^n. la fleur. Il est doux à l'esclave d'amour de cultiva. l'ouLIi. La' religion, hélas I je l'aurais- accommodée sanS' doute aussi au gré de mon co^ir et de mes sens ; j'enaurais emprunté de quoi nourrie et bercer mes fadfs< remords; j'en aurais fait un couronnement profane-lnia tendresse. Voilà, de réve-en rôve, en quel abandoB j'étais venu. Excepté la volupté, mon. ami, je n'ai, jamais, durant ces temps, voulu aucune autre (diose.au elle-même; quand j'avais l'air de vouloir et d'agir d'un autrecôté, c'était toujoucs-au fond en vertu da secnt ressort. Ce que le philosophe Helvétias a dit du mofif^ uoique de l'homme en général, n'était que vrai demut. Et l'âge, qui vient si vite pour les amants, et les années sérieuses, et la mort, qu'en faisais-je donc? qa'allapart laissais-je en idée à ces envoyés terribles ? ^ Obi dans ce plan d'un Élyséer terrestre, je ne voyais jamai» mon idole, ni moi, survivant de beaucoup aux Qatteosta années. Il y a pourtant dans le lent déclin d'une beaulé qu'on aime, dans les mille souvenirs qui s'attachent à cet éclat demi flétri, il y a là une douceur triste <^ je pressentais assez, pour vouloir la goûter jasqu!aa. bout. Mais, cette mélancolie dernière étant aus^ res-pirée, et avant l'extrême fin de cette automne de la jeunesse, je supposais toujours ( moi présent et à genoux) la mort languissante de mon amie au sein de la religion qui pardonne. Et après peu d'années de veur vage de cœur et da solitude errante, je m'éteignaia. Ipieusement à mon tour; vers gaarante-trois ata au plus iard. C'était un terme passé lequel je ne me siipportaîa plus sur la terre. Raffiné mélange, n'est-ce pas? d'épicuréisme et de foi à l'àme, d'oubli et de couiiaiasaoce de Dieu! pertide image, qui n'était cependant pas tout
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mensonge, eft oh se peignait, tous le verrez, une inconcevable lueur d'avenirt Et je n'avais pas besoin, pour que ce tùt là mon romaa de bonheur, de le croire auctmement réalisable; car il eontinnait de flotter à mes yeoi en ces momente munies où j'espérais une tout; autre issue.
Mais,ponr revenir aux lectures dent je vous parlais, celle qui contrastait sans doute le plus avec le tourbillon agité de cette crise, et qui me rappela un moment aœez haut vers la région invisible, avait pour Ttbjet quelques écrits d'un théosophe que j'aime à vous citer souvent, parce qu'il a beaucoup influé sur moi. Le 'livre des Erreurs et de la Vérité et t Homme de Désir m'apportèrent avec obscurité plusieurs dogmes précieux, mêlés et comme dissous au milieu de mystiques odeurs. Une Réponse de Saint-Barlin à Garât, que j'avais trouvée dans le Recueil des Écoles Normales, me "renvoya à ces deux ouvrages, dont j'avais déjà feuilleté le 'premier à Couaên, mais sans m'y arrêter. Cette Réponse elle-mêmeoùlesage énonce ses principes le plus Bimptemenf qu'il a jamais fait, cette manière calme et fondamentale, si opposée en tout à l'adresse de lang(^ et, comme l'auteur les désigne, aux brillantes fusillades à poudre de l'adversaire, ce ton prodent, tou- ^OUTB religieux à l'idée,me remettaient aisément en des cvoiCB de spiritualisme; car, sur ce point, j'étais distrait ^ égaré plutôt que déserteur. Une vérité entre autres m'y toucha sensiblement, et lit révélation en moi : c'est l^ndroitoù il est dit que « l'homme naît et vit dans les pensées, i
Bien des vérités qu'on croit savoir de reste et tenir, Bi elles viennent à nous être exprimées d'une certaine 'manière imprévue, se manifestent réellement pour la première fois; en nous arrivant sous un angle qui ne s'était pas rencontré jusqu'alors, elles font subitement étincelle. Ainsi ce mot opéra à l'instantsur moi, comme
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si j'avais les yeux dessillés. Toutes les choses visible» du monde et de la nature, toutes les œuvres et tous les êtres, outre leur signification matérielle, de première vue, d'ordre élémentaire et d'utilité, me parurent acquérir la signification morale d'une pensée, — de quelque pensée d'harmonie, de beauté, de tristesse, d'attendrissement, d'austérité ou d'admiration. Et il était au pouvoir de mon sens moral intérieur, en s'y dirigeant, d'interpréter ou du moins de soupçonner ces signes divers, de cueillir ou du moins d'odorer les fruits du vei^r mystérieux, de dégager quelq'ues syllabes de cette grande parole qui, fixée ici, errante là, frémissait partout dans la nature. J'y voyais exactement le contraire du monde désolant de Lamarck, dont la base était muette et morte. La Création, comme un vestibule jadis souillé, se rouvrait à l'homme, ornée de vases sonores, de tiges inclinées, pleine de voix amies, d'insinuations en général bonnes, et probablement peuplée en réalité d'innombrables Esprits vigilants. Audessous des animaux et des fleurs, les pierres ellesmêmes, dans leur empêchement grossier, les pierres des rues et des murs n'étaient pas dénuées de toute participation k la parole universelle. Mais plus la matière devenait légère, plus les signes volatils et insaisissablesi et plus ils étaient pénétrants. Pendant plusieurs jours, tandis que je marchais sous cette impression, le long des rues désertes, la face aux nuages, le front balayé des souffles de l'air, il me semblait que je sentais en effet, au-dessus de ma télé, flotter et glisser les oensées.
Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'on peut être homme et tout à fait ignorer cela. On peut être homme de valeur, de génie spécial et de mérite humain, et ne sentir nullement les ondulations de cette vraie atmosphère- qui nous baigne; ou, si l'on n'évite pas sans doute d'en être atteint en quelque moment, on sait y
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rester glacj, s'en préserver comme d'un mauvais air, et fermer tes canaux supérieur de l'esprit à ces influences aimables qui le veulent nourrir.
11 est donc un ^and nombre d'hommes, et d'hommes de talents divers, dont on doit dire qu'ils ne vivent jamais dans les pensées. Parmi ceus-là, il en est d'habiles à toutes les sortes d'anatomie, de logique et de tactique, aus récits des faits et des histoires, à l'observation ou à l'expression des phénomènes, et de ce pre> mier masque qu'on appelle la réalité. Mais au delà du sens immédiat, ne leur demandez rien des choses. Ils se sont retranchés de bonne heure la cime aérée, ils se sont établis dans l'étage qu'ils estiment le seul solide; ils n'en sortent pas. Ce vide exact qu'ils font autour d'eus, par rapport à l'atmosphère divine, les appesan> tit et les attache avec succès à ces travaux plus ou moins ingénieux oii ils excellent. Qui croirait, à voir de tels exemples, que les pensées sont l'aliment naturel des esprits? S'il en circule quelques-unes devant eux dans les conversations, ils ne s'y mêlent que pour les nier ou les restreindre, ou bien ils se taisent jusqu'à ce qu'elles soient passées. S'il leur en vient au réveil, dans le lit, par surprise, entendez leur aveu t ils se . hâtent de les secouer, non pas comme orageuses parfois, ce qui serait prudent, maiscomme vagues, comme follement remuantes et importunes en tant que pensées. Quelle idée écrasée se font de la nature humaine, des hommes, tares après tout, et qui en sont euxmêmes un ornement! Si on leur crie, comme Descartes à Gassendi : Chair t ils s'honorent, comme celui-ci, de l'injure, et vous répondent en raillant : Esprit/ — Que ce soit chez eux caractère, habitude ou système, remercions le Ciel d'être moins négatifs que cela, mon ami. La nourriture délicate et préparatoire des Âmes est souvent la vôtre; ne désespérez pasi S'il convient de la tempérer dans l'usage, comme trop enivrante en
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cette vie et peu rassasiante sans la foi, il serait mortel de s'en sevrer. A certains moments que discerne d'abord un cœur sincère, laissons sans crainte les pensées venir, les sources d'en haut s'essayer ; ouvrons-nous à cette rosée qui pleut des nuages : la Grlœ elle-m^fae n'est qu'une goutte féconde.
Le soudain attrait qu'avait poar moi la lectare de Saint-Martin, me su^ra l'envie tout« naturelle d'entrevoir sa personne. Je n'aurais jamais songé à I^aborder, lui si humble, à l'interroger, lui, homme de prière et de silence ; je désirais de l'apercevoir sealemont. H' étant informé à son sujet aupr^ de mon ami l'idéologue, j'appris que, durant l'été, il vivait volontiers à Aulnay, dans la maison du sénateur Lenoir-LiroelKi. Un jour de septembre, à tout hasard et dans le pleia de ma disposition précédente, je tentai ce petit pMerinage: « Si je le rencontre en quelque sentier, me disMS-je, je le devinerai bien, et le doute même oJi je resterai «dsuite ajoutera à l'effet de sa vue. » J'allai, et psr une sorte de retenue cmifsrme à l'objet, s»» vouloir questionner personne, je parcourus cet étroit v^lon, es coteau boisé, qu'il r^;«rdait, ledouxTieillaFd,'OOiBme un des lieux les plus agréables de la terre. Je rôdai aux charmilles des jardins, je«nisdéconvrir les détours pw lesquels il gravissait de préférence; en m'asseyent au haut, je m'imaginai occuper une des places qni lui étaient familières: mais je ne fis pas deTencontreqoi pût prêter à ma fantaisie. Cette coursetimide dans le9 bois, sur les traces de l'homme pieux, me laissa on intérêt, riant d'abord, bienMt solennel et consacré. Après moins de quinze jours, je sus qu'il ne se trouvait pas it Aulnay tors de ma visite, mais qu'y étant retoané d»puis, il venait subitement d'y mourir.
C'est peut-être plus tard, quoique je veuille *Qqa le mentionner ici, que certains endroits de Vauvenargues me causèrent une inexprimable sensation par leur cqr>
VBmnt» paHatte avec le train d'esprit et de conduite oil j'étais. Lorsqu'il écrit à son jeune ami Hippolyte sur la gloire et Bur les plaûirs, je l'entendais, le philosophe de trente ans, dévoré, mûri, comme Pascal, par la douleur, et de jour en jour plus chrétien, je l'entendais m'ailresser d'un ten enchanteur ces conseils, qui pourraient non moins justement trouver leur sens, de XBoi à VW18 (1) : « Vous avez une erreur plus douce, « mon aimable ami, oaerai-je aussi la combattre? Les « plaisirs vous ont asservi; vous les inspirez; ils tous :« touchent; vous portezleurs fers. Comment vous épar- « gneraient-ils dans u»e si vive jeunesse, s'ils tentent « même la raison et l'expérience de l'âge avancé? Mon n charmant ami, je vous plains : vous savez tout ce M cpi'ils promettent et le peu qu'ils tiennent ioujom^... « Vous n'ignorez pas quel dégoilt suit la volupté, quelle « nonchalance elle inspire, quel oubli profond des de- « "voirs, quels frivoles soins, quelles craintes, quelles « distractions insaisëes t ii Je savais par cœur cette phrase, je me la redisais souvent avec les mêmes inflexions de mélancolie, qu'autrefois, enfant, je mettais aux Ters de Properce. Je rougissais de confusion à ces ' graves paroles, aussi complaisantes que celles d'une mère. Et si, s'adressant encore à son jeune ami, il lui écrivait au sujet de la gloire : u Quand vous êtes de « garde au bord d'un fleuve oii la pluie éteint tous les « Seux pendant la nuit et pénètre dans vos habits, vous « dites : Heureux qui peut dormir 'sons une cabane > écartée, Iwn du bruit des eaux! Le jour vient, les « ombres s'effacent et les gardes sont relevées, vous « Tentrex dans le camp ; la fatigue et le bruit vous plon- « gent dans un doux sommeil, et vous vous levez plus
t) Pour ettte cilallon et la buItsdIs, et pour toutes les clIalloDS en gËD^ral, on a r.'tablî svec eiactituda les texlei, qui n'élaient. touTent qu'i peu prèa indiqués. [Unie dt t'Èàitear.)
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« serein pour prendre un repas délicieux. Au contraîre, a un jeune homme né pour la vertu, que la tendresse a d'une mère retient dans les murailles d'une ville <t forte..., celui-ci, au sein du repos, est inquiet et « agile ; il cherche les lieux solitaires ; les fêtes, les « jeux, tes speétacles De l'attirent point : la pensée de « ce qui se passe en Moravie occupe ses jours, et, pen- <t dant la nuit, il rêve des combats et des batailles Il qu'on donne sans lui; » comme ce retour vei-s la Moravie me revenait naturellement aux lèvres pour exprimer mes souffrances jalouses dans l'inaction, loin des victoires I II n'était pas jusqu'à ces consonnances en t qui ne me touchassent, et 0(1 je ne visse une harmonie découragée.
Et vous croirez maintenant, mon ami, que mes heures ne suffisaient pas à des emplois si divers; que ces contradictions d'actes et de pensées n'y pouvaient tenir ensemble ; qu'au moment et dans les journées du moins de ces nobles méditations, les plaisirs grossiers avaient tort; que tous ces objets de mes récits se suivaient, se succédaient peut-être à distance, mais ne coexislaientpastDétfompez-vous, reportez les yeux sur Tous-méme ; songez à ce que l'homme allie d'inexplicable, surtout h ce que cet âge merveilleux de la vie embrasse et condense. Je courais au vallon à la recherche du sage, je rentrais dans la ville à la piste du conspirateur guerrier. J'invoquais le choc sanglant, je lançus mon âme au plus fluide de l'air et dans l'azur. Puis, quelque forme épaisse de beauté me rentralnait. Et derrière tout cela, une pensée fidèle, un sentiment voîlj, puissant dans sa langueur, transpirant, se retrouvant en chaque point : le désir sans espérance^ la lampe saiu éclat, — mon amour t
L'élan prodigieux que m'avait donné ma rencontre avec Georges s'étant ainsi déploya en tous sens et assez tdt épuisé, je retombai peu à peu, selon le penchant de ma nature, à considérer les difficultés de l'entreprise, ses lenteurs, et la déconvenue probable avant un commencement même d'exécution. Ce nouveau coup d'œil me replaça en face de mes propres embarras, de mes ennuis habituels, et quelques irritations involontaires rompirent la courte allégresse. Et si Elle, d'ordinaire acceptant et laissant dire, s'apercevait de ces changements en moi, si elle semblait s'inquiéter (ce qui lui arrivait plus souvent] de me voir autre, de m'entendre me plaindre et menacer en l'air et souhaiter de partir ou de mourir, si elle me reprochait alors doucement de ne pas aimer assez, au delà de tout, d'être inconstant et de vouloir de moindres biens, je lui disais en m'emparant de ses paroles et en appuyant sur l'intention : a Hais, vous, aimeriez-vous sans égal qui « vous aimerait sans mesure, aimeriez-vous au delà de * tout, au delà decetépouxetdecesenfants?» C'étaient les jours ob j'avais été le plus sensuellement égaré que je me montrais ainsi égoïste et dur. Son souci de son mari et de ses enfants me rebutait alors; à la moindre maladie des uns, à l'idée de la prochaine sortie de l'autre, je la trouvais pleine d'un objet qui n'était pas moi. Le trône que je convoitais en son cœur me paraissait, le dirais-je? grossièrement usurpé par eus. Oli I que l'amour humain est intolérant, injurieux, dès qu'il s'abandonne sans frein k Ini-méme ! En ces moments oli il vise à la conquête, où il s'altère et s'aigrit dans les obstacles, je le comparerais à ces despotes d'Asie qui, pour se faire voie au trâne, égorgent tous leurs
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proches et leurs frères. Ainsi l'amour brutal et despotique, si on le laissait agir d'après l'instinct, s'il restait bivbare en ses jalousies, et si le Christianisme ne le touchait pas, égorgerait volontiers pour la dédicace de son autel tous les autres amours. Mais quand je m'exprimais en ce sens d'égoïsme et d'exigence, avec qot^ que ménagement dans les termes, bien qu'assez à hb pour le fond, elle ne me comprenait pas, elle ne pou- -vait admettre en mon esprit cette exclusion acharnée, elle ne concevait pas qu'aimer lût l'ennemi d'aimer, et que de ces amours divers et parents il dût résulter autre chose qu'une émulation d'ardeur et de tendresse. Tous les amours wais, h ses yeux, naissaient- d'une même tige, et comme les branches du Chandelier d'or. Je la voyais donc souffrir de ma prétention faroudie et s'en troubler.
Puis, d'autres fois, quand les sens et par conséqoent l'égoïsme s'en mêlaient moins, quand les derniers soin avaient été meilleurs, et qu'en'moi le véritable amonr s'éclaircissait un peu, alors je redevenais doux, tolérant en sa présence, sacrifiant ma part avec bonfaear et m'elfaçant. Et elle se taisait si vite à me prendre ainsi, elle s'épanouissait comme dans nn aîr^i lacile, et nous nous entendions avec tant d'accord ! Une aprèamidi(1), en arrivant chezelle, je l'avais trouvéedanssa chambre, au milieu d'une quantité de lettres enti^oavertes, éparses sur les meubles, sur les fauteuils, et une cassette encore pleine à côté. C'étaient ses anciennea lettres d'amour d'il y avait huit ans, la correspondance secrète du marquis et d'elle avant le mariage, lorsque les difficultés de famille et la colère du frère les séparaient. Cette chère cassette, d'abord enlevée dans la
(0 Ce mot d'apr^'nWamtdlénilBiudiCrireinineiitet augrida l'oreille, (antat au réminiD, tantôt au maiculin dant lei iditlani pr6eédeateg ; on s él£ plus régulier dang celle-ci. (Voie lU l'ÉdUmr.)
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s^sie de CouëB, lui avait été rendue depuis déjà plu* sieurs mois; mais, ce jour-là. elle s'était mise, au ré~ ■ml, à la rouvrir par hasard, et jusqu'à l'heure ou j'arrivai elle n'avait pas quitté, oubliant de s'habiller et de descendre. Une lettre avait succédé à une autre; les saines, les joies et les transes d'autrefois étaient sorties une à.uae de oe coffret odorant comme une guirlande dès- longtemps taoée, coBune oette garniture du pre-- . mier vêtement miptial, qui avait - été «) effet renfermée et qui sortait à demi. Les années de la fanaille,^ de la- patrie et du virgiital amour, s'étaient levées et araieiit fait cerole autour d'elle. Lorsque j'entrai, elle^ ns'Sft'déraagea' point et demeura, soub- l'émotion où elle était, les yeux humides, la l£ta' mnversée contre mu Goui^, une lettre sur ssk gwoux^ et ses bras dans? l'abandon. Elle me permit de loucher de mes mainsces lettres sacrées ; elle m'en expliquait les circoa— stances et les^ occasions pleiaes-d'alarmes. Je pus même en lire deux ou trois de lui à. elle, mais pas une seule d'elle-à lui; elle s'y opposa du» sa pudeur. J'admiraile ton de cet amour fré«Bissant et, soumis chez va homme dont les portions opposées, du caractère m'étaient si connues. Les lettres qu'il m' arriva de lire portaient précisémmt sur de tendres promesses qu'il faisait de contMiir son ressentiment à l'égard du frère de Lucy, et en générai de s'abstenir de mouvements trop ^Itiers; car elle lui aivait- reproché, à ce qu'il semblait, se» dédain amer des- autres' bonmies et l'opiniAlre orgueil du sang. Comnwje ftnissaàs- de lire à demi-voix 1» lettre, et qu'apercevant' à twre celte garniture nuptiale dont j'ai parlé, je lui deraaudais de l'emporter en' gBge de la confidence inviolable, elle consentit d'un signe sans avoir l'air de répondre ; et, en même temps^ w fiant tout entière à l'état clément de mon âme, elle médisait: « Bientôt, quand M. de Couaën va être sorti, « ohl nous serons paisibles alors et réunis pour long-
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« temps. Nous bénirons son malheur, nous l'adouci- « mns. Une vie de campagne et d'isolement absolu sera K la ndtre. Nous raveirons Couaên un jour, quoi que II vous en disiez; vous y serez avec nous. Mes enfants « grandiront, et vous les formerez de vos soins ; ma « propre enfance refleurira. Nous deviendrons pieux a en pratique, nous célébrerons ensemble les annivere saires de la mort de ma mère; nous ferons le bien, a C'est le moyen sûr d'éloigner du coeur les haines qui • sont en nous nn poison. D^à vous êtes plus calme « et résigné, je vous vois moins de ces colères ambiic tieuses à propos des choses inaccessibles ; vous ne
détestez plus personne au monde, n'est-ce pas? Il en « sera ainsi de lui: nous le forcerons de rendre gr&ces « de ses maux. Nous croirons bien tous à l'autre vie, « car celle-ci ne suffira jamais à l'étendue de nos affec- « tions et de notre bonheur. >
Ainsi parlait la femme pure, et je l'écoutais muet d'enchantement. La femme pure croit à ces plans d'avenir, elle serait capable de s'y conformer jusqu'au bout avec félicité, et je la juge par là bien supérieuro à l'homme. Hais l'homme qui aime, et qui, entendant ces arrangements heureux tomber d'une bouche persuasive, y croit un moment et s'estime capable d'y prêter sa vie, n'est réellement pas de force à cela comme il le pense. Tandis que la femme aimée, au cœur pudique, confiante et sans désir, est assez comblée de voir à côté d'elle son ami, de lui abandonner au plus sa main pour un instant, et de le traiter comme une sœur sa sœur chérie, l'homme, fCtt-il doué du Ciel comme Abel ou Jean, souffre inévitablement en secret de sa position incomplète et fausse; il se sent blessé dans sa nature secondaire, sourdement grondante, agressive; les moments en apparence les plus harmonieux lui deviennent vite une douleur, un péril, une honte; de là des retours irrités et cruels.
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Hais, si ce qui est de l'intérieur sacrifice s'étendait m puissance, si ce qui est de la nature infirme et secon- Jaire s'évanouissait peu à peu et expirait; si l'homme atteignait à aimer purement comme la femme pure le sait faire; si la tunique modeste d'Abel et de Jean le vétissait de plus en plus jusqu'aux pieds; si l'on suppose les aigreurs, la corruption des sens, l'envieuse pauvreté d'un exclusif amour, combattues, vaincues par degrés à force de piété, de vigilance, de recours à l'autre vie, d'activité généreuse dépensée pour l'être aimé, et de bienfaits répandus à toute heure autour de lui,en son nom, on aurait certes sur la terre une ombre du grand Amour qui règne au delà et de cette amplexion unanime dans l'ordre de Dieu. Car, dans cet ordre désiré, tes foyers et les centres individuels des précédentes tendresses se maintiennent, comme je l'es^ père. La mère, la sœur, l'épouse, l'amie sanctifiante, ne cessent pas d'être reconnues de nous sous l'œil céleste, etd'ëtre nommées. L'âme transportée retrouve en des proportions plus belles tous ses bons amours, chacun d'eux en elle n'étant qu'un encouragement aux autres, un élancement intarissable vers celui qui les couronne à la fois et les justifie.
Et comme, dans l'éclair paisible des moments que je vous raconte, nous embrassions d'avance un reflet de ces profondeurs et que nous nous en figurions un côté réalisable dès ici-bas, tes projets attachants se pressaient sur nos lèvres et multipliaient nos discours. Et c'étaient des joies, des douceurs qui la faisaient bénir Dieu de son sort et d'être ainsi entourée, et qui chez elle, après, dans la solitude, se conservaient à l'état parlait et s'exaltaient peut-être encore, mais que moi bien vite, retiré à part, je défaisais et je corrompais.
L'automne finissait, et les jours de lent adieu qu'elle prolonge sont les plus sentis et les plus savoureux; nous en jouîmes aussi avant que possible, jusqu'à ce qu'ea-
fin, le bois étant presque dépouillé et ta dernière feuille IrembUnte n'attendant plus que la prochaine bise, ou dut laisser Auteuil pour Paris. Le marquis avait obtenu. de choisir sa mais<»t de santé sur un boulevard voisia de notre faubourg. Madame de Couaên se réinstalla au petit couvent, à aa grande aatia&ction. et k celle de madame de Gursy, des enfant» ei de tout le monde. Notre manière de vivre se trouva, ditne peu cbangée. Seulement (est-il temps de l'avouer ici?) l'absence de la jeune dame R. fut cause que je la remarquai d'avantage quand elle vint. Si elle deaoeurait jusqu'au soir, je la recouduisais d'ordinaire jusque chez elle; et, en la quittant pour retraverser seul cette mer iKxp c(Hinue où je m'aïtandonnais, une voix, moqueuse me rappelait tout bas^ d'un ton de mondaine sagesse, . <?ie j'étais las à l'excM de l'amitié sans la. possession et de la possession sans amour. J'avais beau éviter de pes^ sur l'idée perfide; il m^arrivait, chaque fois que la. visite avait lieu, de regarder plus voioutiers du côté de cette faible étoile qui brillait dans les yeux, de madame R.
Un jour ou l'on était réuni chez madame de Couaên, celle-ci pi'ésente et d'autres- personnes encore qui s'entretenaient, je m'approchai de madame R., qui était debout dans l'embrasuTe d'une croisée, et je lui demandai, par manière de- oompliment. des ncKivelles d'une jeune amie de provioee dont elle nous parlait quelquefois et à qui elle racontait sa vie : • Save^-vous ce quecette petite pusonne s'avisait hier de m'écrire.? dit-elle: elle s'infonoe à. toute Ibrce de ce que devient mon ami .U. Amaury I « — aEht quoif ne sommes-nous pas amis en efi^t? répliquai-je ; puisque vous en doutiez, convenons d'aujourd'hui que nous le sommes; ■ et je lui offris la main pour sceller rengagement : elle y mit la sienne en répétant mes deniers mots. Ceci se passait sans afleclation, et les yeux qui auraient aperçu
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le (çeste n'auraient ptu en être étoimfe. En la reconduisant depuis, à l'instant de noas séparer, je lui serrais d'habitude la main et lui disais : « Vous n'avez pas ou blié, j'espère, ce que nous sommes maintenant : » on quelque autre ntot -paTètl lancé dans l'intenalle de («mps oà sa porte se refermait. Je lui aurais fait, si 'avais écouté mon capriee, plus de visites que je n'eusse pu en motiver; je ne perdais du mmiis aucune occasion de lui être agréable. Hais ce n'était rien d'impérieux à quoi je eédasse 'véritablement ; je ne faisais qu'essayer du "singulier -attrait qui se glisse en ces complications naissantes. Après quelque adieu tendre qui m'était échappé de la sorte, et qu'an oui suave avait accueilli, souvent j'éprouvais, au retour, un flatteur mouvement d'orgueil de donner ainsi mon coeur à l'une, mon sourire et -un mot à l'autre, de les satisfaire toutes les deux, et moi, de n'être pas rempli. Et puis ce contentement^ile se mêlait vi(e de remords, d'inqniets scrupules suscités à l'idée de madame de Couaën, d'excuses secrètes et de petits accommodements de conscience que j'avais peine à me procurer. Je serais presque retourné vers madame R. en ces seconds moments pour lui demander à elle-même : « N'est-ce pas qu'il n'y a rien de mal ni aucune duplicité à ce que je fais?»
"Je n'avais toujours pas d'information de Georges, quoique j'eusse tenté à diverses reprises de le rejoindre, et le marquis n'en paraissait guère avoir plus que moi. Sa conjecture et la mienne étaient que les deux ou trois cents hommes, nécessaires au groupe, ne se réuniraient pas, et qu'en traînant ainsi, l'affaire perdait toute bonne chance. "Nos craintes pour Georges et les siens étaient vives ; je dérobais au marquis une moitié de mon angoisse. Il eût été urgent dans l'intérêt de sa sécurité, à lui, que sa translation à Blois ou ailleurs se décidât au plus tôt et avant que la découverte d'une
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conspiration royaliste te vint sans doute envelopper dans le p^ril d'un jugement ; mais cette translation pouvait être une si forte contrariété pour son honneur, elle devait être un si redoutable déchirement pour nous et une épreuve si douloureuse à notre amitié, que je n'osais presser activement en ce sens M. D... ou le mari de madame de R. Chaque fois qu'il s'agissait de cette terminaison probable, le marquis parlait de la grasse prison qui l'attendait, avec un dégoût et presque une horreur, qui me marquait assez son énergique vœu d'être présent ici à tout événement. M. 0..., que je continuais de voir de temps à autre, témoignait au contraire an désir empressé que cette solution ei!lt lieu. A certaines phrases couvertes qu'il jetait avec intention peut-être, je crus saisir qu'il avait vent confus de quelque chose qui se tramait dans l'air alentour : cet indice était peu propre à me calmer.
Les derniers mois de l'année s'écoulèrent ainsi, sans que rien d'autrement saillant me revienne, soit que les incidents aient langui en effet, soit que la mémoire ne me les rende pas. J'étais affairé et sans relâche, dépaysé à l'entrée de la terne saison, plongé en une vie peu franche. La Toussaint et la Noël de cette année n'ont rien à médire, maintenant que j'y repense: ce sont en moi d'étranges marques d'oubli. A l'éblouissante quinzaine qu'avait ouverte la rencontre avec Georges, une sorte de bi-ouillard et d'éclipsé avait succédé. D'où vient qu'il y a des endroits de lointains souvenirs, si nets, si perceptibles dans les plus in.signiftantes circonstances? d'oij vient qu'il en est tout à côté de si troubles et indistincts? Cela tient moins, mon ami, aux circonstances en elles-mêmes qu'à l'état essentiel lie l'âme dans le moment des circonstances survenues, au plus ou moins de clarté active où elle élait, les recevant en son onde et coulant derrière. Nous nous souvenons du passé à travers et avec notre âme d'au-
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jourd'huî, et il faut qu'elle ne soit pas trop brumeuse; mais nous nous souvenons dans notre âme d'autrefois, et il faut qu'aux endroits des souvenirs elle puisse nous luire au loin, d'un flot d'ai^ent, comme une rivière dans la prairie.
Que je vous parle une tais ici du souvenir, selon moi, tel que je le sens, et j'ai beaucoup senti à ce sujet! Si le souvenir, pour la plupart des âmes, dans des situations analogues à la mienne, est une tentation rude, pour moi, mon ami, il est plutdt une persuasion, un rappel au bien, une sollicitation presque toujours salutaire dans sa vivacité. Est-ce là une excuse, par basard, que je chercherais à mes yeux, pour ces milliers de fleurs et d'épines oii je me rengage? je ne le crois pas en vérité, ô mon Dieu t D'autres ont besoin surtout de moins s'appesantir sur leur passé. Dès qu'ils l'ont racheté par assez de larmes, ils doivent rompre et se détacher eiactement; l'espérance robuste les soulève et les pousse, ouvriers assidus de la prophétie : ils ont l'ardent exemple de Jérôme. Hais, sans que ce soit, je le pense, une contradiction avec les espérances immortelles, et dans tout ce qui est de l'ordre humain, moi, j'ai toujours eu à coeur le souvenir plutiJt que l'espérance, le sentiment et la plainte des choses évanouies plutôt que l'étreinte du futur. Le souvenir, en mes moments d'équilibre, a toujours été le fond reposant et le plus bleu de ma vie, ma porte familière de rentrée au Ciel. Je me suis, en un mot, constamment senti plus pieux, quand je me suis beaucoup et le plus également souvenu. En tout temps, même dans les années turbulentes et ascendantes, j'ai dû au souvenir une grande part de mes impressions profondes. Dans les divers âges de la vie que j'ai parcourus, comme j'anticipais prématurément l'expérience d'idées et le désappointement ordinaire à l'âge qui succède, je vivais peu de la jouissance actuelle et c'était du souvenir encore que
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les plus &atehes réparations me Tenaient. Quand je goûtais un vif bonheur, j'avais besoin, pour le compléter, de me figurer qu'il était déjà enfui loin de moi, et que je repasserais un jour aux némes lieux, et que ce serait alors une délicieuse tristesse que ce bonheur à l'état de souvenir, I^ns ma vne des évfeementa du dehors et mes jugements sur l'histoire présente, j'étais ainsi : le sentiment d'un passé encore tiède et récemment inhumé m'enlaçait par des sympathies invincibles. Dans mes faubourgs, sur mes boulevards fhvoria, les enceintes de cliMure des communautés désertes, les grilles de derrière des jardins abaTidoonés , rae recomposaient un monde où il semblait que j'eusse vécu. Quand ma lèvre de jeune homme brûlait de saluer tes aunwes nouv^les, qi^lque chose au fond de moi pleurait ce qui -s'en est 'allé. 'Mais à certaines heures, à certains jours, en particulier aux soirs du dimanehe, cette impression augmente; tous mes anciens souvenirs se réveillent et sont naturellement convoqués. Tous les anneaux rompus du passé se remettent à trembler dans leur cours, à se chnvher les uns les autres, édairés d'une molle et magique lumière. Aujourd'hui, en cet instent même, mon ami, c'est no de ces soirs du dimanche ; et dans la contrée étrangère d'oîi je vous écris, tandis qoe les mille cloches en fête sonnent le Salut et VA ve Maria, toute ma vie écou' lée se rassemble dans un sentiment merveilleux, tous mes souvenirs répondent, comme ils feratentsous des cieux et à des échos accoutumés. Depuis la ferme éo mon oncle, depuis cette première lueur indécise qoe j'ai gardée de ma mère, combien de points s'éclairent par degrés et<te remuent I «Hobien de débris isolés, peu marquants, non motivés, ce semble, dans leur réveil, et pourtant pleins de vie cachée et d'un sens austère! 0ht non pas vous seulement, Êtres inévitables, qui fûtes tout pour moi, pour lesquels je dois prier et
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me saigner une Teîne chaque jour ; non pas seulement les scènes où tous êtes d^wut m^és et qui font à jamais image en moi; mais les moindres inddents épars, les cailloux les |rius fortuits de ce long chemin, des saiils que je n'ai franchis qu'une fois, des visages de jeunes filles ou de vieillanh que je n'ai qu'entrevus, dfô êtres amis qui se croient oubliés ou qui m'ont toujours cm indifGârent, d'autres Aaot je n'ai sa l'existence et les histoires que par des amis perdu» eux-mêmes dès longtemps, et ceux plus inconnus, a l'àme desquels je paie«ouvenlHH>a^pro^R(^ù, parce que j'ai obstinément ret^m leur nom pour l'avoir lu au hasard, snr quelque croix de Ixhs dianoelante, dans un cimetière OÙ j'errais; que sais^je? plusieurs apparitions aussi, moins pures d'origine, mais cependant voilées d'une rasHirante tristesse, tout me revient et me parle; les temps et les lieux se rejoignent; et il s'exhale de re vaste champ qui Qrémit, de cette vallée de Josaphat en moi-méne, on sentiment inexprimable et rien que religieux) — Mais oe qui a pu trouver place dans les deux ou trois moiad'alors ne merevientfRisplus nettetaeaL
Ce n'est(|neversta^temiire moitié de janvier, qu'un smr, test rentré assez tard et près de me mettre au lit, UD coup denart«au, fortonent donné i la porte extérieure d'en lnB,.rompit, en quelque sorte, les lenteurs, et je recommenee la série active. D'après la dtqH)sitii>n du logis, qui ressemblait à ceox de province, n'ayant qu'un preaiier étage où j'ritais etqueje partageais seulement avec des voisiiis très-r^rés, je pensai bien que c'était à moi que s'adressait cette visite à heure indue. Je descendis ouvrir, et la chandelle éclaira la figure de Georges. Jo l'accueillis avec notant de surprise que de vraie joie. Il arrivait, le soir même, d'un voyage qu'il avait fait à la dOe pour recevoir Picbegru et d'autres nouveaux débarqués d'importance. Après avoir laissé
ses compagnons en lieu sûr, comme il se dirigeait luimême vers son ancienne retraite, il s'était ressouvenu de moi, s'était détourné exprès de son cbemin pour passer sous ma Tenétre; et, y apercevant de la lumière à travers la jalousie, soit caprice amical, soit curiosité de connaître ce que, dans ses rapports journaliers a^ec nous, la Police avait pu trahir de soupçons récents, il avait songé à me demander asile pour cette nuit. Je l'en remerciai comme d'un hondear, comme d'un bienfait. Mes espérances impétueuses s'agitaient en foule, ramenées sur l'heure à l'assaut. Je lui montrai d'abord et lui donnai à toucher mon épée et les autres armes dont je m'étais pourvu: et, comme je manquais de poudre, il me dit d'être tranquille sur cet objet. Après les premiers préparatifs de nuit dont je voulus sans retard nous débarrasser, après le dédoublement du lit que nous fîmes de nos mains, la conversation s'engagea aussi longue que je le pouvais désirer, et francbement communicative. Ce que je discernai dans les paroles de Georges, ce fut un droit sens qui ne se détournait volontiers d'aucun côté, la certitude de juger due au maniement des hommes, son mépris pour beaucoup, et au sein du parti principalement; mais, avec cela, une résolution inébranlable de servir ce parti, comme si câ n'était que sa propre cause, après tout, et non uniquement celle des Princes et autres puissants qu'il entendit servir. Et, en effet, l'esprit absolu de conservation, maintenir son droit et sa coutume, son chaume et sa haie, comme le Roi son trdne, et le noble son donjon, voilà quelle me parut toute la politique de Georges. Û se considérait au milieu de ces gentilshommes qu'il goûtait peu, et de ces Princes qui l'affublaient de cordons sans le suivre, comme au service de sa propre idée et de la défense commune : de là, une source habituelle de grandeur. Il visait évidemment au résultat et au fait bien plus qu'à la gloire. Dans les difficultés
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de raisonnement, dans les conjonctures où le bon sens reste court, sa foi venait à l'aide, et il s'en remettait avec une impulsion insouciante, et selon son mot favori à la garde de Dieu. Il avait plus d'un trait du marin expérimenté et dévot de nos grèves, qui fait l'impossible dans l'orage, et s'en remet du reste au Ciel. Sous sa franche cordialité, sous ses formes rondes et presque avenantes, je ne tardai pas à découvrir, à deus ou trois mots qu'il lâcha, ce je ne sais quoi de rude, de peu humanisable, d'anciennement féroce, sï j'ose le dire, que j'épiais en lui d'après ses antécédents, que beaucoup de mes compatriotes ont gardé de leurs aïeux, et que je n'ai tant dépouillé, je le crains, qu'aux dépens de la partie forte de mou caractère. Mais qu'ai-je là ft regretter? il ne doit rien survivre de l'Hébreu, du Celte ni du Sicambre, dans le Chrétien. — Il m'interrogeait avec intérêt sur M. de Couaên, dont il avait pris une haute idée, ne le connaissant d'ailleurs que par sa cor^ respondance et par cette visite récente qu'il lui avait faite; car, avant la pacification de 1800, le marquis, peu installé encore dans la contrée, n'avait pas eu occasion de s'entendre avec Georges, Comme je cberchais à exposer l'idée particulière que je me faisais du marquis, de ses facultés éminentes et du malheur de leur étouSement, Georges fut long à me comprendre et à entrer dans mes distinctions; ces soucis de pouvoir et de gloire lui semblaient des superfluités, à lui, intrépide et dévot. Pures inquiétudes de gens d'esprit et d'esprits fortst me disaitril, en m'écoutant décrire cette mélancolie. L'activité dans le péril devait, selon lui, distraire de tout : « Est-ce sa femme, ses enfants qui l'arrêtent?... mais non... Que lui manque-t-il donc, puisqu'il a du cœur? » Cet aveu fondamental que Georges faisait du courage de notre ami me confirma dans le soupçon que celui-ci s'était engagé en cas d'en, treprise. Quoi qu'il en soit, je prolongeais l'explication
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TÏTement et arec assez peu de suecte. Singuli^ gradation des esprits entre eux! le marquis semblait clUmériqae et traiiseendant à Geoi^es, tandis qu'il eût para à'boD itroltpositif, terreitre et Iropsonoiens de l'acUon aux yeux du théosophe et du poète. A la tin, quand j'eus bien épuisé mon analyse et nés comparaisons sur ee chapitre du manpris, que je l'eus montré jeuiie, en 'ses nombreux voyages, lirrant ses pensées au vent des mars et ensemençant la plaine aride, quand je fus à bout de le suivre dans son attente desséchante sur sa bruyère, Geo i^s, qui, depuis quelques moments, avait eessé d'écouter, m'interrompit : n Allons, s'écriar-t-il, je crois vous entendre, vous voulez dire un M. Pitt qui n'aurait jamais eu d'emploi. » Et au sujet de madame de Couaën, comme il m'échappait, à travers mes développements sur le marquis, de la peindre avec complaisanceetdem'étendreautourd'elle plusqu'il n'était besoin : i Eh bien I oui, me dit-il brusquement, vous en êtes un peu amoureux, passonsi « L'accent dont il prononça ce mot tenait des habitudes brèves du chef militaire et de la sévérité puritaine du croyant. J'en fi» froissé dans ma délioalesae; j'avais senti la touchedure d'une main de fer. Ge que je racontai à Georges des va. gués appréhendons deH. 0.... ne l'épouvanta nullement : l'exécution, qui touchait à son terme, devancerait toute découverte; le groupe, qui, grflce A l'inertie du grand nombre, ne se montait qu'à une cinquantaine d'hommes (moi compris, me dit-il], était à la rigueur suffisant; Pichegru, d'ici à trois jours, s'aboucherait avec'Horeau, et il fallait espérer qu'érant tous deux gens de guerre, ils parleraient peu et nous laisseraiwit vite agir.
La nuit s'avançait, et je souhaitai bon sommai i Georges. Il me fit voir que, selon sa coutume, il me^ tait ses pistolets fidèles sous son chevet. Je remarquai qu'il s'agenouilla pour prier, durant quelques instants.