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réparer. A la fin, mécootent, blessé d'avoir blessé, je sortis, ne devant pas reconduire ce soir-là madame R. Madame de Couaën, dans le troable mnet oii l'avait mise cette scène, me suivit jnsqtie hors de la seconde cfaamlH-e, au haut do petit escalier. Ce n'était plus la femme calme du matin, àuos sa gémissante et tranquille psalmodie. E^le me demandait ù mot» pressés ce que j'avais contre elle ; à qui j'en roulais ; à quoi j'avais flongé? Sa joue était en ieu, elle tenait mes maims, et je lui sentais une agitation extraordinaire. C'était la seconde fois qae je l'eDlrevoyais sous cette lueur enfiammée; la première avait été l'année précédente, dans cette maison de santé du boulevard, k quelques paroles sinistres de moi, tandis que le marquis était à écrire. — Je la rassurai à mots aussi confus que les siens, et m'enfifis en proie à mille puissances.
Hais à peine était-elle rentrée (je l'ai su depuis d'elleroëme] que, s'adressant à madame R. ou à sa tante, elle (ftt, par forme de demi -question, que ces dames m'avaient vu bien souvent durant cette longue année, et la tante, sans malice, au lieu de Oui souvent, qu'aurait répondu madame R., répondit : « Obt mon Dieu, oui, tous Im jours. » Ce mot fatal précisait tout.
Le lendemain, la consultation des médecins avait lieu; le célèbre Corvisart devait en être. J'allai de bonne beure, un peu timidement, affronter les visages de la veille. Je trouvai à madame de Couaën un air composé et circonspect. Le marquis fut cordial ; je le tirai à part en eutrant, et lui exprimai mes franches excuses pour ffla conduite du soir, mais bien moins vivement encore que je n'en sentais de honte. 11 me semblait làcbe^et cruel d'avoir pris cette noble colère au dépourvu, de l'aviHT fait rentrer en «lie sans pitié, et de n'avoir pas respecté un fonds d'inviolable douleurjusque dans cette divagation violente. M. de Couaën m'arrêta court avapt-j. que j'euaee fini : « Amaury, me dit-il, combattez-m»i, *- N Q
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réfutez-moi à extinction, pourvu que vous nous aimiez I » — Et je l'aimais en effet, comme je l'éprouvai alors et de plus en plus dans la suite ; je l'aimais d'une^ amitié d'autant plus profonde et nouée, que nos natures et nos Ages étaient moins semblables. Absent, cet bomme énergique eut toujours une large part de moimême; je lui laissai dans le fond du cœur un lambeau saignant du mien, comme Milon laissa de ses membres dans un cbéne. Et j'emportai aussi des éclats de son cœur dans ma cbair.
Et pourtant, si je m'en rapporte à quelques mots de madame de Couaën durant ces buit derniers jours, et à des indices même directs qui ne m'échappèrent pas, à l'accent parfois plus brusque, au regard plus errant du marquis, à une sorte d'impatience, moi présent, qui se décela en deux ou trois circonstances légères, l'effet de la discussion malencontreuse ne fut pas si vite effacé; cet esprit véhément en conçut et en garda quelque ombrage. Chose étrange I quand je lui avais avoué par une lettre assez confiante le péril et les scrupules de mon âme, il n'y avait pas cru, il ne s'en était pas effarouché du moins; et voilà qu'après une longue absence, après une négligence et une infidélité d'affection trop évidentes de ma part, à travers une contradiction politique accidentelle, il s'avisait tout d'un coup d'une ride jalouse, comme si, eu ces sortes de caracrères superbes, l'éveil même dans les sentiments plus tendres ne pouvait venir qu'à l'occasion d'un choc dans les sentiments plus fiers. Le particulier en ceci était que le câté orgueilleux choqué n'avait manifesté aucun émoi, n'avait gardé aucune trace ni rancune, et que tout était allé retentir et faire offense au sein d'une idéa si dissemblable. Mais peut-être aussi n'était-ce de sa part qu'un résultat de sagacité rapide, et se disait-il qu'indifférent et désorienté comme je l'étais en politique, pour le prendre sur un ton si inaccoutumé avec lui, il
fallait qu'il y eût en moi altération et secousse dans d'autres sentiments plus secrets.
Quoi qu'il en soit, admire?, mon ami, les conséquences inextricables de mes fautes. Par moi un souci déplus va s'attacher dans leur exil à ces amis accablés. Je trouve moyen au dernier moment d'aigrir le sombre deuil de l'un, d'obscurcir l'angëlique résignation de Tautre, d'enfoncer un gravier de plus sous leurs pas meurtris.
Cette matinée même, je me présentai cbez mademoiselle de Liniers sans l'y rencontrer. Il y a des i,ours 0(1 tout est en suspens, et où la destinée s'accumule en silence. Je ne vis madame B. que l'instant indispensable. Le soir, je revins au couvent savoir la décision des médecins; le marquis, plus rassuré, m'en dit les points principaux, qui me parurent se rapporter à une mala- ' die présumée du cœur. Il ne me laissa pas de toute la soirée seul avec madame de Gouaën. Mon pressentiment était extrême. Je me voyais assiégé entre trois êtres tout d'un coup rapprochés sans s'être entendus. Pas un ne faisait un signal vers moi, et ils me tenaient poui'tant chacun par un étroit et fort lien. J'allais, je tremblais de l'un à l'autre, dans une inexprimable sollicitude, comme un fétu agité par les vents, comme l'aiguille aimantée hésitant avec fièvre entre trois pôles différents et qui font triangle autour d'elle, comme ces grêlons de grêle, au dire des physiciens, qu'attirent et repoussent sans fin des nuages contraires. Allées et venues infructueuses, épuisement fébrile dans de gris&tres intervalles, c'est trop U l'histoire de ma vie en cet âge le plus fécond.
Il y a dans les cercles d'Enfer, non loin de la région des tièdes, ou peut-être au bas des rampes du Purgatoire, une plaine non décrite, seul endroit que Dante et son divin guide n'aient pas visité. Trois tours d'ivoire s'élèvent aux extrémités diverses de celte plaine, plus
OU moins belles et éclairées de loin à leur cime, mais séparées par des ravins, des marai», des torrents peu guéables, et chacune à une journée et demie de marche des deux autres. Un pénitent voyageur chemine entre elles; mais il arrive toujours au pied de la lour ojb il va, après que le soleil est couché et que les portes sont closes. Il repart donc en sueur et haletant vers une des tours opposées; mais, «'oubliant, hélasl quelques heures dans les marécages et les fanges du milieu pour y assoupir sa fatigue, il n'arrive à cette autre tour que le lendemain trop tard encore, après le coucher da Vasti^e. Et il repart de nouveau, jusqu'à ce qu'il arrive à la troisième; mais elle vient de se fermer aussi ; et il recommence toujours. C'est le châtiment, mon ami, de ceux qui ont usé leur jeunesse comme moi, et ne Voot pas expiée.
Le jour d'après [car il vous faut bien haleter jour par jour sur ma trace), avide de quelque explication et de quelque soufQe qui lit mouvement dans mon incertitude, vers une heure, espérant la trouver seule, je me rendis chez madame de Couaën. 0ne voiture arrêlée h la porte extérieure me contraria tout d'abord; on ne put me dire le nom de la personne en visite; j'entrai. Mademoiselle de Liniers était à côté de sa nouvelle amie sur une chaise basse, son chapeau ôté, et comme après une intimité déjà longue. Madeleine et Luc; debout à l'autre fenêtre contrastaient doucement avee le groupe maternel, attentives qu'elles étaient à quelque jeu et confondant leurs chevelures. Pauvres enfants I puissent-elles avoir ignoré toujours combien il est pai^ fois douloureux et sublime à deux femmes de s'aiiaert Hademoiselle Amélie, plus blanche et, depuis le dernier jour de la Gastine, d'une neige plus affermie i saa front que jamais, ne rougit pas en me voyant : elle y était préparée; — tout entière d'ailleurs à l'impression de madame de Couaën, elle ap recevait rien qu'à
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l'ombre de cette figure enfin connue, qu'elle avait l'air de servir et d'adorer. Celle-ci, qui ne savait pas le plus pur et le plus caché da sacrifice, agissait avec la noble Amélie comme par cette divination compatissante qui révèle aussitôt leurs pareilles aux belles âmes éproavêts. Le discours qu'on tenait était simple, peu abon' dant, facile à prévoir; une mélodie de sentiments voilés y soupirait. Je parlais peu, j'étais ému, mais non mal h l'aise. Dans cette pose nouvelle où elles m'apparaissaient, il n'y avait point de contradiction ni de déchirement à mes yeux entre leurs deux cœurs. Tout à coup on frappa à la porte de la chambre : madame R. entra. Je compris que quelque chose s'accomplirait en ce moment, se dénouait dans ma vie ; qu'une conjonction d'étoiles s'opérait sur ma tête; que ce n'était pas vainement, ô mon Dieu 1 qu'à cette heure, en cet endroit réservé, trois êtres qui s'étaient manques jusqne-là, et qui sans doute ne devaient jamais se retrouver ensemble, resserraient leur cercle autour de moi. Quel changement s'introduisit par cette venue de madame R. I Oh! ce qu'on se disait continua d'être bien simple et en -apparence affectueux. Pour moi, eu qui toutes vibrations aboutissaient, il m'était clair que les deux premières âmes de sœurg s'éloi^èrent avec un frémissement de colombes blessées, sitôt que la troi»ème survint; que cette bv>isième se sentit à la gêne aussi et tremblante, quoique légèrement agressive; il me parut que la pieuse union du concert â)auché fît place à une discordance, à ud tiraillement pé< nible, et que nous nous mimes, tous les quatre, k palpiter et à saigner. Voilà ce que je saisis : pour on autre qui n'eût rien su, pas une différence de visage ou de ton n'eût été sensible. Le marquis entra bientôt; mademoiselle deLiniers se leva après quelques minutes et sortit. C'en était fait; quelque chose dans ces destinées un instant assemblées était rompu et tranché dès
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à présent, qoelque chose qui ne ae retrouverait plus. Je ne savais quoi encore, je ne discernais rien de cette conclusion, bien que j'y crusse fermement.
Les résultats, à vrai dire, ne se font pas hors de nous, ô mon Dieu t et par l'action des seuls mouvements extérieurs, par l'opération de certaines lignes qui se croisent, qui se nouent ou dénouent tatalement; il n'y a plus de magie enlaçante, les enchanteurs ont cessé, et l'homme, qu'a délivré votre Christ, intervient; mais les mouvements du dehors, que trace votre doigt, servent à amener les résultats réels, les résultats vivants, qui naissent en nous du concours de votre Grâce et de notre désir; ils les préparent, les provoquent et les hâtent, les expriment souvent à l'avance et les signifient. Vous nous offrez parfois, Seigneur, quand vous le daignez faire, l'intention et le canevas dessiné de la trame, comme à l'apprenti du tisserand ; il faut que nous y mettions la main pour l'achever ; il faut que notre volonté dise oui ou non à votre proposition redoutable; ou notre indifférence muette est déjà même une manière funeste de terminer. Je fus bien lent à comprendre et à agir dans le temps présent, je compris pourtant à la longue; mais, à partir du moins de ce premier moment, le canevas céleste, le dessin suprême, l'énigme de cette rencontre emblématique entre quatre destinées resta suspendue nuit et jour à mes regards comme un objet de fatigue et de tourment, jusqu'à ce que j'y lusse le sens lumineux.
Au plus épais de la forêt humaine, par des sentiers divers et d'entre les broussailles qui dérobent tout horizon, étaient arrivés sur un même point à la fois les trois êtres rivaux, tour à tour préférés, trois blanches figures. Et je m'y trouvais aussi à l'improviste, au milieu; on avait souri en s' abordant, on s'était parlé doucement avec négligence, sans avoir l'air de s'étonner; mais, à travers cette tranquillité de parole, un chan-
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gement solennel alentour s'était accompli. Les sentiers, tout à l'heure invisibles, étaient devenus peu à peu quatre sombres routes en crois. Et les trois femmes se saluèrent, et prirent chacune une de ces routes; et 11 ne restait plus que la plus escarpée et la plus sauvage par où personne n'allait : était-ce la mienne, ou qu'elle autre devais-je suivre? — Cette image de ma situation nouvelle se précisa tout d'abord à mes yeux ; le carrefour désolé de la forêt me fit un désert plein d'effroi. Redescendu de ma vision d'Isaïe, j'en répandais l'ombre jusque sur les êtres les plus riants : Madeleine, Lucy, me disais-je, pauvres enfants qui avez joué ensemble une fois, comme deux sceurs, vous retrouverezvous jamais dans la vie?
Le permis de séjour du marquis tirait à sa tin; il no témoigna point en désirer la prolongation. Je les vis, elle et lui, toute cette dernière semaine, et le plus souvent matin et soir; mais il y avait dans notre intimité subsistante je ne sais quel empêchement sourd qui s'était créé. Un jour le marquis m'avait laissé en conversation avec madame de Couaën; en rentrant une demiheure après, il m'y retrouva, et involontairement, d'un ton que je crus altéré, il lui échappa de dire : e Ah I vous êtes là encore! » Quant à elle, dans nos instants solitaires, elle avait repris sa première attitude navrée et résignée, avec des accents de confiance ingénue : a Est-ce que vous êtes bien changé pour nous ? me demanda-elte plusieurs fois; est-ce bien vrai qu'une autre nous a remplacés? Quoit durant un an, tous les jours I » Et elle me citait ce mot de la tante de madame B. Pour toute récrimination contre celle qui s'appelait son amie, elle ajoutait : « C'est bien mal à elle, car j'étais la plus ancienne près de vous. » Hélas! elle ignorait qu'une autre, cette jeune fille même des derniers matins, était près de moi plus ancienne encore. J'eus le temps, avantle départ, de faire lire à madame de Couaën i.,<„ ,,,.■■ ,,Goo<^lc
un ouvrage nouveau qui m'avait à fond remué par le rapport frappant des situalions et des soufirances avec les nôtres : l'histoire de Gustave de Linar et de Valérie. Plus les choses écrites retracent avec fidélité on bit Téel, UD cas individuel de la vie, et plus elles ont chance par là même de ressembler à mille autres faits pr^que pareils, que recèlent les humaines existeuces. Madame de CouaêQ lut, et s'attendrit extrêmement sur Gustave, Mir Valérie, sur le noble caractère du Comte, sur le petit Adolphe mort au berceau, sur tant de secrètes ressemblances. J'essayai de lui faire entendre qu'égaré par la passion comme Gustave, je n'avais cherché loin d'elle qu'une Biauca; que c'était une liaison d'un ordre assez fragile oii j'avais voulu m'étourdir; que d'ailleurs, nulle infidélité irréparable n'était consommée encore, et qu'il pouvait toujours être temps de briser. Elle m' écoutait, mais sans s'ouvrir à mes rabons obscures, et ne concevant d'autre infidélité que l'infidélité du cœur. Elle me savait gré toutefois de ce geste d'effort pour réparer; et puis elle se reprochait presque aussitôt ce regard en arrière, après le coup âinest« qui l'avait, disait-elle, punie et avertie.
Le jour de son départ, elle me remit pour mademoiselle de Liniers un billet d'adieu et d'excuses, ne l'ayant pu visiter. Elle me dit qu'à moi, elle m'enverrait dès sou arrivée là-bas un souvenir. Le marquis me paria de passer chez eux quelques semaines au voisin printemps. Mais ce second départ, quoique plus décisif et plus déchirant que le premier, m'a laissé moins d'empreinte : notre âme n'est vierge qu'une fois pour la douleur comme pour le plaisir.
Dans l'après-midi qui suivit la séparation, jemeiwidis chez mademoiselle de Liniers; elle n'y était pas; je donnai la lettre pour elle, mais cette lettre n'était pis seule, et, après mainte lutte et combinaison, j'y avais enfermé une feuille de moi dont voici le sens : « La
« pra^onne que j'ai revue après deux ans si indulgente H et si digne se souviendra-t-ellequ'aupi'écédent adieu « ce terme de deux années avait été jeté en avant comme « ime limif e où l'on avait espoii- de se rejoindreî Oh ! « je ne l'ai pas non plus oublié. Hais&utril luicoafeso ser, en me voilant le visage, que, durant cet espace, le cceur, qui aurait dd tendre sans cesse au but, n'a « jamais sa s'y diriger; que des faiblesses, des désirs c errants, des devoirs nouveaux, nés des Tautes et in* « compatibles entre eux, des abîmes qu'il n'est pas n donné à l'innocence de soupçonner, ont fait de ma « vie un oi'age, un conflit, un renversement presque « perpétuel ; que j'ai troublé de mon trouble et offensé « plusieurs autour de moi ; qu'à l'heure qu'il est, j'ai " plus à réparer que je ne puis ; que tout bonheur ré- « gnlier m'est devenu impossible, inespérable; que je « n'aurais d'ailleurs à offrir qu'un amas de regrets, <i d'imperfections et de défaiies, à celle qui ne saurait a posséder trop d'affection unique et de chaste empire. « Obi qu'elle me pardonne, qu'elle m'oublie I qu'elle Il me laisse croire à moins de souffrance en elle à mon (I sujet, que le temps n'en pourra guérir; et qu'elle ne u me méprise pas cependant comme ingrat ! Une pen- « sée invisible, un témoin silencieux la suivra toujours « de loin dans la vie et saisira chaque mouvementd'elle
avec transe. Une prière, toutes les fois que je prierai, A montera pour elle dans mes nuits : Mon Dieu, m'éa erierai-je, faites qu'elle soit heureuse et revenue de e moi; que la blessure, dont j'ai pu éire cause, n'ait « servi qn'à enfoncer plus avant dans ce cœur rare les
1 semences de votre sagesse et de votre amour ! Faites « qu'elle obtienne un peu plus tard tout le lot ici-bas, « auquel, sans ma faute, elle aurait eu droit de préa tendre; faites qu'elle croie encore au bonheur sur «cette terre, et qu'elle s'y confie! — Voilàcequeje a dirai au Ciel pour cette noble offensée; et si ma vie
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a se rassied et s'épure, si je parviens à réparer quelque « chose autour de moi, dans toutcequeje ferai jamais a de bien, qu'elle le sache t son souvenir après Dieu « sera pour beaucoup. » — Je laissai cette lettre et ne retournai plus; je n'eus aucune réponse, et je n'en attendais pas. Une seule fois, la semaine d'après, je rencontrai ou crus rencontrer mademoiselle Amélie, C'était à la brune; je traversais un massif des Tuileries, rêveur, le front incliné aux pensées funèbres parmi ces troncs noirs et dépouillés. Plusieurs dames venaient dans le sens opposé et me croisèrent; elles étaient passées, avant que j'eusse' eu le temps de les remettre et de les saluer. Ëtait-ce bien ellel m'aura-t-elle reconnu? m'aura-t-elle vu, en se retournant, la saluer trop tard? Ainsi finissent tant de liaisons humaines, et des plus chères, dans l'éloif^iement, dans l'ombre, avec l'incertitude d'un dernier adieu ? — Je ne l'ai plus revue depuis ce soir-là, mon ami; mais nous reparlerons d'elle encore.
Quatre jours après le départ de madame de Couaën, le courrier qui l'avait conduite arriva chez moi avec un petit paquet à mon adresse, qu'elle lui avait expressément conlié. J'ouvris en tremblant : c'était un portrait en médaillon de sa mère, dans lequel une mèche de cheveux noirs avait été glissée ; je devinai les cheveux d'Arthur. Le courrier que je questionnai s'étendait en récits sur l'ange de douceur; le voyage s'était passé sans qu'elle eût l'air de trop souffrir. Pas de lettre d'ailleurs; des reliques de sa mère et de son enfant, de l'innocent et de la sainte ravis, ce qu'elle avait déplus étemel et de plus pleuré, n'était-ce pas d'elle à moi en ce moment tout un langage sans parole, inépuisable et permis, et le seul fidèle?
Je me retrouvais seul en présence de madame R. Le caractère de mon affection pour elle n'était plus le même qu'avant cette double confronUtion;toutdéguisement flatteur avait disparu. Je la voyais pourtant peu changée en effet, redevenue assez paisible et tendre, et m'accueillant du regard, sauf de plus fréquents replis de méfiance et de tristesse. Mon dessein formé était de conduire cette liaison avec ménagement jusqu'à ce qu'elle se relâchât peu à peu, évitant seulement de porter un coup trop prompt à une existence déjà si frêle et instruit par expérience à ne plus briser dans la blessure. Je me préparais donc à être prochainement libre de ce côté ; les deux grands sacriâces que j'avais sous les yeux m'en faisaientun devoir; j'avais besoin devant Dieu et devant moi-même de ce premier pas vers une réparation.
Mais les projets de terminer à l'amiable et le long d'une pente insensible, en ces espèces d'engagements, sont une perspective finale non moins illusoire que les lueurs du sommet au début. On a beau se tracer une conduite tempérée de compassion et de prudence, il faut en passer par les secousses convulsives. Il n'y a qu'une manière de délier, c'est de rompre. En revoyant madame R. presque chaque jour, mon dessein fléchit bientôt dans le détail. Les sens et la vanité conspirèrent. L'apparence d'amour que je m'étais crue pour elle s'était évanouie; mais par moments, à la voir si proche de moi, fleur aE^iblie et à peine odorante, je la désirais encore. Surtout l'amour-propre à demi-voix me disait que c'était avoir dépensé bien des peines et fait sentinelle bien des nuits pour trop peu de réussite. J'avais voulu près d'elle me soustraire à la plus pure des pas-
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sions et aux plus impurs des plaisirs, assembler en une liaison choisie assez d'âme et de sens, assez de vice et de délicatesse...; qu'avais-je obtenu? Je n'aurais donc jamais en mon humaine possession que des créatures confuses, jamais une femme suffisamment aimante et aimée, une femme qui eût un nom pour moi et qui sût murmurer le mien t Cette demi&re Idée était un Apn aiguillon sous lequel je regimbais toujours. Le printemps renaissait alors, et déjà l'air ^nbaumait, déji s'égayait la terre. Périlleux printemps, que me vouiiezvous en oea années de splendeur, à renaître si souTent et si beaux ? Comme toutes les organisations senàbla dont la volonté ne se fonde pas dans un ordre sapérùBr, j'aMongtemps été à la m^ci des soudleg de l'air, des phases mobiles de chaque lune, des nuées passagères (alors même que j'étais rentenaé et que je ne les voyais pas], ou des ardeurs du soleil; encore aujourd'hui la nuance secrète de mon âme en dépend. En cesjoaraéei des premières chaleurs, dans ce Paris peuplé d'une jeunesse éblouie et de guerriers de toutes les armes, les femmes, dès le matin, comme les oiseaux sur leurs ailes, étalaient des étoffes aux mille couleurs; les boulevards et lespriMuenadesenétaientémaillés; et le soir, au jour tombant, dans les rues des fauboui^s, les filles du peuple, les femmes des boutiquas, assises aux portes cheveux et bras nus, folâtrant exubérantes et r^nuées à l'aspect des aigrettes et des casques, semblaient s'apprêter à célébrer quelque fête de la Bonne Déesse ; dans cette vapeur molle quiles revêtait d'uo lustre éclatant, toutes étaient belles. ^ ces jours duraient, nulle crëature ne serait sauvée; car le monde ne l'est, comme a dit un Saint, que grâce à cette pudeur accordée au femmes.
De tels spectacles, dont j'allais rqiaissant mes yeux, ranimaient en moi un sentiment exalté du triomphe physique, de l'actitHi raatérieile et militaire, im idéal
de cette tU gne vécurent les trois quarts des héros illustres et subalternes de ce temps-là : revues, combats etcalvscades; suer au Champ-de-Mars, s'enivrer de trompettes et d'éclairs, conquérir nations et femmes, briller, bruire, verser smi sang dans les mêlées, mais aosd seKier son esprit par les chemins, et n'avoir plus ane prisée à trente-six ans. Cette vie d'écume et de sang bosillcHinant, qui est la frénésie de la première jiCDDesse,' me redevenait, durant ces quelques heures eaniculaires, la seule enviable. L'autre vie t>bscure et mortifiée, dans laquelle avec lenteur s'entrevoient dès ici-bas les choses de l'âme et de Dieu, bien que j'y as- {Ârasse encore l'instant d'auparavant, ne m'était pas |iJDfi perceptible alors que l'étoile des bergers dans un ciel de midi. Au sortir des crises morales, des fautes ou des pertes douloureuses, il y a deux routes possibfes pour rbomme, la chute et la diversion par les sens, ju»qa'à ce que l'épaississement s'ensuive, ou la puritieation, le veuvage, la valle sobre et incessante par l'âme, je donnais en ces montents-là à corps perds dans la conclusion vulgaire et machinale. Entrant chez madame R. au milieu du jour , après m'ëtre bien aveuglé de soleil et abreuvé de fanfares au Carrousel guerroyant, après m'ëtre assouvi le plus souvent d'un pain grossier par delà les guichets sombres {homim fomkario omnùpams duleii, dit le Sage], — entrant cbea elle je me mettais à préconiser cette activité glorieuse qu'elle m'avait vu repousser jusque-là, quoiqu'elle me Vfltt parfois conseillée; j'avais tour à tour des audaces et des tendresses factices auxquelles elle ne savait que coniprendre, peu préparée qu'elle était dans son ombre matinale à ces subites irruptions. C'est alors que commença de ma part toute une dernière attaque, méprisable, acharuée, sans ivresse et sans excuse, inspirée des plus médiocres sentiments.
Les torts nombreux de ruse, d'aigreur et d'étroilesse
qu'il m'avait fallu dévorer près d'elle, me revenaient fort â propos en ces instants, et m'âtaieiit par degrés toute pitié. Elle n'a pas eu pitié d'une autre, me disais* je. Je faisais comme le sanglier qui se rouie dans les buissons épineux et s'excite à la colère. Il y avait toujours eu d'elle à moL une portion du passé, inconnue, non avouée, quelque chose de sa vie ancienne qu'elle ne m'avait pas permis de pénétrer : elle m'était par là restée étrangère. Dans les deux autres femmes aimées, je n'avais rien éprouvé de pareil. L'une, mademoiselle Amélie, ne m'avait offert dès l'abord qu'un ruisseaa naissant et simple, dont je saisissais tout le cours d'un regard, dans la prairie, au pied des baies familière. L'autre, plus tard- connue, madame de Couaën, avait eu une portion antérieure et absente, par delà les mers à travers lesquelles sa douceur nous était venue; mais elle-même m'avait déroulé maintes fois cette vie d'enfance et de filial amour, avec son premier orage. Il semblait que j'y eusse assisté vraiment, tant ces souvenirs se peignaient dans les miens et revivaient en une même trame. J'aurais pu dessiner la fuite de cette rivière Gurrah au bord de laquelle avait longtemps baigné sa fraîche existence. Mais ici, chez madame R., point de cours de destinée charmante et facile, qu'on rêve à plaisir, qu'on reconstruit en imagination à force de récifs et de mutuels échanges; point de bocages lointains, de rives toujours nommées et qui deviennent les nôtres. Passé une limite très-voisine, c'étaitune fermeture sourde, obstinée, et comme de prudence, une discrétion sans grâce et sans le vague du mystère. Moi, j'ai toujours tant aimé, au contraire, remonter, interroger dans leurs origines, les existences mêmes dontjt n'ai traversé qu'un point, reconnaître les destinées les .plus humbles, leur naissance, leur premier flot encaissé dans les vallons et les fonds obscurs, au bas des chaumières, tout leur agencement particulier avec les choses
d'alentour. Plus ces destinées sonl simples, naturelles, domestiques, plus j'y prends goût, m'y intéresse, et souvent en moi-même m'en émerveille; plus je m'en attendris devant Dieu, comme à la vue d'une margueritelle des champs.
Et de cette disposition qui n'aurait dû en^ndrer chez moi qu'un sentiment de compassion ou tout au plus d'éloignement pour cette vie muette et fermée de madame It., il n'y avait alors qu'un pas dans mon esprit à une irritation dure. La défense opini&tre et graduelle qu'elle opposait aux assauts, en ôtant toute ivresse à l'égarement, ne faisait que m'enhardir aux violences calculées. Si frêle et si brisée qu'on l'eût pu croire, elle avait une grande force de résistance comme de réticence. Ce n'était pas une de ces femmes que surmonte à un certain moment un trouble irrésistible, et sur qui s'abaisse volontiers le nuage des dieux impurs au mont Ida. Sa présence d'esprit, sa vertu, veillaient dans te péril le plus extrême, — oui sa vertu, je dois le dire, vertu moins rare en général à rencontrer que les séducteurs ne s'en vantent, qu'on ne soupçonnerait pas d'abord, à voir la légèreté des commencements, à laquelle le monde ne croit guère, et qu'il a souvent calomniée bien avant qu'elle ait succombé en etfet. Dans cette lutte misérable au reste, je me désenchantais de plus en plus à chaque effort. J'effeuillais, je déchirais, comme avec des ongles sanglants, cette tige fuyante et rebelle, qui n'a de prix pour le voluptueux que quand elle tremble et s'incline d'elle-même, toute à la fois, avec sa pluie de fleurs, avec ses touffes mourantes. Je sentais se détruire, se dégrader à l'avance mon criminel plaisir, et cette rage me poussait à des atteintes nouvelles. Femme douce, sensible, courageuse, m'avez-vous pardonné?
La colère du voluptueux et de l'homme faible a sa torme d'accès, sa malignité toute particulière. La colère Si
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n'est pas seulement le propre de rorgueillenx et da puissant, quoique le plus souvent elle naisse d'an (u^nâl offensé; et alors elle couve, die s'assombrit dans l'absence; elle s'ulcère et creuse sur un fonds cuisant de haine. Mais une grande tendresse à'kme y dispose aussi, ces sortes de natures étant très-vives trè&cbalouilleiises et dottloureuses, vulnà^les aux moindres traits. La substance de l'ime en ce cas ressemble h une chair trop palpitante et délicate qui se gonfle et rou^t sons 11 piqûre, sitôt que l'ortit l'a tûichée. Gela passe Tile, mais cela brûle et crie. Parmi les ftmes sensibles, tendres plutôt que douces, beaucoup se rencontrent ain» très-irritablesj j'étais sujet de tout temps à ces colères. Mais, quand les Ames tendres se sont ravalées au plaèdr, k un plaisir d'où elles sortant mécontentes et flétries, elles contractent soudain un endurcissement profond, compatible avec cette irritabilité, et qui les laisse encore plus accessibles i leur chétive col^. Elles ont à se beaucoup surveiller en ces instants pour ne pas devenir dures et cruelles; et leur colère alors, si elle s'élève, est aiguë, quinteuse, convutsive, sans dignité, prompte au fait, raffinée en outrages, salissante de Sel, comme les accès d'au être faible et de tous les êtres qui iolei^ vertissent brusquement la nature. Il n'est pas, a dit l'auteur de VEtxléàaatiqw, de colère qui surpasse la colère de la femme. En général, il n'en est pas de plus instantanément cruelle et impitoyable que celle des natures tendres. Madame R. devenait souvent roccasion et l'objet de ces hideux emportements.
Les détours du cœur sont si bizarres, le mélange des vertus et des délauts est si inextricable, qu'il y a des femmes qui craignent plus de paraître maltraiter un prétendant que de le maltraiter en réalité. Madame R., par moments, était ainsi, presque glorieuse du mal que I" momie d'alentour supposait consommé, affichant en public mille familiarités avec moi et des marques du
dernier bien, tandis que sa vertu y mettait le plus d'obstacle en secret. Puis, en d'aiiiti<es mcments, revenue & une coquetterie plus naturelle et plus décente, elle Tonlait paraître aux autres iaseusible et presque i&différ^ate à mon sujet, jasinnant que j'étais un bontme épris, pour qui elle s'avait rien que de l'amitié, et que je m'^i désespérais, mais ga«s pouvoir m'affranchir. Cela m'était redit de deux ou trois eôt^s à la fois. A cette injure, je courais droit chez elle, et, eo me hâtant psr les rues, il m'échappait tout haut des pai-oles de blasphème; j'en étais averti par l'étonnenient des passants qui tournaient la tête, comme aux propos d'un
M&a ami, tant que nous n'aurons pas pour le bien ces mêmes élancements de cœur et cette même vélocité de pieds que nous avions dans le mal, tant qa'k la pre~ miëre annonce d'un frère inconnu souffrant, d'une affliction à visiter, d'une misère k adoucir, nous ne courrons pas ainsi par les rues, murmurant, chemin faisant, des projets d'amonr, laissant déborder des paroles de miséricorde, de manière que les passants se retournent et nous jugent insensés, nous ne serons pas des hommes selon la suidime 6olie de la Croix, des convertis selon le Christ de Dieu.
Un matin, étaai. arriva brusquement chez elle, plus es train de vengeance, j'imagine, ou simpleanent le cerveau plus calciné par k soleil, peu à peu, après quelques riauts prélodes, j'entamai mes griefs en propos sactadés, scinUllante, éclats suspecte de o^te gaieté ktucfae qui fait peine à ceux qui nous aiment. Hais bient^ je passai outre, et, comme elle redoublait de défiée et de réserve, l'é^îsme brutal ne ae contint plus. A quelque réponse incrédule qu'elle me fit, j'osai lui déclarer crûment pourquoi et dans quel but je l'avais aimée, quel avait été mon projet sur elle, mcHi espoir; que je lui en voulais morteHanent de l'avoir
déçu, d'au^enter moD mal en me déniant le remède; combien je la haïssais de ce qu'ainsi je souffrais physiquement à ses cdtés; et puis à quelles sortes d'amo\ir, à quelles infamies de plaisirs elle me réduisait; mais que je saurais l'amener de force à moi, ou m'urracher d'elle et la faire repentir. Je disais tout cela en paroles sèches, sifflantes, articulées, frappant du doigt, comme en mesure, sa plus belle boule favorite d'hortensia, d'oii tombait à chaque coup une nuée de parcelles détachées. Elle m'écoutait debout, croisant les bras, pâle, violette et muette, dans un long sarrau gris du matin. Mais, indigné de cet impassible silence, et m'escitant au son de ma colère, je m'approchai d'elle ; j'étendis la main et je l'enfonçai avec fureur dans la chevelure négligée qui s'assemblait derrière sa tête, la tenant ainsi sous ma prise et continuant à sa face ma lente invective. ' Le mince roseau ne plia pas, il ne fut pas même agité. Elle resta haute, immobile jusqu'au bout, souriant avec mépris à la douleur et à l'injure, comme une prétresse esclave que ne peut traîner à lui le vainqueur. A la fin, de fatigue et de honte, je retirai ma main ; ses cheveux dénoués l'inondèrent; l'écaillé du peigne, que j'avais brisé sous l'effort, tomba à terre en morceaux. Alors seulement, les yeux levés au ciel, avec une larme sur la joue, et rompant son silence : « Amaury, Amaury, est-il bien possible ? s'écria-t-elle; est-ce vous qui me traitez ainsi ?» — Ces scènes atroces étaient vite suivies, vous le pouvez croire, de soupirs, de prostrations à ses pieds et de tous les appels du pardon. Une rougeur tendre animait légèrement son teint; sa tête, longtemps raidie, se penchait avec lassitude et mollesse vers les coussins que je lui tendais; son front s'attiédissait de rosée; elle aurait eu besoin, on le voyait, de s'appuyer et de croire, et je lui disais avec des regards humides lîxés sur les siens : a L'amour de deux êtres en g6 monde n'est-il donc que le privilège de se donner l'on
à l'autre les plus grandes douleurs? Mais ces paroles pompeuses mentaient encore : entre nous deus c'était pis et moins que les luttes terrestres de l'amour; ce n'étaient pas même les feux errants de son venin et les rixes de ses jalousies.
A d'autres jours plus calmes, et quand je reprenais quelque peu le plan d'abord formé de délier avec douceur, assis près d'elle dans une causerie indulgente, je m'interrompais bien souvent pour lui dire : a Quoi qu'il arrive de moi, que je continue de vous voir toujours ou que je cesse entièrement et ne revienne jamais, croyez bien à une affection pour vous, inaltérable et vraie, et à mon éternelle estime, a Ce mot d'estime, qui n'était que ma juste pensée, la faisait me remercier vivement et pleurer de reconnaissance. Mais toutes ces émotions répétées laissaient en elle des atteintes ineffaçables. Avant mes excès, elle n'admettait pas l'idée d'une rupture, quand par hasard j'en jetais en avant le mot ; désormais évidemment elle commençait à la craindre, à la croire en effet possible, à la désirer même en certains moments.
Mon ami, ne jugez pas que je vais trop loin dans mes aveux, que je souille à dessein le tableau pour en éteindre le premier attrait et rendre le tout plus odieux qu'il ne convient. Mon ami, ce que j'ose vous dire, n'est-il pas arrivé également à beaucoup ? Ne suis-je pas plutdt resté en deçà du grand nombre des misères cachées? N'est-ce pas là l'ordinaire déchirement de tant de liaisons mondaines les plus décevantes, même parmi les classes les plus enviées? On voit les fêtes où glisse un couple volage, le devant des loges où il se pencne, un air d'aimable accord, des manières éprises, des sourires piquants à la face du monde, les promenades et les chasses du matin dans les bois, toute cette gracieuse montée de la colline. Les adolescents qui passent au bas des teiTasses retentissantes de rires ou d'harmonie^ Si.
qui rencontrent ces folles cavalcades un moment arrêtas fit s'étalant sur les nappes de verdure, aux mai^ ombragées des clairières, s'en revieRnent toot dévoi^ pensifs le long des prairies, et se oomposeat dans le roman de leur désir un interminable tissu des félicités charmantes. Mais, ces jeux apparents des amours, on en ignore les nœuds et les crises. Mais, ees femmes à obéies, on ne les voit pas, dès le m^e soir souvent, dans les pleurs, nobles et pâles sons l'injure, se débatrtant contre une main égarée. Que de glaives jaloux tirés avec menace et lâcheté durant la surprise des nuits, pour faire mentir une bouche fidèle, pour souraetln an sein demi-nu t Combien, et des plus belles et des plus tendres, le Iront sur le parquet, ou sur leurs tapis de mollesse, sans oser pousser un cri, ont été traînées par la soie de leurs cheveux I Combien accablées de noms flétrissants, de paroles qui rongent une vie f Com- I^n, an réveil de la défaite, repoussées froidement par ua égoïsme poli, plus insultant et pins erud encore que It' colère! Le monde se pique, en ces sortes de crimes, d'observer les dehors au moins, les formes de délicatesse. Il y en a, m'a-t-cm dit, qui mettraient volontiers leur nom, chaque lendemain matin, chez les femmes immolées, comme après un bal ou an <Bii^ d'apparat. Le monde se vante surtout qo'«nlTecertaines gms bien nés, la querelle eile-méme est décente, que la rupture n'admet point l'outrage. Le inonde ment. L'astuce impare a ses ^Y>ssièretés par où finalement elle se trahit. La boue des cœurs bamaiBS remonte et tajuble tout dans ces luttes dernières, dans ces secousses oii de fitetices passions se dépouillent et s'avouent. L'égoïsme de la nature sensuelle se produit hideusement, soit qu'il bouillonne en écume de colère, soit qu'il dégoutte en une lie lente et glacée. On arrive», au tournant des pentes riantes, à des fonds de marais ou à des sables.
Vous recODflaîssez, mon ami, la vérité de ces observaticffls amères. Vous-même, hélas I sans doute, vous en faites partie, vous y pourriez fournir matière autant que moi. Oh I dn moins, si, comme il m'a semblé quelquefois le comprendre en certaines obscurités de vos paroles, voas avez, hors de ce pële-méle d'égarements, quelque liaison meilleure et préférée, si le cœar d'un être rare, un cœur ému du génie de l'amour, a défailli^ s'etit voiié, a redoublé de trembl^nent ou de lumière à cause dic vous, ô mon ami, ne vous effrayez pas de moi, je tik^rai de mesurer le conseil à vos circonstances, el sans capitulstion devant Dieu, de vous avertir d'un sentier de retour. Je vous dirai : Faites-vous d'abord de ce coeur aimé un asile contre les plaisirs ^ars qui endureisseat, contre les poursuites mondaines qui dissipent et ctessèchent. Je ne suis pas de ceux, vous le savez, qui retrancheraient toute Béatrix de devant les pas du pèlerin nuvtel. Hais souvenez-vous, mon ami, de ne jamais abuser du eœur qui se serait donné à vous, de ne taire de ce colt^ d'mie créature choisie qu'une forme translucide et plus saisissable dn divin Amour. Si quelque soir de Vendredi-Saint, dans une église, k La grille du Toubeau qu'on adore, vous vous trooveK par hasard à genoux non loin d'elle, si, après le premer regard échangé, vous vous abstenez ensuite de tout regard nouveau, par piété pour le Sépulcre redoutable, oh t eomme vous sentirez alors que vous ne l'avez jamais mieux aimée qu'en ces sublimes rnomeatst De réels obstacles seraient-ils entre vous, mon ami? accep* tez4es, bénissez-les; aimez l'absence t Fixez le rendes vous habituel en la pensée de Di«o, c'est le lieu nature des âmes. Communiquez sans an dans un même esprit de grâce, chacun sous une aile du même Ange. Si elle était morte déjà, intercédez pour elle, et à la fois priezla d'intercéder pour vous ; la prière alors est celle-cL : Mon Dieu, si elle a besoin de secours, faites que je lui
sois secourable; si elle n'eu a plus besoin, faites qu'elle me le soitl — Considérez pour l'amour d'elle toutes les créatures humaines comme ses sœurs; ce sont autant d'acheminements à les aimer comme de purs enfants de Dieu. Quand vous retombez au mal, songez à ceci, qu'elle en sera tôt ou tard informée, qu'elle aura h s'en repentir pour vous, que l'esprit de grâce en sera contrislé en elle. La peine et la honte que vous ressentirez k cette idée vous feront plus tôt revenir de votre tonduite infidèle. Toutes les voies sont bonnes et justifiables, je l'espère, qui ramènent de plus en plus aux vallées du doux Pasteur. Ainsi, mon ami, effort et courage! Si vous aimez vraiment, si l'on vous aime, que vous ayez ou non failli de cette ruine mutuelle trop chère aux amants, relevez-vous par le fait même de l'amour; réparez, réparez! transportez à temps l'affeotion humaine, encore vive, dans les années étemelles, de peur qu'elle ne s'obscurcisse avec les organes, et, comme eux, ne se surcharge de terre. L'âge pour vous va venir; votre rire aimant sert, moins gracieux, votre front se dépouillera davantage; ses cheveux, à elle, blanchiront, chaque tin d'année y laissera sa neige. Réfugiez- vous d'avance oii rien ne vieillit! Faites que, nonobstant l'appesantissement des membres et la déformation des traits, le temps qui accablera vos corps rende à mesure vos âmes plus allégés. La vieillesse, qui vient après les délices sacrifiées de la dernière jeunesse, retrouvera jusqu'au bout le torrent de l'invisible sève, et se sentira tressaillir aux approchesdu printemps éternel. Deux êtres qui ont vécu l'un pour l'autre avec privation, désintéressement, ou expiation et repentir, peuvent s'entre-regarder sans effroi, malgré les rides inflexibles, et se sourire, jusque sous les glaces de la mort, dans un adieu attendri.
La colère, a-t-on dit, est comme une meule rapide de moulin qui broie en un instant tout le bon froment de notre âme. Au sortir de ces scènes de violence avec madame R., m'en revenant seul, plus broyé dans mon cerveau que si une roue pesante y avait passé, le cœur noyé de honte, j'allais, je me livrais à tous les étourdissements qui pouvaient déplacer la douleur et substituer un nouveau remords au premier. Ainsi, par un enchaînement naturel en ce désordre, la colère me renvoyait tout vulnérable .aux volupt-ïs, lesquelles, m' endurcissant le cœur, y augmentaient un sourd levain de colère. On a dît que les dissolus sont compatissants, que ceux qui sont portés à Tiocontinence paraissent d'ordinaire chatouilleux et fort tendres à pleurer, mais que les âmes qui travaillent à demeurer chastes n'ont pas une si grande tendresse. Cela ne contredit nullement, mon ami, ce que je vous dénonce de l'endurcissement et de la facilité de violence qui suit les plaisirs. Saint Augustin compare ces fruits étranges d'une tige amollie ans épines des buissons, dont les racines sont douces. Saint Paul, comme l'a remarqué Bossuet,range sur la même ligne et tout à cAté les hommes sans bienveillance, sans chasteté, les cruels et les voluptueux. Je ne parle pas ici des femmes pécheresses et des samaritaines qui gardent plus souvent à part des fontaines secrètes de tendresse et de repentir. La sagesse païetme exprimant la même liaison de famille entre les vices en apparence contraires, s'écrie par la bouche de son Marc- Aurèle : « De quelles voluptés les brigands, les parricides et les tyrans ne firent-ils pas l'essai I » C'est qu'en effet il n'y a jamais dans le voluptueux qu'un semblant de compassion, une surface de larmes. Ses yeux se
ÏW VOLUPTÉ,
mouillent aisément avatil te plaisir; ils étincellent et s'enduisent d'une vague nitescence; on croirait qu'ilva tout aimer. Mais prenez-le au retour, sitôt son désir éteint, comme il se ferme! comme il redevient sombre! la couche brillante du dégel s'est rejointe au glaçon. Tandis que l'homme chaste et sociable, bon à tous Ie& instants, d'une humeur aimante, désintéressée, d'une all^resse innocente qui s'exhale jusque dans la solitude, et qui converse volontiers avec les oiseaux du ciel, avec les feuilles frémissantes des bois, le voluptueux se retrouve personnel, fantasque comme son désir, tantôt prévenant et d'une mobilité d'éclat qui &scjne, tantôt, dès qu'il a réussi, farouche, terne, fuyard, se cachant, comme Adam après sa chute, dans les bois du Paradis, mais s'y cachant seul et «ans Eve. C'est qu'il a prodigué dans un but de plaisir rapace ce qui devait se répandre en sentiments égaux sur tous; il a dépensé en une fois, et à mauvaise lin, son trésor d'allégresse heureuse et de fraternelle charité; il fuit de peur d'être convaincu. Oh I dans ces jours d'abandon et de précipice, qui dira les fuites, les instincts sauvages, la crainte des hommes, oii tombe l'esclave des délices? Qui dira, à moins de l'avoir rencontré à l'improvisle, l'expression sinistre de son front et la dureté de ses regards? Souvent, an soir de ces heures flétries, ayant envie pourtant de me remettre, de me réhabiliter à mes yeux, par quelque convwsatioB 06 l'esprit se mêlât, je me dirigeais vers une maison amie; puis, arrivé à la porte, je m'en proposais une autre, n'osant monter dans la première; et j'allais, je revenais de la sorte vingt fois sans entrer nulle part, sans plus ttavoir où j'en étais', me rebutant à chaque seuil, tant l'humeur en ces moments est plus farouche, tant la volonté plus vacillante !
Cependant, à torce de dispersion et de récidive, j'en étais venu à un sentiment profond d'épuisement et
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d'arrêt. Il y a ud moment, en nous, plus ou moins h^ié par l'emploi que nous faisons de notre jeunesse, un moment où sur tous les points de notre être une voix intérieure s'élève, où une plainte universelle se déclare. Ce premier bolà retentit dans l'oidre de l'esprit comme dans la région des sens. Tout système d'idées qui se présente ne nons entraîne plus alors dans son tourbillon; la seule vue d'une femme belle ne nous arrache plus à nous-môme. Dès le jour oii ce double retard a commencé en nous, notre première jeunesse est passée: elle fait semblant de durer quelque temps, de monter eacore, mais en réalité elle décroît et se retire. Si nous sonmies sages, même ne l'ayant pas toujours été, c'est le montrât de prendre le dessus et de nous affermir. Le temps des entraînements et des anathèmes n'est plus; notre verdeur tou me à la maturité. Les coursiers effrénés s'apaisent ; on les peut, vigoureux «icore, appliquer au labour. Mais si l'on viole ce premier avertissement naturel que nous suggère la Providence, si l'on passe outre et qu'on étouffeen soi le murmure intérieurd'universelle lassitude, on se prépare des luttes plus désespérées, des chutes plus perdues, un désordre plus aride. Ce sentiment mélancolique est affaibli, que je vous ai dit éprouver autrefois quand je m'en revenais, le soir, à travers les vastes places et le long des quais blanchis de la lune, je ne le retrouvais plus dès lors, mon ami. Le beau pont de fier oii j'avais passé dans l'après-midi, triomphant, bruyant, et sonnant du pied comme Capanée, me revoyait, le soir, tête baissée, trMiumt mes pas, avec une âme aossi en déroule et anéantie que celle de Xercès quand il repassa son Hellespont. La sérénité de l'air, l'écbarpe de vapeur du fleuve mugissant, la ville dans sa brume de pâle azur, tout cet éclat sidéral qui ensemençait sur ma tête 1^ champs de l'infini, tout n'était pour moi qu'une fantasmagorie accablante dont le sens m'échappait; m»
ternepruneUe ne voyait dans cette légion de splendeurs que des falots sans nombre, des lanternes sépulcrales sur une voûle de pien-e.
Rendu pourtant au sentiment de moi-même par 'excès de mon néant , je méditais quelque grande j'éforme, une fuite, une retraite loin de celle cité de péril. J'étais tenté de m'aller jeter aux pieds d'un prêlre pour qu'il me tirât de mon abaissement. Je sentais que le frein qu'il m'eût fallu, je ne pouvais me rattacher moi-même. Mais, en y songeant bien, je vois qu'alors il y avait de la honte à mes yeux de ma propre dégradation plus encore que du remords devant Dieu. Car, au lieu d'aller droit à lui dans cet état humilié, et tout ruisselant de cette sueur qu'il aurait parfumée peutêtre d'une seule goutte de sa grâce, je me disais : Attendons que ma jeunesse soit revenue, que mon front soit essuyé, qu'un peu d'éclat y soit refleuri, pour avoir quelque chose à offrir à ce Dieu et à lui sacrifier. Et dt:s qu'un peu de cette fleur de jeunesse me semblait reparue, je ne la lui portais pas.
Au plus obscur de la mêlée intérieure, trois êtres distincts se détachaient toujours. Rentré chez moi, près de mon poêle bizarrement construit en autel, tournant le dos à ma chandelle 'oubliée, le front collé au marbre, je restais des heures avant de me coucher, dans un état de demi-veille, à contempler (oui un torrent de pensées sorti de moi-même, et dont le flot monotone rongeait de fatigue mes yeux à demi fermés. Par degrés les trois êtres mystérieux m'apparaissaient alors dans ma nuit, et voici sous quelle l'orme la plus familière cette vision se dessinait : — J'étais seul, par une lueur crépusculaire, seul dans une espèce de lande déserte, dans ce carrefour de forêt que je vous ai dit. Le carrefour peu à peu devenait une bruyère connue, réelle, ou dont j'avais du moins une vague réminist?ence, la bruyère de Couaën ou de la Gasline. Trois
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femmes, toutes les trois pâlissantes, sans se donner la main, s'approchaient de moi. Si je regardais l'une d'elles, elle se mettait à rougir, et les autres pâlissaient davantage; si je m'avançais vers l'une, assez près pour lui dérober la vue des deux autres, ces dernières se mettaient à défaillir et à mourir, j'étais forcé de me retourner à leur plainte. Si je me replaçais au milieu sans plus m'approcher d'aucune, évitant même de les regarder en face, elles pâlissaient toutes les trois ensemble, de manière à me faire p&lir avec elles et à me tarir le sang de chaque veine dans leur mutuel évanouissement. Une lente brise, s' élevant alors des joncs et des genêts, petite et frissonnante, sèche, ayant du froid et de l'odeur de la mort, répétait à mon oreille confuse un son qui signifiait à volonté Luc>/, fferminie, Amélie; je ne savais lequel des trois noms m'était suggéré dans la ténuité de ce soupir, et mon mal s'en augmentait, et tous nous nous fondions en défaillance comme après un jeûne excessif ou un philtre affaiblissant, lorsque soudain, mes genoux ayant fléchi d'euxmêmes, une idée de prière entra dans mon cœur. Agenouillé du côté de ia plus lumineuse des blanches figures, du côté de celle que vous devinez, mon ami, mais cette fois, regardan t le ciel, je priais donc, je priais pour toutes les trois, je demandais que l'une fut guérie, que l'autre oubliât, que l'autre se souvint; et, la ferveur s'en mêlant, voilà que je revis bientôt dans une éclaircie de nuées le reflet transfiguré des trois images, on plutôt les réalités dont ces images d'en bas n'étaient que l'ombre. Celle vers laquelle j'étais tourné, et que je regardais alors dans l'azur, s'avançant vers moi, m'offrait de la main comme une branche verdissante, et les autres, en reculant avec lenteur, semblaient lui sourire et me pardonner, et la petite brise de terre, qui soupirait les trois noms, était devenue une symphonie des Anges; mais un seul nom, le plus doux des trois, le
SDO yOLOPTE.
plus céleste y domiiiaii, comme s'il eût été chanté dans lessphèi-es, sur des milliers de lyrest...
Un jour, au matin, étant allé chez madame de Cursy, je lusune lettre de Blois qui venait d'arriver à l'instant même. Madame de Couaën y avait mis un mot decompliment pour moi à laân. Sa lettraentière exprimait un sentiment de résignation, de calme, de bonheur possible jusque dans la souffrance. Après ce mot de souvr nir à mon intention, elle ajoutait: KOites-lui,ma bonne ' tante, vous qui savez si bien la douceur de l'acceptation volontaire, dites-lui ce que le cœur pieux gagne en bonheur à une vie simplifiée. * — Oui, je voulais sim* plilîer ma vie, en accepter les ruines récentes, en rétablir les fondements en un lieu haut et sacré, d'où l'étoile du matin s'apercevrait à chaque réveil. Rentré chez moi dans ces pensées, j'y trouvai précisément une lettre de mon aimable et mondain ami, qui m'écrivait de aa terre oti il était retourné. De soudaines catastrophes avaient bouleversé sa passiou, jusque-là trop embelKe ; la bise du malheur ramenait à Dieu cette aile longtemps légère. Il me donnait des nouvelles de mademoiselle Amélie, sa voisine de campagne, qu'il avait vue depuis peu, et qui l'avait frappé par un redoublement d'abnégation et de constance ; madame de Greneuc était deveiHie plus infirme, et mademoiselle Amélie ne la quittait pas. — Après quelques regrets sur ses propres années, dissipées si loin des devoirs : a Mon ami, ajoutait il, • croyez-en un naufragé des passions, relirez-voua & < temps de ces sirènes. Il est des époques, les prin- « temps surtout, les premières brises dans la foréE, ou « toutes les âmes que nous avons aimées et blessées « reviennent à nous; elles reviennent dans les feuilles, « dans les parfums de l'air, dans l'écorce aux gerçures K saignantes, qui simulent deschifi'res ébauchés; elles a nous assiègent, elles nous pénètrent; notre cœur est n en proie par tous les points. Pauvres âmes, rous éles
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« bien vengëes I Oh 1 que d'essaims amers, que de nuées « étouffantes! que de Didons s'enfuyant taciturnes par a les bosquets I toutes mes allées sont peuplées d'Om* a bres. n
Cet élan de douloureux conseils s'ajoutant à la sobre et sainte parole de madame de Gouaén, cette rencontre précise de deux avis venus de si loin à la fois, me parut un signe non équivoque. Vous permettiez, 6 mon Dieu, que cet ami si cher, qui m'avait servi de modèle trompeur en quelques endroits de ma cbute, fût un des instruments de mon retour; vous lui aurez tcnn compte, daiis votre miséricorde, de ce commencement de correction qu'il a opérée en mon cœurt J'étais allé la veille chez madame R.; je résolus d'y être allé pour la dernière fois. Le lendemain matin, je lui écrivis qu'elle ne s'étonnât pas de ne me point voir, qu'une affaire imprévue me retiendrait sans relâche tous lesjours suivants; elle me répondit à l'instant même, avec inquiétude; elle envoya auprès de moi s'informer de ma santé et du motif, le fus poli dans mes réponses, mais j'éludai; je parlai vaguement d'une brusque circonstance survenue, d'un voyage probable en Breta^e. Elle comprit alors, elle n'écrivit plus; je ne la revis pas. M. R., s'il lut mes lettres, à quelques mois que j'y laissai percer,dut croire qu'un accès de dévotion m'avait pris, et put s'expliquer par là cet évanouissement bizarre. Madame R. sortait peu, et, à moins desecousse artificielle, vivaitvolontiers tout le jour dans ses tièdes ennuis; j'évitai sa rue, son quartier, les promenades oîi je savais qu'elle s'asseyait quelquefois; je ne l'ai jamais depuis rencontrée, — non, — pas même au jour tombant, pas même dans l'incertitude de l'ombre 1 Plus tard, deux ou trois ans après, il me revint que M. R. avait obtenu un haut poste dansla magistrature. Une fois{j'étais prêtre déjà), une personne bavarde, que j'avais connue chez eux, et qui me parla, en m'abordant, comme si je n'avais cessé de les voir
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chaque matin, après m'avoir demandé de leurs nouvelles et s'être étonnée de mon ignorance, m'apprit que leur union intime s'était tout à fait resserrée, et qu'elle avait eu un lils qui faisait sa joie.
Lorsqu'on rencontre, après des années, des personnes qu'on a perdues de vue dans l'intervalle, et q^ii avaient un père, une mère, une épouse, des enfants chéris, on hésite à leur en demander des nouvelles, on craint de provoquer une réponse morne, un silence; et si on le fait à l'étourdie.onse heurte bien souventàdes tombes. Mais même lorsqu'on sait que les êtres ne sont pas morts, on doit hésiter, après de longues absences, à interroger les amis sur leurs amis; car presque toujours cesamiliés, qu'on a connues vivantes et en fleur, ont eu chance de s'altérer et de mourir. Un remue en celui qu'on interroge un passé flétri; d'un mot, on fait crier les griefs, les fautes, les haines, tout ce qui dormait sous des cendres; on rentr' ouvre aussi des tombes.
Ainsi j'allais simplifiant, élaguant coup sur coup les empêchements de ma vie. Mais était-ce assez de retrancher des branches demi-mortes, si je n'avais la force d'en repousser de nouvelles et de propres aux fruits excellents?
En rompant avec madame R-, je rompais avec toutes ces liaisons éphémères du monde que je n'avais cultivées qu'à cause d'elle. Mon premier sentiment, une fois la résolution bien prise et mes réponses dépêchées, fut une expansion d'allégement infini et de délivrance. Je sortis durant deux jours entiers, me promenant parles jardins, dans les allées fréquentées ou désertes, avec un rajeunissement de gaieté et un singulier goût à toutes choses, comme le prisonnier qui retrouve l'espace libre et l'emploi des heures errantes. Il se mêlait, je le crois bien, à ma joie une pointe suspecte et l'assaisonnement d'une vengeance accomplie. Mais cette première vivacité sans but, cette blanche mousse del'âme que l'in-
stant du vide avait fait jaillir, s'étant vite évaporée, je me retrouvai, avec mon fonds, en présence de moimême. Le second mo-ment fut moins vif que le premier. C'était du calme encore, mais du calme sans sérénité, sans ciel entr'ouvert, du calme comme j'en éprouve à riieure où je vous écris sur cette mer qu'hier agitait la tourmente. Les vents sont tombés, mais les vagues, par leur impulsion acquise, continuent de battre, lourdes, troublées, clapotantes; c'est un calme épaissi, nauséabond. J'éprouvai quelque temps cela après la passion tombée de madame R.; les vagues détendues de mon âme s' en tre-heu riaient pesamment.
Vous fûtes mon recours en cette pesanteur, 6 Main qui seule apaisez les flots 1 J'entrai plus avant dans la disposition réparatrice où jem'étais essayé bien des fois. Mais ce ne fut pas sans beaucoup d'alternatives et de vicissitudes encore. Comment vous les peindre, mon ami ? Plus d'une année, à partir de ce moment, se passera pour moi dans une succession irrégulière de grÉle et de soleil, d'aridité et de fleurs; la moisson, que j'aurai vue verdissante, rétrogradera ; épis naissants, boutons éclos, seront en une nuit coupés sur leur tige. Que d'efforts avant d'atteindre à ce vrai printemps des justes sur la terre, printemps qui n'est guère lui-même qu'un mars inégal et orageux 1 Je ne vous égarerai pas, mon ami, dans l'inflnité de ces altfirnatives; je ne vous en marquerai que les principaux ensembles. Promettez seulement que vous ne vous lasserez pas trop de ces pauvres oscillations d'une âme; souvenez-vous des vôtres t Concevez espoir et courage, en voyant une telle faiblesse, qui pourtant n'a pas péri.
J'avais occasion de rencontrer au petit couvent un ecclésiastique respectable, qui, sans être supérieur en lumières, ne manquait aucunement de solidité ni d'agrément dans l'esprit; mais c'était surtout un bomme de pratique et d'onction. L'idée du bien à faire et de la
eharité active m'arriva principalement par lui. II était rentré en France vers 1801, et avait fort connu en Angleterre l'abbé Carron, sorti comme lui de Rennes. Il s'entretenait fréquemment de cette vie édifiante avec madame de Cursy, qui avait également connu M. Carron à Rennes, avant la Révolution. Les longs récits, que tous deux à l'envi faisaient de ce saint prêtre, influèrent beaucoup sur moi. Le plus direct remède, le seul, aux, passions invétérées, c'est l'amour chrétien des hommes. La miséricorde et l'amour sont le redressement des deux excès contraires, la guérison souveraine de tout orgueil comme de toute volupté. La miséricorde od le pardon de l'injure est l'orgueil dompté, l'amour est la volupté rectifiée; le mot divin de Charité les comjHend l'un et l'autre.
L'abbé Carron, sur ieqnel j'interrogeais tour à tour madame de Cursy et le bon ecclésiastique, était une de ces natures merveilleuses que Dieu a douées, dans sa prédilection, du don instinctif de Taumône, de la prière et du soin des Âmes; un rejeton r^euri de cette donce famille des saint François de Sales, des saint Vincent de Paul et des Bourdoise. A une grande simplicité de doctrine, à une candeur d'enfant qui se trahissait v(^ontiers en rire d'innocence, l'abbé Cairon unissait un sens particulier de spiritualité et des grâces extraordinaires qu'il dérobait humblement en son coeur. Voici poartast deux sui^>renantes histoires qu'il avait été amené à raconter, dans un bot fructueux, à l'ecclésiastique de qui je les tiens. Un jour, avant la Révfdution, k Rennes, ^nt vicaire dans l'une des paroisses de cette ville, il fut arrêté au sortir de l'église, vers l'heure du soir, par une jeune fille inconnue, qui lui demanda de la vouloir confesser. Il était tard; l'élise allait fermer; il lui dit de revenir le lendemain : «Non pas, répondit-elle; qui sait, dunain, si je voudrai encore ? > 11 la confessa donc, et le résultat de cette confession fiit de retirer la jeune
fille du désordre où plusieurs hommes considérables l'avaient entraînée; l'abbé Garron la mit à l'abri de toutes poursuites dans un couvent. Peu de jours après, on vint le chercher un soir pour porter le viatique à un mourant; mais il fallait se laisser conduire sans s'inquiéter du lieu ni du nom. Le prêtre, muni de son Dieu, obéit. Arrivé à une maison de grande apparence, on l'introduisit sans lui parler, à travers une série d'appartements, jusqu'à une chambre où se trouvait un lit aux rideaux fermés, qu'on lui désira; et puis l'on sortit, le laissant seul. Alors seulement il s'approcha du Ht, et, entr'ouvrant les rideaux, découvrit un corps étendu, sans vie, avec une arme à côté. Il crut qu'on l'avait appelé trop tard, et, sans s'efforcer de pénétrer le mystère, il attendit en récitant les prières des morts, qu'on vînt le reprendre et le reconduire. A la fin plusieurs personnes entrèrent, et il leur dit ce qui en était. Mais, à cette vue, le bouleversement de ces hommes fut extrême; ils tombèrent éperdus à ses genoux, lui confessant que c'était àsa vie qu'ilsen avaient voulu; qu'ils étaient les séducteurs de la jeune fille soustraite par lui à leurs plaisirs, et que le mort, l'instant d'auparavant en pleine vie, ax'ait eu dessein de le frapper d'an conp quand il se serait approché. Sous l'effroi de la divine sentence, ils ^ jetèrent à la Trappe.
Un autre jour, étant au confessionnal, occupé d'un pénitent dont il espérait peu, l'abbé Carron, après son exhortation faite, poussa assez brusquement la planche de la ^itle, daas l'idée qu'il n'y avait rien à taire de cette âme pénible eit rebelle. Hais, en ouvrant la planchette de la grille opposée, il entendit une voix qui lui adressait ces mots : « Je ne viens pas pour me confesser, mais pour vous dire que, quelles que soient la secheresse et la difficulté d'une âme, il n'est pas permis d'en désespérer, et qu'elle a droit de retoiir à Dieu. ■
L'abbé Carron avait lui-même rapporté ce fait au bon
ecclésiastique.
L'ecclésiastique avait encore appris, non pas de l'abbé Carron, mais d'un de ses pénitents les plus dignes, ancien officier de l'armée de Condé, M. de Rumédon, que celui-ci, étant à Jersey et se confessant pour la première fois au saint prêtre, se trouva tout d'un coup saisi, pendant l'exhortalion finale, d'une rêverie involontaire; î'îlbbé Carron, interrompant alors le fil de l'exhortation, lui dit : H Pourquoi pensez-vous ainsi à telle et telle pensée? » et il lui désigna les points précis de sa distraction.
Ces merveilleuses histoires, que je me faisais redire dans toutes leurs circonstances, et qui s'entremêlaient , aux détails de l'infatigable charité et de cet art d'aumône qui était le génie propre à l'abbé Carron, trouvaient en moi une âme docile, heureuse de les admettre. J'estimais tout simple et légitime qu'il en advint de la sorte à ces natures bienfaitrices, que n'arrêtent, dans leur essor vers le bien, ni les murailles des cachots ni les distances. Le sillon qu'elles tracent s'illumine sous leurs pas, me disais-je, tant elles ont déjà l'agilité de l'ange. L'invisible doigt écrit des lettres mystérieuses dans chaque vie; mais il faut un certain jour céleste, un certain degré d'embrasement, pour que ces lettres se déclarent. Un miracle, ce n'est que cet éclat inopiné des lettres, d'ordinaire obscures. Dès mes précédentes excursions philosophiques, j'avais appris à reconnaître, dans le théosopbe Saint-Martin, au milieu d'un encens perpétuel d'amour, de mystérieux rapports, des communications d'esprit à esprit, une vue facile à travers les interstices et les crevasses du monde visible. Toutes ces parcelles d'au delà me revenaient, et m'avertissaient que ce n'était qu'attente et vestibule en cette demeure; je m'élevais à la signification chrétienne des choses. Nunc videmus per spéculum in œnigmate.
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l'ar une singulière coïncidence que je ne puis omettre ici, le saint abbé Carron dont je vous parle, et qui, tout absent qu'il était, devint un de mes maîtres spirituels, je ne l'ai vu qu'une fois dans ma vie, mais je l'ai vu en ce cul-de-sac même des Feuillantines, près de la maison où nous nous entretenions de ses œuvres. C'était en 4815, je crois, aussitôt après les Cent-Jours; il arrivait d'Angleterre. Un prêtre de ses amis, peu connu alors, depuis bien illustre, l'abbé de La Mennais, était logé avec lui. Ils ne se quittèrent presque plus jusqu'à la mort du vieillard. Ainsi l'aumône et la doctrine s'étaient rencontrées; l'éloquence tenait embrassée la miséricorde.
Il y a des hommes que Dieu a marqués au front, au sourire, aux paupières, d'un signe et comme d'une huile agréable; qu'il a investis du don d'être aimés 1 Quelque chose à leur insu émane d'eux, qui embaume et qui attire. Ils se présentent, et à l'instant un charme alentour est formé. Les savants sourcilleux se dérident h leur nom et leur accordent de longues heures de causerie au fond de leur cabinet avare. Ceux qui sont misanthropes font exception en leur faveur, et ne disent qu'à eux leurs griefs amers, leur haine des hommes. Les filles désordonnées les aiment et s'attachent à leur manteau pour ne les avoir vus qu'une fois; elles les supplient à mains jointes de revenir ; c'est un attrait qui n'est déjà plus celui du mai , elles semblent leur crier : Sauvez-moil — Les femmes honnêtes envient leur commerce; les mondaines et les volages sont pour eux tout indulgence et touchées d'une sorte de respect. Ils entrent dans les maisons nouvelles, les enfants aprèn quelques minutes courentvolontiers entre leurs genoux. Les confidences des malheureux les cherchent. De nobles mains et des amitiés qui honorent leur arrivent de toutes parts, et des offres de jeunes cœurs à guider et des demandes de bon conseil. Obi malheur au ser-
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viteur chargii de ces dons, malheur, s'il en use, je ne dis pas pour tromper, pour séduire et tiahir (celui-)à est infâme), mais s'il en use au hasard et à son vague plaisir, s'il ne &il pas fructifier au service de tous ce talent d'amour, s'il rentre tard au palais du Maître, sans ramener derrière lui une longue file priante et consolée !
Je me représentais cela à moi-même après ces entretiens où l'abbé Carron m'élait apparu à la tète de son troupeau de malades et de pauvres; dans les vœux ardents que je faisais de suivre de loin sa trace, mon visage s'arrosait de larmes abondantes. Ce don précieux des larmes m'était revenu. Je l'avais fort perdu, mon ami, durant celte précédente année de dissipation, de mant^e frivole, de poursuites obstinées et de tiraillements. Ces sortes d'inquiétudes, a dit un Saint, font disparaître l'inestimable don avec autant de facilité que le feu fuit fondre la cire. Hais quatre ou cinq jours après )a rupture avec madame R., me promenant seul, sous une brume intérieure assez abaissée, je sentis tout- d'un coup comme une source profonde se délier et sourdre en moi; mes yeux s'épanchèrent en ruisseaux. Le» pures scènes de Couaén, les commencements de l< Gastine et les Mondes abeilles qui ^'envolaient à raoQ approche, aux haies du verger; mon enfance surtout, la maison de mon oncle, ma fenêtre en face des longs toits rouilles de mousse, et les visions dans l'azur, tout ce qu'il y a eu de virginal et de docile à travers mes jours, me fut rendu. J'eus l'avant-goût de ce que peut être l'élernelle jeunesse, l'enfance perpétuée d'uae itms dans le Seigneur.
Ijorsque j'étais ainsi content de mes journées, auxquelles je mêlais d'antiques lectures et les fleurs incomparables des déserts, je venais plus souvent cHet madame de Cursy, qui jouissait de me voir si heureusement changé, bien qu'elle n'eiit jamais su la profon-
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deur de mon oubli. Je suivais mon sentier, tout en lisant le long des buis de son étroit jardin, comme SalomoQ enfant s'étudiant à la sagesse parmi les lys magniâques des vallées. Si elle écrivait à Blois, je la priais de rendre témoignage à mon sujet, d'annoncer que je simplifiais ma vie. L'idée qu'elle le luisait était déjà une récompense. Vous ne me reprocbiei pas ce mouvement de joie sensible qui se sanctiâait à votre crainte, ô mon Dieu t
Mais je n'ai pas dît encore les bises et les grêles qui m'assaillaient avant d'en venir U, ou qui me frappaient au plus beau de mon espérance. On ne pacifie pas d'un coup ce qu'on a si longtemps déchainé. Il y avait des jours pour moi sans liais<Hi avec ce qui précédait, et qui remettaient en question tout l'avenir, de ces jours mauvais dès le malin, et qui font croire fermement au mal et au Tentateur. J'ai raremeat pris les cboses, mon ami, par le cOté lugubre, par l'aspect de l'enfer et de Satan, par les griDcemests, tes rages et les flammes : c'est plutôt le bien, l'amour, l'attraction croissante y&ts le Père des êtres, le tremblement modeste des Ëlus, la tristesse à demi consolée de la pénitence, c'est cela surtout que j'aime me proposer comme image et que je voudrais imprimer au monde. Mais pourtant le mal n'est pas chassé de nos os; l'antique corruption nwis infecte encore, et si nous la croyons vaincue, elle nous fait ressouvenir d'elle. On s'est coucbé dans la prièce avec le soleil; on a vécu, durant des semaines, d'un miel et d'un froment à souhait préparés; on a goûté ces états délicieux de l'esprit que procurent les demijoumées de jeûne; — et voilà qu'on se réveille en gaieté folle, en soif ardente, proférant comme spontanément des mois blasphématoires, impies. Entre les nombreux démons, les anciens Pères en distinguent un qu'ils appellent VavanC'Coureur, parce qu'il accourt dans un rayon tenter les âmes à peine éveillées, et qu'il descend