‹ VolutpéChapitre 23 sur 33 · I . .,C(X)>^li · texte numérisé non relu

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Heureux et sage qui peut séparer la pulpe mûrie de la cloison araère; qui sait tempérer en silence Jérôme par Ambroise, Saint-Gyran par Fénelont Hais cet esprit contentieux, qui avait promptement aigri tout le Jansénisme au dix-huitième siècle, était moins sensible ou moins aride dans la première partie de Port-Royal réformé et durant la génération de ses grands hommes. C'est à cette ère d'étude, de pénitence, de persécution commençante et subie sans trop d6 murmure, que je m'attachais. Parmi les solitaires dans la familiarité desquels j'entrai de la sorte plus avant, derrière les illustres, les Arnauld, les Saci, les Nicole et les Pascal, il en est un surtout que je veux vous dire, car vous le connaissez peu, j'imagine, et pourtant, comme Saint- Hartin, comme l'abbé Carron, il devint bientôt l'un de mes maîtres invisibles.

Tous ont et se font plus ou moins dans la vie de tels maîtres. Mais s'il est des natures fortes qui osent davan^tage, qui prennent plus aisément sur elles-mêmes et marchent bientôt seules, regardant de temps en temps en arrière si on les suit, il en est d'autres qui ont particulièrement besoin de guides et de soutiens, qui regardent en avant et de côté pour voir si on les précède, si on leur fait signe, et qui cherchent d'abord autour d'elles leurs pareilles et leurs supérieures. Le type le plus admirable et divin de ces filiales faiblesses est Jean, qui avait besoin pour s'endormir de s'appuyer contre l'épaule et sur la poitrine du Sauveur. Plustard, il devint fort à son tour, et il habita dans Patmos comme au haut d'un Sinaï. — J'étais un peu de ces natures - ik , premièrement infirmes, implorantes et dépareillées au milieu d'une sorte de richesse qu'elles ont; j'avais hâte de m'atfacher et de ra" appuyer. Ainsi, dans le monde actif et belliqueux , j'aurais été avec transport l'écuyer de Georges, l'aide de camp de M. de Couaën;jeme serais fondu corps et âme en quelque I ,. .,Goo>^li:

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destin valenreui. Passionné de suivre et d'alW, f aurais choisi ëperdument Nemrod à défaut du TraiPasteor. Des natures semblables, vouées envers les autres au rôle de suivantes affectueuses ou de compagnes, se retrouvent dans tous les temps et dans les situations diverses ; elles sont Héphestion aux Alexandre, dies sont l'abbé de Langeron aux F éueloD. Elles se décourageraient souvent et périraient à terre si elles ne rencontraient leur support; Jean d'Avila se mourait d'abattement quand il fut relevé par Thérèse. Mais il en est aussi qui errent et se perdent en toute comptaisance d'amitié, comme Héianchthon qu'eiùmenaLuther. Dans les Lettres mêmes; U est ainsi des âmes tendres, des Ames secondée, qui époosent une âme illustre et s'asservissent à une gloire : Wolff, a dit quelqu'un, fut le prêtre de Leibnitz. Dans les Lettres sacrées. Fontaine suivaitSaci,etle bon Camus M. de Genève. Ob! quand il m' arrivait d'entrer pas à pas en ces confidences pieusement domestiques, comme ma nature admiratrice et compréhensive se dilatait ! comme j'aurais voulu avoir connude près les auteurs, les inspirateurs de cesrédtsl Comme j'enviais à mon tour d'être le secrétaire et le serviteur des grands hommes I Ce titre d'aco/yfcdes saints et des illustres me semblait, ain^ que dans l'Église primitive, constituer un ordre sacré. Après mon désappointement dernier dans les guides turbulents de ma vie extérieure, j'étais plus avide encore de me créer des maîtres invisibles, inconnus, absents ou déjà morts, humbles eux-mêmes et presque oubliés, des initiateurs sans bruit à la piété, et des intercesseurs; je me rendais leur disciple soumis, je les écoutais en pensée avec délices. Ainsi je fis alors pour M. Hamon, car c'est lui de qui je veux parler.

M. Hamon étaîtun médecin de la Faculté de Paris qui, à l'âge de trente-trois ans, vendit son bien et se retira à Port- Royal-des-Champs. Toujours pauvre, vêtu

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en paysaa, coachant sur ua ais au lieu de lit, ne mangeant que du pain de son qu'il dérobait Hur la part des animaux, et distribuant ses repas en cachette aux indigents, sa vie fut une humilité, une mortification et une fuite continuelles. 11 anéantissait sa science dont les malades seuls ressentaient les effets. On l'aurait jugé, & le voir, un homme du commun et un manant de» environs; dans la persécution de <664 contre Port-Royal, il dut à ce mépris que sa simplicité inspira, de rester au monastère à portée des religieuses captives, auxquelles il rendit tous les soins de l'âme et du corps. Cet homme de bien, consommé d'ailleurs dans les Lettres, avait pris en amitié le jeune Kacine,qui étaitauxécoks de Porl^Boyal, et il se plaisait à lui donner des conseils d'études. Racine s'en souvint toujours; il apprécia cette sainteté couronnée de Dieu dans l'ombre, et, par testament, il demanda à être inhumé à Port-Royal, n\ix pieds deH. Hamon. Image et rétablissement du règne véritable tO vous qui avez passé votre vie à vous rabaisser comme le plus obscur, voilà que les grands poètes, chargés de gloire, qui meurent dans le Seigneur, d^nandent par grâce à être ensevelis à vos pieds, selon l'attitude des éeuyers fidèlesl

Je trouvai dans cette bibliotlièque précieuse et je lus tous les écrits de M. Hamon. Ils sont négligés de composition et de style; ii se serait reproché de les soigner davantage. 11 n'écrivait qu'à son corps défendant, par ordre de ties amis illustres, de ses directeurs, et leur ïnj(HLcti<Mi ne le rassurait pas sur son insuffisance. Il se repentait de se produine et de violer la religion du silence, qui sied, dîsait-il, aux personnes malades et qu'il ne leur Ëiudrait rompre que par le gémissement de la prière. La bonne opinion de ceux qu'il estimait ses supérieurs lui était comme un remords, comme un châtiment de Dieu et une crainte : « Que saisie si Dieu ne me punit pas de ma vanité du temps passé, en permet-

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tant maintenant que mes supérieurs aient trop d'estime pour moi! » Il aurait dit volontiers avec le Philosophe inconnu que, par respect pour les hautes vérités, il eût quelquefois mieux aimé passer pour un homme vlcieox et souillé, que pour un contemplateur intelligent qnï parût les connaître : « La grande et respectable vérité, s'écriait Saint-Martin dans un accès d'adoration, m'a toujours semblé si loin de l'esprit des hommes, que je craignais bien plus de paraître sage que fol à leurs yeux. » M. Hamon était habituellement ainsi. Il raconte lui-même, dans une Relation ou confession, tracée i son usage, de quelques circonstances de sa vie (1), la première occasion qui le détermina à écrire. Avec quelle émotion n'en lisais-je pas les détails, qui me rappelaient des lieux si fréquentés de moi, des alternatives si familières à mon propre cœurt — u La prea mi ère fois, disaitH. Hamon, que je vis H. de Saci, « je lui demandai s'il y auroit du mal à écrire quelque chose sur quelques versets des Cantiques; il l'ap- « prouva tort, mais la difficulté étoit de commencer, t et je ne savois comment m'y prendre. Comme j'allais > à Paris, un jour que je n'avois tait que courir sans a prier Dieu et dans une dissipation entière, toutes sortes (I de méchanles pensées ayant pria un cours si libre « dans mon cœur et avec tant d'impétuosité, que c'étoit « comme un torrent quim'entralnoit, je m'en retoumois « à la maison tout hors de moi, lorsque me trouvant a proche l'église de Saint-Jacques dans le faubourg, j'y « entrai n'en pouvant plus. Cem'étoit un lieu de refuge : * elle étoit fort solitaire les après-dinés. J'y demeurai « longtemps, car j'étois tellement [terdu et comme en- « terré dans le tombeau que je m'étois creusé moi- « même, qu'il ne m'étoit pas possible de me retrouver.

(1) tioas D0I19 lommei procuré ivec quelque peine cet opuscule de H. HamoD, et noiis sTOni pu reproduire trËB-exaelement les p»- Ugea. (ifM« de FBdiUur.f

I Quand je commençai d'ouvrir les yeux, la première

II chose que je vis fut ce verset du cantique : Sicut turris « David collittn tuum,qtiœ œdificalaestcumpropitgnaculis. ^ Je m'y appliquai fortement, parce que j'étois fort las (I de moi et de mes fantômes. Comme il me sembla que M cela m'avoit édifié, je résolus de l'écrire, etc. »

Tout palpitant de ces lectures, j'entrais aussi dans cette église de SaintJacques-du-Haut-Paa : c'était celle même où j'avais entendu la messe dès le premier matin et dès le premier dimanche que j'avais passés à Paris. En songeant à ce jour de loin si éclairé, j'étais comme un homme qui remonte sa montagne jusqu'au point d'où il est parti, mais sur un rocher opposé à l'ancien : le torrent ruineux gronde dans l'intervalle. Je m'approchais en cette église vers l'endroit du sanctuaire où est le tombeau de!5aint-Cyran;M, Hamon n'avait pasraanqué de s'y agenouiller avant moi, et je me répétaiscette autre parole de lui : ail n'y a rien qui nous éloigne tant du péril qu'un bon sépulcre. » Et quel était ce péril de M- Hamon au prix du mien ? quelles étaient ces méchantes pensées dont il s'accusait avec tant d'amertume dans ses courses un peu distraites, au prix de l'emportement du moindre de mes assauts? Et méditant cette parole de lui encore : « Il faut avoir demeuré longtemps dans un désert et en avoir fait un bon usage, aûn de pouvoirdemeurerensuite dans les villes comme dans un désert, ■ je combinais une vie de retraite aux champs, à quelques lieues de Paris, à Chevreuse même, près des ruines labourées du monastère, ne venant de là à la grande ville qu'une fois tous les quinze jours, à pied en été, pour des objets d'étude, pour des livres à prendre aux bibliothèques, pour deux ou trois visites d'amis graves qu'on cultive avec révérence, et m'en retournant toujours avant la nuit. Je retrouvais exactement dans ces projets simples l'impression chastement puérile des temps où je rêvais d'apprendre le grec à Paris, sous ua

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pauvre petit toit gris et ^ansémst«, ainsi qne je disais^ Il semble qu'à chaque progrès que nous faisons dans le bien est attaché, comme récompense intérieure, un arrière-souvenir d'en^Dce qm se réveille en nous et sourit : notre jeune Ange de sept ans tressaille et nous jette des fleurs. Je sentais aussi en ces moments redoubler n>on affection pour œs pierres et ces rnes innocentes où l'on a semé tant de pensées, où tant de réflexions lentes se sont accumulées en chemin comme une mousse, comme une végétation invisible, plus douce pourtant et plus touffue à l'oeil de l'ârae que les gazoQS.

A d^aut d'établissement, l'idée de viùter^ an moins en pèlerin, Chevreuse, les mines de PorUloyal, et d'y cbercher la trace des hommes révérés, ne pouvait me iBaoquer, à moi qui avais déjà visité Aulnay, s'il vous en souvient, dansune intfmtko) semblable. Une ou deux fois donc, les jours de mes courses aux environs après les rechutes, je me dirigeai vers ce désert, prenant par Sceaux etkscoUines d'au delà; mais foes pieds, n'étent pas dignes, se lassaiait bientôt, ou je me perdais dans les bois de Verrières. Va simple caillou jeté à la traverse dérange tant nos plus proches espërances, qne je n'exécutai jamais le voyage désiré. Ouimporte, après tout, la réalité matérielle des lieux, dès qu'un impatient désir nous les a construits? La pensée «t l'image vivaient «n moi; je n'ouvrais jamais an de oes livres imprimés à Cologne, avec i'ahbaye de Port-Royat-des- Champs gravée au frontispice, sans reconnaître d'abord la cité de mes espérances, sans m'airéter longtemps à ce clocher de la patrie.

Au nombre des règles particulières que f avais tirées de H. Hamon, il y en a qui ne me quittèrent plus, et qui s'ajoutirent en précieux versets à mon viatique liabituel. Tandis que j'étais si sensible à l'idée des lieux, je le trouvais qui recommande de ne pas trop

s'y attacher, de ne pas se les âgurer surtout comme un cadre essentiel à notre bonne vie. Il me rappelait par là le mot de limitation : Imoginalio Uteorum et mutatio multos fefelUti l'idée qu'on se fait des lieux, et le désir d'en changer, sont un leurre pour beaucoup. Il citait le mot de saint Augustin : Loca offèrunt quod amemus et reiinquunt in anima turbot pàaniasmmium ; les lieux qui charment nos sens nous remplissent l'&me de distraction et de rêverie : t El cela est û vrai, disait-il, qu'il y 3 plusieurs personnes qui stmt oUigées de fermer leurs yeux lorsqu'elles prient dans dei églises qui sont trop belles, d

Quelques-unes de ses maximes, en nos temps de querelle, me furent d'un conseil &équent : s On Toit partout tant de semences de division, qu'il est ibrt difScile de n'y contribuer en rien qu'en se mêlant de peu de choses, en parlant peu et en priant beaucoup <ians la retraite de sa chamître. » Et ailleurs, au sujet des diversions inévitables et des secousses : s Je vis bien qu'il faJloit m'accoutumer à me faire une chambre qui pût me suivre partout, et dans laquelle j« pusse me retirer,. selon le précepte de l'Évangile, afin de m'y mettre à couwrt du mauvais temps du debcM^. a

Moi qui aimùs tant à juger les autres, à s^iarer les naances les plus intérieures, et à remonter aux racines des intentions ; qui, sans en avoir l'air, fouillais, comme ces médecins avides, & travers les poitrines, pour saisir les formes des cœurs et la jonction des vaisseaux cachés, il y avait bien lieu de m'appliquer cette parole : ■ Je « me trouvai, disait JH. HaiÊioo, si peiné et si las de fl juger, de parler, de m'inquiéter des autres, que je ne (c pouvois assez prier Dieu qu'il me dâivrâtde ce défaut ■ qui m'empécholt de me convOTtir tout de bon. Je «t résolus de ne plus juger personne, voyant avec dou- « leur que j'avois ju^é des gens qui ëtoient meilleurs Il que moi... Car, si je méritois qu'on me définît, on

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« pourrait me définir un homme qui, quand il dit a quelque chose de bien, fait toujours le contraire de a ce qu'il dit, » Ainsi M. Hamon s'emparait de moi et me pénétrait par mes secrètes avenues. Je me Toyais de plus avec lui des rapports fortuits, singuliers, comme quand il s'écrie : « Je n'ai aucun parent ; je n'avois qu'un oncle. Dieu me l'a ôté. » Ces ressemblances ajoutaient à notre union. Il me préparait par l'attrait de son commerce à goûter de plus torts que lui, et me devenait un acheminement vers l'apdtre universel, saint Paul. Oh t qu'ils sont plus chers que tous les autres, les guides inattendus, obscurs, rencontrés dans ces voies de traverse, par lesquelles les égarés rejoignent un peu avant le soir l'unique voie sacrée !

Saint-Martin, l'abbé Carron et lui me firent merveilleusement sentir ce que c'est qu'édilier sa vie et y porter le don de spiritualité. Ce don consiste à retrouver Dieu et son intention vivante partout, jusque dans les moindres détails et les plus petits mouvements, à ne perdre jamais du doigt un certain ressort qui conduit. Tout prend alors un sens, un enchaînement particulier, une vibration infiniment subtile qui avertit, un commencement de nouvelle lumière. La trame invisible, qui est la base spirituelle de la Création et des causes secondes, qui se continue à travers tous les événements et les fait jouer en elle comme un simple épanouissement de sa surface, ou, si l'on veut, comme des franges pendantes, cette trame pr(rfbnde devient sensible en plusieurs endroits, et toujours certaine là même oU elle se dérobe. Il y a désormais deux lumières ; et la terrestre, celle des sages selon les intérêts humains, et des savants dans les sciences secondes, n'est que pareille k une lanterne de nos rues quand les étoiles sont levées, que les vers juisants émaillent la terre, et que la lune du firmament admire en paix celle des flots. Dans celte disposition intérieure de spiritualité,' la vigilance est perpétuelle;

pas un point ne reste indilTérent autour de nous pour le but divin ; tout grain de sable reluit. Un pas qu'on fait, une pierre qu'on ôte, le verre qu'on range hors du «hemin de peur qu'il ne blesse les enfants et ceux qui vont pieds nus, tout devient significatif et source d'édification, tout est mystère et lumière dans un mélange délicieux. Quesail-on ? — Dieu le sait, c'est là, en chaque résultat, le doute fécond, l'idée rassurante qui survit. Les explications riantes abondent; tel minime incident, qu'on n'eût pas auparavant remarqué, ouvre la porte aux conjectures aimables, adorantes, infinies: «Quel- « quefois, dit Saint-Martin, Dieu prépare secrètement « pour nous une chose qui nous peut être utile et « même agréable, et, au moment oii elle va arriver, il « nous en inspire le désir avec l'envie de la lui deman- « der, afin de nous donner l'occasion de penser qu'il « l'accorde à nos prières, et de faire filtrer en nous a quelque sentiment de sa bonté, de sa complaisance « et de son amour pour nous. » — C'est ainsi, mon ami, que, tandis qu'un diadème exagéré s'inaugurait après la tempête sous la splendeur des victoires, je suivais ma trace imperceptible à l'écart de la grande influence qui semblait tout envahir ; je subissais d'autres influences plus vraies, bien profondes et directes; l'infiltration en moi des célestes rosées s'augmentait au travers du soleil de l'Empire. A mesure que je m'habi* tuais dans cet univers de l'esprit, j'en appréciais davantage les cercles et l'étendue; je sentais mieux, en présence de mon seul cceur, l'immensité des conquêtes i faire, la difficulté de les maintenir, et ainsi que l'Archevêque de Cambrai disait qu'il était à lui-même tout un grand diocèse, j'étais àmoi-même toute une Europe à pacifier et à combattre, en cette année où se préparait Austerlitz. Qui eût pensé toutefois que ces trois hommes de peu de nom, que je vous ai dits, eussent usurpé tant d'empire sur une Ame, si ouverte d'ailleurs et si

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prompte, k une époque où régnait l'Homme mémorable ? Et combien d'autres que j'ignore se trouvaient dans des cas plus ou moins pareils au mien, avec leurs inspirations immédiates, singulièi'es, qui ne provenaient en rien de lui ! Ne grossissons pas, mon ami, l'action déjà assez incontestable, de ces colosses de puissance. Les trombes orgueilleuses de l'Océan, ai haut qu'elles montent et si loin qu'elles aillent, ne sont jamais qu'une ride de plus à la surface, au prix de l'infinité des courants cachés.

Après quelques mois de cette vie que les mauvais ac«ès n'interrompaient plus qn'i de rares intervalles, j'étais devenu calme et assez heureux. Il y avait même, ' dans cette uniformité de mes jours, une sorte de douceur si vite acquise, que je me la reprochais comme suspecte. L'idée des êtres blessés, celle de madame de Couaën surtout, s'élevait soudainement alors du seîo des heures les plus apaisées et durant mes crépuscules solitaires. Oh ! que de larmes nouvelles débordaient! Mon ftme, raffermie par l'abstinence, recomposait plus fortement l'idéale passion. Pendant ces sources rouvertes des saignantes tendresses, j'avais ardeur d'une guérison moins vague, d'une pénitence plus expiatoire, d'un bonheur austère dont elle fût mieux informée et qu'elle bénit. Je voulais mettre entre elle et mcà quelque chose d'apparent, de compris d'elle seule et de Dieu, d'infranchissable à la fois et d'éternellement communiquant, qui fût une barrière et un canal sacrés. Lorsqu'en ces ondes rapides, je me hâtais au pied des autels, et que, priant pour elle durant les saluts de rOctave, je songeais qu'en ce même instant sans doute elle priait pour moi, tristes coeurs appliqués ainsi i pous entr'ouvrir l'un pour l'autre, je comprenais que ce n'était là qu'une aurore qu'il fallait suivre ; la pensée des sacrements qui lixent et consomment m'apparaissait aussitôt comme indispensable ; les Ordres même se

présentaient, sans m' étonner, au terme magnilique de mon désir. 11 me semblait que je ne serais jamais plus expiant, plus contrit et plus acceptable aux pieds de Dieu, que lorsqu'ayant monté, jusqu'à la dernière, toutes les marches de l'autel, et tenant aux mains l'hostie sainte, j'ajouterais un nom permis dans la conamémoration des âmes.

Au plus élevé de ces pieus moments, il me survenait quelquefois des troubles d'une antre espèce, comme pour me montrer toute l'inconsistance et la Yersatiiilé d'an cœur qui ne pense avoirqu'un seul mal et qui croit ce mal presque guéri. J'appris un jour par une personne que je rencontrai, et à travers certains compliments assez embrouillés dont elle me gratilla, qu'on avait daigné s'occuper de mon absence dans le monde que j'avais quitté, et qu'd s'était fait des doléances extrêmes sur la perte de tant d'agi'éments et sur cette infirmité dévole où j'étais tombé, disait-on ; mais la personne qui me parlait n'avait eu garde de croire à un tel motif de retraite, ajoutait-elle d'un air (in, me sachant un jeune homme de trop d'esprit, 11 n'y avait rien là dedans que je n'eusse pu prévoir, et il m'était clair, d'après la brusquerie de mon éclipse, qu'on avait dû en gloser an peu çà et là. Mais ce que j'avais aisément conclu m'étant confirmé d'une façon plas précise par le propos de cette personne, j'en devins troublé, aigri, révolté pour tout un jour. Susceptibilité capricieuse du cœur I On se dit bien avec Fénelon : Ouàlions Voublides hommes/ — Oui, leur oubli, on le pardonne «ncore, on l'envie même; les sages le cherchent, les poètes le chantent. Mais, si amoureux de l'oubli qu'on soit, comme on supporte malaisément un jugement léger du monde, l'écho lointain d'une seule railleriefl]!

( I j IJoui retrouvoni une pensive tris-aetnbtable dans quelquei vore iDËdib d'un d'. nos contemporaliH, et II nous a paru possible ni-

J'allais pourtant éprouver bientiît de plus fortes secousses et vibrer à des échos plus retentissants. Car, quoi que je vous aie dit de mon abstraction d'esprit et de ma faculté d'isolement au sein de ces grandes années, je ne les traversais pas tout à fait impunément. Il se dressait autour de moi, en certaines saisons rapides, mille trophées qui m'offusquaient ; il se formait sous mes yeux des assemblages de rayons invincibles. L'automne de celte année illustre, où j'étais si en train de me détacher du dehors, s'arma bien rudement contre

coDVïnable de les citer comme répondant acec harmonie au untiment

Un mat qn'on me redit, mol léger, mais perQde,

Te conlriBla et te blesse, mon ùme candide;

Ce mol tombé de loia, lu ne l'attendais pas :

Fuyant, jeune, l'arène et la part aui ébata,

Souslraile à tous jalaui ho la cellule obscure,

Il te semblait qu'on dût t'y laisser sans injure.

Et qu'il conveuait mai au parvenu puissant,

Quand on se tait sur lui, d'aller nous rabaissant.

Comme si, dans sa brigue, il lui restait encore

Le loisir d'insulter ï l'oubli que j'adore I

Tu te plains donc, mon Ame! — Oui..., mais attends un

Aiant de t'émouvoir, avant de prendre Teu

Et lie troubler ta paiï pour un long jour peul-6tre.

Bénirons en nous, mon Ame, et cherchons à i^nnattn

Si, purs du vice altier qui nous choque d'abord.

Nous n'aurions pas le ndtre, avec nous plus d'accord.

Car ce9 coureurs qu'un Styi agile sur ses rives.

Au fcetin du pouvoir ces acharnés coniives,

Relevant d'un long jeune, étonnés, et collant

A leur sueur d'hier un velours insolent..,.

Leurs exei» parlent tous d'une fièvre agissante t

Une plus calme vie aisément s'en exemple;

moi, contre mes projets de paix et de silence. La guerre s'était rallumée de nouveau, à l'improviste, entre la France et les puissances coalisées. L'agression, cette fois, venait de l'étranger encore; un cri unanime, un cri de demi-dieu insulté, éclata par tout l'Empire, et perça à l'instant dans la retraite où je combattais mes sourds ennemis, où je suivais mes invisibles anges. Durant les trois mois de cette campagne, je vécus comme dans un nuage électrique, lequel planait sur ma tête et m'enveloppait orageusement, déchargeant aux collines de l'horizon ses coups de tonnerre. J'avais le cœur gonflé en mon sein comme l'Océan quand la lune d'équlaoxe le soulève, et je ne retrouvais plus mon niveau.

Mai» lea éeueiU réela de cel autre cûl£

Sent ceux de la pareage et de la valiipl£.

Les OB-tu fuis, ceui-làï Sonde-toi bien, mon Ame;

Et si, sans chercher loin, lu rapporles le blSme,

Si, malgré Ion timide effort et ma rougeur, '

La nerdormit longtemps en un limon rongeur,

Si la brise du soir assoupit trop noa voiles,

Si la nuit bien souvent eut pour nous trop d'étoiles,

Si jusque aous l'Amour, astre aux (èui blanchissanti.

Des assauts ténébreux enveloppent mes sens.

Ah 1 plutôt que d'ouvrir libre cours à la plainte

Et de Trémir d'orgueil bous quelque injuste atteinte,

mon Ame, dis-toi les irais points non touchés ;

Bedeviens laine et sainte à ces endroits cachés;

El, quand lu sentiras ta guérison entière.

Alors il sera temps. Ame innocente et Qire,

D'opposer ton murmure aux propos du dehors ;

Hais k eelte heure aussi, riche des seuls trésors,

Hattresse de ta pleine et douce conscience,

Le Ibcile pardon vaincra l'impatience.

Tu plaindras nos puissants d'être peu généreux;

Leur dédain, en tombant, t'afQigera sur eux.

Et, si quelque amertume en toi s'élève et crie.

Ce sera pure offrande à ce Dieu que tout prie 1

(Note de t'Édileur.)

ï» VOLtJPTS.

Une circonsiance particulière aggrava cet effet et compliqua mon émotion d'un intérêt plus personne encore. Parmi les dà;rets àa Sénat en ces conjonctures, il y en eut un qui appelait sons les armes les conscrits des cinq précédentes années, el bien que je fusse trèscertain, en ne me déclarant pas, de n'être point ret^ertiié, j'aurais pu à la rigueur -être (KMnpris diuis la preinière de c«s cinq classes. L'idée que je n'échappais qu'en me dérobant me faisait monter le rouge au front, et, sollicitant ma piété même i l'appui de mon Tœa secret, je me demandais si ce n'était pas un strict devoir d'aller m'offrir.

' A peine la campagne entamée et la nouvelle dee premiers succès survenant, ce fut pis, et mon trouble s'augmenta dans l'anxiété universelle. Je ne priais plus qu'à de rares intervalles. Un ilôt extraordinaire de cet âge de jeunesse qui se suffit et subvient à tout me rejetait machinalement hors de la foi. Je retombai dans le chaos et le conflit purement humai», ne rêvant qu'ivresse et gloire, émulation brûlante, m'agiteravec tous, galoper sous les boulets, et vite mourir. Chaque bruit inaccoutumé, le matin, me semblait le canon des Invalides, déjà en fête de quelque nouvelle victoire. Ce n'était plus sous des prétextes de visites amicales ou d'aumône, c'était avec ces murmures belliqueux et dans l'espoir des bulletins que le démon du milieu du jour me rentratoait aisément par delà le fleuve. Dernière forme de mon délire I Matinées d'attente oisive, et aussi de prestige ineffaçable I on dirait que quelque terne brouillard a pass^ depuis dans le ciel comme sur les âmes; il y avait plus de soleil alors qu'aujourd'hui)

Un jour, — Ulm était déjà rendu et l'on venait de présenter en pompe au Sénat une forêt de drapeaux autrichiens, — me promenant près du Luxembourg, je rencontrai un officier de ma connaissance, le capitaine

TOLUPTÈ. W

de caralerie Rémi, attafihé Ik râiat<raajâr àa maréchal Berthier; il faisait parlla de la députation qui avait apporté ces drapeaux conquis. Blessé assez légèrement au bras dans un des dEmiars engagements devant Ulm, OD l'avait désigné pour ce Toyage d'honneur. Il me parla avec feu de la mervellleose campagne et de la célérité magique d'un si entier triomphe. 11 brûlait de Départir et devait, dès le surlendemain, se relancer vers Strasbourg, quoique sa blessure se fût f(MH irritée durant la route ; mais il comptait bien être là-bas à temps, disait-il, pour la future grande bataille que l'arrivée des Basses allait décider. Je le quittai en lui souhaitant chance de héros, et, à peine l'avais-je perdu de vue, que je regrettai de ne m" être pas ouvert franchement à lui, de ne pas lui avoir dit mes remords d'oisiveté et mes dësirs de guerre : « Qui sait si un mot confiant, pensais-je, n'eût pas. aplani toutes ces montagnes sous lesquelles je m'ensevelis k plaisir; si l'aide de camp de Berthier n'eût pas pu foire que cetl£ grande bataille prochaine devint un des chemins naturels de ma vie, ou du moins ud immortel tombeau? > Et cette pensée creusa en moi, selon m<m habitude, durant tous les jours suivants; mais je crus le capitaine parti et ne cherchai pas k le retrouvar.

Le capitaine Bemi était une nature qui m'allait de prime abord, bien queje n'eusse fait que l'entrevoir de temps en temps. Je l'avais rencontré pour la premiène Sois chez le général Clarke, lorsqu'à mon arrivée à Paris je courais solliciter appui dans l'affaire de M. de Couaên. Il avait depuis quitté ce général et pasBé sous le maréchal Bertliier; je l'avais revu de loin en loin aux promenades ou dans les bals, et toujours nous causions enserabla avec assez de penchant et d'intérêt. Il était beau, franc, sensé, animé d'un certain goût sépieux d'instruction, et portant dans les diverses matières cet aplomb précoce et simple d'un homme qui

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