I . . .,C(X)>^li
VOLOPTÉ. 301
lërôme, on se roulerait à quelques pas de là sur le sable embrasé, et l'on rugirait comme un lion, à l'idée des dames romaines! Mais on est en pleine Rome; on Ta par la ville, sur les ponts sans ombre, à travers les places abandonnées que torrélie une pluie de feu. On essuie le soleil du midi, le trouvant trop tiède encore au prix de la brûlure intérieure; on le déSe de nous la Mre oublier, et on ne rentre enfin que brisé, ruisselant, heureux de se sentir hors de toute pensée, — Et cette rentrée n'est que d'un instant ; après quelque répit et assoupissemept d'un quart d'heure, des formes robustes, épaisses, délices des prétoriens, violentes, des formes qu'on n'a vues qu'une fois à peine, il y a un an, deux ans peut-être, et qui nous ont ou rassasiés alors ou même déplu, nous reviennent dans une âpre et aride saveur. C'est là un des mallieurs des anciennes chutes. Il semble qu'une fois vues et quittées, ces femnies s'oublient, n'excitant chez nous aucun amour. ErreurI Elles laissent dans les sens des traces, des retours bizarres qui se raniment à de longs intervalles ; on veut à un moment tout retrouver. Rien n'anéte plus : l'échec des premières impressions de ce jour a déjà compromis en nous le sentiment de la chasteté commencée; on précipite le reste; on défait en une fois toute sa vertu, on gâte à plaisir tous ses bonheurs.
Et que devient jusqu'au bout cette semaine ainsi entrecoupée d'un torrent, et sur qui l'avalanche a croulé? Comment, le lendemain, reprendre le livre entr'ouvert à la page oii notre crayon avait noté quelque ascétique sentence, à l'endroit où le Sage nous dit d'attacher les préceptes du Seigneur comme des anneaux d'or à nos doigts, pour les voir toujours; où saint François de Sales npus entretient de la chasteté, ce lys des vertus, et de sa belle btancbeur? Ces semaines-là se terminent donc en mille serpents épars ou chiens aboyants, comme le ventre de la Sirène. Une petile fille de cinq
ans, à qui l'on disait qu'elle gâtait ses dents à force de sucreries, fit celte réponse : « Oh I ces dents-là tombent, je me corrigerai quand j'aurai des dents neuves.» Nous sommes tous plus ou moins comme cet enfant ^ul moindre échec, à la première chute, nous poossonsà bout notre défaite ; nous attendons des jours neuÈ, nous nous fixMis de solennels délais avant de nous remettre : — Pâques, — Noël, — la semaine prochaine. Nous passons bail avec nos vices, et renouvelons sans cesse les termes, par égard pour l'hôte impur- Nous taisous comme l'écolier en désordre, qui salit d'autant plus le cahier qu'il achève, qu'il se promet de mieux remplir le cahier suivant.
Hais le Tentateur ne descendait pas toujours glorieux ou furieux, emportant mon âme sur le char du soleil, la roulant dans l'arène brûlante; il se glissait aussi le long des traces plus résen'ées, dans le fond de cette vallée de la Bièvre qile je remontais un livre à la maûi« ou par delà Vanvres, doux, silencieux, sous le nuage de mes rêveries. Sachoiis reconnaître et craindre les moindres nuages.
Il y avait d'autres jours où, sans préambule, sans nuage et sans ardeur, il me surprenait comme un voleur en embuscade, comme l'ennemi sauvage, couché à terre, qu'on prendrait de loin pour une broussaQle, et qui se relève inopinément.
Il y avaitdes jours encore oti, s'emparant avec adresse de ma joie ingénue, qui naissait d'une conscience meilleure, il me dissipait insensiblement et m'envoyait, une touffe de violettes à la main, jouer et m'égayer à travers les périls, comme d .ns la rosée, et regarder nonchalamment ou vivement chaque chose, comme d'un balcon ; mais il me laissait rentrer sain et sauf, de manière que, la fois suivante, je me crusse invulnérable.
Quelquefois, il se couvrait du manteau du bon Berger,
TOLOPTÉ. 903
et me conseillait, dès le matin, des courses d'amitié ou d'aumône, x Ce démon particulier, dit quelque part un des Pètes dans Cassien, nous suggère d'honnêtes et indispensables visites à des frères, â des malades voisins ou éloignés. Pour nous tirer dehors, il sait nous indîquerde pieux devoirs à remplir; qu'il faut cultiver davantage ses proches; que cette femme dévole, sans &imille, sans appui, a besoin d'être visitée, et réclame nos soitis; que c'est une œuvre sainte de lui procurer ce qu'elle n'attend de personne au monde, si ce n'est de nous; que cela vaut mieux que de rester inutile et . sans profit pour autrui dans sa cellule. > Et de même il me suggérait, dès le matin, des visit«s de pauvres ou de personnes respectables, par delà des quartiers distrayants qu'il me fallait côtoyer.
Car, dès ces t^nps-là, mon ami, je tâchais surtout de me guérir de l'égoïsme des sens par le spectacle des misères vivantes, sachant que rien n'est plus opposé au génie de la volupté que l'esprit de l'aumône. ïdais combien de fois, au plus fort des meillcurefl résolutions, jurant d'épargner jusqu'au moindre denier pour la bonne œuvre samaritaine, et m'en revenant de quelque visite, les yeux encore bumides de larmes et dans le murmure du nom en mémoire duquel je voulais édifier ma vie, combien de fois il suffisait d'un simple hasard pour tout renverserl Et je retombais du degré trois fois saint de serviteur des pauvres, de ce parvis d'albâtre et de porphyre oii Jésus lave leurs pieds, dans l'ignominie des plaisirs. Nous ne sommes rien sans vous, ô mon Dieu ! La charité, sans le canal relier de la piété, est comme une fontaine dans les sables, qui vite y tarit.
Et pourtant quelles émotions comparables i celles de la pure charité, une fois qu'on en a ress^ti la fraîcheur, et contre quelles autres les devraiton échanger? Voici une de ces joies naïves que l'abbé Garron avait
racontées à l'ecclésiastique, une des joies qui faisaient époque dans sa vie, et qui, par transmission, ont lait époque dans la mienne. Je m'en souviens toujours, d'abord, quand je veux me figurer quelque chose de la félicité empressée, légère, toute désintéressée, des Anges. Pendant les premiers temps qu'il était vicaire i Rennes, M. Carron fut appelé dans une famille tombée par degrés d'une ancienne opulence au plus bas de la détresse. Les ressources dont il pouvait disposer-étaient modiques, insuffisantes; ses relations dans la paroisse . étaient encore très-resserrées. En s'en revenant, il songeait au moyen d'appeler à l'aide quelque autre bienfaiteur plus efficace. C'était un jour de Vendredi-Saint : il avait entendu parler, la veille, d'une personne étrangère admirablement bienfaisante, d'un Anglais protestant, établi depuis peu dans la ville. II résolut de lui écrire, et, à peine rentré, il le fit, marquant les principales circonstances de la détresse de cette famille, invoquant la solennité d'une semaine si sacrée à tous les chrétiens, et sans d'ailleurs se nommer. Quelques jours après, étant retourné vers la famille, il s'informa si personne n'était venu dans l'intervalle; on lui répondit que non. Il continua d'y venir de temps k autre, ei crut que cette lettre par lui écrite n'avait eu aucun effet. Il en souffrait un peu néanmoins, et en tirait tout bas quelque réflexion assez chagrine sur le caractère incomplet de cette bienfaisance des hérétiques. Mais, environ un an après, un jour, il entendit par hasard, dans cette famille, prononcer un nom nouveau, et, s'informant de quelle connaissance il s'agissait, remontant de question en question, il vint à comprendre que c'était son riche étranger qui avait fait raison à l'appel, et qui l'avait fait à l'instant même, et dès le jour de Pâques, ayant reçu sa lettre la veille. Hais les pauvres . gens n'avaient osé avouer alors ce surcroît de secours à l'abbé Carron, craignant que peut-être cela ne leralen-
VOLDPTÉ. 305
lit pour eux. La joie de M. Carron, en apprenant que son appel avait réussi, fut immense, et )a plus transportante qu'il eiit jamais eue, disait-il. 11 revint avec des bonds de cœur, en s'accusant d'avoir douté d'un frère, en priant pour sa conversion à l'entière vérité, en ayant foi plus que jamais à l'union définitive des hommes, — Si toutes les histoires merveilleuses sur l'abbé Carron me semblaient presque naturelles, celte dernière, si naturelle, me semblait la plus merveilleuse encore. Mettez en balance un atome de ces joies lumineuses avec celles qui ne sont pétries que de sang et de terre!
Dans les derniers temps du combat, à chaque reprise des obscurcissantes délices, il m'en restait un long sentiment de décadence et de ruine. Pour en secouer l'impression pénible, pour tromper un peu cette fuite précipitée de moi-même et de ma jeunesse, — dans la plaine des environs, à plusieui's lieues alentour, — ou par un ciel voilé d'avril, ayant à la face un petit vent doux et miîrissant, ou par ces jours non moins tièdes et doux d'une automne prolongée, jours immobiles, sans ardeur et sans brise, quand il semble que la menue saison n'ose bouger de peur d'éveiller l'hiver, j'employais les heures d'après-midi à parcourir à pied de grands espaces, et, m'enhardissant ainsi en liberté et en solitude, j'essayais de croire que je n'avais jamais été plus avide, plus inépuisable à tous les vœux et à tout l'infini de l'amour. Je me disais, en frappant du front, comme un jeune bélier, la brise mollissante : — C'est le printemps, un nouveau printemps en moi, qui s'approche et non pas l'hivert — El, en d'autres jours oh rien ne s'était commis, éprouvant jusqu'à la moelle un apaisement profond, un sentiment de tranquillité bien plutôt que de ruine, au lieu d'aquiescer et de bénir, et de reconnaître avec joie que l'âge féroce expirait, au lieu d'être heureux de cette indifférence, pareille se.
i.,<„ ,,,.■■ ,,Goo<^lc
à celle d'AIipe, qui eût laissé régner mon esprit et mon cœur, je me repentais de moi ; je me trouvais moindr» en tace de l'univers, irrité, tiumilié de toute cette poussière des êtres qui voUit dans les nuages, et que mon énergie première se serait crue suffisante à enflamma. (1 y avait des places sur ma téte, où les cbeveax maigri» ne repoussaient guère; il y avait dans moD coeur des vides oii séchaient, comme l'herbe morte, les naturels désirs. Je redemandais la fumée et l'obscurcigaeioei^ intérieur avec l'étincelle inextinguible. J'aurais arraché aux dieux païens et aux fabuleux amants leur breuva^ immortel.
Et puis, un matin, un soir quelquefois, tout se remettait subitement au bien, de même que tout s'était bouleversé sans cause certaine. Le lys des vertus relevaitsa tige, le miel savoureux et calmant distillail sa douceur qu'on ne peut décrire. Après une quinzaine heureuse, quelle lucidité! quelle paixt quelle facilité de vaiDcre t A la moindre pensée suspecte, mes sens eux-mêmes frissonnaient de crainte ; signe excellent, une frayeur profonde traversait ma chair. Je croyais en ces moments k la Grâce d'en haut, comme précédemmeut j'avais cru au mal et au Tentateur.
J'en suis aux mers calmes; j'approche du grand rivage. Encore un peu d'effort, 6 mon âme! — Encore un peu d'indulgence, 6 mon ami ) nous é^appons aux navigations obscures.
Ues études et mes lectures se faisaient chrétiennes de plus en plus. Mais ce n'était pas une élude dogmatique, une démonstration logique ou historique que je me pro* posais; je n'en sentais pas principaleroenl le besoin. La persuasion au Christianisme était innée en moi et coaune
iiiPrt b, Goo<^lc
le snc da premier allaitement. J'y avais été infidèle avec révolte dans mon juvénile accès philosophique; mais ensuite c'avait été ma vie, bien plutôt que mon esprit tit mon cœur, qui en était restée éloi^ée ; toutes les fois que je revenais à bien vivre, je redevenais spontanément chrétien. Si je voulais raisonner sur quelque haute question d'origine ou de an, et d'humaine destinée, c'était dans cet ordre d'idées que je me plaçais naturellement, c'était cet air de la Montagne Sainte que je respirais comme l'air natal. Du moment que les choses invisibles, la prière, l'existence et l'intervention de Dieu, reprenaient un s«is pour moi et me donnaient signe d'elles-mêmes, du moment que ce n'étaient pasde pures chimères d'imagination dans un univers de chaos, le Christianisme dès lors me reparaissait vrai invinciblement, il est, en effet, le seul côté visible et consacré par lequel on puisse embrasser ces choses, y adhérer d'one foi permanente, se mettre en rapport régulier [rite] avec elles, et rendre hommage en chaque pas à teur autorité incompréhensible; il est l'humain support de tout« communication divine. Aimer, prier pour ceux qu'on aime, faire le bien sur terre en vue des ab-, 3^its regrettés, en vue des mânes chéris et de leur satisfaction ailleurs, dire un plus ardent De profundis poar ceux qu'on a un instant haïs, vivre en chaque chose selon l'esprit filial et fraternel, avoir aussi la prompte indignation contre le mal, mais sans l'aigreur du péché, croire à la ^âce d'en haat et à la liberté en nous, voilà tout l'intime Christianisme. Dans mes lectures, les questions théologiques, quand elles se présentaient, m'inquiétaient peu ; je m'appliquais pourtant à les saisir et & les étudier : mais les contradictions apparentes, les excès des opinions humaines mêlées k la puredoctrine, ne me troublaient pas. Il se faisait une séparation naturelle dans mon esprit, un départ de ce qai n'était pas essentiel; la rouille de l'écorce se dépo-
sait d'elle-même. La chute primitive, la tradition éparse et l'attente des Justes avant le Messie, la rédemption par l'Homme-Dieu, la perpétuité de transmission par l'Église, la foi aux sacrements, étaient des points sur lesquels mon esprit ne contestait pas. Le reste qui faisait embarras s'ajournait aisément, ou s'aplanissait encore, à l'envisager avec simplicité, et seulement au fur et à mesure du cas particulier et de la pratique effective. Je ne me construisais donc pas de système. D'ailleurs, les faits de science et de certitude secondaire, les vérités d'observation et de détail ne me paraissaient jamais pouvoir être incompatibles avec les données supérieures ; je croyais beaucoup plus de choses conciliables entre elles qu'on ne se le figure d'ordinaire, et j'étais prêt à admettre provisoirement chaque fait vrai, même quand le lien avec l'ensemble ne me semblait pas manifeste. — Une filie de rois qui, sans être grande théologienne, avait l'esprit très-cultivé et une belle intelligence, mademoiselle de Montpensier, remarque quelque part admirablement, qu'après avoir beaucoup rêvé sur le bonheur de la vie, après avoir exactement lu les histoires de tous les temps, examiné les mœurs et la différence de tous les pays, la vie des plus grands héros, des plus accomplies héroïnes et des plus sages philosophes, elle n'a trouvé personne qui, en tout cela, ait été parfaitement heureux ; que ceux qui n'ont point connu le Christianisme le cherchaient sans y penser, s'ils ont été fort raisonnables, et, sans savoir ce qui leur manquait, s'apercevaient bien qu'il leur manquait quelque chose. Et ceux, au contraire, disait-elle, qui, l'ayant connu. Vont méprigé et n'ont pas suivi ses préceptes, ont été malheureux ou en leurs personnes ou en leurs états. Je me tenais volontiers, mon ami, à des conclusions assez semblables. Je remarquais que tout ce qu'il y a de vraiment heureux ou de bon moralement, dans les actes et dans les hommes, l'est juste en
VOLDPTÉ. 309
proportion de la quantité de Christianisme qui y entre. Ëiaminez bien, en effet, et ce qui semble peut-être d'une vérité vague, dans l'énoncé général, deviendra pénétrant dans le détail, si vous y insistez de près. Cette vérification que j'aimais à faire sur les grands hommes du passé, ou plus directement encore sur les hommes mes contemporains, et sur ceux que j'avais familièrement observés, équivalait pour moi à de bien laborieuses démonstrations historiques de la vérité chrétienne. Je prenais une à une les passions, les facultés, les vertus ; toujours ce qui en était le meilleur emploi et la perfection me ramenait droit à la parole de l'Apiïtre. Je prenais, je prends encore quelquefois un à un dans ma pensée les hommes à moi connus, et, en tâchant d'éviter de mon mieux la témérité ou la subtilité de jugement, je me dis :
Élie est une noble nature, nature tendre sans mollesse, ouverte et facile d'intelligence, élevée sans effort, égale pour le moins à toutes les situations, aumôniëre et prodigue avec grâce. Son abord enchante comme s'il étaif de la race des rois. S'il parle, il est disert ; s'il écrit, sa plume est d'or. Il est chrétien et pratique docilement. Et pourtant à la longue, près de lui, vous sentez du froid, une glissante surface qui s'interpose entre son âme et vous, des jugements l^ers, indifférents, contradictoires, sur des matières ou il s'agit de droit inviolable et d'équité flagrante pour le grand nombre. C'est qu'il a son habileté propre, son plan de prudence insinuante. Il ne s'indigne jamais, il se ménage dans des buts lointains et secondaires ; ou peut-être n'est-ce cliez îui qu'une habitude ancienne, due à son long séjour chez les aimables Pères de Turin. II est chrétien, ai-je dit; mais toutes les fois que dans l'accord de sa belle nature vous tirez un son moins juste et plus sourd, c'est que vous touchez un point médiocrement chrétien.
Hervé est chrétien aussi; il a mille vertus; à l'âge oii
le ciBUr commence à se ralentir, il a gardé la c d'âme et l'abandon de l'adolescence. Lui qu'<m aerùi prêt à révérer, il tombe )e premier dans vos bras, U sollicite aux amitiés fraternelles. Mais d'où vient qu'en le connaissant mieus, en l'aimant de plus «a plus, ponrtant quelque chose de lui voas troable, et par inomenlt obscurcit ce bel ensemble, comme un vent opiniâtre qui écorche la lèvre au sein d'un paysage verdoyant? d'est que son impétuosité dans ses id^es est extrême ; il s'y précipite avec une ardeur qu'on admire d'ab(wd, mais qui lasse bientôt, qui brûle et altère. C'est son seul défaut ; le chrétien parfait n'y tomberait p<»at. Ia chrétien parfait est plus calme qœ cela, surtout dans tes produits de la pensée ; il se défie de l'efficace de te» propres conceptions et de sa découverte d'hier soir touchant la régénération des hommes ; il est plas rassoré sur les voies indépendantes et perpétuelles de la Providence ; il réserve presque toute cette fièvre d'inquî^ad* pour l'œuvre charitable de chaque joumée.
Et cet autre, ce Maurice, également s> bon, si paon» en tout temps, si désintéressé, il croit à une idée supérieure à lui, il s'y dévoue comme à une chose autre qœ lui, il vous convie tout d^abord à vous y dévoua, et il oublie que c'est lui qui a engendré cette idée et qui chaque matin la défait, la refait et la répare. S'il vivait un peu moins en cette plénitude confuse et tourbillonnante qui vous repousse, que serait-il ^non pluséveilU sur lui-même, sinon plus chrétien?
Et s'ils songeaient plus à l'être, y aurait-il à notei chez l'un, avec sa dignité véritable de caractère, o^ie roideurvanileuse et infatuée j chez l'autre, avec ses qualités intègres ou aimables, cette mesquinerie un peu égoïste qui émiette et pointillé, qui retranche à la moindre action ; chez cet autre, avec un fonds généreux, ce propos déshonorant, et qui fait fuir toute divine pensée? Â chaque défaut gros ou petit, mais réel, qu'un
amivouslaisseapercevoir, vous pouvez dire: S'iln'avait pas ce défaut, que serail-il, smon plus chrétien ?
Et si, pensant à tel on tel de vos amis chrétiens, vous étiez tenté de vous dire : « Hais i! est trop mou et trop bénin de caractère, trop crédale et trop simple agneau devant les bommes ; voilà son défaut réel trouvé, il est trop chrétien. » — Détrompez-vous; rérorniez en idée ; ce yger défaut, cet excès de simplicité en lui, raffer- '- miasez ce caractère, aiguisez ce discernement, allumez parfois an rapide éclair de victoire à la paupière de ce docile Timothée ; donsez-lui cette pers^cacité sainte de laquelle l'Apdtre a dit qu'elle est plus perçante que tout glaive, et qu'elle va jusqu'à la division de l'esprit et de l'âme, des jointures et des moelles, des pensées et des inteotions; oui, faites circnler en sa veine, au besoin, ou soufile de l'archange qui combat ; faites aussi que sa, pensée soit assez agile pour courir à travers les cœurs, assez fine pour passer, en quelque sorte, entre la lame Hitérieore du miroir et le vif-argent qui y adhère; ajoatea-Iui tout cela, et qu'il garde ses autres vea-tus, et vous l'aurez encore plus chrétien.
& â ces amis louaUes et bons, ces vivants de notre connaissance que j'aime ainsi à choisir tout bas un à «n, pour les voir confirmer de leurs défauts mêmes la pMole de l'Apôtre, nous choquaient trop k la longue par ces taches que noas distinguons en eux, qu'est-ce, mon ami, sinon que nous serions à notre tour moins chréti^is qu'il ne faudrait? Le chrétien, en eSet, n'est p»s ù aisément dégoûté ni incommodé par des rencontres inévitables. Avec le discernement aiguisé des défauts, il en a la tolérance la plus tendre. L'odeur de ces plaies secrètes l'attire el ne le rd)ute pas. 11 reste instant et fidèle, en même temps que détaché dans le sens voulu. Il remercierait presque ses frères de leurs défauts qui l'éclairent sur les siens, il les en plaint avant tout, il s'en inflige d'abord la peine à lui-même, et puis
318 VOLDPTÉ.
il est ingénieux et modeste à les reprendre en eux: etm modestia corrtpten» eos.
L'ecclésiastique dont je vous ai parlé avait héritéd'un parent qui venait de mourir une belle bibliothèque sacrée ; j'allai la voir avec lui. C'était dans la rue des Maçons-Sorbonne, au premier étage d'une de ces maisons sans soleil où avait dû demeurer Bacine, la même peut-être dont il avait monté bien des fois l'escalier inégalement carrelé, à large rampe de bois de noyer lui* sant. La bibliothèque remplissait deux vastes chambres, et renfermait, entre autres volumes de théologie, un grand nombre de livres jansénistes, ou, à vrai dire, la collection complète de cette branche. Depuis le fameux /lujHS(i7ius de l'évêquedTpres jusqu'au dernier numéro, daté de 1603, de ces IVauvetles ecclésiastigues cHnà^tU nement imprimées durant tout le dix-huitième siècle, il n'y manquait rien. J'y pus aller à loisir pour feuilleter et mettre à part ce que j'en voudrais emporter. J'y appris bientôt en détail l'histoire de l'abbaye de Port* Royal-des-Champs, et l'impression fut grande sur moi, d'un si récent exemple des austérités primitives.
vents qui avez passé par Bethléem, qui vous êtes reposés au Pont sur la riante solitude de Basile, qui vous êtes embrasés en Syrie, dans la Thébaide, à Oiyrinthe, à l'Ile de Tabenne, qui avez un peu attiédi ensuite votre soufHe africain à Lêrins et aux tles de la Méditerranée, vous aviez réuni encore une fois vos antiques parfums en cette vallée, proche Ghevreuse et Vaumurier; vous vous y étiez arrêtés un moment en foyer d'arômes et en oasis rafraîchi, avant de vous disperser aux dernières tempêtes t
11 y avait dans Port-Royal un esprit de contest et de querelle que je n'y cherchais pas et qui m'en gâtait la pureté. J'entrais le moins possible dans ces divisions mortes et corruptibles que l'homme en tout temps a introduites dans le fruit abondant du Christianisme.